ÉTABLISSEMENT D'UN LYCÉE NATIONAL
C*est dans les mêmes vues, et d'après les mêmes principes, que je viens vous proposer, Messieurs, un établissement pour lequel je sollicite toute la munificence nationale.
L'objet de cet établissement est de procurer à Télite de la jeunesse française les moyens de terminer une éducation dont le complément exige, dans l'état actuel, te concours des circonstances les plus rares et des secours les plus étendus. Son enceinte renfermerait une immense collection des produits de la nature, des chefs-d'œuvre du génie dans les sciences ou dans les arts, des machines par lesquelles leurs découvertes se démontrent ou leurs travaux s'exécutent. Cent élèves envoyés par tous les départements, d'après des formes prescrites, y seraient entretenus aux frais de la nation, chacun pour un temps déterminé : là se trouveraient réunis en vertu des incorruptibles suffrages de l'opinion publique, les philosophes, les gens de lettres, les savants, les
DISCOURS DB MIRABBAU S?
artistes les plus célèbres que la France a vil naître dans son sein, ou qu'elle s'est appropriés par une généreuse adoption. Tout ce qui peut faire éclore, agrandir, développer les facultés intellectuelles, y serait enseigné par eux, dans un esprit et d'après une méthode générale, applicable à tous les genres, et que la concentration de tant de lumières, leur influence réciproque et le caractère même de Tlnslitution rendraient de jour en jour plus parfaite ; ou plutôt renseignement de la méthode formerait la base et serait le but le plus essentiel du Lycée national (car tel est le nom que je donne à celte école, dépositaire des plus riches espérances de la nation) ; c'est-à-dire que Tart de diriger Tentendementdans la recherche de la vérité, ou de l'appliquer aux différents objets de nos études, doit être regardé comme la partie fondamentale des vues que je me propose. Il s'agit de cultiver l'instrument universel ; cet instrument dont le plus ou le moins de perfection fixe la place des individus, et par eux celle des empires dans la scène du monde ; il s^agit de former des hommes propres à tout, qui puissent également, ou discuter les lois au milieu des représentants du peuple, ou tenir les rênes de TÉtat, ou doter les sciences de nouvelles découvertes, ou porter dans les arts le seul génie vraiment inventif, puisque lui seul nous met sur la route des inventeurs ; il s*agit de créer ou de perfectionner pour le secours de l'esprit, des télescopes et des leviers semblables à ceux que Toptique et. la mécanique ont créés pour le secours des yeux
et des mains, et de les rendre également propres à lui soumettre tous les objets sur lesquels il peut vouloir diriger son attention. L'enseignement de cet art demande une chaire particulière, et cette chaire un esprit capable de communiquer son impulsion à tous les autres professeurs ; car leurs leçons, quelque diverses qu'elles paraissent, ne doivent être qu'un développement expérimental de ses principes, abstraits et généraux par leur essence ; elles doivent en offrir l'application usuelle sous toutes les formes, et contribuer à les rendre plus nettes, plus ineffaçables, plus familières aux élèves, par cet exercice continuel et varié, ou même répandre sur elles toutes les nouvelles lumières dont la pratique des sciences et des arts peut les enrichir.
Un lycée tel que jele projette, ne peut être exécuté que dans une grande ville. Là seulement se trouvent rassemblés tous les instruments et tous les objets de nos études ; de riches bibliothèques, des collections de ce que la nature offre de plus curieux, et de ce que l'art a créé de plus extraordinaire, de plus grand ou de plus utile ; à côté des excès effrénés du luxe, et comme pour en expier le délire, une foule de précieux monuments des arts ; des théâtres perfectionnés par le génie de quelques poètes sublimes, et par le goût d'un public éclairé, la réunion des philosophes, des savants, des littérateurs, des artistes les plus célèbres, qui sont venus eux-mêmes y chercher tous les éléments de leur instruction, et dans le commerce desquels l'on puise un grand nombre d'i-
dées et de connaissances que la lecture seule des livres ne donne jamais.
