Voir l’ouvrage de M. Eugène Rendu, cité plus haut
On conçoitqu’un état de subordination aussi absolu devrait exclure tout esprit d’indépendance et d’initiative chez les instituteurs. Leur condition dans les villages et les petites villes est assez misérable pour avoir donné lieu de leur part à des réclamations et à des plaintes qui n’ont eu d’efficacité que dans les pays où l’Etat s’affranchissant lui-même de l’église a, comme dans le grand duché de Bade, essayé d’améliorer leur position en confiant à des laïques l’inspection des écoles.
Personne ne nie en Allemagne la nécessité de donner l’enseignement de la religion pour base à l’éducation populaire. Mais est-il indispensable pour cela, demandent les instituteurs, que le clergé en ait la direction exclusive? Ne serait-il pas convenable, au contraire, de séparer dans les écoles publiques l’enseignement de la lecture, de l’écriture, de la géographie, de l’histoire, des sciences naturelles, du dessin, de la musique, etc., de celui de la religion? Dans les pays où les élèves appartiennent à des familles qui professent des cultes différents, n’est-il pas naturel que les ministres de diverses communions se partagent le soin de donner, chacun en ce qui le concerne, une satisfaction légitime aux besoins de l’instruction religieuse? N’est-ce pas
dans l’intérêt même de cet enseignement et par respect pour la liberté de conscience que les États-Unis ont interdit expressément dans leurs établissements tout enseignement religieux dogmatique? Et l’influence des pasteurs est-elle moins grande chez eux sur les esprits parce qu’ils laissent à l’instituteur l’enseignement scientifique pour se charger exclusivement de tout ce qui appartient au domaine de la foi?
Ce n’est pas ainsi que raisonnent en Allemagne les membres du clergé qu’effrayent certaines tendances de l’esprit scientifique et les tentatives d’émancipation qui se manifestent de tous côtés dans la société laïque. De là tous les efforts pour retenir ou reprendre un pouvoir qu’ils ne peuvent se décider à partager; de là cette lutte déplorable partout engagée entre les deux éléments qui se disputent la direction des écoles populaires.
Qu’on ne s’y trompe pas, du reste. Si la pression de l’opinion publique devenait assez forte pour diminuer l’influence des pasteurs, ce ne serait pas au profit de la liberté que s’opérerait un semblable revirement. L’instruction publique ne cesserait pas d’être entièrement soumise à l’autorité de l’État, trop jaloux de ses droits pour s’en dessaisir volontairement. Ce n’est pas en Prusse du moins qu’il faut s’attendre à trouver l'application des principes d’après lesquels a été organisée l’instruction publique dans les pays libres.
Il est tout naturel que l’État et l’Église, qui ont toujours fait les plus grands efforts pour çréer et organiser les écoles populaires, se croient autorisés à en conserver la surveillance et la direction. L’instruction publique est fille du protestantisme et les pasteurs doivent voir avec peine tout ce qui tend à diminuer leur autorité sur les instituteurs. M. Cousin qui trouve fort légitime les prétentions de l’église évangélique de Prusse ‘, conteste celles qu’à manifestées à plusieurs époques le clergé catholique de France. « Il devrait, dit-il, jouer le plus grand rôle dans l’instruction populaire ; mais il a négligé et même répudié une pareille mission. C’est un fait déplorable qu’il faut reconnaître : le clergé est généralement en France indifférent ou hostile à l’instruction du peuple. Qu’il s’en prenne à luimême si la loi ne lui donne pas une grande influence dans l’instruction primaire; car c’était à lui à devancer la loi et à s’y faire d’avance une place nécessaire. La loi, fille des faits, s’appuiera donc peu sur le clergé ; mais si elle l’écartait entièrerement, elle ferait une faute énorme ; car elle mettrait décidément le clergé contre l’instruction
1. liapport sur Pétat de Vinstruction publique^ p» 25 (1833).
primaire, et elle engagerait une lutte déclarée scandaleuse et périlleuse. » M. Cousin ne voulait donc pas que l^on donnât au curé, comme l’avait fait la Restauration, la présidence des comités communaux, mais il tenait à ce qu’il y prît place à côté des maires. Il n’était d’avis ni de livrer les comités aux ecclésiastiques ni de les en exclure, et tout en reconnaissant que le christianisme devait être la base de l’instruction du peuple, il soutenait que l’école devait être placée sous la surveillance de l’autorité municipale.
