A-VANT-PROPOS
OBJET, NATDRB ET iMPOBtANCfe DB L'ÉOUCATrON PUBUQUB
SES RAPPORTS AVBC LA CONSTITUTION POLITIQUB.
€e qui donne à rorganisation des écoles publiques aux États-Unis un caractère spécial, c'est la nécessité, hautement reconnue et proclamée dès rorigine, d'assurer à un peuple appelé à régler luimême ses destinées Tinstruction la plus large et la plus libérale. Sur ce point, jamais aucun doute ne s'est produit, jamais la question de savoir s'il est bon et convenable d'élever le niveau intellectuel des classes que le hasard place aux degrés inférieurs de la société n'a été sérieusement agitée, jamais
des publicistes timorés ou de prétendus défenseurs de la foi religieuse ne se sont avisés d'examiner dans quelles proportions devait être distribué le pain de la science considéré comme un aliment dangereux et ne pouvant être administré qu'à petites doses. La religion et la poUtique, d'accord avec le bon sens, ont inscrit en tête de toutes les constitutions américaines le droit universel à l'éducation et assigné dans tous les budgets des fonds spéciaux pour la création et l'entretien d'écoles publiques. Ce sont les habitants eux-mêmes qui s'empressent de fournir les sommes nécessaires à la
construction de ces écoles, à l'achat du mobilier des classes, aux salaires des instituteurs. Jamais impôt n'a rencontré un assentiment plus unanime/ Il grandit d'année en année avec les besoins ; les accroissements successifs dont la nécessité se fait sentir ne rencontrent jamais de contradicteurs, ne sont l'objet d'aucunes protestations de la part des contribuables. Réglant eux-mêmes le montant et contrôlant l'emploi des taxes qu'ils s'imposent volontairement, ils considèrent les sacrifices dont ils ne voudraient s'a&anchir sous aucun prétexte,
comme rendant au centuple ce qu'ils coûtent. Ils les ont triplés pendant les cinq^ désastreuses années dé la dernière guerre. C'est une maxime généralement adoptée que tout citoyen devant mettre au service du pays tous ses talents, le pays doit, de son côté, fournir à ses enfants les moyens d'acqué-
rir la plus grande somme de talents et d'aptitudes, pour qu'ils puissent accomplir ce devoir.
L'initiative privée suffirait donc pour donner à 'l'enseignement populaire une large et puissante organisation ; mais la Constitution ^ voyant dans l'éducation publique un grand intérêt national, a pris soin d'assurer au gouvernement central un droit de protection et de surveillance sur les écoles, au moyen d'un fonds permanent destiné à leur en-^ tretien*
L'idée que l'on se fait aux États-Unis de l'instruction publique est conforme aux principes démocratiques auxquels tout est subordonné dans le pays le plus véritablement libre de la terre : elle a pour but de former des citoyens.
Le minimum de l'éducation ne peut être au-dessous de l'instruction que tout homme doit posséder
pour remplir ses devoirs envers la société et envers l'État, pour donne^comme juré, comme témoin, comme électeur, un concours intelligent à tout^ce qui intéresse les affaires municipales ou nationales, pour s'acquitter enfin convenablement des obligations imposées à celui qui possède une portion de la souveraineté nationale.
Le self government est le principe de toutes les institutions démocratiques des États-Unis. La Commune^ le Comté et VÉtat sont les trois foyers d'action qui y font mouvoir la vie publique.
Les communes ne sont en général soumises à l'État que lorsqu'il s'agit d'un intérêt social. Pour tout ce qui n'appartient qu'à elles seules, elles sont restées des corps indépendants ; elles ne reconnaissent pas à l'État le droit d'intervenir dans des intë* rets purement communaux.
Dans les six États de l'Est, que l'on désigne sous le nom de Nouvelle-Angleterre^ c'est la commune qui est prépondérante.Dans l'État de New-York,dans celui de l'Ohio, dans» la Pennsylvanie, le coMlê/ devient le grand centre administratif, servant d'intermédiaire entre le gouvernement et les particuliers.