Parmi les villes à qui je pourrais, au nom du genre humain, payer un juste tribut d'éloges et de reconnaissance, ne me serait-il pas permis au moins de citer Paris ? Paris, célèbre depuis tant de siècles par les mœurs aimables et hospitalières de ses habitants : Paris, qui dans les chaînes du despotisme, conservait une indépendance d'esprit, que les tyrans étaient forcés de respecter ; qui, par le règne des lettres et des arts, a préparé celui de la philosophie, et par la philosophie tous les triomphes de la morale publique ; Paris, qui, après en avoir créé les principes, après avoir enseigné aux campagnes et leurs véritables besoins, et leurs droits impérissables, s'est armé le premier pour sceller de son sang le signal qu'il donnait à l'empire ; Paris enfin, qui, depuis le commencement de cette révolution, déterminée par son courage, offre à l'Europe attentive le spectacle des plus persévérants et des plus généreux sacrifices. Eh bien ! Messieurs, cette ville d'où sont parties tant de lumières, mérite d'en être toujours le foyer.
Yoici quelles seraient les principales dispositions du décret relatif à Torganisation de cet enseignement supérieur :
Dans la ville de Paris, que toutes les circonstances appellent à rester toujours la patrie des talents et le théâtre de leurs progrès, il sera formé, sous le nom de Lycée iiational^ une école encyclopédique, destinée à perfectionner Tédu-
cation de cent jeunes hommes choisis dans toutes les fractions de l'empire, et par eux, l'esprit public, qui seul peut conserver aux lois toute leur puissance. Les professeurs et les élèves seront également entretenus aux frais de la nation.
La première chaire sera celle de méthode, ou deTart de diriger Tesprit dans tous les objets de nos études ; le professeur ou les professeurs, à gui cette chaire sera confiée, enseigneront les procédés du raisonnement et le mécanisme du langage, ou la grammaire universelle, qu'on peut en regarder à la fois, comme le principal instrument, et comme le premier modèle.
La seconde sera celle d'économie publique, et de morale.
La troisième sera celle d'histoire universelle, dont l'objet principal doit être la peinture des mœurs et des gouvernements de tous les peuples de la terre.
Ces trois chaires auront chacune deux profes^ seurs.
Celles des sciences exactes et des sciences naturelles se réduiront aux suivantes :
Une de géométrie et d'algèbre;
Une de mécanique et d'hydraulique ;
Une de physique générale ;
Une d'histoire naturelle, dont les leçons embrasseront le tableau des trois règnes ;
Une de chimie où se fera leur analyse ;
Une de physique expérimentale ;
Une de physiologie, ou de physique animale.
Les professeurs de ces trois dernières chaires
DISOOURS DB MIRABEAU 31
auront chacun un ac^oint ; les deux premiers pour les opérations qu'exigent les expériences, le dernier pour le manuel des démonstrations anatomigues. Ces trois adjoints auront chacun douze cents livres d^appointements, et un logement dans le Lycée. Us seront choisis par le professeur auquel ils seront attachés.
Les chaires de langues seront :
lo Trois de langues an ciennes ; Uned^hébreuetdeses dialectes; Une de grec ; Une de latin ;
2^ Trois de langues orientales ; Une de turc ; Une d'arabe ; Une de persan ;
3** Quatre de langues d'Europe :
Une d'italien ; Une d'espagnol ; Une d'anglais ; Une d'allemand.
Les professeurs de toutes ces langues ne se contenteront pas d'en enseigner les mots et la grammaire ; ils mettront aussi dans les mains de leurs élèves les meilleurs ouvrages qu'elles ont produits ; et ils s'en serviront comme du moyen le plus sûr de donner à leurs leçons de l'intérêt et du succès.
L'utilité des langues modernes doit être considérée sous deux rapports très divers, mais très étendus l'un et l'autre. Le premier embrasse tout ce qu'elles ont de relatif à l'étude même de l'en-
tendement humaiu, et des modifications que ses procédés ou leurs signes éprouvent de la part des circonstances locales et politiques. Sous ce rapport, les langues modernes entrent dans les éléments de la véritable métaphysique, mais uniquement comme les langues anciennes, dont elles ne diffèrent point en cela. Le second rapport est fondé sur les connaissances qui se puisent dans leurs écrits, sur les relations commerciales dont elles peuvent devenir le moyen, sur les voyages savants ou diplomatiques qu'on ne saurait entreprendre sans leur secours, sur les échanges de lumières et de richesses qui doivent en résulter : c'est le côté par lequel l'étude des langues vivantes est de l'application pratique la plus vaste, de l'utilité la plus immédiate et la plus sensible.