Il est assez piquant de montrer que les hommes, qui s’occupaient en 1833 de l’organisation de l’enseignement primaire, apportaient à l’œuvre qu’ils avaient entreprise une fermeté et une hauteur de vues que nous regrettons de ne plus retrouver de nos jours. « L’organisation de la France en mairies et en préfectures avec des conseils municipaux et départementaux, dit M. Cousin, est la base du gouvernement et de l’ordre général. Cette base est restée debout au milieu de tant de ruines ; s’y appuyer me paraît prudent et politique. Cette organisation vient d’être rajeunie et vérifiée par l’établissement de conseils municipaux et départementaux, électifs et populaires. Songez encore que ce sont les conseils municipaux et départementaux qui payent, et que vous ne pouvez équitablement en attendre quelque chose qu'autant qu’ils auront une
grande part à la gestion des dépenses qu’ils auront votées. Ces conseils viennent du peuple et ils y retournent; ils sont sans cesse en contact avec lui. Ils sont le peuple lui-même légalement représenté, comme les maires et les préfets sont ces conseils personniGés et centralisés pour l’action. Je regarde donc comnje un point incontestable l’interventiou nécessaire des conseils municipaux et des conseils de département dans la surveillance de l’instruction populaire. Comme il doit y avoir une école par commune, de même il doit y avoir pour toute école communale un comité spécial de surveillance, lequel doit être pris dans le conseil municipal et présidé par le maire. Qu’on n’aille pas me dire que ceux qui sont bons pour gérer les intérêts de la commune ne sout pas bons pour surveiller l’école communale ; car, pour cette surveillance, il ne faut que du zèle, et les pères de famille les plus notables d’un lieu ne peuvent manquer de zèle pour leur plus cher intérêt. En Prusse on ne voit à cela aucune difficulté, et toute école communale a son Schulvor stand électif en très* grande partie. Au dessus de ces comités locaux doit être -un comité central au chef-lieu du département, pris dans le conseil de département et présidé par le préfet. Le comité local de chaque commune, correspondant avec le comité départemental, c’est-à-dire bien entendu le maire avec le préfet, cette correspondance ex-
citerait le zèle de l’un et de l’autre comité. Par elle, le comité départemental saurait quel est chaque année le recrutement des maîtres d’école qu’exige tout le département et par conséquent le nombre de maîtres que l’école normale départementale doit . fournir et celui des élèves qu’elle doit admettre. Il aurait sans cesse à exciter le zèle des comités locaux pour établir des écoles et les améliorer, afin de pourvoir le mieux possible au sort des élèves de son école normale. Rien n’est plus simple que cette organisation; c’est en matière d’instruction primaire ce qui se passe dans l’administration ordinaire : je veux dire l’action combinée des conseils municipaux et des conseils départementaux, des maires et des préfets. »
C’était une idée heureuse et juste que d’intéresser directement les conseils électifs et les pères de famille à la prospérité des écoles. Seulement aujourd’hui ce ne serait plus avec les préfets, mais avec les recteurs et les inspecteurs d’académie que devraient s’entendre les conseils communaux et départementaux. Je ne crains point de rappeler encore un passage dans lequel le même écrivain expose des idées décentralisatrices dont la réalisation serait à mon avis un grand bien pour l’instruction primaire *.
1, Rapport sur l'étal de l’instruction publique, p. 56.
« Loin de craindre de donner de trop larges attributions aux pouvoirs provinciaux, je voudrais, sur tout ce qui n’est pas politique, leur abandonner mille choses que l’on fait mal au centre, parce qu’elles ne tiennent point à la vraie centralisation, qui doit être essentiellement politique ; et puis les hommes ne s’intéressent qu’aux choses où ils ont de l’influence, et l’on ne prend de la peine qu’à la condition d’avoir en retour quelqu’autorité. Enfin je considère les conseils provinciaux avec de fortes attributions, comme d’utiles pépinières de députés, comme des fabriques d’hommes d’État, et les hommes politiques ne se forment que dans le maniement d’affaires un peu importantes. Selon moi, l’instruction primaire doit être en grande partie confiée à ces conseils. Comment, d’ailleurs, l’instruction populaire ne serait-elle pas dans les attributions du pouvoir le plus populaire de l’État, nommé presque directement par le peuple et en communication perpétuelle avec lui ? »
On ne dirait pas mieux aux États-Unis : si ces principes trouvaient leur application sous le régime de la monarchie constitutionnelle, combien à plus forte raison s’accordent-ils avec les institutions répuhlicmnes ?
