TERRITOIRE DU NORD-OUEST
Nous quittons maintenant les brumes du golfe Saint-Laurent, pour retomber de l’autre côté des provinces de Québec et d'Ontario, dansles vastes régions qui s'étendent à l'ouest et au nord de cette dernière province.
La largeur de ce pays, de l’ouest à l’est, est en chiffres ronds de 1,200 milles anglais, et sa longueur, du sud au nord, est de 1,500, donnant l'immense superficie de 1,800,060 milles carrés, sans compter les îles arctiques anciennement et nouvellement décou-
vertes (!). C'est l’immensité comparée aux pays européens, la Russie exceptée.
Si vaste que soit cette contrée, si rude qu'en soit le climat, elle était dans tous les sens explorée et connue par les anciens Canadiens. Lés expéditions militaires de Lemoine d'Iberville à la Baie d'Hudson, les voyages de Gauthier de la Vérendrye, qui en 1743 découvrit les Montagnes Rocheuses, et les explorations des autres voyageurs et pionniers, forment une des plus belles pages de l’histoire de la Nouvelte- France.
Comme géographie physique, ce territoire se divise en désert, terre de prairie, et foréts. Les deux dernières seulement paraissent cultivables et en forment malheureusement la moindre partie. Le reste ne semble avoir de valeur qu'au point de vue du commerce des fourrures; mais cette valeur est inappréciable, :
La géographie politique donnait les divisions suivantes: 1° Terre du Nord-Ouest, 2° Terre de Rupert, 3° Colonie de la Rivière-Rouge, aujourd'hui province de Manitoba. :
{t) Mgr. Teché—Esquisse sur le nord-ouest de l'Amérique. Ces chiffres ne comprennent point le territoire situé au nord de la province de Québec et à l’est de la Baie d'Hudson, ni le Labrador. Le recensement de 1871 (4° volume) donne, pour «lé Labrador, la Terre de Rupert et le Nord-Ouest, ?2,465,7 2 milles, pour les îles de l'Océan Arctique et de la Baie d'Hudson 310,000
milles, et. pour toute la confédération 3,540.000 milles.» Une
très-grande partie de ce territoire ne sera probablement jamais habitée.
Deux puissantes compagnies se disputaient, il y a un peu plus de cinquante ans, l'empire deces régions : la compagnie du Nord-Ouest et celle de la Baie d'Hudson.
ILen résulta une petite guerre dans laquelle la colonie fondée sur la Rivière-Rouge et l'Assiniboine, par lord Selkirk en 1812, fut deux fois dispersée; mais en 1821, la compagnie du Nord-Ouest et celle de la Baie d'Hudson s'amalgamèrent, retenant le nom de cette dernière, et un gouvernement régulier quoique peu complet s'établit dans ces contrées. Sir George Simpson en fut longtemps gouverneur, et il y a laissé un bon souvenir.
Depuis plusieurs années les hommes publics du Canada, ceux du Haut-Canada surtout, désiraient voir ces vastes contrées se coloniser sous leur influence. L’Angleterre, craignant de les voir se joindre aux Etats-Unis, favorisait ce projet, L'acte de l’Amérique du Nord, passé en 1867, contenait donc une disposition qui permettait l’achat des droits de la compagnie par la nouvelle confédération. Le petit peuple de Manitoba, cependant, ne crut pas que : l'on pouvait ainsi disposer de lui. Il s’insurgea et refusa de recevoir le gouverneur qu’on lui envoyait, il s’ensüivit bien des complications dont le contre-coup, comme celui de la question des écoles du Nouveau-Brunswick, s’est fait sentir dans toute la confédération. Mais parmi les bons résultats que
l’on peut opposer aux mauvais, se trouva l'octroi d'une constitution des plus libérales et qüi, entre autres choses, pourvoit à la liberté de l'éducation avec plus de clarté que l’acte fédéral ne l'avait fait à l'égard du Nouveau-Brunswick. La loi organique qui a élé passée par la législature locale, va plus loin encore et divise entièrement les écoles, sous le contrôle de deux surintendants, l’un catholique et l’autre protestant, et établit un conseil de l'instruction publique partagé en deux sections, l’une catholique, l’autre protestante,
À Manitoba et dans le Nord-Ouest, comme en bien d’autres endroits de l'Amérique, c'est encore le missionnaire catholique qui a été le premier instituteur. Ce fut en 1818 que MM. Provencher et Dumoulin établirent les premières missions à la Rivière-Rouge. Le premier fut fait évêque en 1822.
