INTRODUCTION
Monvement d'opinion vers Tinstraction obligatoire. — Discours de Fichte à la nation allemande après la bataille d'Iéna. — Appel de la Société Franklin.
La question de savoir si le père, obligé, par un texte de la loi civile, de nourrir ses enfants, ne doit pas être légalement tenu aussi de les faire instruire, a été souvent agitée, depuis vingt ans, à la tribune de beaucoup d'assemblées, dans les livres et dans les journaux. Tout a été dit sur ce grave sujet, et cependant il faut en parler encore, car il va subir l'épreuve d'une discussion nouvelle. Que ce soit à propos de la pétition célèbre, couverte, en 1 870, de trois cent mille signatures, et léguée par Strasbourg à la France, ou sur des propositions d'initiative parlementaire à défaut 4'un projet de loi présenté par le gouvernement, le principe de l'instruction obligatoire devra être examiné bientôt par l'Assemblée nationale. Ce débat sera certainement plus solennel, plus approfondi que tous ceux auxquels le même sujet a déjà donné lieu, car clia^ cun comprend aujourd'hui, lorsqu'on parle d'écoles et d^enseignement populaire, que les destins du pays sont engagés dans la solution qui interviendra.
Le moment est donc opportun pour jeter un regard en ar-
rière sur les vicissitudes de ce projet de réforme. Indiquer» pour la période la plus rapprochée de nous, les études faites, les efforts tentés, les échecs subis; appeler l'attention sur la marche progressive d'une idée qui, méconnue d'abord, paraît maintenant rallier autour d'elle beaucoup d'adhérents ; encourager ainsi la persévérance; conserver, avec respect, des souvenirs qui se rattachent au ministère de M. Duruy et dont les historiens de l'instruction publique pourront se servir un jour; classer des documents, des renseifoements et des faits, pour continuer, après dix années d'intervalle, la tâche modeste entreprise par l'auteur du Mémoire joint à la pétition où la Société industrielle de Mulhouse demandait, en 1S61, l'instruction obligatoire: fel est notre but.
La grande cause de la reconnaissance légale du devoir scolaire gagne du terrain. On s'habitue à considérer comme réalisable cette innovation si redoutée. Il y a dans le langage familier une locution qui peint à merveille le triomphe de l'opinion ambiante sur les résistances isolées : « C'est dans l'air! » dit-on pour s'avouer converti. Le mot a été dit, à propos de l'obligation, dans les couloirs de l'Assemblée nationale. Personne n'ose plus contester l'influence des écoles sur ie«ort de l'Allemagne. C'est là que, depuis 1806, lessoldats prussiens ont appris à nous haïr et à se tenir prêts pour le jour des représailles. De toutes les objections qui avaient autrefois si beau jeu contre les rares partisans de l'obligation, il n'en est guère qui puissenjt résister désormais à l'exemple de la Prusse, mstruite, obéissante, disciplinée et victorieuse, et à celui de la libre Angleterre où le principe de la fréquentation obligatoire des écoles vient de pénétrer dans la loi.
L'histoire du peuple allemand justifierait, à elle seule, ce changement d'attitude.
Vaincue par Napoléon P% la Prusse semblait accablée pour toujours sous le poids de ses défaites, lorsque, presqu'au lendemain des batailles d'Iéna et d'Auerstaedt, la question du salut par l'éducation fut soudain posée. Dans une série de discours prononcés à Berlin, pendant l'hiver de 1807 à 1808,
le philosophe Fichte s'efforça de démontrer que rapplication des doctrines pédagogiques de Pestalozzi^ combinée avec le principe de renseignement obligatoire, pouvait devenir Télélément principal de la régénération du pays^. Le onzième discours de Fichte contient sur ce point des passages remarquables. La France, dans ses désastres, n'est heureusement jamais descendue au degré d'infortune où la Prusse se troirvait réduite en 1807, alors que Fichte disait :
<ic Puisse l'État, puissent tous ceux qui le dirigent ou le a conseillent avoir le courage de regarder en face et de s'aa vouer à eux-mêmes le véritat^Ie état de nos affaires I Qu'on a se le dise bien : Téducation des générations futures est au- « jourd'hui le seul domaine oii notre État puisse agir librece ment, le seul où il soit vraiment Ëtat indépendant et maître « de ses destinées, le seul où il ait droit de décider par et pour « lui-même. C'est la seule chose qu'il puisse encore faire... « Résister, opposer la force à la force, nous ne le pouvons (( plus, cela saute aux yeux, tout le monde en convient, et « nous sommes toujours partis de cet aveu comme d'un point <t de départ inévitable. Notre existence est ruinée, et cepenfi dant nous la prolongeons, nous vivons. Sommes-nous donc « des lâches! Est-ce un indigne amour de la vie qui nous y « rattache? Gomment écarter un tel reproche? En nous décidant à ne plus vivre pour nous-mêmes; en ne nous consi- « dérant plus que comme la semence d'où sortiront un jour (( de plus dignes descendants; en n'ayant plus d'autre raison ce de vivre que nos enfants et la préparation des jours meil- « leurs que nous rêvons pour eux. On nous fera nos consti- « tutions, nos traités; on nous imposera tel ou tel emploi de « nos forces militaires, on nous prêtera un code I Le droit a même de l'appliquer en rendant la justice nous sera souven t « enlevé; le vainqueur nous épargne le souci de ^ut celai II « n'y a qu'une chose à laquelle il n'ait pas pensé, c'est l'édu- « cation... Elle seule peut nous sauver de tous les maux qui