L’Allemagne a compris de bonne heure la nécessité de préparer par une instruction forte et sérieuse les hommes qui.doivent être préposés à la direction des écoles. Elle a donc, autant que possible, multiplié les écoles normales primaires, ou séminaires pédagogiques, dont l’organisation est excellente.
Il y a en Prusse de petites écoles et de grandes écoles normales primaires. Les premières sont destinées pour la plupart à former exclusivement des maîtres d’école de village pour les communes les plus pauvres. On peut citer comme un modèle de ce genre la petite école normale de Lasladie à Stettin. Il y a quelque chose de profondément naïf et touchant dans les considérants auxquels a donné lieu la création de cet utile établissement. On n’y enseigne, est-il dit, que les choses nécessaires aux petites communes pauvres de campagne, qui cherchent pour leurs enfants des maîtres d’écoles chrétiens et utiles et ne peuvent leur offrir qu’un chétif revenu. Cette école veut être une école chrétienne fondée sur l’évangile. Elle désire ressembler à un ménage de campagne fort simple et en même temps ne faire autant que possible de tous ses habitants qu’üne seule famille. Dans ce but, tous les élèves habitent avec les maîtres la même maison et man-
gent avec eux à la môme table. Les jeunes gens que l’on reçoit de préférence, sont ceux qui sont nés et qui ont été élevés à la campagne, qui savent par principes ce qu’on enseigne dans une bonne école de campagne, qui ont un esprit droit et une humeur gaie. Si avec cela ils savent un métier ou le jardinage, ils trouveront dans les heures perdues l’occasion de s’exercer et de s’instruire encore. L’instruction a pour but d’apprendre aux jeunes gens à réfléchir, et, en les exerçant à la lecture, à l’écriture, au calcul et au chant, de les mettre en état de s’instruire eux-mêmes et de se former davantage. Car le paysan aussi doit apprendre à penser ; mais l’éclairer ne veut pas dire le rendre savant. Dieu veut que tous les hommes soient éclairés et qu’ils parviennent à la connaissance de la vérité. A l’école de Lastadie est jointe une école de pauvres où les jeunes gens trouvent l’occasion de revenir en enseignant sur ce qu’ils ont appris et de s’exercer dans l’enseignement d’après un plan fixe. Cette école consiste en une seule classe afin que les élèves voient comment doit être composée et conduite une bonne école de pauvres, et comment tous les enfants peuvent être occupés àla fois. Le nombre des élèves est fixé à douze.
Dans le règlement de la petite école normale de Pyritz en Poméranie, chaque élève admis devait s’engager en serrant la main du maître et en si-
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gant son nom, à se diriger d’après les maximes suivantes :
1° Ordre dans la conduite et le travail et la plus grande simplicité en tout, afin que les élèves appartenant à la classe pauvre et destinés à devenir instituteurs des pauvres restent volontiers dans cet état, et n’apprennent pas à connaître des besoins qu’ils ne pourront ni ne devront satisfaire. C’est pourquoi ils doivent se servir eux-mêmes.
2 ° Quant à l’enseignement dans l’école, il faut toujours en faire faire la répétition par les élèves les plus avancés; il faut, autant que possible, que les élèves s’enseignent les uns aux autres ce qu’ils ont appris du maître, afin qu’ils se perfectionnent en s’enseignant.
3® Que l’âme de leur communauté soit la piété et la crainte de Dieu; mais une véritable piété chrétienne, une crainte de Dieu qui repose sur une connaissance éclairée afin que les élèves rendent en tout honneur à Dieu et mènent une vie simple et calme, résignée et contente dans la peine et le travail, suivant l’exhortation de l’Apétre : Rendez ma joie parfaite, vous tenant tous unis ensemble, n’ayant tous qu’un même amour, les mêmes sentiments, afin que vous ne fassiez rien par esprit de contention ou de vaine gloire; mais que chacun, par humilité, croie les autres au-dessus de soi. »
Les grandes écoles normales forment des institu-
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leurs à la fois pour les écoles élémentaires et les écoles bourgeoises ; ce qui montre d’abord que l’instruction qui leur est donnée doit être assez étendue . Ce sont les provinces et l’État qui pourvoient à leur entretien. Tant que les élèves sont à l’école normale ils ne peuvent être appelés ni dans l’armée active ni dans la landwehr. Ils tirent au sort comme les autres jeunes gens de vingt ans dans la classe appelée ; ils sont dispensés de tout service jusqu’à l’achèvement de leur temps à l’école normale, ordinairement trois ans. Alors, que le sorties ait désignés pour la ligne ou pour la réserve, ils sont tenus à un service de six semaines pour se former aux exercices militaires. Ils ne peuvent être placés comme maîtres d’école qu’àprès avoir satisfait à ces conditions. Devenus maîtres d’école, ils sont dispensés du service dans l’armée active et du premier ban de la landwehr. Ils sont placés dans le second. Dans toutes les nominations de maîtres d’écoles dépendantes de l’État, on a particulièrement égard aux élèves sortis de l’école normale supérieure de la province et porteurs de certificats de capacité ; et, tant qu’il s’en trouve, on ne prend pas de sujets préparés d’une autre manière aux fonctions d’instituteurs.
