‹ L'instruction publique en France: observations sur la situation de l'instruction publique enChapitre 9 sur 12 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Nous employons l'expression d'enseignement intermédiaire comme plus compréhensive que celle d'enseignement secondaire qui ne rappellerait à l'esprit qu'un seul genre d'établissements, auquel nous n'entendons pas limiter nos observations.

A mesure que le cercle des connaissances humaines s'élargit, l'industrie, fécondée par la science, ouvre à l'activité nationale des voies nouvelles où la concurrence ne tarde pas à devenir des plus vives. Ceux qui s'engagent dans ces voies nouvelles ont besoin, pour y marcher d'un pas ferme et sûr, d'avoir été préparés par une instruction spéciale qui les arme pour la lutte. Il faut donc qu'à chacune des carrières principales entre lesquelles notre jeunesse est appelée à se partager, corresponde un enseignement particulier qui assure à nos nationaux tous les avantages du savoir et tout le bénéfice de l'expérience acquise.

C'est là ce que la France ne possède qu'à un degré insuffisant. C'est dans cet ordre d'idées qu'il faut

développer ce qui existe et le compléter par quelques créations nouvelles.

Ne cédons point à la tendance trop commune dans notre pays de dénigrer ce que nous avons : quelques comparaisons montreront l'injustice de certaines critiques.

L'enseignement secondaire, et par ce mot nous entendons, selon Tusage, l'ensemble des lycées et collèges de l'Université et les établissements libres de la même catégorie, est fortement organisé en France. L'Allemagne seule, avec son ensemble de gymnases et d'universités, peut offrir quelque chose d'équivalent, mais non de supérieur.

Partout ailleurs, en comparaison de ce que la France possède, nous ne trouverons que l'indigence. L'Angleterre ne nous offre qu'un petit nombre d'établissements où la jeunesse puisse se préparer à suivre les cours des universités qui distribuent l'enseignement supérieur. Ce sont les collèges ou écoles d'Eton, Harrow, Rugby, Winchester, que le prix de la pension et les dépenses accessoires rendent inaccessibles même aux fortunes moyennes ; c'est le collège de Wellington, créé il y a vingt ans, pour préparer gratuitement aux écoles militaires et aux universités les fils orphelins et sans fortune des officiers de la flotte et de l'armée; c'est l'école, au contraire, fort ancienne, de l'hôpital du Christ, qui reçoit 250 à 300 boursiers désignés par les administrateurs de cette riche fondation. Quand nous aurons ajouté à

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ces noms le collège de l'Université créé à Londres pour recruter l'université de cette ville et qui n'a que des externes, le collège d'Owen, fondé par Manchester et dont cette ville aspire à faire une université semi-classique et semi-industrielle, enfin le magnifique collège de Stoney-Hurst établi parles Jésuites pour rinstruetion des catholiques anglais, nous aurons épuisé, ou peu s'en faut, la liste des établissements où un jeune Anglais peut recevoir une instruction analogue à celle de nos lycées. Il est bien peu d'élèves de ces établissements qui seraient en état de subir les épreuves de notre baccalauréat. Plusieurs des compagnies de marchands de la Cité de Londres qui ne savent quel emploi donner à leurs immenses revenus, ont mis à l'étude la fondation de divers établissements d'instruction, mais elles paraissent avoir surtout en vue des écoles professionnelles. 11 n'existe point de collèges en Ecosse ; les jeunes gens passent directement de l'école primaire aux universités, au moyen de leçons particulières qui leur sont données, à des prix modiques, par l'instituteur ou par le ministre de la paroisse. En Irlande, tout est à faire également : un bill voté en 1878 a autorisé le gouvernement à prélever sur les revenus de l'ancienne église anglicane d'Irlande une somme considérable pour favoriser par des subventions la création d'établissements d'instruction intermédiaire {Interme" diale Education); mais il reste à voir ce que produira cette loi.

En dehors des quelques établissements que nous avons énumérés, il n'existe donc en Angleterre, entre l'enseignement supérieur et les écoles primaires dont le programme est des plus restreints, que les écoles dites de grammaire, Grammar Schools, ainsi nommées parce qu'on y débute par l'étude de la syntaxe et de l'analyse grammaticale. Ces écoles, où l'on enseigne un peu de français et les éléments du latin, sont exclusivement des établissements privés, fondés par des particuliers, sans autorisation préalable et sans aucune immixtion de la part des administrations publiques. Les méthodes et les matières de l'enseignement y dépendent uniquement des préférences personnelles du chef de chaque établissement. L'absence de toute instruction sérieuse et le relâchement de la discipline dans les Grammar Schools, ont souvent alimenté la verve des romanciers anglais et particulièrement de Dickens. C'est pour introduire quelque régularité dans les études de ces écoles, et pour faire sentir aux élèves et aux maîtres l'aiguillon de l'émulation, qu'on a imaginé, comme nous l'avons dit plus haut, les examens facultatifs devant les délégués des universités, et la délivrance de certificats d'études.

Les Etats-Unis sont encore plus mal pourvus que l'Angleterre en ce qui concerne l'instruction intermédiaire. Cela surprendra peut-être ceux qui ne connaissent les Etats-Unis que par les statistiques et les programmes contenus dans les documents officiels,

OU parles récits des voyageurs qui ont visité les universités d'Harvard ou de Yale et à qui on a fait voir une école ou deux à Boston, New- York ou Philadelphie. Pour rétablir la réalité des faits, nous n'aurons pas besoin d'en appeler à ce qui se passe dans les Etats du Centre, ni encore moins dans ceux de l'Ouest; nous prendrons le terme de comparaison le plus favorable: la Nouvelle-Angleterre et New-York. On y trouve des écoles de trois degrés : l'école élémentaire, l'école de grammaire, Grammar School, et l'école supérieure, High School^ appelée quelquefois aussi Académie. L'école élémentaire reçoit lea enfants qui ont moins de sept ans révolus, et elle les reçoit à partir de quatre ans ; on leur enseigne uniquement la lecture. Ces écoles élémentaires ne sont donc en réalité que des salles d'asile. Boston compte un peu plus de 200 de ces écoles où les filles et les garçons sont réunis, et chacune d'elles contient de 100 à 150 enfants. Les élèves sont déjà beaucoup moins nombreux dans les écoles de grammaire : leur nombre oscille entre 1 2,000 et 1 5,000, moitié garçons et moitié filles. Dans le Massachusetts, à la différence de ce qui a lieu dans la plupart des autres Etats, les sexes sont séparés dans les écoles de grammaire; mais l'enseignement est identique. Il est réparti en quatre années, de façon à se terminer dans la treizième ou quatorzième année au plus tard. L'enseignement de la première année comprend la lecture non seulement des imprimés, mais de l'écriture courante, l'é-

criture,les quatre premières règles de Tarithinétique et les éléments du dessin linéaire. La seconde année, on ajoute à ces matières l'orthographe, les fractions et lagéométrie. Dans la troisième année, la lecture fait place à la déclamation, c'est-à-dire à la lecture ou à la récitation avec temps, repos, inflexions de voix et gestes de nature à montrer que l'élève a l'intelligence du texte qu'il lit ou qu'il débite : exercice excellent, auquel les Américains attachent avec raison la plus grande importance et qui est complètement négligé dans nos écoles et même dans nos collèges. La plupart des Américains en conservent quelque chose d'emphatique dans leur façon de parler ou de lire à voix haute; mais ils y ont gagné de l'assurance, et combien cette emphase même n'est-elle pas préférable à l'inintelligent et incorrigible bredouillement de nos écoliers? A la dictée d'orthographe succèdent, cette année, les exercices de style et de petits essais de composition littéraire, sous forme de lettres, de récits écrits ou parlés. Les mêmes exercices se continuent pendant la quatrième année et se complètent par l'analyse grammaticale et logique : on y joint les éléments de l'histoire et de la morale, les opérations d'arithmétique nécessaires pour la tenue des livres, enfin quelques expériences scientifiques ayant pour objet de donner une idée des principales applications de la science comme le gaz d'éclairage, la photographie, l'électricité, l'emploi de la vapeur.

Tel est ce programme qui ne dépasse point celui de nos bonnes écoles primaires et qui est moins étendu que celui de nos écoles primaires supérieures. Cependant l'écart entre le nombre des élèves qui fréquentent les Grammar Schools et ceux qui sont inscrits dans les écoles élémentaires, prouve que la totalité des enfants est loin de parcourir les quatre années de cet enseignement modeste ; et effectivement la majorité des enfants quitte l'école de grammaire après la seconde année. Le nombre des élèves décroît bien plus sensiblement encore, lorsqu'on passe des écoles de grammaire aux écoles supérieures. L'école supérieure latine de Boston date de 1634, c'est-à dire des premiers jours d'existence du Massachusetts. L'enseignement y a pour base les langues anciennes, avec l'histoire et la littérature de la Judée, de la Grèce et de Rome; il comprend de plus la littérature et la composition anglaises et l'étude de la langue française. Il est réparti en six années qui répondent assez exactement aux classes de nos lycées, la philosophie étant toujours réservée pour les universités. L'objet principal de cette école est de préparer les jeunes gens qui veulent suivre les cours d'une université et surtout ceux qui se destinent au ministère ecclésiastique. Le nombre des élèves n'a jamais dépassé deux cents. On a pensé que ce délaissement tenait à la longueur de ce cours d'études, qui pouvait malaisément être terminé avant dix-huit ans, et au peu de goût des jeunes gens pour l'étude des lan-

gues anciennes, qui ne peuvent leur être utiles dans la carrière commerciale ou industrielle. Pour relever le niveau intellectuel de la jeunesse, on a cherché alors à constituer un enseignement secondaire qui exigeât moins de temps et qui répondît davantage aux besoins usuels et, à côté de l'école supérieure latine, on a créé Técole supérieure anglaise^ dont les cours n'embrassent que trois années, plus une année facultative, et peuvent se terminer entre la quinzième et la seizième année. La première année est consacrée à revoir l'enseignement de l'école de grammaire en y ajoutant le français et l'algèbre. L'année suivante, Talgèbre fait place à la géométrie d'après Legendre, à la trigonométrie et aux calculs astronomiques nécessaires pour la navigation au long cours. La rhétorique de Blair est commentée et sert de base à des exercices de composition. L'histoire des États- Unis et l'étude de leur constitution complètent le programme de cette seconde année qui, pour beaucoup de jeunes gens, est le terme des études.

La géographie physique, la cosmographie, les éléments de philosophie naturelle et d'économie politique, l'histoire de la littérature anglaise, composent le programme de la troisième année. La dernière année est facultative; elle est occupée par l'enseignement de la langue espagnole, de la logique, des mathématiques appliquées et par dm cours de géologie, de chimie, de physique, de mécanique et de technologie, que les jeunes gens suivent au gré de leur

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inclination ou en vue de la profession qu'ils comptent embrasser. Le nombre des jeunes gens qui fréquentent Técole supérieure anglaise varie de 250 à 300 : l'école correspondante qui est réservée aux jeunes filles n'en compte guère plus de 200. Ainsi, dans cette ville de Boston qu'on appelle l'Athènes américaine et qui a plus de trois cent mille habitants, au centre du Massachusetts dont la population est de deux millions d'âmes, le nombre des jeunes gens des deux sexes qui reçoivent un enseignement un peu plus élevé que notre enseignement primaire n'atteint pas un millier.

