J.-J. Rousseau
190 l'instruction publique en frange.
Il y a un malheur dans noire temps, je diraisprasq ue il n'y a qu'un malheur, c'est une certaine tendance à tout mettre dans cette vie. {SensJtion.) En donnant à l'homme pour fin et pour but la vie terrestre et matérielle, on aggrave toutes les misères par la négation qui est au bout, on ajoute à l'accablement des malheureux le poids insupportable du néant, et de ce qui n'était que la souffrance, c'est-à-dire la loi do Dieu, on fait le désespoir, c'està-dire la loi de l'enfer. {Long mouvement,) De là de profondes convulsions sociales. {Oui! oui!)
Dans la conviction de Torateur, loin qu'il fallût enlever aux malheureux la croyance en Dieu et en un monde meilleur, il n'était pas de plus sûr moyen d'adoucir, dans cette vie, le sort matériel de ceux qui souffrent que de leur donner d'abord l'espérance, que de diriger toutes les dmcs, de détourner toutes les attentes vers une vie ultérieure où justice serait faite à tous. M Victor Hugo terminait par la déclaration que voici :
Quant à moi, puis|ue le hasard veut que ce soit moi qui parle en ce moment, et met de si graves paroles dans une bouche de si peu d'autorité, qu'il me soit permis do le dire ici et de le déclarer, je le proclame du haut de cette tribune, j'y crois profondément, à ce monde meilleur; il est pour moi bien plus réel que celte misérab'e chimère que nous dévorons et que nous appelons la vie; il est sans cesse devant mes yeux; j'y crois de toutes les puissances de ma convict'on, et, après bien des luttes, bien des éludes et bien des épreuves, il est la suprême certitude de ma raison, comme il est la suprême consolation de mon âme. (Profonde sensatio-i.)
Les vérités, si éloquemment proclamées par le grand poète, sont tellement évidentes, et le rejet de l'amcndemeiit de M. Jules Simon qui proscrivait d'enseigner aux enfanls leurs devoirs envers Dieu, ce qui entraînait, par voie de conséquence, le maintien de la prière à l'ouverture et à la clôture des classes, a produit dans le pays tout entier une si pénible émotion, qu'on a reconnu la
nécessite de donner sur ce point une certaine satisraclion à Topinion publique. Chargé de rédiger le nouveau programme de Tinstruclion primaire, le Conseil supérieur y a introduit, d'une façon détournée et comme subrepticement, l'équivalent de l'amendement de M. Jules Simon. Dans la troisième partie du programme, relative à l'instruction morale, il a ramené, à diverses reprises ce nom de Dieu, qui avait été si soigneusement proscrit du texte de la loi. Ce n'est pas que la croyance en Dieu doive être présentée aux enfants comme le fondement de la loi morale et comme la source de tous les devoirs : loin de là, il est recommandé à l'instituteur de s'en tenir à de simples affirmations. « Dans tout ce cours, » est-il dit, vc l'instituteur prendpourpoint de départ l'existencede « la conscience, de la loi morale et de l'obligation; il fait « appel au sentiment et à l'idée du devoir, au sentiment « et à ridée de la responsabilité, et n'entreprend pas de ce les démontrer par exposé théorique. » Laissant de côté la foi chrétienne, l'instituteur devra s'inspirer du plan d'études, comme d'une sorte de révélation nouvelle, pour inculquer aux enfants « le culte général du bien, « du beau et du vrai, qui est aussi une forme, et non la <^ moins pure, du sentiment religieux. » Toutefois, cette religion administrative n'est pas exclusive d'un vague déisme, et au milieu des prescriptions officielles, on a glissé la mention suivante qui reconnaît l'existence de Dieu : « Aux devoirs envers nous-mêmes et aux devoirs « envers les autres et la société, viennent s'ajouter les devoirs envers Dieu. » Mais on s'est hdté de racheter cet excès d'audace par un commentaire : c'est « en faisant contempler aux enfants quelques grandes scènes de la nature » que l'instituteur leur inculquera la notion de la Divinité; et quant aux devoirs envers cette Divinité, il devra, « sans s'occuper des prescriptions spéciales
a aux diverses Communions, s'attacher à faire comte prendre et sentir à l'enfant que le premier hommage «c qu'il doit h la Divinité, c'est l'obéissance aux lois de a Dieu, telles que les lui révèlent sa conscience et sa « raison. »
Remarquez que ces recommandations s'appliquent au cours moyen et qu'il s'agit, par conséquent, d'appels à la conscience et à la raison d'enfants de neuf à onze ans! Or, ces déductions à tirer des indications de la conscience et de la raison, ce programme de morale à faire dériver des révélations de notre for intérieur; cette démonstration de la Divinité par ses œuvres, qu'est-ce autre chose que les questions les plus délicates et les plus difficiles de la philosophie; des questions sur lesquelles, non seulement les théologiens, mais les divcr.^es écoles philosophiques sont loin de s'accorder? C'est à des enfants de neuf à onze ans que l'instituteur devra faire un cours de morale et de théodicée, en abordant un ordre de considérations que l'enseignement secondaire réserve pour la classe de philosophie, c'est-à-dire pour le terme des études classiques et pour des jeunes gens de dix-sept à dix-huit ans.