Mirabeau proposait enfin de créer une Acadé" mie natmiale et une Académie des Arts (Peinture, Sculpture, Architecture, Musique, Art dramatique) qui devaient remplacer l'Académie française, celle des Sciences et celle des Belles-Lettres.
Les pouvoirs publics sont organisés. La liberté, régalilé existent sous la garde toute-puissante des lois; la propriété a retrouvé ses véritables bases, et pourtant la constitution pourrait sembler incomplète, si l'on n'attachait enfin, comme partie conservatrice et vivifiante, Tlnstruction publique, que sans doute on aurait le droit d'appeler un pouvoir, puisqu'elle embrasse un ordre àe fonctions distinctes qui doivent agir sans relâche sur le perfectionnement du corps politique et sur la prospérité générale.
Nous ne chercherons pas ici à faire ressortir la nullité ou les vices innombrables de ce qu'on a nommé jusqu'à ce jour Instrpctioîi. Même sous l'ancien ordre de choses, on ne pouvait arrêter sa pensée sur la barbarie de nos institutions, sans être effrayé de cette privation totale de lumières,
^ Rapport sur VInstruction publique^ fait au nom du Comité de Constitution, à l'Assemblée nationale les 10, 11 et 19 septembre 1791, par M. de Talleyrand Périgord, ancien évoque d'Autun, administrateur du département de Pans, Imprimé par ordre de l'Assemblée à Paris, 1791.
qui s'étendait sur la grande majorité des hommes, sans être révolté ensuite et des opinions déplorables que Ton jetait dans l'esprit de ceux qui n'étaient pas tout à fait dévoués à l'ignorance, et des préjugés de tous les genres dont on les nourrissait, et de la discordance, ou plutôt de l'opposition absolue qui existait entre ce qu'un enfant était contraint d'apprendre, et ce qu'un homme était tenu de faire; enfin, de cette déférence aveugle et persévérante pour des usages dès longtemps surannés, qui, nous replaçant sans cesse à l'époque où tout le savoir était concentré dans les cloîtres, semblait encore, après plus de dix siècles, destiner l'universalité des citoyens à habiter des monastères.
Toutefois ces choquantes contradictions, et de plus grandes encore, n'auraient pas dû surprendre; elles devaient naturellement exister là où constitutionnellement tout était hors de sa place ; où tant d'intérêts se réunissaient pour tromper, pour dégrader l'espèce humaine ; où la nature du gouvernement repoussait les principes dans tout ce qui n'était pas destiné à flatter ses erreurs ; où tout semblait faire une nécessité d'apprendre aux hommes, dès l'enfance à composer avec des préjugés, au milieu desquels ils étaient appelés à vivre et à mourir ; où il fallait les accoutumer à contraindre leur pensée, puisque la loi elle-même leur disait avec menace qu'ils n'en étaient pas les maîtres ; et où, enfin, une prudence pusillanime, qui osait se nommer vertu, s'était fait un devoir de distraire leur esprit de ce qui pouvait un jour
RAPPORT DB TALLKYRAND-PBRIGORD 85
leur rappeler des droits qu'il ne leur était pas permis d'invoquer : et telle avait été, sous ce rapport, rinfluence de l'opinion publique elle-même, qu'on était parvenu à pouvoir présenter à la jeunesse l'histoire des anciens peuples libres, à échauffer son imagination par le récit de leurs héroïques vertus, à la faire vivre, en un mot, au milieu de Sparte et de Rome, sans que le pouvoir le plus absolu eût rien à redouter de l'impression que devaient produire ces grands et mémorables exemples. Aimons pourtant à rappeler que» même alors, il s'est trouvé des hommes dont les courageuses leçons semblaient appartenir aux plus beaux jours de la liberté : et, sans insulter à de trop excusables erreurs, jouissons avec reconnaissance des bienfaits de Tesprit humain, qui, dans toutes les époques, a su préparer, à Tinsu du despotisme, la révolution qui vient de s'accomplir.