Avec une population triple de celle du Massachusetts, le grand État de New- York, malgré sa prospérité et sa richesse, présente des résultats moins satisfaisants encore. Les écoles élémentaires ou plutôt les salles d'asile de la ville de New- York reçoivent cent vingt mille enfants des deux sexes ; les écoles de grammaire n'en comptent que quatre- vingt mille, inégalement répartis entre leurs diverses classes, ce qui prouve qu'un certain nombre d'élèves quittent définitivement à la fin de chaque année, et que la minorité seule persiste jusqu'au bout du cours d'instruction primaire. L'école supérieure, qui est destinée à préparer aux universités et dont l'enseignement embrasse cinq années, porte à New- York le nom d'Académie : elle est commune aux deux sexes et cependant elle ne compte pas plus de six cents élèves, c'est-à-dire que sur les enfants qui entrent dans les

écoles élémentaires il n'y en a pas un sur deux cents qui recevra renseignement secondaire. Que seraitce si, au lieu de la population de la seule ville de New-York, nous appliquions ce calcul, comme nous aurions droit de le faire, à la population entière de l'Etat? En présence de pareils chiffres, peut-on être surpris que l'université, fondée à grands frais par l'État et largement pourvue de tout le matériel scientifique nécessaire, compte à peine deux ou trois cents étudiants et ne délivre pas cent diplômes de bachelier et de docteur par année? Si nous passons de New- York à Philadelphie, nous trouverons le même état de choses : un enfant sur cent cinquante suit jusqu'au bout renseignement de l'école de grammaire et arrive à l'enseignement secondaire.

Nous dirons tout à l'heure quelles sont, aux yeux des Américains les plus éclairés, les conséquences de cette lacune dans l'instruction du peuple américain. A quoi tient-elle ? A l'universelle diffusion de ces vues étroites et de peu de portée auxquelles on est convenu de donner le nom d'esprit pratique. L'Américain reconnaît l'indispensable nécessité d'une certaine instruction; mais il n'est pas aussi édifié sur l'étendue que doit avoir cette instruclion. Il est pressé de tirer parti de ses enfants : de leur côté, ceux-ci, à qui on a répété, depuis qu'ils ont atteint l'âge de raison, qu'ils devront se suffire à euxmêmes, ne sont pas moins pressés de secouer le joug de l'école : le père et le fils sont donc aisément

d'accord pour proclamer inutiles une prolongation des études et l'acquisition d'un savoir dont ils n'aperçoivent pas l'application immédiate dans une profession ou dans un métier. C'est là une façon de raisonner qui tend aussi à se répandre en France et contre laquelle les sincères amis de l'instruction doivent réagir de toutes leurs forces. Sous l'empire, tant de ces idées fausses que des nécessités de la vie, 90 Américains sur 1 00 ne vont pas au delà de l'instruction qui est donnée dans nos écoles primaires, et s'en tiennent à la lecture, à l'écriture, à l'arithmétique et à quelques notions de géographie. Cependant, la plupart d'entre eux paraissent avoir reçu une instruction plus étendue. C'est qu'ils se chargent de compléter eux-mêmes leur éducation par la lecture. Ce sont les plus grands liseurs du monde. Manuels, abrégés, petits traités illustrés, dictionnaires sur toutes les matières, abondent et se vendent à des prix d'un bon marché incroyable : les journaux, les magazines j les recueils périodiques sont innombrables; les œuvres de la littérature anglaise, par une piraterie que l'honnêteté désavoue mais qui profite à Tinstruction populaire, sont reproduites dix ou douze jours après leur publication à Londres et tirées à un nombre énorme d'exemplaires : l'imprimerie américaine emploie à elle seule autant de papier que la France et l'Angleterre réunies. Les distractions manquent aux Américains : leur seul passe-temps, après la lecture, ce sont les

réunions électorales dans lesquelles les orateurs en renom viennent les entretenir des affaires publiques, ou les serinons des prédicateurs en vogue, ou les séances données par les conférenciers ambulants qui s'en font une profession, ou enfin les conférences volontaires qu'on obtient des personnes instruites ou des gens du pays qui ont visité quelque contrée étrangère et surtout l'Europe. Revenez-vous de France ou d'Italie, vous n'êtes pas rentré de huit jours dans vos foyers que tout le voisinage vous sollicite de faire une conférence ; il n'y a point à s'en défendre. Étes-vous malade ou empêché , ce sera votre femme, ce sera au besoin votre fille qui sera contrainte de raconter publiquement ses impressions de voyage. Le journal local publiera le lendemain l'analyse de la conférence, tout le monde la lira et, pendant huit jours, il n'y aura point d'autre sujet de conversation. C'est à ce prix que l'Américain accumule dans sa tête une multitude de notions, incomplètes sans doute et mal définies, mais qui ne le laissent étranger à rien. Aussi ne cesserons-nous de dire, au risque de paraître nous répéter : Multipliez les livres et répandez-les à profusion : la meilleure instruction est celle qui résulte de l'initiative personnelle et d'un effort volontaire.

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Revenons à renseignement secondaire français dont nous ne nous sommes écarté qu'en apparence, ainsi qu'on ne tardera pas à le voir. Nous le critiquerons tout à l'heure, à notre point de vue : disons, tout d'abord, que cet enseignement est bon et donne des résultats qui ne sont point à mépriser.

Le recteur de l'université de Moscou était, l'été dernier, à Paris, avec une mission du gouvernement russe. lia visité en détail plusieurs lycées; il a assisté à un certain nombre de classes ; dans chacune, il s'est fait remettre un très grand nombre de copies d'élèves. Il venait d'en faire autant à Berlin et dans les gymnases les plus renommés d'Allemagne. Il a dit hautement et il a consigné dans un rapport imprimé que les méthodes des professeurs français étaient meilleures que celles des professeurs allemands et qu'elles donnaient des résultats supérieurs.

D'où vient, cependant, que notre enseignement secondaire est en butte à tant de critiques, qu'on le remanie sans cesse et que tous les ministres qui se succèdent éprouvent le besoin d'y modifier quelque chose.

C'est qu'on s'obstine à attendre et à vouloir obtenir de lui ce pourquoi il n'est pas fait et ce qu'il ne peut donner.

On ne peut faire un pas aujourd'hui sans rencontrer des gens qui vous disent : A quoi m'a servi ce que j'ai appris au lycée, je n'en ai tiré aucun parti ? La réponse à leur faire est celle-ci : Ce n'est pas le lycée qui a eu tort de vous enseigner du latin et du grec; c'est vous qui, voulant et devant être ce que vous êtes devenu, avez eu tort de suivre les cours du lycée.

Quelle est, en effet, la mission de l'enseignement? Il y a tantôt trois siècles que Montaigne a résolu cette question en disant que l'instruction est un moyen et n'est pas un but.

Le lycée peut-il faire d'une chrysalide un papillon parfait? Arrivé au terme de ses études, le lycéen peut-il être un homme complet, pouvant se suffire dans toutes les situations avec ce qu'il a appris, préparé pour toutes les carrières, n'ayant plus d'yeux pourvoir, d'oreilles pour entendre, de jugement pour raisonner. Aucun enseignement ne vous donnera ce résultat, tant que la civilisation ne demeurera pas stationnaire, tant que le genre humain ne sera pas devenu une collection de machines, répétant automatiquement des mouvements identiques.

L'enseignement secondaire enseigne à apprendre. Son objet est de former et de développer Tintelligence de l'enfant; de faire acquérir aux jeunes esprits assez d'étendue, assez de vigueur et assez d'élasticité, pour que, s'appliquant ensuite à n'importe quelle branche des connaissances humaines, ils

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puissent, par leurs propres forces, en surmonter les difficultés. Les matières enseignées ne sont que le moyen : rendre les jeunes gens capables de poursuivre toute étude et de s'assimiler toute science, voilà le but.

Le choix des moyens est loin d'être indifférent. Pour former à coup sûr déjeunes esprits, il ne faut leur présenter rien qui soit variable, rien qui soit sujet à contestation. Les langues mortes offrent cet avantage que tout y est définitivement fixé : les règles et la valeur des mots, la forme et le fond. La langue de Chateaubriand est-elle celle de Voltaire? et combien la langue de Voltaire ne diffère-t-elle pas de celle de Bossuet et de Bourdaloue !

Des élèves de rhétorique arrivent à se rendre compte de ces nuances : comment les expliquer à des commençants ? Les langues anciennes nous initient à deux littératures des plus riches, abondantes en chefs-d'œuvre que l'admiration du genre humain a consacrés, qui peuvent être expliqués et commentés sans faire naître aucune controverse, sans soulever aucune question irritante. On y trouve des modèles dans tous les genres et pour toutes les formes de la pensée : ce sont des guides qui peuvent être recommandés en toute assurance. Le maître marche donc sur un terrain solide, libre de tout obstacle et de toute embûche. La pratique du latin, d*où notre langue est sortie^ fait connaître à l'élève le sens précis des mots et lui donne cette justesse d'expression dont

Tabsence décèle immédiatement Fécrivain qui n'a pas fait d'études classiques; levers latin éveille la pointe d'imagination qui peut exister en lui, sans qu'il se berce de l'illusion de se croire un poète ; la rhétorique l'habituera à coordonner et à exposer ses idées, et enfin la philosophie fortifiera son esprit en le familiarisant avec les lois et les formes du raisonnement.

Une telle éducation peut-elle être stérile? Qu'on jette les yeux sur les listes des lauréats du concours général des lycées depuis 1802; on y retrouvera les noms d'une foule d'hommes qui ont marqué dans les lettres, les sciences, la politique, le barreau, la magistrature, la haute administration.

Aucun de ces hommes a-t-il regretté le temps passé sur les bancs du lycée? Sans parler des lauréats, combien de jeunes gens, après avoir été des humanistes médiocres^ ont fait des avocats de talent, des magistrats instruits, des médecins habiles ! A quoi ont-ils dû le succès de leur carrière, sinon à l'excellente gymnastique intellectuelle qui, sans même qu'ils s'en rendissent compte, avait assoupli leur esprit et l'avait préparé pour la tâche définitive que l'avenir lui réservait.

Notre enseignement secondaire actuel diffère peu, pour le fond, de celui qui avait formé nos pères, et nous ne croyons pas que la France ait jamais eu à se plaindre du rang qu'elle tenait dans le monde. Si nous sommes une nation essentiellement lettrée,

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8C distinguant entre tous les peuples par son goût fin et délicat, par l'abondance et la variété de sa production littéraire, si nos poètes, nos auteurs dramatiques, nos romanciers, nos écrivains de tout ordre, sont avidement lus à l'étranger, cela ne tient-il pas à ce que nos collèges apportent annuellement à notre société française un nombreux contingent de jeunes esprits, élevés dans le culte du beau et dans la familiarité des modèles les plus parfaits. Nous devons plus encore à notre éducation classique; nous lui devons la rectitude qui caractérise l'esprit français.