Les épreuves d’admission aux écoles normales sont sérieuses. Les candidats doivent d’abord subir des examens préparatoires devant le curateur des écoles [Schulpfleger] et deux instituteurs de la ville, sortis les premiers de l’école normale et bons musiciens : on s’assure ainsi des dispositions des candidats qui ne peuvent tenter l’examen d’admission définitif qu’après avoir obtenu un certificat pour le premier.
Cet examen est fait par les professeurs de l’école normale eux-mêmes en présence du directeur de l’école et des conseillers de la régence, chargés de la surveillance de l’instruction primaire dans la province.
Voici quelles sont pour le royaume de Prusse les matières de l’examen :
I. Religion. Le candidat doit savoir parfaitement le grand cathéchisme luthérien ou catholique, suivant sa foi et l’école dans laquelle il désire entrer ; en posséder non seulement la substance et l’esprit, mais encore la division et la lettre; et comme la religion a pour base la Bible, il doit connaître aussi les faits les plus importants de l’ancien et du nouveau Testament et pouvoir les raconter de vive-voix, sans omettre rien d’essentiel.
9(i ■ L’INSTRUCTION PUBLIOUE EN ALLEMAGNE.
II. Allemand. La prononciation du candidat doit être nette et parfaitement intelligible, sa lecture facile, coulante et bien accentuée. Les règles de la grammaire doivent lui être familières. On lui donne à faire l’analyse logique d’un fragment littéraire écrit en prose. Il doit enfin savoir écrire sans fautes d’orthographe ou de grammaire, au moins sans fautes grossières, une narration ou une description sur un sujet donné et rédiger une lettre relative à quelque circonstance de la vie commune.
III. Arithmétique. Les quatre premières règles sur les nombres entiers, les fractions et les nombres décimaux seulement, mais maniés avec aisance et précision.
IV. Musique. — Le candidat doit solfier un motif facile et le chanter de suite en faisant entendre clairément tous les mots du texte ; chanter à première vue dans l’antiphonaire et savoir par cœur les principales hymnes de l’année, jouer sur le violon sans fausses notes, un air, de difficulté moyenne, enfin avoir une assez grande habitude du piano pour pouvoir déchiffrer avec sûreté et jouer avec pureté lin choral d’église.
y. Géographie. Les éléments de la géographie, les limites géographiques les plus importantes, l’usage des globes terrestres; une connaissance détaillée des différentes parties de l’Europe avec leurs
rapports commerciaux et particulièrement les divisions politiques et administratives du royaume de Prusse.
YI. Histoire. La biographie des hommes remarquables de la Prusse et les faits les plus importants de son histoire.
VII. Physique. Ses éléments, les principales lois de la chute des corps, de l’hydrodynamique, de l’acoustique, de la chaleur, du magnétisme, de la lumière et de l’électricité.
VIII. Histoire naturelle. La botanique avec les familles, l’anthropologie, et des notions de géologie.
Le candidat admis présente un certificat attestant qu’il est âgé de dix-huit ans et contracte un enga- . gement qui le met à la disposition du gouvernement pendant plusieurs années.
Les élèves sont internes et soumis à une discipline sévère qui rappelle souvent les ordres religieux dont ils tiennent lieu, et dont ils occupent en général les monastères. Ils se lèvent à quatre heures en été, au printemps et à l’automne à cinq heures, en hiver à six heures du matin, se réunissent matin et soir pour lire l’Écriture sainte et faire la prière en commun, puis se rendent dans leurs salles d’études respectives pour revoir les matières enseignées
la veille et préparer celles qui doivent faire l’objet des leçons de la journée.