Or si, à ces diverses époques, dont chaque jour nous sépare par de si grands intervalles, la simple raison, la saine philosophie ont pu réclamer, non-seulement avec justice, mais souvent avec quelque espoir de succès, des changements indispensables dans l'instruction publique; si, dans tous les temps, il a été permis d'être choqué de ce qu'elle n'était absolument en rapport avec rien, Combien plus fortement doit-on éprouver le besoin d'une réforme totale dans un moment où elle est sollicitée à la fois, et par la raison de tous les pays, et par la constitution particulière du nôtre.
Il est impossible, en effet, d'être pénétré de l'esprit de cette constitution sans y reconnaître
que tous les principes invoquent les secours d'une instruction nouvelle.
Forts de la toute-puissance nationale, vous êtes parvenus à séparer, dans le corps politique, la volonté commune ou la faculté de faire des lois, de l'action publique ou des divers moyens d*en assurer l'exécution ; et c'est là qu'existera éternellement le fondement de la liberté politique. Mais, pour le complément d'un tel système, il faut sans doute que cette volonté se maintienne toujours droite, toujours éclairée, et que les moyens d'action soientinvariablement dirigés vers leur but; or, ce double objet est évidemment sous l'influence directe et immédiate de Tinstruction.
La loi, rappelée enfin à son origine, est redevenue ce qu'elle n'eût jamais dû cesser d'être, l'expression de la volonté commune. Mais pour que cette volonté, qui doit se trouver toute dans les représentants de la nation, chargés par elle d'être ses organes, ne soit pas à la merci des volontés éparses ou tumultueuses de la multitude souvent égarée ; pour que ceux de qui tout pouvoir dérive ne soient pas tentés, ni quant à l'émission de la loi, ni quant à son exécution, de reprendre inconsidérément ce qu'ils ont donné, il faut que la raison publique, armée de toutes les puissances de l'instruction et des lumières, prévienne ou réprime sans cesse ces usurpations individuelles, destruction de tout principe, afin que le parti le plus fort soit .aussi, et pour toujours, le parti le plus juste.
Les hommes sont déclarés libres; mais ne saiton pas que l'instruction aggrandit sans cesse la
sphère de la liberté civile^ et, seule, peut maintenir la liberté politique contre toutes les espèces de despotisme ? Ne sait-on pas que, même sous la constitution la plus libre, Thomme ignorant est à la merci du charlatan, et beaucoup trop dépendant de Thomme instruit ; et qu'une instruction générale, bien distribuée, peut seule empêcher, non pas la supériorité des esprits qui est nécessaire, et qui même concourt au bien de tous, mais le trop grand empire que cette supériorité donnerait, si Ton condamnait à Tignorance une classe quelconque de la société?
Celui qui ne sait ni lire, ni coçipter, dépend de tout ce qui Fenvironne : celui qui connaît les premiers éléments du calcul, ne dépendrait pas du génie de Newton, et pourrait même profiter de ses découvertes.
Les hommes sont reconnus égaux : et pourtant combien cette égalité de droit serait peu sentie, serait peu réelle, au milieu de tant d'inégalités de fait, si Finstruction ne faisait sans cesse effort pour rétablir le niveau^ et pour affaiblir du moins les funestes disparités qu'elle ne peut détruire !
Enfin, et pour tout dire, la constitution existerait-elle véritablement, si elle n'existait que dans notre code ; si de là elle ne jetait ses racines dans Tâme de tous les citoyens ; si elle n'y imprimait à jamais de nouveaux sentiments, de nouvelles mœurs, de nouvelles habitudes ? Et n'est-ce pas à l'action journalière et toujours croissante de l'instruction/ que ces grands changements sont réservés ?
Tout proclame donc Tinstante nécessité d'organiser l'instruction ; tout nous démonlre que le nouvel état de choses, élevé sur les ruines de tant d'abus, nécessite une création en ce genre ; et la décadence rapide et presque spontanée des établissements actuels qui, dans toutes les parties du Royaume, dépérissent comme des plantes sur un terrain nouveau qui les rejette, annonce clairement que le moment est venu d'entreprendre ce grand ouvrage.