«c Le principe de la souveraineté du peuple, dit trèsbien M. de Tocqueville, plane sur tout le système politique des Anglo-Américains. Chaque individu forme mie portion égale du souverain, et participe également au gouvernement de TÉtat. De là, cette maxime que Tindividu est le meilleur juge de son intérêt particulier, et que la société n'a le droit de diriger ses actions qu*alors qu'elle se sent lésée par son fait, ou lorsqu'elle a besoin de réclamer son concours. La commune, prise en masse et par rapport au gouvernement central, n'est qu'un individu comme un autre, auquel s'applique la théorie que je viens d'indiquer. »
Dans tous les États de l'Union, c'est d'après ces principes généraux qu'a éta conçu le système de HIéducation publique. Elle doit être la même pour les deux sexes ; la gratuité en* est la base fondamentale, et sa condition essentielle est l'indépendance absolue où se trouvent les États, soit entre eux, soil à l'égard du gouvernement central.
n faut remonter jusqu'à l'année 1642, vingt ans après le moment où les pèlerins, Pilgrim Fathers^ débarquèrent du May-Plower sur la baie de Mas-
sachusetts, pour trouver la première idée de la fondation d'écoles populaires gratuites. La législature de l'État, cinq ans après, en 1647*, établit une loi portant que chaque commune ou to^nshtp^ contenant cinquante familles, serait tenue d'entretenir un instituteur, chargé d'apprendre à tous les enfants de la localité la lecture et l'écriture ; que chaque totvnship^ ayant cent familles , aurait une école de grammaire, dont les élèves seraient préparés, par des maîtres capables, à suivre les études universitaires. Des amendes furent imposées aux infracteurs de cette loi, soumis à des pénalités qui s'accrurent avec les progrès de la population. Tous les États suivirent le même exemple ; le cercle des études s'agrandit peu à peu pour prendre les vastes proportions que présente aujourd'hui . Yoi^ ganisation de l'éducation publique dans les diverses parties de TUnion.
Gratuitement ouvertes à tous les enfants des deux sexes, depuis cinq ans jusqu'à dix-huit, les écoles publiques [common schools^ free schools]
1. lia population de l'État de Massachusetts, qui était à cette époque de 21,000 âmes, en comptait en 1860 1^231,066,
embrassent notre enseignement primaire à tous ses degrés, celui des écoles r^^/Zes d'Allemagne, renseignement secondaire spécial, organisé depuis peu en France, et une grande partie de renseignement de nos collèges et de nos lycées. L'élève passe successivement par tous les degrés de renseignement élémentaire, comprenant : la lecture, l'écriture, l'orthographe, les principes de la grammaire, le calcul, le dessin, la musique. L'école de grammaire {grammar school) et l'école supérieure [higih school) ajoutent à cet enseignement celui des langues anciennes de la littérature, de l'histoire, de la géométrie, de l'algèbre, de la chimie, de la physique et de l'histoire naturelle. L'élève, qui a parcouru le cercle entier de ces études, se trouve ainsi en possession d'une forte et complète éducation professionnelle, en même temps qu'il est suffisamment préparé, s'il aspire aux professions libérales et savantes, à l'enseignement des collèges et des universités.