Qui n'a été surpris de la facilité avec laquelle une religion comme le mormonisme, se prétendant fondée sur une révélation contemporaine, a pu naître et se développer aux Etats-Unis? La multiplication des sectes les plus~ étranges, la rapide propagation des doctrines les plus bizarres, n'y sont pas un moindre sujet d'étonnement pour les esprits observateurs. Rien de semblable ne s'est vu et ne se voit en France, personne n'admettrait même que cela fût possible. A quoi faut-il attribuer ces aberrations et ce dévergondage d'idées? Les Américains les plus éclairés n'hésitent pas à en trouver la cause dans la faiblesse générale des études et, surtout, dans l'absence de tout enseignement philosophique. Nous avons vu, en effet, combien est restreint le nombre des jeunes gens qui poussent leurs études jusqu'au terme de l'enseignement secondaire, et cet enseigne-

ment lui-même comprend à peine, dans sa partie la plus élevée, quelques lieux communs de morale. Rien dans l'éducation américaine n'est de nature à éveiller le sens critique et à armer Tesprit contre les entraînements de l'imagination ou contre les sophismes des sectaires. C'est pour suppléer à ce qui manque à leur enseignement national que, depuis quelques années, des hommes de mérite et des femmes même ont entrepris de traduire et de répandre les œuvres de nos philosophes français et particulièrement celles de nos professeurs les plus distingués.

Irons nous donc, au risque d'abaisser le niveau intellectuel de notre pays, détruire ou mutiler notre enseignement secondaire? Nés au sein d'une civilisation, fille de la Grèce et de Rome, accepteronsnous, pour suivre de plus près l'exemple des Américains, et nous montrer un peuple pratique, d'avoir des avocats et des juges ignorants du droit romain, source et base de notre droit, et des médecins incapables d'expliquer Tétymologie et le sens vrai des termes qu'ils emploient? Les langues anciennes seront-elles reléguées par la France au rang des curiosités d'érndits, à 1 égal du phénicien et du chaidéen? Nous serions la seule nation à en agir ainsi. L'allemand n'est pas, comme le français, une simple transformation du latin : cependant, quand on a voulu, au nom des besoins nouveaux de l'époque, affaiblir dans les gymnases allemands la part des

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langues anciennes, ce sont les hommes éminents de l'Allemagne, les Niebuhr, les Ottfried Mûller, les Ranke, les Hermann qui furent les premiers à protester contre ce qu'ils appelaient une tentative de lèse-civilisation; et ils la firent échouer. En Angleterre, l'université de Cambridge s'occupe plus spécialement des études scientifiques, comme Oxford des lettres et de la théologie : depuis deux ou trois ans, une controverse s'est engagée au sein de cette université au sujet de la collation des grades; il a été proposé de faire dans les examens une part un peu plus large aux sciences naturelles en rendant le grec facultatif. Après une vive discussion, le sénat universitaire a repoussé, à une grande majorité, cette proposition comme de nature à affaiblir le niveau des études et la valeur des grades conférés par l'université. Voulons-nous avoir le sentiment des Américains eux-mêmes? Il y a trente ans, l'Etat de Géorgie, alors florissant, décida de fonder une université et des collèges destinés à la recruter : le programme des études faisait naturellement partie des documents soumis aux deux Chambres, et il comprenait l'enseignement des langues anciennes. Il se trouva des utilitaires pour demander la suppression de cet enseignement, en alléguant qu'il ne conduisait à aucun résultat pratique et n'était susceptible d'aucune application : un sénateur répondit que l'institution avait pour objet essentiel de faire naître et de développer dans l'État une culture intellectuelle

qui fût égale à celle des nations européennes, et qu'elle manquerait son but, si Tamendement était adopté. Il fut repoussé, et le préambule du bill exposa que des dotations étaient attachées à des chaires pour les langues et les littératures anciennes parce qu'aucune étude n'était plus propre à orner l'esprit, à élever et fortifier l'intelligence.

Nous avons l'enseignement secondaire classique le plus fortement organisé et le mieux coordonné qui soit en Europe ; ne le détruisons pas. Est-ce à dire qu'il soit parfait?

Non, il est défectueux, et il l'est surtout par notre faute.

Demandons à un ébéniste de nous faire voir ses instruments : il nous montrera, rien que pour une seule opération, quinze ou dix-huit ciseaux, tous différents de largeur, d'épaisseur et de forme. La France, intelligente et riche, ne sait pas s'outiller comme cet artisan .

Elle avait un enseignement secondaire parfaitement approprié à sa destination : l'éducation des classes aisées et le recrutement des professions libérales, et donnant de bons résultats ; mais des classes s'étaient formées qui réclamaient pour leurs enfants une instruction étendue et immédiatement profitable; des nécessités nouvelles s'étaient révélées qui exigeaient satisfaction; des sciences et des industries avaient surgi qui demandaient à être répandues et servies; et la France a voulu plier à toutes ces exi-

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gences Tunique instrument qu'elle possédât. Tantôt pour satisfaire à Tengouement du jour, tantôt pour répondre à un besoin réel, on a sans cesse élargi le cadre de l'enseignement en y introduisant une certaine quantité de matières nouvelles; mais comme les jours de la semaine et les heures de la journée sont comptées, comme la puissance d'acquisition du cerveau et la mémoire sont limitées, l'enseignement a nécessairement perdu en solidité ce qu'il paraissait gagner en étendue. Les jeunes gens sont arrivés au terme de leurs études, à cette épreuve du baccalauréat qui devait être le résumé et le contrôle de tout l'enseignement, ayant retenu quelques bribes d'une multitude de connaissances diverses, ne possédant rien à fond et ne pouvant, pour la plupart, tirer aucun parti de ce qu'ils avaient appris.

Le gouvernement a aggravé le mal en subordonnant à l'examen du baccalauréat l'entrée de toutes les carrières administratives. Il a fallu alors que toute la jeunesse française fût jetée dans ce moule unique : aussitôt toutes les professions ont voulu que la spécialité dont elles s'occupent fût représentée dans cet enseignement qui était censé préparer à tout : l'enseignement est devenu de plus en plus encyclopédique et le baccalauréat a donné des résultats de moins en moins satisfaisants. Les plaintes ont redoublé : on a de nouveau remanié l'enseignement sans plus de succès, et l'on tourne de plus en plus dans un cercle vicieux.

Qu*y a-t-il donc à faire?

Cette fois, ce n'est plus du côté de l'Angleterre ou des États-Unis, c'est du côté de TAUemagne qu'il faut tourner les yeux.

Arrivée au même degré de civilisation que nous et en proie aux mêmes besoins, l'Allemagne a compris qu'un enseignement uniforme ne pouvait satisfaire à tous les besoins des sociétés modernes; que l'activité humaine se partageait entre des directions de plus en plus divergentes, qui ne pouvaient être suivies avec succès qu'avec le secours d'une préparation spéciale. A côté du gymnase qui est l'équivalent de notre lycée, elle a créé la realschule qui n'existe chez nous qu'à l'état rudimentaire.

C'est vers le milieu du dix-huitième siècle que la nécessité d'organiser des enseignements différents pour satisfaire aux divers besoins de la société, commença à être entrevue en Allemagne; et qu'une école technique, où les études usuelles et scientifiques prenaient le pas sur les études littéraires, fui établie à Halle, à côté de l'Université et d'un gymnase consacré aux lettres anciennes. Bientôt après, une école qui existe encore fut créée sur un plan

analogue, à Berlin, avec les encouragements du gouvernement prussien. Cet exemple détermina la fondation d'écoles du même genre sur divers points de l'Allemagne ; mais le succès de toutes fut médiocre. L'enseignement n'y était pas assez général et assez élevé. Les fondateurs partaient de cette idée généreuse et juste qu'il ne fallait pas que les classes inférieures fussent privées du levier de l'instruction; mais ils voulaient que le séjour à l'école fût immédiatement profitable et fut compatible avec l'apprentissage ou la pratique d'un métier. Ils aboutissaient à faire une sorte d'école professionnelle, limitée à un nombre restreint de métiers, dont l'enseignement dépassait les besoins et la portée des simples artisans, et demeurait au-dessous de ce que les classes bourgeoises voulaient pour leurs enfants. Ce fut après de longs tâtonnements qu'on arriva à trouver la juste mesure entre l'instruction presque exclusivement littéraire du gymnase et l'instruction élémentaire des écoles primaires et des écoles d'apprentissage. L'exemple vint de Berlin. Vers 1825, l'école royale, ainsi qu'on l'appelait, fondée autrefois par Hecker, se transforma, et d'école technologique et de musée industriel qu'elle était, devint un véritable collège, distribuant une instruction élevée, mais dans laquelle les sciences et leurs applications tiennent la première place. Les établissements du même genre ne tardèrent pas à se multiplier dans toute l'Allemagne, sans aucune intervention

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des gouvernements, et parce qu'ils répondaient à un véritable besoin. La solution tant cherchée était trouvée : la bourgeoisie, trop éclairée pour ne pas apprécier le prix du savoir, mais économe de son temps et de son argent, avait enfin à sa disposition une instruction suffisamment étendue, mais moins longue et moins coûteuse à acquérir que celle des gymnases. La realschule ne laisse en dehors de son enseignement aucune des connaissances dont la privation pourrait être un cachet d'infériorité sociale; mais elle s'attache plus particulièrement à celles qui peuvent trouver leur application dans les carrières industrielles et commerciales. Il faut se garder d'y voir une école professionnelle et encore moins une école d'arts et métiers : ce serait une idée fausse contre laquelle le gouvernement prussien eut soin de prémunir les populations, lorsque la multiplication et l'importance des établissements de ce genre l'amenèrent, il y a vingt ans, à s'en occuper pour en consacrer l'existence par une organisalion régulière et par des privilèges. « Ce serait, écri- « vait le ministre de l'instruction publique, une M erreur de croire que ces écoles distribuent un i( enseignement qui doit trouver un emploi immé- « diat et direct dans la vie. Sans doute, il faut <t tenir compte des exigences de la vie, et cette in- « stitution même suffit à montrer qu'on s'en préoc- « cupe; mais on ne saurait perdre de vue que « l'école s'adresse à des enfants et à des jeunes gens.

« et qu'il faut se borner à déposer dans leur esprit « un fonds de connaissances générales et dura- « blés. » Il s'agissait donc en réalité de constituer un enseignement parallèle à celui des gymnases, ayant le même rang et une destination différente. C'est ce que le ministre prussien expliquait très nettement : « Le gymnase et la reatschule^ disait-il, « sont deux écoles de même rang, et cette division « a été rendue nécessaire par le progrès des sciences « et les changements qui en sont résultés dans la « société. Le gymnase tend à son but par l'étude « des langues et surtout des langues classiques ance ciennes, et subsidiairement par les mathématicc ques; la realschule] a en vue le présent, c'est-à- « dire la langue maternelle et les langues étrangères « auxquelles elle joint les sciences mathématiques, « naturelles et physiques; et comme on ne peut ce avoir Tintelligence du présent sans la connaiscc sance du passé, elle ne peut laisser de côté l'étude ce de l'histoire. »

L'Allemagne a donc réalisé sur une grande échelle, depuis un demi-siècle, ce que la ville de Boston a essayé timidement en créant, à côté de sa vieille École supérieure latine, son École supérieure anglaise : deux enseignements parallèles, l'un essentiellement littéraire et l'autre imprégné de l'esprit scientifique.