En nous livrant au travail qu'il demande, nous n'avons pu nous dissimuler un instant les difficultés dont il est. entouré. Il en est de réelles, et qui tiennent à la nature d'un tel sujet. L'instruction est en effet un pouvoir d'une nature particulière. Il n'est donné à aucun homme d'en mesurer l'étendue; et la puissance nationale ne peut elle-même lui tracer des limites. Son objet est immense, indéfini; que n'embrasse-t-il pas? Depuis les éléments les plus simples des arts, jusqu'aux principes les plus élevés du droit public et de la morale; depuis les jeux de l'enfance jusqu'aux représentations théâtrales et aux fêtes les plus imposantes de la nation, tout ce qui, agissant sur l'âme, peut y faire naître et y graver d'utiles ou de funestes impressions, est essentiel* lement de son ressort. Ses moyens, qui vont tou* jours en se perfectionnant, doivent être diversement appliqués suivant les lois, le temps, les hommes, les besoins. Plusieurs sciences sont encore à naître; d'autres n'existent déjà plus; les méthodes ne sont point fixées ; les principes
des sciences ne peuvent Têtre, les opinions moins encore; et, sous aucun de ces rapports, il ne nous appartient d'imposer des lois à la postérité. Tel est néanmoins le pouvoir qu'il faut organiser.
A côté de ces difficultés réelles, il en est d'autres plus embarrassantes peut-être, par la raison que ce n'est pas avec des principes qu'on parvient à les vaincre, et qu'il faut en quelque sorte composer avec elles.
Celles-ci naissent d'une sorte de frayeur qu'éprouvent souvent les hommes les mieux intentionnés à la vue d'une grande nouveauté ; toute perfection leur semble idéale; ils la redoutent presque à l'égal d'un système erroné, et souvent ils parviennent à la rendre impraticable, à force de répéter qu'elle l'est.
C'est à travers ces difficultés qu'il nous a fallu marcher; mais nous croyons avoir écarté les plus fortes, en réduisant extrêmement les principes, et en nous bornant à ouvrir toutes les routes de l'instruction sans prétendre fixer aucune limite à l'esprit humain, aux progrès duquel on ne peut assigner aucun terme.
Quant aux autres difficultés, ceux qu'un trop grand changement effraye ne tarderont pas à voir que, si nous avons tracé un plan pour chaque partie de Finstruction, c'est que dans la chose la plus pratique il fallait se tenir en garde contre les inconvénients des principes purement spéculatifs; quil ne suffisait pas de marquer le but, qu'il fallait aussi ouvrir les routes : mais en même temps nous avons pensé qu'il était
nécessaire de laisser aux divers départements » qui connaîtront et ce qu'exigent les besoins, et ce que permettent les moyens de chaque lieu, à déterminer le moment où tel point en particulier pourra être réalisé avec avantage, comme aussi à le modifier dans quelques détails; car nous voulons que le passage de Tancienne instruction à la nouvelle se fasse sans convulsion, et surtout sans injustice individuelle.
Pour nous tracer quelque ordre dans un siget aussi vaste, nous avons considéré Tinstruction sous les divers rapports qu'elle nous a paru présenter à Tesprit.
L'instruction en général a pour but de perfectionner rhomme dans tous les âges, et de faire servir sans cesse à l'avantage de chacun et au profit de l'association entière, les lumières, l'expérience, et jusqu'aux erreurs des générations précédentes.
