‹ Lʹ instruction publique en AllemagneChapitre 12 sur 104 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

ENSEIGNEMENT PRIMAIRE OU ÉCOLES POPULAIRES (VOLKSSCHULEN) ÉCOLES NORMALES

En Allemagne et en Prusse, comme dans tous les pays où les différentes classes de la société sont fortement hiérarchisées, on divise l’enseignement, non d’après les matières dont il se compose, mais d’après le personnel auquel il est destiné.

Il y a des écoles pour les pauvres [Armenschuleny , des écoles pour les enfants du peuple un peu aisés [Volkssehulen), des écoles pour les bourgeois {Bürgerschulen), des écoles pour les bourgeois riches et les nobles {Gymnases) ; enfin, pour le petit nombre de ceux qui ont parcouru tous les degrés de l’enseignement secondaire, les universités.

Cette organisation, sans doute, ne constitue pas des cadres tellement exclusifs qu’il serait impossible aux enfants appartenant aux familles pauvres de dépasser les limites dans lesquelles se circon-

1. Les Anglais ont leurs ragged sckools, les écoles de déguenillés.

scrit l’instruction élémentaire. Mais on peut dire que ce sont là des cas exceptionnels, et que la Prusse (pas plus que les autres nations de l’Europe, du reste), n’a jamais songé à établir un système d’écoles gratuites, dont l’accès serait ouvert aux enfants de toutes les conditions, afin d’atténuer, autant que possible, les inconvénients qui résultent des inégalités sociales.

Au contraire, les hommes qui pensent que plus les peuples sont instruits, plus ils sont difficiles à gouverner, ont été toujours et sont encore aujourd’hui d’avis, que l’on ne doit leur distribuer l’instruction que d’une main avare; que la prudence exige que l’on maintienne les misérables dans leur état d’ignorance, que l’on se contente de donner aux fils et aux filles des ouvriers ou des paysans un enseignement restreint à quelques notions essentielles, et que les écoles supérieures et les collèges doivent être réservés uniquement aux enfants de la classe moyenne. Quant à ces derniers eux-mêmes, c’est par un raisonnement semblable que chez nous on aurait voulu, à une certaine époque, leur rendre difficile l’entrée des lycées pour éviter l’inconvénient de donner chaque année, à la société, cette foule de déclassés qui, enivrés de leur titre de bacheliers^ ne pouvaient être, disait-on, que des fauteurs de révolutions !

Les États-Unis, dont j’aurai si souvent à rappeler

l’exemple, en donnant gratuitement à tous leurs enfants, garçons et filles, riches ou pauvres, un enseignement complet, dont le niveau atteint celui des meilleurs établissements d’instruction secondaire en Europe, n’ont pas été arrêtés par ces considérations aussi vaines qu’erronées. Un vif et sincère sentiment démocratique a inspiré les organisateurs de leurs écoles. Elles s’élèvent de degrés en degrés depuis les classes élémentaires jusqu’aux écoles supérieures, de manière à former une suite de cours permettant à tout élève de passer de l’école primaire élémentaire à l’école primaire supérieure, de l’école supérieure au collège et du collège aux écoles spéciales; avec cet immense avantage qu’il peut trouver, dans chacun des degrés ouverts devant lui, une instruction suffisante, s’il veut s’en contenter, et un enseignement préparatoire pour les degrés qui y font suite, s’il veut poursuivre le cours de ses études jusqu’à la fin. Nous ne trouvons cette organisation si sage et si bien entendue, ni en Allemagne, ni chez les peuples de l’ancien continent. C’est cependant pour atteindre ce but que doivent tendre tous nos efforts. Il ne serait, ni en France, ni ailleurs, aussi difficile d’y parvenir qu’on le pense, et on y arrivera certainement dès que le besoin de donner satisfaction aux tendances et aux besoins de l’esprit moderne se fera plus sérieusement et plus généralement sentir.