C'est là ce qui manque à la France. On méconnaîtrait la vérité si l'on disait que cette lacune de

notre enseignement n'a pas été signalée^. Les hommes éminents qui ont concouru avec M. Guizot à la création de notre enseignement primaire, les Cousin, les Saint-Marc Girardin, les Rendu, les Dubois, ont dès longtemps appelé l'attention du gouvernement et du pays sur cette question; et si la chose n'avait tenu qu'à eux, nous aurions devancé l'Allemagne, ou tout au moins nous aurions marché d*un pas égal dans cette voie. On se contenta de timides essais : on créa dans un certain nombre de lycées ce qu'on appelait le cours préparatoire, c'est à-dire une série de deux ou trois classes qui avaient pour objet de préparer à l'école de marine et à l'école de Saint-Cyr, pour lesquelles le baccalauréat n'était paâ exigé. Ce cours, confié à des maîtres qui n'étaient pas agrégés, négligé par les autorités universitaires, qualifié par les élèves de refugium peccatorum^

1. Voir notamment la brochure publiée en 1821 par M. Rendu, depuis membre du Conseil supérieur de l'instruction publique, sous ce titre : D^un système d'éducation approprié aux besoins des classes qui se livrent aux professions industrielles et manufacturières.

En 1823, cette question fut mise au concours par la Société d'encouragement, avec le programme suivant :

« Entre les écoles primaires et les collèges consacrés aux études classiques, il y a évidemment un intervalle immense. Dans la société, cet intervalle n'est pas vide : il est occupé par une multitude de familles que leurs intérêts, leurs travaux, leur situation sociale n'appellent point à donner à leurs enfants une éducation littéraire et qui, cependant, ont besoin de leur faire acquérir des connaissances et une instruction bien supérieure à celle que les écoles primaires peuvent fournir.

« Ne convient-il pas de créer des établissements spéciaux pour répondre à ces besoins? Sur quel plan cette création doit-elle avoir lieu? »

Le prix fut remporté par M. Ch. Renouard,

DE l'instruction ÉLÉMENTAIRE. 91

parce qu'il fut fréquenté tout d'abord par ceux qui désespéraient de pouvoir suivre le cours ordinaire des classes, fut toujours languissant. M. de Salvandy songea à le réorganiser sur des bases plus laides, mais il n'en eut pas le temps. M. Fortoul chercha une autre solution du problème par la bifurcation, système bizarre qui voulait faire coexister dans ' le même établissement deux enseignements distincts, s'empruntant réciproquement leurs professeurs, et donnant à chaque maître deux classes, l'une composée d'élèves en état de le comprendre et méritant sa sollicitude, Tautre composée d'élèves inattenttifs et indolents, attendant avec impatience la fin de leçons qui n'avaient pas d'examen pour sanction.

M. Duruy, enfin, entrevit nettement la solution du problème. Il constitua l'enseignement spécial dont certains détails peuvent prêter à la critique, raais dont le principe était bon; il lui traça un programme précis et lui donna des professeurs indépendants; il le dota même d'une pépinière de professeurs en créant l'école de Cluny; mais il ne l'organisa point; il le laissa dans les lycées à titre d'annexé, c'est-à-dire qu'il le plaça vis-à-vis de renseignement classique dans une situation subalterne peu propre à lui attirer les préférences des élèves, et qui ne pouvait que mettre les familles en défiance. L'enseignement spécial végéta donc comme végétait son devancier, le cours préparatoire.

Aujourd'hui, il faut se mettre résolument à Tœuvre : on ne peut continuer à jeter toute la jeunesse française dans un moule unique. Nombre de familles qui s'imposent de pénibles sacrifices pour l'éducation de leurs enfants ne peuvent prolonger cet effort au delà d'un certain nombre d'années; elles ont besoin que leurs fils se suffisent à partir de l'âge de quinze à seize ans. Trois années de plus constitueraient une charge trop lourde : d'ailleurs, trois années de travail de tous ces jeunes gens représentent un capital considérable qui serait perdu pour la nation : c'est assez des années que prendra plus tard le service militaire. Donnerez-vous donc à cette portion de notre jeunesse une instruction incomplète et, partant, d'un profit médiocre; ou la refoulerezvous vers renseignement primaire qui ne peut lui suffire ou au-dessus duquel elle a la légitime ambition de s'élever? Vous ne le pouvez pas. Il faut donc que vous organisiez, en face de l'enseignement secondaire actuel, un enseignement qui réponde aux aspirations et aux besoins des classes moyennes, qui soit une préparation suffisante pour les carrières auxquelles les enfants de ces familles se destinent, et qui puisse se terminer vers la seizième année, c'est-à-dire à l'âge où un adulte studieux et réfléchi peut être utilement employé.

Mais pour que cet enseignement nouveau soit apprécié par les familles, et il ne peut vivre qu'à cette condition, il lui faut une existence indépen-

dante de celle des lycées, des professeurs spéciaux, des établissements distincts. Ce dernier point est indispensable pour effacer toute question de rang par rapport à renseignement classique. On n'avait pas eu le temps d'organiser les cours spéciaux dans les lycées de Paris où les locaux manquaient : on s'en déchargea sur la ville de Paris, qui créa tout exprès le collège Ghaptal, et, comme il s'agissait d'un essai, toute latitude fut laissée au directeur pour régler l'organisation intérieure de l'établissement. Aujourd'hui le collège Ghaptal regorge d'élèves, et il est contraint d'en refuser. Les établissements d'un ordre un peu inférieur que la ville a fondés avec le simple titre d'écoles, et qui portent les noms de Turgot, Colbert, Lavoisier et J.-B. Say, ont été remplis le jour même où ils se sont ouverts. Si ces écoles eussent été de simples annexes des lycées, elles eussent été délaissées comme le sont, en province, les cours spéciaux : c'est leur indépendance qui leur donne une vie propre et fait leur prospérité.

Ce n'est pas tout : il faut encore que l'enseignement spécial ou pratique se résume dans un examen final, dont le succès sera consacré par la délivrance d'un titre officiellement reconnu. Ce titre, qu'il s'appelle certificat d'études comme en Angleterre, brevet de capacité comme en Allemagne, diplôme d'éméritat comme en Belgique, doit avoir une valeur effective afin que les élèves aient intérêt

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de frais. Le recrutement des hautes écoles et des professions libérales, barreau, magistrature, corps enseignant, corps médical, clergé des différentes communions, est largement assuré par une production annuelle de 4 à 5000 bacheliers. Or, ce nombre de bacheliers peut, sans aucune contestation possible, être fourni par les 78 lycées actuellement existants et par les établissements libres du même ordre. Il n'y a donc point lieu de créer de nouveaux lycées : ce qui le prouve péremptoirement, c'est que les lycées de récente création ne font que végéter, et ne subsistent qu'aux dépens des anciens à qui on a dû retirer des bourses pour les leur attribuer. Les transformations endettent les villes, qui s'imposent d'un seul coup un sacrifice considérable pour se soustraire aux dépenses permanentes auxquelles les assujettit leur collège, et pour &' assurer la possession d'un grand établissement dont l'État supportera désormais tous les frais. A côté des lycées dont le nombre est suffisant, et de quelques collèges communaux qui doivent à des circonstances particulières une certaine prospérité, il y a au moins 150 collèges qui n'ont d'autre raison d'être que la tradition, la vanité locale, l'existence de bâtiments dont les villes n'ont pas l'emploi, ou des amours-propres de clocher. M. le receveur particulier envoie son fils étudier dans un lycée de Paris; M. le maire, moins riche que le receveur particulier, se contente d envoyer le sien au lycée du chef-lieu ; M. l'adjoint

DE L1S3TRUCT10S INTERMEDIAIRE . 97

ittins riche que M. le maire, veut pourtant que son s soit baclielier; et il insiste pour la conservation i collège en faisant valoir que c"est un aliment 3 commerce local. Ainsi sont maintenus, sans Ulité sérieuse, une foule d'établissements souffredénués de matériel scolaire, de livres, d'inbcuments et de laboratoire, avec un personnel de tefesseurs incomplet, et avec un nombre d'élèves ur constituer de véritables classes. Les ^bsorbe la création de nouveaux lycées ilenient employées à transformer ces tabiissements d"enseignept refluer vers eux les kutres villes ou dans des percher le genre d'inbue ne donne pas. Les Ressèment à une transies mêmes avantages eur collège en lycée, ■?soins de la majorité

ÎLion de l'instruction es le même concours n des bâtiments, et lablissements trans- I collèges pour bien tdana la hiérarchie les habitudes et Bons de lycée et de Tjlisscments d'égale

Alio Ves

98 l'instruction PUBLIQUE EN FRANGE.

importance, mais différant par la nature de renseignement qui y serait donné.

Si l'on appréhendait que la transformation de 150 à 200 collèges communaux en établissement^ d'enseignement pratique ne portât une trop sérieuse atteinte au recrutement des lycées, dont les classes supérieures reçoivent aujourd'hui un certain nombre d'élèves qui ont commencé leurs études dans les collèges, il serait facile de remédier à cet inconvénient en maintenant, dans les collèges, à titre d'annexé, des classes latines qui ne devraient, dans aucun cas, dépasser la quatrième. Les familles qui désirent, pour des motifs de tendresse ou de santé, ne pas se séparer trop tôt de leurs enfants, pourraient donc encore les garder près d'elles pendant deux ou trois ans, avant de les envoyer au lycée.

Il nous a paru inutile d'analyser le programme des Realschulen allemandes : quant aux matières que devrait comprendre en France l'enseignement spécial, et à l'ordre dans lequel ces matières devraient être distribuées, nous nous contenterons de renvoyer au plan d'études publié sous le ministère de M.Duruy, et aux programmes d'études du collège Chaptal et des écoles Turgot et Colbert, qui sont dans toutes les mains. Les hommes spéciaux trouveront dans ces documents tous les éléments nécessaires : il y aurait peut-être quelques suppressions et aussi quelques additions à indiquer; mais ce n'est point ici le lieu de soulever des questions purement pédagogiques,

sur lesquelles l'expérience seule pourrait permettre de prononcer définitivement. 11 nous suffit d'avoir établi le principe et indiqué les lignes générales de la réforme que nous réclamons.

Il nous reste à dire quelques mots de deux questions qui sont communes aux deux enseignements parallèles que nous voudrions voir constituer en France.