Un des caractères les plus frappants dans l'homme est la perfectibilité ; et ce caractère, sensible dans l'iadividu, l'est bien plus encore dans l'espèce : car peut-être n'esl-il pas impossible de dire de tel homme en particulier, qu'il est parvenu au point où il pouvait atteindre, et il le sera éternellement de l'affirmer de l'espèce entière, dont la richesse intellectuelle et morale s'accroît sans interruption de tous les produits des siècles antérieurs. Les hommes arrivent sur la terre avec des facultés diverses, qui sont à la fois les instruments de leur bien être et les moyens d*accomplir la destinée à laquelle la société les ap-
pelle; mais ces facultés, â*abord inactives, ont besoin, et du temps, et des choses, et des hommes pour recevoir leur entier développement, pour acquérir toute leur énergie ; mais chaque individu entre dans la vie avec une ignorance profonde sur ce qu'il peut et doit être un jour; c'est à rinstruction à le lui montrer ; c'est à elle à fortifier, à accroître les moyens naturels de tous ceux que Tassociation fait naître, et que le temps accumule. Elle est Fart plus ou moins perfectionné de mettre les hommes en toute valeur, tant pour eux que pour leurs semblables; de leur apprendre à jouir pleinement de leurs droits, à respecter et remplir facilement tous leurs devoirs, en un mot, à vivre heureux et à vivre utiles, et de préparer ainsi la solution du problème, le plus difficile peut-être des sociétés, qui consiste dans la meilleure distribution des hommes.
On doit cpnsidérerep effet la. société, comme un vaste ateîîBr^fné suffit pas que tous y travaillent ; il faut que tous y soient à leur place, sans quoi il y a opposition de forces^ au lieu du concours qui les multiplie. Qui ne sait qu'un petit nombre, distribué avec intelligence, doit faire plus et mieux qu'un plus grand, doué des mêmes moyens, mais différemment placé? La plus grande de toutes les économies, puisque c'est l'économie des hommes, consiste donc à les mettre dans leur véritable position ; or il est incontestable qu'un bon système d'instruction est le premier des moyens pour y parvenir.
Coçiineiit le former ce système? Il sera sans doute, sous beaucoup de rapports Touvrage du temps, épuré par Texpérience ; mais il est essentiel d'en accélérer l'époque. Il faut donc en indiquer les bases, et reconnaître les principes don-t il doit être le développement progressif.
L'Instruction peut être considérée comme un produit de la société, comme une source de biens pour la société ; comme une source également féconde de biens pour les individus.
Et d'abord, il est impossible de concevoir une réunion d'hommes, un assemblage d'êtres intelligents, sans y apercevoir aussitôt des moyens d'instruction. Ces moyens naissent de la libre communication des idées, comme aussi de l'action réciproque des intérêts. C'est alors surtout qu'il est vrai de dire que les hommes sont disciples de tout ce qui les entoure : mais ces éléments d'instruction, aussi universellement répandus, ont besoin d'être réunis, combinés, et dirigés, pour qu'il en résulte un art, c'est-à-dire, un moyen prompt et facile de faire arriver à chacun, par des routes sûres, la part d'instruction qui lui est nécessaire. Dans une heureuse combinaison de ces moyens réside le vrai système d'instruction. Sous ce premier point de vue, l'instruction réclame les principes suivants :
1® Elle doit exister pour tous : car puisqu'elle est im des résultats, aussi bien qu'un des avantages de l'association, on doit conclure qu'elle est un bien commun des associés : nul ne peut donc en être légitimement exclu ; et celui-là qui a le
moins de propriétés privées, semble même avoir un droit de plus pour participer à cette propriété commune.
2** Ce principe se lie à un autre. Si chacun a le droit de recevoir les bienfaits de Tinstruction, chacun a réciproquement le droit de concourir à les répandre : car c'est du concours et de la réalité des efforts individuels que naîtra toujours le plus grand bien. La confiance doit seule déterminer les choix pour les fonctions instructives; mais tous les talents sont appelés de droit à disputer ce prix de l'estime publique. Tout privilège est, par sa nature, odieux ; un privilège, en matière d'instruction, serait plus odieux et plus absurde encore.
3** L'instruction, quant à son objet, doit être universelle ; car c'est alors qu'elle est véritablement un bien commun, dans lequel chacun peut s'approprier la part qui lui convient. Les diverses connaissances qu^elle embrasse, peuvent ne pas paraître également utiles ; mais il n'en est aucune qui ne le soit véritablement, qui ne puisse le devenir davantage, et qui par conséquent doive être rejetée ou négligée. Il existe d'ailleurs entre elles une éternelle alliance, une dépendance réciproque ; car elles ont toutes, dans la raison de rhomme, un point commun de réunion, de telle sorte que nécessairement l'une s'enrichit et se fortifie par l'autre : de là il résulte que, dans une société bien organisée, quoique personne ne puisse parvenir à tout savoir, il faut néanmoins qu'il soit possible de tout apprendre.