« Il existe, dit le rapport des missions de 1839, deux écoles élémentaires à la Fourche, une pour les garçons, qui est ordinairement tenue par le prêtre qui réside avec l’évêque, l’autre de filles tenue par une Dlle Nolin, fille d'un ancien bourgeois ou agent de la compagnie du Nord-Ouest, laquelle a reçu son éducation chez les dames de la Congrégation de Montréal. La mission de la prairie du Cheval-Blanc possédait aussi une école ; mais elle en est privée depuis un an, faute de maître.»
En 1844, Mgr. Provencher, qui était revenu au Ca-
nada et était même passé en France, retourna dans son diocèse avec plusieurs nouveaux missionnaires et quatre sœurs de charité qui furent les premières religieuses-institutrices de cette contrée. Leur nombre s’est bien augmenté depuis, et quelques-unes sont maintenant arrivées aux extrémités du continent.
D'après le rapport de M. Pinkham, le surintendant protestant, il y avait en 1872, 17 écoles protestantes avec 977 élèves dont 530 garcons et 447 filles. Le montant de la subvention du gouvernement pour cette année : était de 83,500, mais il en fut dépensé #4,105, grâce à une balance restée en mains de l’année précédente. M. Dubuc, le surintendant catholique qui a succédé à M. Royal, rapporte 18 écoles et 824 élèves. On enseigne dans ces écoles la lecture, l'écriture, l’arithmétique, l’histoire, la géographie et la tenue des livres. Toutes sont sous la direction de syndics élus par les contribuables. Dans presque toutes les écoles catholiques, l'anglais el le français paraissent être sur le même pied. |
Il y a depuis plusieurs années un collége et un grand séminaire à Saint-Boniface ; l’humble mission fondée par MM. Provencher et Dumoulin est devenue . un archevêché. Le collége est dirigé par des Pères Oblats, l'archevêque actuel, Mgr. Taché, faisant partie de cet ordre. Dans le seul diocèse de Saint- Boniface, il y a plus de 50 religieuses (sœurs de Charité et de Jésus et Marie), 9 dans celui de Saint-
Albert et 11 dans le vicariat apostolique d’Athabaska- McKenzie. C’est dire que l'éducation portée par ces femmes courageuses a déjà devancé, dans ces vastes solitudes du Nord-Uuest, le flot de l'émigration et l'organisation de nouvelles sociétés politiques. Une loi adoptée tout récemment pourvoit à l'établissement d’un gouvernement du Nord-Ouest, avec un lieutenant-gouverneur et un conseil à nommer. Cette constitution pourvoit à la liberté de l'éducation religieuse aussi explicitement que celle de Manitoba.
Cette petite province qui n'a que 14,000 milles carrés, aura été le centre et comme le noyau de plusieurs autres dans ce territoire plus grand que tout le reste de la confédération. Sa population, qui n'était que de 12,728 âmes en 1871, s’accroîtra rapidement et l’on a vu qu'elle possédait déjà les éléments d'une bonne organisation scolaire. La population du Territoire du Nord-Ouest était estimée en 1870 à 28,700, presque tous sauvages, avec cependant un certain nombre de métis et d’Européens.