Ces questions sont manifestement au-dessus de la portée des enfanis devant lesquels l'instituteur devrait les aborder, et il est permis de douter que lui-même soit en état de les traiter convenablement. Rien ne l'y a préparé dans l'instruction qu'il a reçue; et il deviendrait indispensable d'établir promptement dans les écoles normales d'instituteurs et d'institutrices un cours de philosophie transcendante : seulement à quelle doctrine, à quel système métaphysique donnerait-on la préférence? Si Ton tient la main à l'exécution de cette partie du plan d'études, si l'on persiste à vouloir faire agiter devant de jeunes enfants ces difficiles et rcdoulablcs problèmes
qui ont divisé tous les penseurs, combien Tinstiluteur regrettera le temps où il en était quitte pour faire réciter à ses élèves un chapitre de Thistoire sainte et du catéchisme, sans être tenu d'y ajouter aucun commentaire !
Laissons là les difficultés que le nouveau plan d'études a préparées aux instituteurs et que Texpérience ne tardera pas à révéler. Examinons si un système d'enseignement, dont on a banni Tinstruction religieuse, est conforme aux intérêts de Tenfant.
Notre civilisation moderne, dont nous sommes si fiers, est issue du chrislianismc; et le christianisme lui même avait été préparé par le judaïsme. Les livres sacrés des Israélites font partie des livres sacrés de toutes les communions chrétiennes. Ceux-là mêmes qui refusent de reconnaître dans ces livres une inspiration divine, ne contestent point qu'aucune œuvre humaine, dans aucune langue, n*en égale la beauté. Ils contestent encore moins que l'Évangile ait transformé la société antique ; qu'il ait exercé une action irrésistible sur les idées, sur les mœurs et sur les lois. Ce n'est pas, après Chateaubriand, qu'il est besoin de démontrer combien notre civilisation est imprégnée du sentiment chrétien. C'est à cette source intarissable que la littérature et les arts de loutcs les nations civilisées ont puisé leurs plus belles et leurs plus fécondes inspirations.
Voici un enfant qui a été élevé exclusivement dans une de ces écoles laïques, d'où la municipalité parisienne a fait disparaître tous les emblèmes religieux. On n'a jamais prononcé devant lui le nom de Dieu, et encore
moins le nom du Christ. Il n'a jamais été question devant lui de rhistoire sainte : on a soigneusement tenu son esprit libre de ce qu'on a appelé, en séance du conseil municipal de Paris, les fables absurdes de la Bible elles ignobles superstitions du romanisne; de ce qu'un conseiller municipal a nommé, moins impoliment, la légende sémitique.
Cet enfant annonce des dispositions artistiques : on veut le faire entrer dans quelqu'une des excellentes écoles de dessin que la Ville a établies. On le conduit au Louvre, où il sera nécessaire qu'il revienne souvent: qu'y verra-t-il, dès la première salle ? le Déluge, de Prud'hon, les Noces de Cana^ de Paul Véronèse, une Descente de Croix de Rubens, une Fuite en Egypte, un Jugement de Salomon, Tous ces chefs-d'œuvre seront pour lui autant d'énigmes indéchiffrables. Que comprendra-t-il aux cartons de Raphaël et à toutes les œuvres admirables dont les reproductions lui seront données pour modèles? Cet enfant de Paris parcourra nos musées, nos églises, nos monuments publics, comme le pourrait faire un jeune sauvage, arraché brusquement aux déserts de l'Afrique ou aux solitudes de l'Amérique méridionale.