A notre avis, si le collège peut donner Finstruction, l'éducation ne se donne que dans la famille. Plus nous avons approfondi les questions d'enseignement et étendu le cercle de nos investigations, plus nos objections contre le système de l'internat se sont fortifiées. L'exercice d'une profession quelconque par le gouvernement nous paraît, non seulement audessous de sa dignité, mais encore contraire à sa mission : les bénéfices qu'il peut réaliser sur la nourriture et l'entretien des écoliers nous choquent comme un lucre immoral et presque illicite. Nous sommes frappés plus encore de la responsabilité que l'État assume vis-à-vis des familles auxquelles il se substitue, et dont la constante sollicitude se trouve remplacée par la surveillance de >maîtres jeuneSj inexpérimentés et nécessairement indifférents. Nous n'insisterons pas sur des inconvénients que tous les

bons esprits ont reconnus. L'internat n'existe nulle part aux États-Unis : les jeunes gens qui sont obligés de s'éloigner de la maison paternelle pour suivre les cours d'une école ou d'une université, trouvent facilement à se mettre en pension dans quelque famille dont la position et les opinions religieuses correspondent à celles de leurs parents. 11 existe dans les principales villes de France des pensions dont les élèves suivent les cours du lycée, et le nombre s'en multiplierait rapidement, si l'Etat qui leur fait aujourd'hui la guerre par l'élévation du prix de l'externat et par l'institution de l'externat surveillé qui n'est que la demi-pension déguisée, renonçait à l'internat. Le régime de la pension offre cet avantage qu'il permet de tenir compte des circonstances particulières dans lesquelles un enfant peut se trouver placé au point de vue- de la santé et des relations sociales. La famille peut débattre ses conditions; elle peut conserver sur son enfant une certaine surveillance et une certaine part de direction, tandis que toute immixtion de ce genre lui est interdite pour le lycée, où le nombre des élèves impose l'application d'une règle commune et inflexible. Enfin, l'enseignement peut être excellent dans un lycée où la discipline intérieure laisserait beaucoup à désirer : on ne peut cependant retirer un interne sans lui faire perdre le bénéfice de cet enseignement. Avec le système des pensions privées, les enfants pourraient changer de pension sans changer de professeurs.

DK l'instruction ÉLÉMENTAIRE.' 101

La responsabilité de l'État et les difficultés de sa tâche se trouvent singulièrement accrues par les dissentiments politiques et religieux qui divisent notre pays et qui vont s'aigrissant. Les critiques dirigées contre les lycées auraient moins de fondement et perdraient beaucoup de leur intensité, si le gouvernement renonçait au système de l'internat. Il est à souhaiter qu'il s'y décide ; en attendant, il faut demander qu'il n'ajoute pas au mal : il lui est loisible de ne pas créer d'internat dans les nombreux établissements qu'il sera nécessairement amené à fonder ou à transformer. S'il croit devoir persévérer dans un système condamné par de si nombreuses et si hautes autorités, qu'il éloigne au moins les nouveaux internats de l'intérieur des villes, et qu'il assure à ses jeunes prisonniers l'espace, l'air et la lumière qui leur manquent si complètement dans les casernes sombres et malsaines qu'on décore du nom de lycée. Qu'il fasse au moins quelques pas dans une voie qui a été ouverte par l'initiative privée. Bien avant Sainte-Barbe-des-Champs, dont le succès a été si grand, les ordres religieux avaient donné l'exemple de placer leurs établissements d'éducation loin des villes, en faisant choix des sites les plus riants et les plus sains comme Juilly, Pontlevoy, Sorrèze ou Ménars. Obéissant à la même préoccupation, les Anglais ont éloigné des grandes villes leurs collèges et leurs universités, afin de soustraire les enfants et les jeunes gens à des influences toujours pernicieuses,

et de leur assurer les meilleures conditions hygiéniques.

Il est une autre précaution indispensable pour atténuer les inconvénients de Tinternat, c'est de maintenir une séparation aussi complète que possible entre les enfants d'âges différents, afin que les plus âgés ne puissent prendre de l'ascendant sur les plus jeunes et exercer sur ceux-ci, par leurs exemples et leurs propos, une action qui est loin d'être salutaire. Obligés par les obsessions des parents d'accepter des élèves très jeunes, les Oratoriens de Juilly avaient dû établir trois divisions : les grands, les moyens et les minimes, installés dans des bâtiments distincts avec des préaux séparés : les minimes, c'est-à-dire les plus jeunes, étaient confiés à des religieuses qui en prenaient soin au dortoir et à l'infirmerie, qui les surveillaient à l'étude, et qui leur faisaient la leçon en classe. Les familles s'applaudissaient de cette innovation qui avait déterminé le succès de cet établissement renommé. Qu'il nous soit permis de rappeler ce que nous avons dit plus haut de l'intervention et du rôle possible des femmes dans l'enseignement primaire : il ne sera ni moins facile ni moins utile de leur faire une place dans l'enseignement secondaire, le jour où Ton ouvrira les yeux sur les inconvénients des lycées-casernes.

La gratuité est incompatible avec l'internat : il n'est pas possible et il ne serait pas juste de mettre à la charge du budget la nourriture çt T^ntretiçu

d'une portion privilégiée de la jeunesse française. Les bourses ont été instituées pour récompenser, en la personne des enfants, les services rendus à l'État par des fonctionnaires sans fortune. Les départements et les villes, pour obtenir la création de lycées, y ont fondé des bourses dont la distribution donne lieu parfois à des abus. Autrefois, les lycées, sans être des personnes civiles, avaient une existence distincte, et pouvaient disposer, pour des amélioral'ions, des bénéfices ou bonis que produisait une gestion habile : aujourd'hui tous les produits sont versés dans une seule et même caisse qui pourvoit aussi ^Ux dépenses : on a ainsi paralysé Tinitiative souvent heureuse d'administrateurs éprouvés; de plus, on a arrêté le mouvement qui portait des citoyens généreux à fonder des bourses dans un établissement déterminé. Ici encore, il y a une combinaison à chercher. Sans réduire le nombre des bourses actuelleïïient affectées à récompenser les services des pères, il en faut créer pour récompenser le mérite des élèves. Tous les enfants ne peuvent parcourir tous les degrés de renseignement; mais il ne faut pas qu'un sujet d'élite puisse être contraint par la pauvreté de s'arrêter à la moitié du chemin, quand il pourrait faire la route entière avec éclat. Ce serait une perte pour le pays pour qui l'intelligence de ses enfants est un véritable capital. Il faut donc que tout enfant qui, à un degré quelconque de renseignement, fût-ce à l'école primaire, montre des disposi-.

lions particulières et se distingue par son application et ses succès, soit mis en état de recevoir un enseignement plus élevé jusqu'à ce qu'il atteigne son niveau. Un certain nombre de bourses devraient donc être créées dans les lycées et les collèges en faveur des meilleurs élèves des écoles primaires ; et c'est cette direction qu'il faudrait faire prendre à la générosité des villes et des particuliers.

L'ancienne université, plus généreuse que la nouvelle, ouvrait gratuitement aux externes les portes de ses collèges; c'est la révolution qui, en confisquant les biens des collèges, a mis fin à cette tradition libérale. Est-il possible de la reprendre aujourd'hui? Il est d'usage de faire remise de la rétribution scolaire à dix externes sur cent : c'est la réunion des professeurs de chaque lycée qui arrête la liste de ceux qui doivent bénéficier de cette dispense. Depuis la nouvelle organisation, l'État a pris à sa charge le traitement entier des professeurs; et il fait recette de la rétribution scolaire qui était partagée entre eux sous le nom d'éventuel. On pourrait donc, sans léser aucun intérêt, doubler le nombre des externes gratuits. Il faudrait également abaisser la rétribution scolaire qu'on a surélevée à dessein pour mettre les pensionnats libres hors d'état de lutter contre les internats. L'Allemagne nous a donné sous ce rapport un excellent exemple: dans le nord, la moyenne de la rétribution scolaire est de 90 francs pour les gymnases et pour les Rcalschulen; dans TAUemagne du

DE l'instruction ÉLÉMENTAIRE, 105

sud, cette moyenne est de 75 francs et même dans le Wurtemberg elle n*est que de 50 francs. L'Anglet^erre ne demande qu'une rétribution annuelle de ^00 francs aux jeunes gens qui suivent les cours du cîollège et de l'université de Londres. La rétribution scolaire est donc beaucoup trop élevée en France : il iffaut rabaisse^ sensiblement, si Ton ne croit pas pouvoir revenir à la gratuité de l'ancienne université. TVIoins cette rétribution sera élevée, plus il sera facile sux villes de procurer aux élèves distingués de leurs écoles primaires le bénéfice de l'enseignement classique ou de l'enseignement spécial. Développer et utiliser toutes les forces intellectuelles et morales du pays, tel est le but auquel il faut tendre.

Avant de traiter des compléments qu'il nous parait indispensable de donner à l'enseignement secondaire, nous devons dire quelques mots de l'éducation des jeunes filles.

Celles-ci doivent-elles recevoir la même instruction que les jeunes gens, et doivent-elles le recevoir simultanément avec eux?

Les Américains qui manquaient de professeurs et d'écoles et qui avaient tout à improviser, ont été contraints de réunir les enfants des deux sexes dans les mêmes locaux et de les faire instruire par les

mêmes maîtres ou, plus souvent encore, par les mêmes maîtresses. Puis, comme il arrive souvent, ils ont érigé en système ce qui était le résultat de la nécessité, et ils ont découvert une multitude d'avantages dans cette réunion des deux sexes.

Cette réunion n'a lieu qu'aux heures de classe, puisque toutes les écoles sont des externats : dans les petites villes, la rigidité des mœurs et les habitudes religieuses des familles, ont obvié à la plupart des inconvénients de ce système; dans les grandes villes, ces rapports trop fréquents entre les élèves des classes supérieures ont produit des résultats déplorables. Des faits lamentables ont été signalés par les journaux et l'illustre Agassiz, professeur à Harvard, qui a fait de cette question l'objet d'une longue et patiente enquête, déclare avoir été épouvanté par les révélations qui lui ont été faites. Nous jugeons inutile de rapporter ici aucun fait; nous tenons la question pour jugée.

Si l'on sépare les sexes, ce qui nous semble indispensable, pourquoi donner aux filles et aux garçons une instruction identique ; pourquoi ne pas approprier l'enseignement aux besoins spéciaux des uns et des autres? Les jeunes Américaines qui fréquentent les Grammar Schools apprennent tout ce qu'on enseigne aux garçons ; mais elles n'apprennent point à coudre et à raccommoder; elles ne savent même pas tricoter. Peut-être est-ce pour cette raison , aussi bien que par prudence, que beaucoup de mères nç

DE l'instruction ÉLÉMENTAIRE. 107

leur laissent pas suivre les cours jusqu'au bout? Au contraire, les Anglais se sont mis à fonder, depuis quelques années, en faveur des jeunes filles, des cours de couture et d'ouvrages, et des cours de cuisine; ce que bien des gens estimeront plus judicieux.

On reprochait autrefois aux Anglaises de n'être point des femmes de ménage. Ce reproche s'adresserait avec bien plus de justice aux Américaines. De là, le nombre toujours croissant des familles qui, pour n'avoir point les embarras d'un ménage que la femme ne serait pas capable de conduire, se mettent en pension dans ces immenses hôtels dont la population dépasse celle de quelques-uns de nos chefs-lieux d'arrondissement. Pourquoi les Françaises avaientelles la réputation d'être des ménagères par excellence? C'est que dans notre vieille bourgeoisie, dont la province garde encore les traditions, on s'arrangeait pour que la jeune fille eût terminé son éducation à quinze ans; on lui confiait alors, sous le contrôle de sa mère, la direction du ménage, les repas à régler, les ordres à donner aux domestiques, les comptes à arrêter avec les fournisseurs, afin de la préparer par la pratique à son rôle futur de maîtresse de maison.