Les métis sont les descendants des anciens voyageurs canadiens-français et trappeurs, 1ypes immortalisés par Cooper, et des colons écossais amenés par lord Selkirk, principalement des [les Orkneys, mariés les uns et les autres aux femmes indigènes,
Dans cette colonie, on parle plusieurs langues, le français, l’anglais, le celtique, le cri et le sauteux. Si à cela on ajoute les nombreux dialectes des sau-
vages des prairies, le russe que parlent les Mennonites, espèce de quakers que l’on va chercher en Russie et dont l'avant-garde est déjà de plusieurs milliers, enfin la langue scandinave, parlée par les colons récemment arrivés d'Islande, et qui continuent à s’y diriger, on aura l’idée d’une Babel américaine assez originale. De nombreux émigrés du Haut et du Bas-Canada y feront cependant prédominer les deux langues les plus répandues dans la confédération et dont l’une, le français, a déjà pénétré dans plusieurs tribus sauvages. Peu d’années s’écouleront peut-être avant qu’une brillante civilisation ne s’étende sur une partie de ces régions que la vapeur rapprochera de nous, et les faits et les chiffres
si modestes que nous venons de consigner auront __alorstout l'intérêt qui s'attache à l'origine des grands peuples.
[1876].—La fréquence des changements dans la législation sur l'instruction publique est un trait commun à toutes les provinces de la confédération, et qui a dù frapper plusieurs fois nos lecteurs.
La province de Manitoba est loin de faire exceplion sous ce rapport; elle a déjà modifié sa première loiscolaire, sanctionnée le 3 mai 1871, par quatre nou-
veaux statuts en date du 21 février 1872, du 8 mars 1873, du 14 mai 1875 et du 4 février 1876.
Ainsi, dans ce nouveau parlement, chaque session a vu discuter l'important sujet des écoles, et si l’on peut se plaindre de quelque chose, ce n’est certainement pas de l'indifférence du législateur à cet égard.
Parla loi de 1875, le conseil de l'fnstruction publique qui était originairement composé de quatorze membres dont sept catholiques et sept protestants, se compose mantenant de vingt-deux membres dont douze catholiques et neuf protestants. Ce changement provient sans doute de l’augmentation plus grande de l'immigration protestante relativement à l'immigration catholique. Il s’est fait dernièrement un mouvement pour activer l’émigration canadienne française des Etats-Unis vers cette province ; mais ses résultats ne sauraient encore être appréciables.
Les deux surintendants de l'éducation sont membres du conseil, et agissent comme secrétaires conjoints et chacun d'eux agit aussi comme secrétaire de la section à laquelle il appartient.
D'après la loi de 1873, la somme votée par la législature pour les écoles élémentaires se partageait entre les sections catholique romaine et protestante du conseil ou bureau de l'éducation « proportionnellement au total de la moyenne d'assistance à toutes les écoles sous la jurisdiction de chaque section pendant l’année précédente d’après les rapports imprimés des surintendants. »
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D'après la loi de 1875, cette répartition se fait proportionnellement au nombre total des enfants protestants ou catholiques, âgés de cinq à seize ans, dans les divers arrondissements scolaires. Un recensement dont le résultat doit être certifié sous serment est fait par chaque secrétaire-trésorier des commissaires d'écoles et transmis au secrétaire provincial. Un membre du conseil exécutif (catholique si le trésorier est protestant et vice versd), est choisi par le lieutenant-gouverneur pour faire avec le trésorier de la province le partage de la subvention sur la base du recensement; ils ont les pouvoirs nécessaires pour découvrir toute erreur ou fraude et pour y remédier.
Ce qui revient à chaque section du conseil est ensuite distribué par elle en accordant d'abord une somme de $80 à chaque école qui aura été en opération pendant les six mois précédents ; la balance se partage entre les arrondissements scolaires d’après le chiffre de l'assistance moyenne.
Tout secrétaire trésorier, ou commissaire, ou instituteur, qui fait un rapport frauduleux, est passible d'une amende de vingt piastres et de trois mois d'emprisonnement si l'amende n’est pas payée.
La loi de 1875 fait aussi disparaître, pour ceux qui apoartiennent à la minorité religieuse, la nécessité de se déclarer dissidents, en donnant aux deux sections du bureau d'éducation le droit d'établir les bornes des arrondissements pour les
contribuables de leurs confessions respectives. Les arrondissements scolaires sont done maintenant ou protestants ou catholiques.