S'agit-il d'un enfant qui montre de la facilité et assez d'ouverture d'esprit pour qu'on puisse songer à lui faire prendre le certificat d'études, et peut-être le brevet de capacité? Peut-être mériterait-il qu'une bourse lui ouvrît l'entrée d'un lycée. Quels obstacles n'aura- t-on pas semés sur son chemin! Que diront à cette intelligence volontairement mutilée Esther, Athalie ou Polyeucte, si on les lui donne à lire. Que comprendra-t-il à ces chefs-d'œuvre, si on le conduit au théâtre? Si on lui enseigne une langue étrangère, quels commentaires ne seront pas indispensables pour le préparer à expliquer le Paradis
éperdu de Milton, la Mort cTAbel de Gessner, la Messiade de Klopstock.
Quelque ordre d'étude qu'on veuille faire aborder à cet, enfant, quelque lecture qu'on lui indique pour compléter son éducation, il se trouvera arrêté dès le premier pas par l'ignorance à laquelle on le condamne. Ces idées, ces notions, ces récits auxquels on a voulu qu'il demeurât étranger, sont la clef de toutes les œuvres de Tesprit moderne.
L'histoire sainte est bannie de renseignement primaire : pourquoi la laisser enseigner aux enfants du même âge qui suivent les classes de l'enseignement secondaire? Pour vous montrer logique, la bannirez-vous également de cet enseignement? Alors, comment le professeur d'histoire s'y prendra-t-il pour enseigner à ses élèves Thisloire ancienne, dont l'histoire sainte est le point de départ obligé? Si ce professeur est réellement instruit, s'il tient à demeurer au courant des progrès de la science historique, ne devra-t-il pas entretenir ses élèves des nouvelles découvertes qui viennent, chaque jour, confirmer l'exactitude des récits de l'Ancien Testament? Leur laissera-t-il ignorer les résultats merveilleux des fouilles entreprises à si grands frais par la Société des recherches bibliques^ à la disposition de laquelle le gouvernement anglais a mis quelques-uns de ses officiers du génie les plus habiles, ces découvertes qui ont permis de reconstituer l'histoire de peuples, comme les Hittites qui n'étaient connus que par quelques versets du Livre des Rois, cette mise au jour de cités retrouvées et d'innombrables inscriptions qui démontrent que la Bible est le fondement même de l'histoire de l'Asie ancienne, et que cette histoire est inintelligible sans le secours dos Livres saints?
On a retranché de Tinstruction primaire un enseignement dont Tutililé, en dehors de tout point de vue confessionnel, apparaîtra à quiconque voudra prendre la peine de réfléchir, un enseignement dont la connaissance est indispensable à tout enfant qui veut s'élever au-dessus de Tinslruction primaire. A la morale de 1 Évangile qui sert de règle à l'universalité des nalions chrétiennes, et contre laquelle la philosophie n'élève aucune objection, on substitue, sous le nom d'instruction morale et civique, un enseignement vague, indéterminé, sans point de départ précis, au-dessus de la portée de l'instituteur, et qui sera pour celui-ci une cause permanente de difficultés et de conflits.
L'instituteur peut, il est vrai, s'effacer et recourir, pour cet enseignemeni, à l'emploi d'un livre. Il peut se borner à faire apprendre aux enfants, comme leçon, un chapitre de quelque manuel; mais ce manuel peut être suspect au père de famille. Ce peut être, par exemple, un manuel, déjà célèbre, où les opinions religieuses et politiques d'un très grand nombre de Français sont travesties et outragées. Le père défend à Tenfant d'apprendre cette leçon.
Voilà un conflit qui s'élève : on en peut prévoir d'autres.
L'instituteur fixe la leçon de gymnastique au jeudi, & l'heure ordinaire du catéchisme, et la leçon d'instruction militaire au dimanche, à l'heure de l'office.
Le père envoie son enfant au catéchisme et à l'office, et lui fait manquer ces deux leçons.