On ne connaît pas en Amérique cette inique et impolitique répartition du savoir, qui pendant si longtemps a été consiaérée en France comme une sorte de nécessité sociale, accordant aux pauvres et
aux habitants des campagnes Finstruction primaire, souvent fort restreinte, et réservant aux privilégiés de la fortune renseignement secondaire et renseignement supérieur. Le système de TAmérique assure aussi bien aux écoles rurales qu'aux écoles urbaines le bienfait de l'instruction secondaire. On ne craint pas qu'il y ait de la cruauté, comme l'on dit, à éveiller dans les âmes des désirs qu'il n^est pas possible de satisfaire. « L'étude des classiques, disent MM. Demogeot et Montucci, dans leur excellent rapport sur l'enseignement secondaire en Angleterre et en Ecosse ' , ouvre à l'intelligence encore vierge un monde enchanteur, séduisant, dont on se sépare avec d'autant plus de regret, qu'on voit au bout de la carrière un mirage de célébrité , d'honneur et d'aisance , mirage le plus souvent trompeur, pour ceux-là même à qui leur fortune a permis de s'adonner exclusivement aux fortes études , avec pleine connaissance des luttes et des déceptions auxquelles ilsdevaient s'attendre. Que sera-ce du paysan qui, se voyant supérieur à tous ceux oui l'entourent^^ sentira attiré vers la
ville, convaincu que cette supériorité le suivra partout? »
Je n'ignore aucune des raisons sur lesquelles se fondent les sages esprits qui craignent de susciter des ambitions dangereuses, en élevant le niveau des études pour les classes dites inférieures de la société. Mais tous ces arguments sont inapplicables aux États vraiment démocratiques, dans lesquels tous doivent prétendre à tout, où il y a place pour tous, où les institutions politiques ont précisément pour but de combattre, d'affaiblir et de faire disparaître, autant que possible, les inégalités que les gouvernements aristocratiques et monarchiques se croient intéressés à conserver. Remarquons d'ailleurs que , dans cet enseignement donné libéralement à tous^ l'étude deslangues anciennes n'est pas, comme en France, le point central autour duquel viennent se grouper les autres branches de l'enseignement scientifique et littéraire! Ce senties mathématiques, les sciences physiques et naturelles, l'histoire, la géographie, la langue maternelle, et les langues vivantes, qui en constituent la partie fon-
danientale. Le grec et le latin, dont s'occupent les
iO INTRODUCTION.
écoles de grammaire et les écoles supérieures, sont enseignés en partie à cause de Theureuse iafluence qu'ils exercent sur le développement de l'intelligence, mais surtout parce que, devant être étudiés plus spécialement dans les collèges et les universités, l'entrée de ces universités serait fermée aux jeunes gens qui ne pourraient remplir les conditions d'admission déterminées par les programmes. L'enseignement des écoles publiques ne constitue pas seulement un système se suffisant à lui-même,
et ouvrant toutes les carrières- professionnelles qu'embrasseront le plus grand nombre des enfants,
tant que la nation ne sera pas sortie de la phase industrielle et commerciale ; mais il est en même temps préparatoire pour ceux qui auront le pouvoir et la volonté de se vouer aux professions libérales. De cette manière, aucune porte n'est fermée; la voie est ouverte à tous les besoins et à toutes les aspirations, et personne n'est condamné d'avance, par la spécialité de son éducation première, à se renfermer dans un cercle plus ou moins étroit, dont il ne pourra sortir que grâce à des efforts surhumains, ou par suite de circonstances exceptionnelles.
INTRODUCTION. i I
C'est l'immense inconvénient que présentent en .France les établissements qui, sous les noms d*é« coles professionnelles, de cours spéciaux, d'enseignement secondaire spécial, reçoivent les élèves qui ne doivent pas suivre les cours des lycées. Préparés pour les professions commerciales, industrielles et agricoles, ou pour certaines fonctions administratives, qui n'exigent point le baccalauréat, ils se trouvent, lorsqu'ils ont achevé ces études spéciales, dans rimpossibilité de se rattacher plus tard, s'ils en éprouvent le besoin, à l'enseignement classique^ qui seul donne entrée aux carrières libérales. Il ne faut pas attribuer à une autre cause le peu d'empressement apporté jusqu'ici par les pères de famille à faire profiter leurs enfants de cet enseignement secondaire spécial, une des créations les plus heureuses de M. Duruy, et pour lequell'intéressante école de Cluny doit former des maîtres. Les parents comprennent, sans doute, que l'enseignement des collèges, tel qu'il est organisé, où tout est subordonné à l'étude du latin 6t du grec, et ne portant tous ses fruits que lorsqu'il a été suivi jusqu'au bout, ne saurait convenu* à tous les en-
fants, à ceux surtout qui n'aspirent à être ni avocats, ni magistrats, ni médecins , ni professeurs. Mais ils savent aussi qu'en renonçant d'avance pour leurs enfants atcrbénéôces de l'éducation classique, ils les placent dans un état réel d'infériorité à l'égard des élèves des collèges et des lycées.