J’ai déjà fait observer plus haut que si l’instruction populaire en Prusse et dans l’Allemagne est depuis longtemps florissante, si le nombre des illettrés y est moins considérable que dans tout autre pays, c’est parce que l’églisé elle-même s’est chargée d’y pourvoir. Elle a compris, comme Luther, que c’est là le moyen le plus sur d’attacher les peuples à la cause de la Réforme, et que l’étude de la Bible, en étant la condition première, il faut mettre tous les enfants en état de la lire et de la commenter. L’Etat, intimement uni aux ministres du culte, leur a laissé d’autant plus volontiers la direction des écoles populaires, qu’il trouvait luimême son compte dans une éducation fondée à la fois sur le respect de la religion et sur une obéissance absolue à l’autorité. 11 est nécessaire d’insister sur ce point, afin que l’on se fasse une idée exacte des causes auxquelles sont dus les progrès de l’instruction en Allemagne, et que l’on puisse en même temps apprécier le caractère et l’esprit général de la nation à laquelle a été appliqué le système de l’éducation publique.

On s’expliquera l’empressement avec lequel les princes des divers États et les ministres des différents cultes ont favorisé le développement universel

78 L’INSTRDCTION PÜBLIQUE EN ALLEMAGNE.

de l’instruction primaire, déclarée par eux obligatoire, et travaillé, en multipliant les universités, à élever le niveau de l’éducation scientifique des classes supérieures. L’on pourra comprendre aussi certains côtés du caractère allemand que les événements récents ont révélés à la France, justement étonnée de voir chez la môme nation, dont elle avait admiré si longtemps le génie et presque envié la puissance intellectuelle, des procédés qui semblent n’appartenir qu’aux âges d’ignorance et de barbarie.

En voyant de plus près une nation que l’on ne jugeait guère en France que d’après ses poètes, ses historiens et ses penseurs, on a compris que l’instruction, répan due largement dans toutes les classes de la société, ne suffit pas pour rendre un peuple digne d’admiration et de respect ; que cette instruction, en elle-même si désirable et si précieuse, n’a de valeur que celle qu’elle doit aux principes qui la dirigent, au but qu’elle se propose, à l’usage qu’on en sait faire.

Nous donc, qui tenons le savoir en si grand honneur, nous qui demandons pour tous les enfants de la France l'instruction gratuite et obligatoire, parce que nous voyons dans la diffusion et l’accroissement des lumières la condition essentielle de la prospérité et de la grandeur morale de notre pays, nous avons intérêt à connaître pourquoi la

docte Allemagne a fait un si déplorable usage d’une culture intellectuelle que nul ne lui conteste, et d’une organisation de l’instruction populaire qui, sur beaucoup de points, pouvait servir de modèle à des peuples placés dans des conditions moins favorables. Un examen impartial et consciencieux, aussi éloigné d’une bostilrté dédaigneuse que d'un engouement irréfléchi, nous permettra de faire la part du bien et du mal.

En Angleterre et aux États-Unis, le droit d’enseigner (je parle ici surtout de l’enseignement populaire) est entièrement libre. Il appartient à tous ; il n’a d’autres limites que celles qui lui sont tracées par les lois générales du pays. En France, il est reconnu jusqu’à un certain point; mais notre législation lui impose certaines restrictions et le soumet, d’ailleurs, dans son application, à la surveillance de l’État. En Prusse, il n’existe que par la volonté de l’État, qui le confère ou le retire à son gré, ce qui place les instituteurs, quels qu’ils soient, sous la dépendance absolue des pouvoirs publics. Ainsi l’a établi celui que les Prussiens appellent le grand Frédéric, dans son ordonnance du 12 août 1763, reproduite par la loi de 1819, dont j’ai fait connaître les principales dispositions.

Mais l’instruction populaire n’est pas seulement soumise à la toute puissance de l’État; elle est, qu’on ne l’oublie pas, entièrement placée sous la direction et sous la haute surveillance de l’autorité ecclésiastique. Cette suprématie de l’Église, établie au seizième siècle, continuée pendant le dix-septième, combattue avec force par la philosophie du dix-huitième, est aujourd’hui, après avoir subi bien des vicissitudes, aussi forte que jamais, malgré les efforts de la société laïque à qui sont dues les conceptions pédagogiques pour lesquelles les églises protestantes, aussi bien que les églises catholiques, ont toujours témoigné un intérêt médiocre. Pour elles, tout doit être, dans l’école, subordonné à l’enseignement de la religion ; pour elles, l’école ne doit être qu’une annexe de l’Eglise.

Tel est l’esprit général qui domine dans les législations de la plupart des pays allemands plus ou moins inspirés par les exemples de la Prusse '.