On cite déjà quinze ou vingt exemples d'instituteurs et d'institutrices qui ont convoqué leurs élèves à l'école, ou même les ont emmenés de la classe, pour aller faire cortège à un enterrement civil.
Le père de famille défend à l'enfant de se rendre à la convocation de Tinslituteur, ou de le suivre à une cérémonie de ce genre.
L'instituteur inflige une punition à l'élève réfractaire. Le père, naturellement, interdit à l'enfant de faire la punition imposée : l'instituteur interdit à l'enfant rentrée de l'école jusqu'à ce qu'il se soit soumis, et le signale comme volontairement^absent.
Est-ce au nom de la liberté de conscience que vous ferez plier Tautorité palernelle devant les exigences de l'instituteur? Ce père qui obéit à une conviction sincère et qui croit défendre l'âtne de son enfant contre la corruption, sera-t-il condamné à l'amende et à la prison ?
En Angleterre, de semblables conflits ne pourraient pas s'élever, ou ils seraient promptement terminés.
Qu'on veuille bien se reporter à ce que nous avons dit du régime des écoles primaires chez nos voisins.
Les écoles libres, dites écoles volontaires, sontdes écoles confessionnelles, dirigées et surveillées par un comité de personnes appartenant toutes à la communion par laquelle l'école a été fondée.
Lesécolesofficielles,quirépondentànos écoles communales, sont dirigées et surveillées par la commission des écoles, qui est élue, tous les trois ans, par les pères de famille, les femmes veuves ou non mariées participant à l'élection, étant éligibles, et siégeant en cei^tain nombre au sein de ces commissions.
Un conflit du genre de ceux qui ne peuvent manquer de s'élever en France serait donc porté devant la coïsh mission des écoles, et ce seraient les représentants deft
pères de famille qui décideraint, et qui donneraient tort à un père trop susceptible ou à un instituteur malavisé.
En France, les habitants d'une commune n'ont aucun droit de contrôle, direct ou indirect, sur cette école dont ils ont payé la construction et dont ils payent l'entretien : les commissions scolaires n'ont d'autorité que contre les pères de famille, et l'instituteur n'a à compter qu'avec son inspecteur.
Si cet inspecteur soutient son subordonné, si, d'autre part, comme on vient d'en voir quelques exemples, le conseil municipal prend parti contre l'instituteur par une délibération ou une pétition; où sera la solution du conflit? Sera-ce une condamnation, prononcée par le juge de paix contre le père de famille? Mais cette sentence peut être frappée d'appel, et le tribunal peut relever le père de famille de l'amende ou de la prison prononcée contre lui.
Suivant la jurisprudence qui s'établira, la législation nouvelle produira l'un ou l'autre de ces deux effets :
Ou le père de famille demeurera maître d'obéir aux injonctions de sa conscience, de frapper de nullité certaines prescriptions de l'instituteur et, au besoin, de garder son fils chez lui : que devient alors l'obligation inscrite dans la loi, et l'attirail de pénalités dont elle est entourée?
Ou le père de famille sera contraint de subir en tout les volontés de l'instituteur : il devra faire taire les révoltes de son âme; il devra se résigner à laisser donner à son fils ou à sa fille un enseignement qu'il déplorera et qu'il réprouvera :
Alors, que devient la liberté de conscience?
Combien était préférable la législation antérieure qui ne donnait ouverture à aucun conflit parce qu'elle reconnaissait, dans toute leur plénitude, les droits de la famille à faire respecter ses croyances ! Combien on a
eu tort d'oublier qu'il est indispensable d'écarter do l'enseignement de l'enfance tout ce qui peut devenir matière à controverse !
On se targue d'avoir affranchi l'instituteur, de lui avoir rendu l'indépendance : l'expérience fera voir bientôt que le contrôle indirect et purement moral qui s'exerçait sur l'école, était pour le maître une protection et une garantie, et que la prétendue indépendance qu'on lui a restituée est pleine de périls pour lui, parce qu'elle met sa position à la merci de toutes les influences électorales et l'expose à toutes les vicissitudes de la politique.
Quel est le préfet qui, à la veille d'une élection, refusera de sacrifier un instituteur, pour obtenir le concours d'un maire influent ou désarmer l'hostilité d'un groupe d'électeurs?