Les commissaires d'écoles, élus par les contribuables, ont le choix des maîtres qui doivent avoir cepéndant obtenu un diplôme d'après les réglements du conseil de l’Instruction publique, qui peut aussi les révoquer ; ils fixent leurs traitements et établissent la cotisation scolaire votée dans une assemblée des contribuables ; mais, si elle était insuffisante pour payer le salaire des maîtres et faire face aux autres dépenses, ils ont le pouvoir de prélever une cotisation additionnelle.
Les autres dispositions de ces lois ont plus de ressemblance avec celles de la nrovince de Québec qu'avec la législation scolaire de n'importe quelle autre partie de la confédération ; quelques-unes en sont même la reproduction fidèle.
La loi de 1876 a trait aux écoles de la cité de Winnipeg et de toute autre cité ou ville qui pourra être établie pius tard. Les droits des minoriiés religieuses sont protégées dans cette loi comme dans la loi générale dont elle reproduit les principales dispositions en les modifiant. Elle introduit dans les villes l'instruction obligatoire. Chaque bureau de commissaires des cités ou villes peut, avec l'approbation de la section du conseil de l'instruction publique dont il relève, exiger la présence à l'école de tous les enfants de
sept à douze ans, les seules excuses que les parents peuvent faire valoir sont la maladie de l'enfant ou quelqu'autre cause inévitable ou bien l'éducation déjà acquise par l'enfant ou qu'il reçoit dans une autre école. Les commissaires peuvent d’abord se contenter d’user de remontrances écrites, ou de réprimandes, que les parents ou tuteurs sont obligés de venir recevoir en personne ; mais ils doivent, dans le cas où ces moyens ne seraient pas efficaces, porter plainte devant un juge de paix, qui imposera une amende de vingt-cinq centins la première fois, de cinquante centins pour la récidive, et ainsi de suite en dôublant la dernière amende pour chaque nouvelle offense.
D’après le rappc:t de M. Elie Tassé, le surintendant des écoles catholiques, (1) il y avait dans le premier semestre de l’année 1874-75, 21 écoles primaires en opération, fréquentées par 534 garçons et 464 filles, en tout, 998 élèves enregistrés ; assistance moyenne, 94.
Le nombre total de jours d'assistance de tous les élèves était de 59,484 pour ce semestre.
(1) M. Tassé est le troisième surintendant catholiques à Manitoba ; comme ses deux prédécesseurs, M. Royal et M. Dubuc, il est né et a été élevé dans la province de Québec. L’hon. M. Royal, qui a été le premier surintendant, est bien connu dans le: lettres canadiennes. Il a rédigé pendant plusieurs années un journal à Montréal, et a fondé le Mélis, à Manitoba, où il a été président de l'assemblée législative et membre du gouvernement local. M. Tassé a été aussi journaliste à Ottawa.
. De ces écoles 5 sont conduites par des ecclésiastiques ou des religieux, 5 par des religieuses, 3 par des instituteurs laïques et 8 par des institutrices laïques. L'école de Saint-Boniface se tient au séminaire el est dirigée par déux ecclésiastiques.
D'après le rapport de M. Pinkham pour la même période, le nombre des écoles protestantes élait de 22 fréquentées par 695 garçons et 553 filles, en tout : 1,248 élèves enregistrés ; assistance moyenne, 635.
De ces élèves, 819 apprenaient l’arithmétique, 390 la grammaire, 472 la géographie, 186 l’histoire, et 27 la tenue des livres. Il y a un nombre à peu près égal d’instituteurs et d'institutrices.
Il y a aussi un collége protestant (St. John's College) sous la direction de l'évêque de Rupert’s Land. M. Isbister, avocat, de Londres, (Ontario), redevable de son éducation à l'académie, qui a été l’origine de cette institution, a donné une somme de $800 pour établir entre les élèves des écoles primaires protesiantes des concours dont les conditions doivent être réglées par les directeurs du collége. L'intérêt de cette somme à six pour cent ($48) est partagé en trois prix, et le dernier rapport du surintendant donne le résultat du premier concours,
Tandis que M. Tassé, comme ses prédécesseurs, loue la sagesse que la législature a montrée en sépa- - rant complètement l'administration des écoles catholiques de celle des écoles protestantes, M. Pinkham