L’enseignement comprend toutes les matières dont se composent les cours préparatoires, mais complétées et étudiées d’une manière plus scientifique. Je n’ai pas besoin de dire que tout ce qui concerne l’étude de la religion et de l’hisloire sainte est l’objet d’un soin tout particulier. La plupart des directeurs d’écoles normales sont des curés ou des pasteurs fort instruits ; ce sont eux ordinairement qui font ces cours. L’enseignement ne se borne pas à l’étude du catéchisme; il s’élève jusqu'aux problèmes les plus délicats de la foi. Les histoires de la Bible, les paraboles de l’Écriture sainte, les versets des psaumes, les discours du Christ, servent de canevas aux leçons de la première année. Mais bientôt le professeur arrive à l’histoire de l’établissement du christianisme. Il étudie la concordance des Évangiles, la Réforme; il expose les divers systèmes philosophiques et religieux, l’humanisme, l’athéisme, le déisme, le panthéisme , le naturalisme, le positivisme, etc., toutes les questions, enfin, dans l’étude desquelles se complaît le génie allemand et dont le bon sens français se garderait bien d’introduire l’enseignement dans ses écoles normales primaires. En revanche, il serait à désirer que nos directeurs d’écoles normales s’occupassent sérieusement d’une science qui devrait figurer au
premier rang parmi celles que doivent posséder les instituteurs de la jeunesse, et qui occupe dans toute l’Allemagne une place importante dans l’enseignement. Cette science n’est autre chose que l’art d’enseigner , l’art de diriger l’éducation physique , l’éducation intellectuelle et l'éducation morale des enfants, c’est-à-dire la pédagogie. Dans un pays où tous les citoyens s’intéressent aux questions relatives à l’instruction publique, personne n’ignore que les progrès dans , toute espèce d’études dépendent surtout des méthodes employées. De nombreuses publications donnent sur ce point toutes les indications désirables aux maîtres et aux pères de famille. C’est l’objet principal des entretiens des directeurs d’écoles normales, et c’est pour les discuter et les approfondir qu’ont lieu entre les instituteurs ces conférences dans lesquelles ils viennent, à des époques déterminées, mettre en commun les résultats de leur expérience.
Les Allemands n’attachent pas moins d’importance aux exercices gymnastiques qui viennent enfin d’être, àleur exemple, rendus obligatoires dans nos écoles primaires et dont les élèves des écoles normales doivent posséder à fond les principes. ‘Quant à la musique, il est probable que nous attendrons longtemps encore avant d’en voir l’enseignement poussé aussi loin que chez les nations d’Outre- Rhin. On commence par y apprendre aux élèves les
règles de l’acoustique, et l’on continue par des exercices rhythmiques difficiles ayant pour but principal de faire acquérir une grande sûreté dans l’attaque de la note. Comme ils avaient déjà appris à chanter dans les écoles primaires et bourgeoises, on leur met entre les mains dès la première année les chœurs de Ilaendel, la Création d’Haydn, les Oratorios de Mendelsohnn, etc.; puis vient l’étude de l’harmonie, et avant de quitter l'école, ils doivent être en état de composer de petits morceaux en vers libres pour un orgue de force ordinaire. Les programmes relatifs aux études de l’histoire universelle, de la géographie, de la physique, de la chimie et dé l’histoire témoignent de l’étendue qui est donnée à ces divers enseignements. L’on ne craint pas d’élargir le cercle des connaissances que doit posséder l’instituteur dans les pays où l’on se fait une juste idée du rôle qu’il est appelé à remplir et de la place qu’il doit occuper dans la société. Il y est l’objet d’égards respectueux de la part des parents et des élèves, et un sot préjugé n’engagc pas les gouvernements à amoindrir sa position dans la crainte de le voir transformé en homme politique.
Il faut reconnaître cependant que c’est pour des raisons du môme genre que des tentatives ont été faites dans ces derniers temps sur plusieurs points pour circonscrire dans d’étroites limites l’enseignement des écoles normales allemandes.
Les règlements proposés pour les séminaires de Côpenik \ de Bunzlau, de Breslau (Silésie), de Fulda (Hesse électorale), ont été conçus dans la pensée qu’un savoir trop étendu n’aurait pour résultat que de soustraire l’instituteut* à l’autorité religieuse. On bannissait des écoles normales tout ce qui pouvait y être enseigné sous les rubriques de pédagogie méthodique, didactique, catèchétique, anthropologie, psychologie, etc. ; on y substituait la science de l’école [schulkunde ) , c’est-à-dire le tableau simple et précis de l’école évangélique chrétienne, d’après son origine et ses progrès : l’essentiel était de donner aux élèves des notions sur leurs devoirs comme serviteurs de l'Etat et de I Eglise. Il fallait enfin ne pas laisser trop de latitude à la subjectivité du maître et par conséquent lui épargner la peine de penser par lui-même.