Etre la compagne dévouée d'un époux, la providence de son foyer, la première institutrice de ses enfants, telle est la mission de la femme : quelle école autre que la famille aura la prétention de l'y préparer? Est-ce à dire que nous contestions ^ U

108 l'instruction publique en frange.

femme Tintelligence et les aptitudes nécessaires à racquisition des connaissances qui sont, d'ordinaire, le partage des hommes? Est-ce à dire que nous voulions lui marchander Tinstruction?

Il s'en faut : nous croyons la femme aussi bien douée que l'homme, aussi capable de tout apprendre et de tout comprendre. Elle a les mêmes facultés et, en ce qui concerne l'instruction littéraire ou artistique, la finesse de sa nature et la délicatesse de son organisation lui donneraient même certains avantages. Les hautes spéculations et les calculs arides des mathématiques transcendantes paraissent moins compatibles avec les tendances de son esprit, bien que la marquise du Châtelet ait traduit Newton.

Les facilités pour acquérir une instruction étendue ne paraissent point manquer aux femmes en France, si l'on juge par le nombre toujours croissant des jeunes filles qui se présentent aux examens et qui conquièrent brillamment le brevet du degré supérieur. Or, ce brevet suppose une instruction plus variée et plus solide que celle qui est donnée par les hautes écoles et les académies américaines ; quant à la connaissance des langues anciennes, il ne s'écoule point d'année sans que quelques jeunes filles subissent avec succès les épreuves du baccalauréat. Loin d'y trouver à redire, nous y applaudissons aussi bien qu'à la liberté qui est accordée aux femmes de suivre tous les cours de l'enseignement supérieur. Tous ceux qui estiment comme nous que les femmes

devraient prendre une part plus importante dans la distribution de renseignement, doivent approuver <|u'on leur procure tous les moyens d'acquérir les connaissances nécessaires; et il est surtout à souhaiter que les maisons d'éducation destinées aux jeunes filles puissent se dispenser de recourir à aucun professeur.

Faut-il généraliser ce qui est aujourd'hui le résultat d'initiatives individuelles et de vocations spontanées? Faut-il pour faire acquérir aux jeunes filles une instruction identique à celle des jeunes gens, prélever sur la part qu'elles font et qu'elles doivent faire aux connaissances d'utilité domestique et sur la part des arts d'agrément; et faut-il ajouter au nombre de leurs années d'études ? Avant de porter un jugement définitif sur les lycées féminins qu'il est question de créer, l'équité commande que l'on connaisse l'organisation qui sera donnée à ces établissements et surtout leurs programmes d'études; mais nous avouons n'être pas disposé favorablement pour cette innovation.

11 nous est impossible de ne pas remarquer que ceux qui s'en sont faits les promoteurs sont en même temps les censeurs les plus acerbes de notre enseignement secondaire actuel, auquel ils reprochent d'inculquer aux jeunes gens une instruction dont ceux-ci ne peuvent tirer aucun parti dans la vie : n'est-on pas fondé à leur demander quelle utilité les jeunes filles, devenues femmes de ménage et

mères de famille, retireront de la plupart des connaissances qu'il est question de leur faire acquérir à Taide des procédés que Ton critique, et au prix d'une dépense notable de temps et d'argent. L'organisation de ces lycées paraît devoir être calquée sur celle des lycées de garçons : ils auraient donc un internat. Or, tous les reproches que l'on adresse au régime de l'internat pour les jeunes gens s'appliqueraient ici avec bien plus de force : la liberté d'action de la famille et la surveillance de la mère, au point de vue physique et moral, sont indispensables en ce qui concerne les jeunes filles ; et elles sont incompables avec la discipline rigoureuse d'un établissement nombreux qui ne se peut prêter à aucun accommodement. Si ces lycées sont simplement des externats, ils ne seront qu'une concurrence faite par l'Etat aux cours excellents et variés qui sont depuis longtemps organisés à Paris et dans les grandes villes, et qui vont se multipliant sans rien coûter au budget : le résultat le plus direct sera d'arrêter le développement d'institutions utiles, et de substituer une routine administrative à la fécondité et à la flexibilité de l'initiative privée. Un nouveau mandarinat sera né en France.

11 est impossible, en outre, de ne pas appeler l'attention sur les inconvénients qu'il peut y avoir à prolonger au delà d'un certain âge, l'instruction des jeunes personnes. Tous les médecins ont constaté un accroissement notable de la mortalité parmi les jeunes

DE l'instruction ÉLÉMENTAIRE. 111

gens pendant la période comprise entre dix-huit et vingt-trois ans : c'est dans cette période que la fièvre typhoïde et la phtisie font le plus de ravages. Ce fait que l'on constate dans l'armée et dans les écoles savantes, civiles et militaires, s'explique par la coïncidence de la fatigue intellectuelle ou des préoccupations morales avec le travail profond qui s'opère dans le corps humain et qui marque la transition de l'adolescence à la virilité. Ce même travail de transformation commence trois ou quatre ans plus tôt chez la jeune fille, c'est-à-dire vers l'âge de quatorze ans. Si à la fatigue inhérente à cette transformation physique, vous venez ajouter des efforts d'intelligence trop grands et trop continus, tels que les exigerait l'application à des études étendues et d'un ordre élevé, vous surmènerez les jeunes personnes et vous les exposerez à un épuisement prématuré. Ce n'est point là une crainte vaine : les faits que l'on constate aux États-Unis prouvent que ces appréhensions ne sont que trop fondées. Le révérend Fraser, aujourd'hui évêque de Manchester, que le Conseil supérieur d'éducation avait envoyé aux États-Unis avec une mission spéciale, lady Anne Banks et tous les voyageurs européens qui ont visité ces écoles supérieures où les deux sexes sont réunis, ont été frappés de la pâleur et de l'apparence maladive des jeunes Américaines, et une des célébrités médicales des Etats- Unis, le docteur Clarke, de Boston, n'hésite pas à expliquer cette débilité par l'excès de fatigue céré-

112 l'instruction publique en frange.

brale , overworking of the brain. Il y a trente ans que l'illustre Lyell signalait pour la première fois les symptômes de dégénérescence qu'il remarquait dans la population américaine. Laissons donc aux familles le soin de diriger l'instruction et l'éducation de nos jeunes Françaises, et ne confions pas à TEtat une mission qu'il est impropre à remplir.

Lorsqu'on aura constitué en France deux enseignements parallèles : l'un, essentiellement littéraire et philosophique, destiné à préparer à l'enseignement supérieur et à assurer le recrutement des professions libérales.

L'autre, plus scientifique que littéraire, calculé de façon à réduire de deux ou trois années la durée des études, et destiné à recruter la généralité des professions civiles,

La tâche sera-t-elle terminée?

Non, car il reste encore des besoins spéciaux auxquels il faut pourvoir.

Ce jeune homme de seize ans qui sort du collège où il a reçu l'enseignement spécial, et qui joint aune certaine culture de l'esprit la possession d'une langue étrangère, la connaissance des mathématiques et des principales applications de la science, est déjà propre à un grand nombre d'emplois; mais

DE l'instruction ÉLÉMENTAIRE. 113

présentez-le à un grand négociant, à un commissionnaire en marchandises, à un banquier, ses futurs patrons ne sauraient que faire de lui sans un apprentissage. Quelle n'est pas, cependant, la place du commerce et de la banque dans nos sociétés modernes ! 11 y a donc là, pour la jeunesse, non pas une carrière, mais un ensemble de carrières qui exigent une préparation spéciale, indépendamment de l'instruction générale qui trouve son application partout.

Il semble que ce soit en Angleterre qu'on aurait dû chercher tout d'abord à satisfaire à ce besoin. Il n'en est rien. L'Athenœum de Manchester et l'école de commerce de Liverpool sont des établissements qui ont pour objet de procurer aux jeunes commis des distractions honnêtes, dans lesquels une bibliothèque bien pourvue de livres et de journaux leur est ouverte, et où l'on fait des conférences sur toute espèce de sujets. L'Anglais semble n'admettre encore pour le commerce et pour l'industrie d'autre apprentissage que la pratique, le passage par le comptoir ou l'atelier.

C'est la Belgique qui a pris l'initiative de fonder une école destinée à préparer les jeunes gens à la carrière commerciale; et c'est naturellement à Anvers, qui concentre le commerce extérieur du royaume belge et qui a des relations avec le monde entier, que l'idée d'une semblable école devait naître.

L'Institut commercial d'Anvers date de 1852 : il a été fondé par la ville ; mais le gouvernement belge frappé des résultats produits par cette utile institution, lui vient en aide par des bourses et par une subvention inscrite au budget du ministère de Tintérieur. L'enseignement de l'Institut comprend deux parties, l'une de théorie et l'autre de pratique, et il est réparti sur deux années. La première est consacrée à l'histoire générale du commerce et de l'industrie, à la géographie commerciale et industrielle, à l'économie politique et à la statistique, aux principes généraux de la morale, du code civil et aux langues étrangères. La seconde année joint à ces études le droit commercial et maritime, le droit des gens, la législation douanière, les monnaies et les poids et mesures de chaque pays, les usages commerciaux des places les plus importantes ; mais la plus grande partie du temps est consacrée à ce qu'on appelle le bureau dans lequel on passe de la théorie des opérations commerciales à la mise en pratique des leçons qu'on a reçues. On remet à chaque élève des livres et des registres de commerce, comme s'il était le chef d'une maison existant réellement; et il commence immédiatement des opérations fictives d'achat et de vente d'après les cours officiels des marchandises dans tous les pays, qui sont journellement affichés dans l'Institut. Le plus ordinairement chaque élève se met en relation avec quelques autres élèves, qui sont censés chefs de maisons dans

des pays étrangers, et il correspond avec eux, vend aux uns, et achète aux autres. Il doit exécuter toutes les opérations auxquelles la marchandise peut donner lieu, la consignation en entrepôt, Tacquittement des droits de douane, l'escompte des traites conformément aux changes du jour; à la fin de l'année, il doit liquider les opérations de sa maison supposée, et établir s'il a réalisé un bénéfice ou une perte. Des collections d'échantillons de toute nature et un laboratoire pour les essais, servent à compléter l'instruction des élèves qui, en sortant de Tlnstitut, sont aptes à prendre la direction d'une maison. Les élèves qui se sont particulièrement distingués reçoivent comme récompense une somme d'argent ou bourse de voyage, destinée à leur permettre de visiter un pays étranger.

L'enseignement de l'Institut d'Anvers est, on le voit, très pratique et très élevé : aussi on ne saurait le suivre avec profit sans une préparation suffisante. On a donc établi un examen d'entrée qui porte sur les éléments des langues française, anglaise et allemande, l'histoire générale et la géographie physique, l'algèbre, la géométrie et la physique. En même temps, on a créé à côté de l'Institut, une école spéciale destinée à préparer à cet examen.