Ce résultat n'est pas à craindre en Amérique, où en sortant des grammar schools et deshigk schools^ les élèves peuvent entrer de plain-pied dans les collèges qui, s'ouvrant seulement pour les jeunes gens de seize à dix-sept ans, correspondent à nos classes de seconde, de rhétorique et de philosophie. Ils y arrivent dans les meilleures conditions poxir y faire des progrès rapides. Us ne sont pas, comme les élèves de nos lycées, fatigués et rebutés par six ou sept années consacrées à l'étude des grammaires latine et grecque, à la composition de thèmes et de vers latins. Us ont été seulement exercés au travail de la traduction des principaux écrivains dans les deux langues. Us se livrent alors avec d'autant plus de fruit aux études littéraires , philosophiques et scientifiques, qu'ils les ont choisies eux-mêmes librement , dans un but bien déterminé, et avec
rintention de les achever dans les Facultés qui font suite à renseignement des collèges, comme ceux-ci font suite aux écoles publiques.
Ce n'est pas ici le lieu de faire le procès à notre raseignement classique et d*indiquer, même sommairement, les améliorations que tant d'éminents esprits considèrent comme nécessaires.Mais je sm's persuadé que la plupart des plaintes dont nos lycées sont Tobjet, cesseraient s'il était possible d'adopter, pour l'organisation de l'instruction secondaire, le plan suivi dans les écoles des États-Unis. Il ne faudrait pas leur emprunter seulement une meilleure répartition des études; on travaillerait puissamment à améliorer le bien-être, la santé et la moralité des enfants^ si l'on supprimait les internats, ce triste composé du cloître et de la caserne, qui sont malheureusement en France le régime ordinaire, tandis qu'ils n'existent aux États-Unis que par exception. J'aurai l'occasion de revenir sur ce sujet lorsque je m'occuperai de l'enseignement supérieur et des universités d'Amérique.
Il est inutile de faire observer qu'à côté de ces écoles publiques et gratuites, l'enseignement libre
a ses établissements conçus dans le même esprit et formés sous toutes les dénominations qui leur sont données : académies, séminaires, universités, etc., sur le même modèle.
Justement fiers de leurs écoles publiques, les Américains consacrent à leur fondation et à leur entretien des sommes considérables, et il est certain qu*aucune nation dans le monde ne possède un système d'études plus fortement constitué et plus largement rétribué.
Les hautes parties de l'enseignement classique, scientifique et littéraire, sont réservées, comme on vient de le voir, aux collèges, où les jeimes gens sont admis après des examens constatant qu'ils possèdent les connaissances données dans les grcmmar ' schools et les high schools. Après y avoir passé trois années, de, 18 h 21 ans, ils suivent les cours des universités, en vue d'obtenir les grades de docteur dans les facultés de théologie, des sciences, des lettres, de droit et de médecine. Des écoles spéciales sont de plus établies pour l'enseignement de l'agriculture, des arts mécaniques, des beaux-arts, pour le génie civil et militaire. L'école navale d'Annapolis
et l'école militaire de Westpoint forment des officiers pour la marine et pour l'armée de terre.
On le voit, les Anglo-Américains ont porté leurs premiers soins sur l'organisation des écoles, où devait se donner l'enseignement utile à tous. Ce premier deToir accompU d'une manière Téritablement grandiose et magistrale, ils mettent aujourd'hui la même ardeur pour créer ou perfectionner des établissements consacrés à l'enseignement supérieur, dont profiteront seulement ceux qui occuperont, dans la société ou dans l'État, les positions élevées auxquelles tous peuvent prétendre.
Si ces coUéges, ces universités, ces académies, fondés et soutenus par des associations particulières ou des corporations religieuses , splendidement dotés par la munificence de bienfaisants millionnaires, ne peuvent soutenir encore pour la force des études la comparaison avec les grandes universités de France, d'Angleterre et d'Allemagne, les ressources immenses qu'ils possèdent, les puissants instruments de travail mis à leur disposition, les efforts que fait nattre le louable désir de ne. pas se laisser surpasser à cet égard par les autres
nations, ne peuvent manquer de produire dans un avenir prochain les plus heureux résultats.
Cette exposition sommaire de tout renseignement public me conduit tout naturellement à partager en deux parties le présent rapport. Je m'occuperai dans la première des écoles publiques, et dans la seconde des collèges, de l'enseignement supérieur et des écoles spéciales. Dans un appendice je réunirai les documents officiels, les règlements d'étude et les détails statistiques qui serviront de contrôle à cette exposition et aux appréciations dont elle doit être accompagnée.