Les méthodes d’enseignement, dont les élèves de l’école normale possèdent la théorie, ne seraientpour eux qu’une science incomplète s’ils ne trouvaient autour d’eux les moyens d’en faire l’application.
Une école primaire est ordinairement annexée à l’établissement. Les élèves doivent, pendant la dernière année, s’y rendre fréquemment pour y faire la leçon sous la surveillance de leurs maîtres. Ceux-ci les écoutent avec attention, et leur font après la
1 Eugène Rendu, ouvrage cité,
402 L’INSTRÜCTION PUBLIQUE EN ALLEMAGNE, classe des observations sur la manière dont ils se sont acquittés de la classe. Souvent aussi les élèves se séparent en plusieurs divisions, et chacun d’eux fait à son tour à ses camarades un cours de mathématiques, de géographie, d’histoire, comme s’il se trouvait en présence d’une classe remplie d’enfants.
Lorsque leurs études enfin sont terminées, ils subissent un examen de sortie en présence d’un conseiller de la province et d’un délégué de l’évêque ou de l’Église consistoriale.
Cet examen est partout très-sérieux : if porte sur toutes les matières enseignées pendant les trois années d’études. On y joint une leçon faite par le candidat sur un sujet tiré au sort. Aussitôt après l’examen et séance tenante, un certificat portant les numéros i, 2 ou 3, suivant l’appréciation du jury, est délivré au jeune maître par le directeur, en présence des examinateurs et des deux délégués, qui le signent avec lui. Un second certificat relate quel degré d’instruction avait le candidat lorsqu’il est entré à l’école normale, comment il a profité de ses trois années d’études, quelle partie d’enseignement peut lui être confiée, et quelle est son habileté pratique. Des instituteurs privés ou libres peuvent aussi recevoir des commissions communales l’autorisation d’enseigner; mais ils ne peuvent ouvrir une école. Cette autorisation ne leur confère que le droit de donner des leçons dans des
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ENSEIGNEMENT PRIMAIRE, ÉCOLES NORMALES. 103 familles. En général, les instituteurs sont laïques, même dans les provinces rhénanes ; au contraire, dans ces mêmes provinces, les institutrices sont presque toutes congréganistes, mais elles doivent subir les mêmes examens que les instituteurs et les institutrices laïques.
On ne s’étonnera pas de l’importance donnée aux écoles normales et des connaissances que l’on exige des instituteurs. Tout l’avenir des écoles ne dépend-il pas du degré d’instruction plus ou moins élevé de ceux qui doivent les diriger? Tant que l’on s’est imaginé en France que l’enseignement populaire, organisé enfin par la loi de 1833, ne devait avoir pour objet que la lecture, l’écriture et les premières opérations de l’arithmétique, il a paru tout simple de n’exiger des maîtres formés dans les écoles normales qu’un savoir réduit aux proportions les plus modestes. Les modifications introduites dans le programme des études en ont peu à peu élargi le cercle. Mais qu’on est loin encore d’avoir compris l’importance de ces établissements qui doivent assurer le recrutement des premiers instituteurs de la jeunesse! En les préparant pour les écoles primaires, les Allemands ont voulu qu’ils fussent pourvus des connaissances qui leur permettraient de diriger les écoles du degré supérieur, écoles bourgeoises ou écoles réelles.
Les directeurs et les professeurs des écoles nor-
males sont, pour la plupart, des hommes distingués, des savants, qui ne croient pas déroger en s’appliquant à former des maîtres instruits, ayant des vues élevées et philosophiques, et parfaitement au courant des meilleures méthodes d’enseignement. Avec de tels hommes, la tenue des écoles, la direction intellectuelle et morale des enfants, laissent peu à désirer. Le respect des élèves et la déférence de leurs parents assurent à l’instituteur une position honorable et lui donnent une influence qui ne peut être que profitable aux progrès de l’instruction populaire.
On compte aujourd’hui dans la Prusse seulement, 93 écoles normales [Schullehrer semenarien) pour les instituteurs, et 28 pour les institutrices. Sur les 93 écoles d’instituteurs, réunissant 4381 élèves et 340 professeurs, 63 appartiennent au culte évangélique, 26 au culte catholique, 3 au culte juif, 1 réunit des élèves de différents cultes.
Ces écoles sont distribuées ainsi qu’il suit* :