Deux Américains, MM. Bryant et Stratton, ont importé aux États-Unis l'enseignement dont^Anvers avait eu l'initiative. Ils ont créé dans l'un des centres les plus actifs du commerce américains à Chicago,

la Reine des Lacs, une école à laquelle ils ont donné le nom d'Université commerciale. A la suite d'une activepropagande au moyen de conférences publiques, ils ont suscité la création d'un assez grand nombre

d'écoles du même genre, soit à l'aide de souscriptions particulières, soit avec l'assistance pécuniaire des États. Ces écoles sont aujourd'hui au nombre d'environ 40, dont une à Montréal, dans le Canada; les autres sont dispersées sur toute l'étendue des Etats- Unis, depuis New^-York jusqu'à la ville des Mormons et à San-Francisco : elles correspondent les unes avec les autres et forment une association qui a pris le nom d'Association internationale des collèges de commerce (International Business Collèges Association). L'Université de Chicago qui est la plus richement dotée, et à laquelle la libéralité de l'Etat et des particuliers a ajouté des chaires de toute nature, même de langue latine, possède une imprimerie pour l'impression de tous les documents qu'elle doit adresser à ses succursales; elle publie aussi un journal dans lequel sont réunis tous les renseignements commerciaux et financiers que le télégraphe apporte pour l'instruction des élèves, et qui contient aussi des correspondances commerciales de l'étranger. L'enseignement de ces écoles américaines est moins étendu et moins élevé que celui de l'Institut d'Anvers, même au collège Packard, à New^- York, qui est le plus fréquenté et le plus renommé. Il comprend la tenue des livres, l'arithmétique, le droit et

les usages commerciaux, la législation douanière, là correspondance et des notions d économie politique. Il est complété par l'étude du français, de l'allemand et de l'espagnol. Ilduredeuxannées, et il est réparti entre deux cours : dans le premier, toutes les opérations commerciales sont successivement expliquées et démontrées; dans le second, elles sont pratiquées comme à Anvers, d'une façon fictive, mais d'après des données réelles qui sont la cote des marchandises et le taux du change sur les différentes places. Ce cours est une réduction et comme une photographie du monde des affaires. Les élèves des collèges associés entrent en relations, et correspondent comme s'ils avaient des affaires sérieuses; ils font des achats et des ventes dans le pays et à l'étranger, ils passent leurs marchandises en douane, ils tiennent eux-mêmes leurs écritures. Les élèves sont supposés exercer successivement la profession de négociant commissionnaire, de courtier de commerce, d'assureur maritime, de changeur et de banquier, et ils exécutent vis-à-vis de leurs correspondants des autres collèges toutes les opérations afférentes à la profession qu'ils sont censés exercer. Ce second cours est donc la reproduction de ce qui se passe au bureau de l'Institut d'Anvers. Ce qui est particulier aux Etats-Unis, c'est l'obligation imposée à tous les élèves de suivre le cours d'écriture ou plutôt de calligraphie, les Américains estimant qu'une bellemain est indispensable à un commerçant; c'est ensuite la

concentration de tous les cours qui ont lieu de 9 heures du matin à 2 heures de l'après-midi, afin de laisser aux jeunes gens la disposition d'une partie notahle de la journée et de leur permettre de combiner leurs études avec l'exercice d'un emploi.

Nous n'avons pas besoin d'insister sur le caractère éminemment pratique et sur l'utilité d'un pareil enseignement. Il n'est point inconnu en France, et son introduction dans notre pays est due exclusivement à l'initiative privée. Deux négociants d'Alsace, MM. Jacques et Jules Siegfried avaient contribué, par des dons considérables, à établir à Mulhouse une école de commerce qui était la reproduction de l'Institut d'Anvers. Cette école était en pleine prospérité au moment on éclata la guerre de 1870. MM. Siegfried transportèrent leur maison au Havre où l'un d'eux ne tarda pas à être appelé aux fonctions de maire et de président de la Chambre de commerce. Ils y provoquèrent l'établissement d'une école de commerce sur le modèle de celle qu'ils avaient fondée à Mulhouse : les négociants havrais s'associèrent avec empressement à une œuvre dont ils comprirent toute l'utilité et qui devait devenir pour leurs maisons une pépinière de bons employés. L'ardente rivalité qui existe entre le Havre et Rouen eut pour conséquence immédiate, et cette fois heureuse, l'établissement à Rouen d'une école tuute semblable. Lyon se piqua aussitôt d'émulation et consacra un million à fonder et à doter une écolç

de commerce. Marseille a voulu renchérir sur Lyon : elle a doté son école d'une collection d'échantillons, d'une bibliothèque et d'un laboratoire. La durée de l'enseignement a été portée à trois années, mais les cours sont distribués de façon à être indépendants les uns des autres : renseignement de chaque année forme un ensemble complet, et suivant qu'on a l'ambition d'être commis, employé supérieur ou chef de maison, on persiste jusqu'au bout ou l'on quitte à la fin d'une des deux premières années. Marseille, qui a des relations avec l'Afrique équatoriale et avec l'extrême Orient, a introduit dans son école un cours d'hygiène maritime et coloniale et des cours de géologie et de minéralogie, et elle a emprunté aux écoles américaines le cours de calligraphie.

Il ne s'agit donc, en France, que de continuer et de développer l'œuvre si bien commencée par l'initiative privée. Les Chambres de commerce relèvent du ministère de ragriculture et du commerce, les écoles fondées avec leur assistance et sous leur patronage ont dû à cette circonstance heureuse d'échapper à l'ingérence de l'administration de l'instruction publique qui leur aurait enlevé toute liberté dans le choix des méthodes, aurait voulu arrêter elle-même leurs programmes d'études, et les aurait étouffées sous le poids de sa réglementation. Gardons-nous de demander au Gouvernement une intervention qui serait fatale à une œuvre d'initiative et de liberté. Depaandons-lui uniquement de provoquer et au besoin,

de seconder par des subventions l'établissement d'écoles de commerce dans les villes qui sont des centres commerciaux importants, comme Dunkerque, Nantes, la Rochelle, Bordeaux, Bayonne et Cette pour le commerce maritime; Lille, Reims et Saint- Étienne pour la grande industrie. La Chambre de commerce de Paris, à qui l'on doit déjà tant de fondations utiles, refuserait d'autant moins de créer un ou deux instituts sur le modèle de celui d'Anvers, que ces instituts trouveraient des écoles préparatoires tout établies dans les écoles Turgot, Colbert et autres. C'est là, en effet, une question de la plus grande importance au point de vue pratique. Il ne suffît pas d'ouvrir un cours pour qu'il soit fréquenté et produise des résultats utiles; il faut qu'il se trouve aussi des auditeurs suffisamment préparés pour profiter de l'enseignement qui leur est offert. Jusqu'à ce qu'on ait organisé l'enseignement secondaire spécial sur les bases et avec l'étendue que nous avons indiquées, il sera donc indispensable, soit de créer dans les écoles primaires supérieures quelques cours supplémentaires qui prolongeraient d'une année la durée des études, soit d'établir des écoles préparatoires sur le modèle de celle qui est annexée à l'Institut d'Anvers. Grâce à ces additions, l'enseignement commercial se trouvera pourvu d'une organisation sérieuse et féconde.

N'y a-t-il pas aussi quelque chose à faire pour les femmes dans le même ordre d'idées? Les besoins ne

DE L'iNSTaUGTION ÉLÉMENTAIRE. 121

sont pas les mêmes, les femmes n'étant pas destinées à faire le commerce avec l'étranger et à conduire des maisons importantes. Néanmoins, comme il n'est si petit commerce de détail où des connaissances précises de comptabilité ne soient singulièrement utiles, il y aurait avantage à établir, dans les écoles préparatoires qu'on annexerait aux instituts commerciaux, des cours particuliers destinés aux femmes. On ne saurait chercher un meilleur modèle que les cours établis pour les femmes par la Chambre de commerce de Paris; ces cours qui sont gratuits et ont lieu généralement le soir, sont fréquentés assidûment par plusieurs centaines de jeunes personnes, parmi lesquelles les meilleures maisons de Paris choisissent de préférence des teneuses de livres, des caissières, des surveillantes et des employées. Les carrières ouvertes aux femmes sont si peu nombreuses qu'on ne saurait négliger aucun moyen de leur procurer des situations honorables et en rapport avec leurs aptitudes.

Nous venons de voir comment les professions commerciales peuvent être pourvues d'un enseignement approprié à leurs besoins : il nous paraît qu'il y a peu de chose à faire pour les carrières industrielles. L'enseignement secondaire spécial distribuera Tin-

struction générale qui leur est indispensable à touteB * renseignement donné par les écoles de commert^ dans leur cours de première année, y ajoutera le» connaissances nécessaires à tout industriel aussi bien liât < qu'à tout commerçant. Quant aux connaissances lAb!

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techniques qu'il faut posséder pour conduire une usine ou une fabrique; c'est à l'École centrale que Jcailé le jeune homme les acquerra, et nous n'avons pas à faire l'éloge de cette école que nous considérons d'ailleurs comme un établissement d'enseignement supérieur. Le cycle de l'enseignement industriel nous l^iét paraît donc complet en ce qui concerne les chefs me d'établissements et leurs principaux employés. Il 1^ n'en est pas de même pour les agents secondaires.il l^ faut des contre-maîtres intelligents pour surveiller ^ les opérations et former de bons ouvriers ; il faut dcd mécaniciens qui sachent conduire une machine, 1^ démonter, la nettoyer et y faire au besoin de petite^ réparations; il faut des teneurs de livres; il faut d^^ dessinateurs. Beaucoup de manufacturiers se plai-^ gnent d'avoir peine à se procurer ces auxiliaire ^ indispensables. La France doit à l'ancienne mona*^" chie, qui a fondé l'Ecole des arts et métiers de Ch^*-'' Ions, un genre d'établissement excellent et qu'elî^ est presque seule à posséder. En effet, on n'en rer^^ contre aucun en Angleterre, où les écoles établi ^^ dans les fabriques enseignent aux enfants des ouvriers la lecture et la pratique du métier paternel. Les États-Unis comptent depuis (juel(jue9 année? deui^

écoles établies sur le modèle des nôtres, Tune à Wor- ' cester dans le Massachusetts, et l'autre à Urbana, comté de Gbampaign, dans Tlllinois. Quant à Tinslitut de Loweli, richement doté par la générosité de M. Abbott Lawrence, il n'a pour objet de former ni des ouvriers ni même des patrons; c'est une sorte de faculté scientifique où se font des conférences publiques sur certaines applications des sciences.