Bien que nous ayons pris à tâche d'écarter de cet examen de la loi du 28 mars toute préoccupation politique comme tout esprit sectaire, il est impossible de ne pas mettre en relief une des conséquences inévitables de la législation nouvelle.
Sa seule promulgation a fait surgir une foule d'écoles libres, en opposition avec les écoles que les communes sont contraintes d'entretenir : chaque application de la loi en fera créer de nouvelles.
On a commencé par tourner en ridicule les efforts des comités locaux : aujourd'hui encore, on se flatte que le temps ralentira l'élan du zèle religieux, que l'énormité des sacrifices à faire dépassera les forces des popula-
lions, que le découragement s'emparera de beaucoup d'esprits et que bon nombre des écoles nouvelles ne tarderont pas à se fermer, faute des ressources nécessaires à leur entretien. Il est possible que des échecs partiels viennent, momentanément, donner raison à ce calcul : qu'on ne se méprenne pas, toutefois, sur Tintensité du mouvement. Le spectacle de ce qui se passe en Belgique est un avertissement qui ne devrait pas être perdu. Qn a vu avec quelle promptitude le parti catholique, en Belgique, a pu opposer partout école à école, et déterminer dans le corps enseignant des détections assez nombreuses pour créer un grave embarras au gouvernement. Les choses n'ont pas marché aussi vite en France, parce que les évoques français ne sont pas, comme les évêques belges, entrés ouvertement en lutte avec l'administration. On a attendu la mise à exécution de la loi; on a voulu voir si le gouvernement en appliquerait les dispositions dans toute leur rigueur, ou s'il n'y apporterait pas, dans la pratique, des tempéraments qui en atténueraient le caractère illibéral et vexatoire. Enfin, en présence de l'instabilité de toutes choses en France, beaucoup d'esprits se demandent si cette loi ne sera pas éphémère comme toutes les œuvres de la passion et de l'esprit de parti, et si le gouvernement lui-même, mieux éclairé, ne sera pas le premier à ouvrir la voie à une conciliation nécessaire. Mais si les conseils de la sagesse et de la modération ne sont pas écoutés, on verra les écoles libres se multiplier par la contagion de Texemple; et les défaillances sur lesquelles on compte ne se produiront pas, parce qu'il n'est aucun sacrifice qui coûte, une fois que la conscience a parlé.
Si l'on s'obstine dans la voie funeste où Ton s'est engagé, à quel résultat aboutira-t-oo? A détruire sans
retour Tunité morale de la nation. Jusqu'ici les jeunes Français, de toutes les communions religieuses et de tous les partis, ont grandi les uns à côté des autres, sans conflits, sans froissements, sans qu'aucune influence permanente vînt semer et entretenir entre eux la division. Bientôt, au contraire, la France se couvrira d'écoles rivales, et la nation se partagera entre deux éducations parallèles. Chaque génération se coupera en deux moitiés qui grandiront sans avoir aucun contact Tune avec l'autre, et s'habitueront, quelque effort que Ton fasse, par Tirrésistible influence de cette ignorance réciproque, à se regarder avec méflance et avec jalousie.
Qui n'a déploré l'hostilité invétérée qui, dans plusieurs départements du Midi, sépare les protestants et les catholiques; quels ne sont pas les funestes effets de cet antagonisme permanent de deux sociétés qui ne se mêlent point et qui ne manquent jamais, quelles que soient les questions qui s'agitent, de prendre des directions opposées?
C'est cette situation regrettable que la législation nouvelle généralisera en l'étendant à toute la France. La nation se partagera entre deux sociétés, Tune attachée aux anciennes croyances du pays et l'autre faisant profession d'irréligion; toutes deux portées par les entraînements de la lutte à outrer leurs principes et à exagérer leurs dissentiments, et déployant l'une contre l'autre une implacable animosité.
Ce développement de deux fanatismes contraires, cette incurable division des esprits et des cœurs, seront-ils profitables au pays? Est-ce un excès de pessimisme que d'y voir un ferment de discordes, et une nouvelle cause d'affaiblissement pour la France?
La loi du 28 mars 1882 est une loi rétrograde.
Elle est une loi illibérale.
Elle est une loi impolitique.
Tout libéral, tout patriote, nous dirions volontiers, tout honnête homme, en doit désirer et demander la prompte abrogation.