1 . Celle subordination à l’Église et les efTorts de la société laïque pour s’en affranchir sont exposés avec des détails cxtrômemcnt intéressants par M. Eugène Rendu, dans l'ouvrage ayant pour titre : De l'Éducation populaire dans l'Allemagne du Nord et de ses rapports avec les doctrines philosophiques et religieuses (I vol. in-8, 1836).

Le Code général de ce royaume [Algemeines Landrecht für die Prussischen staaten ) , publié en 1794, avait, avant la loi de 1819, conféré aux ministres de l’Église le droit de sui’veillance et d’inspection sur toutes les écoles. Quand, vers le milieu du siècle présent, les découvertes de la science, la hardiesse des exégèses théologiques, les spéculations de la libre pensée, mirent presque partout en péril la suprématie de l’Église, l’appui de l’État lui fut nécessaire pour lui conserver ses droits et ses privilèges et l’aider à résister à l’invasion du scepticisme en rendant toute sa force à l’enseignement religieux des écoles. C’est à quoi travaillèrent ardemment, en Prusse, le ministre des cultes, de l’instruction publique et des affaires médicales, M. Raumer, et dans les autres États, les ministres effrayés de voir attaquer à la fois le pouvoir absolu des princes et l’influence du clergé.

En proclamant l’instruction obligatoire, le clergé avait surtout proclamé l’obligation de l’enseignement religieux. On pense, en Allemagne, que si l’esprit laïque pénétrait dans l’école, l’instruction populaire perdrait tout naturellement aux yeux du clergé une grande partie de son prix, et que si elle échappait à sa direction, elle trouverait parmi les ministres du culte plus d’antagonistes que de partisans.

En Saxe, la loi du 6 juin 1835 a réservé spéciale-

ment aux pasteurs la discipline des écoles. L’enseignement de la religion, l’histoire de l’Église, l’étude raisonnée de la Bible y doivent occuper une grande place. Élèves et maîtres sont l’objet d’une surveillance sévère, et des mesures sont prises pour que les uns et les autres assistent régulièrement aux offices et prennent part à l’enseignement religieux du dimanche. Une ordonnance royale de 1850 a maintenu aux écoles, désignées sous le nom à'écoles chrétiennes, leur caractère confessionnel. Le ministre de l’instruction publique ne peut placer un maître dans une école primaire et dans une école normale ou suspendre les effets d’une révocation prononcée que d’accord avec l’autorité ecclésiastique.

Dans la Hesse électorale, c’est aussi aux pasteurs que le règlement de 1823 donnait la direction de l’école. « Cette direction, y est-il dit, est une partie essentielle de leur haute mission. Choix des méthodes, examens des élèves, surveillance des maîtres, tout entre dans leurs attributions. » La pédagogie et l’école, disait, à ce propos, M. le conseiller Vimar, ont prétendu dans ces derniers temps briser leurs anciennes racines pour se constituer une vie propre etjndépendante. La pédagogie a voulu n’exister que pour soi , et l’école , comme on a dit , s’émanciper de l’Église... Qu’en est-il résulté? que dans les choses qui agissent directement sur

ENSEIONEMBNT PRIMAIRE, ÉCOLES NORMALES. 83 la vie de l’individu pour la rattacher à la vie de la nation et surtout dans les choses de la croyance, au réveil de laquelle le monde s’émeut aujourd’hui, dans toutes ces choses, se révèle une ignorance grossière et une déplorable faiblesse. »

Dans le duché de Saxe-Weymar où l’influence rationaliste, exercée par Gœthe, Schiller, Herder, Fichte, Hegel, Schelling, a fortement amoindri la puissance du clergé, elle ne l’a pas néanmoins détruite. C’est toujours lui qui est chargé de l’inspection des écoles et c’est toujours sous sa surveillance que s’y donne l’instruction religieuse.

Je n’ai pas besoin de pousser plus loin cette revue : il suffit d’avoir montré que, dans les pays protestants comme dans les pays catholiques, dans le nord comme dans le midi de l’Allemagne, le plus grand soin est apporté à l’instruction religieuse des écoles ; que le corps ecclésiastique par le droit d’inspection qui lui est attribué, par ses conférences paroissiales, par son enseignement dogmatique, dans lequel sont agitées toutes les questions qu’embrasse le christianisme, par l’étroite surveillance qu’il exerce sur les maîtres, par les conditions qu’il impose à tous ceux qui se préparent à entrer dans la carrière, tient en sa main le sort des instituteurs et la direction des écoles'.

Page 1