Ici encore, nous n'avons qu'à développer ce qui existe déjà chez nous. Aux trois écoles des arts et métiers de Châlons, Aix et Angers, on vient d'en ajouter une quatrième : ce n'est point encore assez; il en faudrait encore au moins huit ou dix. Rouen, Bourges, Saint-Etienne, Carcassonne, en devraient être immédiatement pourvues. Au lieu d'imposer à toutes ces écoles un programme absolument identique, il faudrait, par l'institution de cours supplémentaires, satisfaire aux besoins spéciaux de la '^^gion que chaque école serait destinée à desservir. On aura beau multiplier ces écoles, leur ensei- ^«ment ne profitera qu'à une faible minorité ^s jeunes ouvriers. Qu'y a-t-il à faire pour les ^Xiltitudes d'enfants qui sont destinés au travail des ^Xriques ou à Texercice d'un métier et qu'il faut ^^parer à se suffire à eux-mêmes? Sous ce rapport, ^Xi ne saurait rien imaginer de mieux que le pensionnat de Saint-Nicolas, de Vaugirard, cette admirable création de l'abbé de Bervanger, et ses deux Succursales d'Issy et d'Igny. Lq, Ville de Paris a fondé

plusieurs externats, dont le programme d'études est calqué sur celui de Saint-Nicolas, et qui, tout en donnant des résultats inférieurs au point de vue de Féducation, paraissent néanmoins, au point de vue de renseignement professionnel, atteindre le but que l'administration municipale s'est proposé. Il y a à généraliser ces heureux essais; tous nos centres industriels doivent être pourvus d'écoles d'apprentissage sur le modèle de l'école établie à la Villette, et, pour les enfants plus jeunes, d'écoles d'enseignement primaire manuel sur le modèle de l'école de la rue Tournefort. Ce serait au ministre de l'agriculture et du commerce qu'il incomberait, à notre avis, de communiquer officiellement aux chambres de commerce et aux municipalités les plans et le programme de ces écoles d'apprentissage, en les invitant à en faire l'objet d'une étude sérieuse, et en leur proposant l'initiative de la Ville de Paris comme un exemple à suivre. C'est, d'ailleurs, dans ces écoles que les enfants intelligents seraient le mieux préparés pour les cours des écoles des arts et métiers. Ne serait-il pas possible de rendre publics les cours de celles de ces écoles qui seraient établies dans les grandes villes, et qui pour;*aient avoir ainsi/ comme les collèges, des élèves externes aussi bien qu'internes. En plaçant quelques-uns de ces cours, soit le matin, soit dans la soirée, on en faciliterait la fréquentation aux jeunes ouvriers. Il est d'ailleurs peu de patrons qui refuseraient à ceux-ci une heure

OU deux de liberté dans la journée, quand ils auraient la preuve que ce temps est employé par eux à s'instruire.

Les Compagnies de chemins de fer, pour qui il est si important de se procurer des agents capables et de bonne conduite, n'hésiteraient pas à fonder des bourses dans les écoles des arts et métiers en faveur ies enfants de leurs employés les plus méritants. Ce Serait de l'argent bien employé comme récompense des services passés, et comme préparation de services futurs. Les grands industriels et les villes en feraient lutant : un enfant intelligent et laborieuxpourrait linsi s'élever successivement de l'école primaire ou le l'école d'apprentissage à l'école des arts et métiers; ie là, à une école de commerce ou à un collège de .'enseignement secondaire, et arriver même fînalenent à l'Ecole centrale, en conquérant ainsi luinême, par son mérite et par une succession d'exanens heureux, le moyen de parcourir toute l'échelle le l'enseignement jusqu'à l'instruction supérieure.

L'agriculture ne se professe pas : elle s'apprend )ar cet enseignement mutuel qui découle des expé- 'iences que chacun voit faire à son voisin, des renseignements qu'on échange dans les réunions et les

128 l'instruction PUBLIQUE EN FRANGE.

leurs ne pourraient ni les fréquenter eux-mêraes ni les faire fréquenter par leurs enfants.

On a parlé de fonder des écoles de bergers et des écoles de valets de ferme. Le résultat en serait nul ; on donnerait une instruction médiocre à un petit nombre de sujets par rapport à la masse de ceux qu'il faudrait instruire. Il serait infiniment plus utile que le gouvernement ou les départements rétribuassent des professeurs ambulants, des vétérinaires instruits qui, pendant l'hiver, alors que les travaux sont suspendus et que les cultivateurs ont quelques loisirs, feraient dans les chefs-lieux de canton huit ou dix conférences sur les soins qu'exige le bétail, sur les maladies auxquelles les bestiaux sont sujets, sur les symptômes de ces maladies et sur les premiers soins à donner. Si ces conférences avaient lieu le dimanche, elles ne manqueraient jamais d'attirer un certain nombre de cultivateurs, parce que ceux-ci ne craignent point de se déranger pour une chose qu'ils jugent utile et qui ne coûte rien. Ils suivent les marchés et les adjudications rien que pour se rendre compte des prix des céréales et du bétail : ils ne répugneraient point à écouter un homme du métier parlant de choses qui les intéressent au plus haut degré. Cet enseignement suffirait à déraciner de mauvaises pratiques, à faire tomber des préjugés, à propager des procédés utiles ; et chacun des conseils donnés par le conférencier serait ensuite entre les cultivateurs l'objet de longues et fructueuses controverses.

DE l'instruction ÉLÉMENTAIRE. 129

Des conférences de ce genre sont faites assez fréquemment en Angleterre, et d'une manière toute bénévole, par des agriculteurs émérites qui mettent leur savoir et leur expérience au service de leurs voisins : on a même vu de grands seigneurs ne pas dédaigner de faire part à leurs fermiers des renseignements qu'ils avaient recueillis et des observations qu'ils avaient faites à l'étranger. — L'Angleterre n'a pas d'autre école d'agriculture que les réunions des sociétés d'agriculture établies dans presque tous les comtés et sur lesquelles nos comices se sont modelés. Les États-Unis ont une unique école d'agriculture, celle d'Amherst, dans le Michigan, dont le succès n'a pas été assez grand pour provoquer des imitations. En revanche, il n'est point de pays où les sociétés d'agriculture soient plus nombreuses, les expositions plus fréquentes, les journaux spéciaux plus répandus.

Il nous est impossible de quitter l'enseignement intermédiaire sans dire quelques mots des écoles d'hydrographie, destinées à former des capitaines au cabotage, et des capitaines au long cours qui peuvent, en cas de guerre, être employés comme officiers auxiliaires à bord des bâtiments de l'État. Ces écoles sont

très peu suivies, hormis dans trois ou quatre de nos

l.JO I/INSTIUIGTION TUBUQUE EN FRANGE.

grands ports ; et l'administration de la marine qu les considère comme à peu près inutiles, a voul plus d'une fois s'autoriser, pour en supprimer quel^« ques-unes, du petit nombre de leurs élèves. Ce sera m. un tort. Nos bateaux de pêche sont aujourd'hui d'iL i plus fort échantillon que par le passé, ils ont un éqi*. i page plus nombreux, et beaucoup ont des machines a vapeur pour manœuvrer leurs filets; ils s'éloigne»^ davantage des côtes pour aller au-devant des banc de maquereaux et de harengs-; il est donc plus à désirer que jamais que les patrons de pêche soient pourvus d'une instruction suffisante : leur vie et celle de leur équipage en peuvent dépendre. Il y aurait donc lieu de fixer une date à partir de laquelle le brevet de maître au cabotage sera nécessaire pour commander un bateau de pêche et ne pourra être suppléé par un permis du commissaire de marine. Il restera à lever le grand obstacle qui s'oppose à ce que les écoles d'hydrographie soient fréquentées : cet obstacle, c'est l'ignorance des jeunes marins qui, étant presque tous illettrés, sont incapables de suivre des cours qui supposent la possession préalable des connaissances comprises dans le programme de l'instruction primaire. Le jour où, par les moyens que nous avons indiqués, on aura facilité aux enfants de notre population maritime l'acquisition de l'instruction primaire, les écoles d'hydrographie retrouveront des élèves, surtout si, par une libéralité bien placée, une petite indemnité compense, pour les jeunes ma-

DE L'JNSTRUCTION ÉLÉMENTAIRE. 131

rins qui suivront ces cours, le salaire qu'ils auraient pu gagner en s'embarquant. Ceux qui réfléchiront à la rude existence que mènent nos marins, aux dangers qu'ils affrontent journellement, et au nombre de vies précieuses qui sont perdues chaque année, ne trouveront pas que ce soit là un mauvais emploi de l'argent de la France.

En résumé, voici donc comment nous voudrions voir l'instruction intermédiaire organisée en France.

Elle comprendrait :

Des lycées, en nombre limité, ce qui leur assurerait une population et des ressources suffisantes, pouvant prolonger le cours des études jusqu'à 1 8 ans, donnant une forte instruction littéraire, sans exclure les sciences ni les langues vivantes, préparant directement aux grandes écoles du gouvernement, et aux professions libérales, le professorat, le barreau, la magistrature, le ministère ecclésiastique, l'exercice de la médecine et de la pharmacie, toutes les professions où une haute culture intellectuelle est nécessaire pour nous maintenir au niveau des autres nations.

Des collèges, aussi nombreux que possible, dont les cours se termineraient vers l'âge de 1 5 ou 16 ans, faisant une part plus large que les lycées aux langues vivantes et aux applications des sciences, con^

duisant directement les élèves jusqu'aux examens d'entrée de TÉcole centrale et des écoles ou instituts de commerce ; dans ces collèges, et facultativement, des classes de sixième, cinquième et quatrième, qui seraient une pépinière pour le recrutement des lycées.

Les classes de septième et huitième dans les lycées^ les classes correspondantes dans les collèges, devraient avoir un enseignement identique et sensiblement le même que celui de la classe la plus élevée des écoles primaires, pour qu'un enfant bien doué et méritant puisse, à l'aide d'une bourse, passer de l'école au collège et du collège au lycée, suivant les aptitudes qui se révéleraient chez lui.

Des écoles préparatoires ou des écoles sur le modèle des écoles Turgot, Colbert et Lavoisier, devraient combler la lacune qui existerait entre l'école primaire, même supérieure, et les instituts de commerce qu'il faudrait multiplier. Grâce à cet anneau intermédiaire et à l'aide de bourses qui défrayeraient la dépense de leur entretien, les enfants des familles les plus pauvres pourraient encore arriver aux instituts de commerce sans avoir à passer par le collège *. Il est bien entendu que, dans notre pensée, les instituts de commerce et surtout les écoles préparatoires devraient être, autant que possible, des externats.

Des écoles des Arts et Métiers, sur le modèle des

1. Le vœu que nous exprimons ici va être prochainement réalisé à Paris : des bourses d'entretien viennent d'être créées dans les écoles Turgot et Colbert.

trois qui existent déjà, mais avec des cours d'externes, seraient établies dans tous les grands centres industriels, pour former des contremaîtres, des mécaniciens, des employés pour les chemins de fer.

Enfin, des écoles d'apprentissage, partout où le chiffre de la population en justifierait l'établissement et, partout ailleurs, l'application d'une loi qui déterminerait les obligations des patrons vis-à-vis des apprentis, de façon à assurer aux enfants la liberté et le loisir de suivre les cours de l'école primaire.

Comme régime général, la liberté pour tous, départements , communes , associations religieuses , associations civiles, chambres de commerce ou particuliers, de créer et d'entretenir toute espèce d'établissements d'instruction intermédiaire, en acceptant la surveillance des inspecteurs de l'Etat en ce qui concerne l'ordre intérieur et les conditions de bon entretien et de salubrité des établissements ; l'intervention de l'Etat réduite autant que possible à cette surveillance d'ordre public et à des libéralités sous forme d'assistance pécuniaire, de subventions, d'encouragements, et de création de bourses de tout ordre.

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