4° L'instruction doit exister pour l'un et Tautre sexe ; cela est trop évident ; car, puisqu'elle est un bien commun, sur quel principe l'un des deux pourrait il en être deshérité par la société proprotectrice des droits de tous ?
S"" Ënûn elle doit exister pour tous les âges. C'est un préjugé de l'habitude de ne voir toujours en elle que l'institution de la jeunesse. L'instruction doit conserver et perfectionner ceux qu'elle a déjà formés : elle est d'ailleurs un bienfait social et universel, elle doit donc naturellement s'appliquer à tous les âges si tous les âges en sont susceptibles ; or, qui ne voit qu'il n'en est aucun où les facultés humaines ne puissent être utilement exercées où l'homme ne puisse être affermi dans d'heureuses habitudes, encouragé à faire le bien, éclairé sur les moyens de l'opérer : et qu'est-ce que tous ces secours, si ce n'est des émanations du pouvoir instructif ?
De ces principes qui ne sont, à proprement parler, que des conséquences du premier, naissent des conséquences ultérieures et déjà clairement indiquées.
Puisque l'instruction doit exister pour tous, il faut donc qu'il existe des établissements qui le propagent dans chaque partie de l'Empire, en raison de ses besoins, du nombre de ses habitants, et de ses rapports dans l'association politique.
Puisque chacun a le droit de concourir à la répandre, il faut donc que tout privilège exclusif sur l'instruction soit aboli sans retour. Puisqu'elle doit être universelle, il faut donc que la
société encourage, facilite tous les genres d'enseignement, et en même temps qu'elle protège spécialement ceux dont l'utilité actuelle et immédiate sera le plus généralement reconnue et le plus appropriée à la constitution et aux mœurs nationales.
Puisque l'instruction doit exister pour chaque sexe, il faut donc créer promptement des écoles, et pour l'un, et pour l'autre ; mais il faut aussi créer pour elles des principes d'instruction : car ce ne sont pas les écoles, mais les principes qui les dirigent, qu'il faut regarder comme les véritables propagateurs de Tinstruction.
Enfin, puisqu'elle doit exister pour tous les âges, il ne faut pas s'occuper exclusivement, comme on l'a fait jusqu'à ce jour parmi nous, d'établissements pour la jeunesse; il faut aussi créer, organiser des institutions d'un autre ordre qui soient pour les hommes de tout âge, de tout état, et dans les diverses positions de la vie, des sources fécondes d'instruction et de bonheur.
L'instruction, considérée dans ses rapports avec l'avantage de la société, exige, comme principe fondamental qu'il soit enseigné à tous les hommes : 1® A connaître la constitution de cette société ; — 20 A la défendre ; — 3*» A la perfectionner ; — 4* Et, avant tout, à se pénétrer des principes de la morale, qui est antérieure à toute constitution, et qui, plus qu'elle encore, est la sauvegarde et la caution du bonheur public. De là, diverses conséquences relatives à la constitution française.
46 INSTRUCTION PUBUQUE
Il faut apprendre à connaître la constitution. Il faut donc que la déclaration des droits et les
principes constitutionnels composent à Tavenir un nouveau catéchisme pour Tenfance, qui sera enseigné jusque dans les plus petites écoles du royaume.
Vainement on a voulu calomnier cette déclaration : c'est dans les droits de tous que se trouveront éternellement les devoirs de chacun.
Il faut apprendre à défendre la constitution. Il faut donc que partout la jeunesse se forme, dans cet esprit, aux exercices militaires, et, par conséquent, qu'il existe un grand nombre d'écoles gé* nérales, où toutes les parties de cette science soient complètement enseignées : car le moyen de faire rarement usage de la force est de bien connaître l'art de l'employer.
Il faut apprendre à perfectionner la constitution. En faisant serment de la défendre, nous n'avons pu renoncer, ni pour nos descendants, ni pour nous-mêmes, au droit et à l'espoir de l'améliorer.
Il importerait donc que toutes les branches de l'art social pussent être cultivées dans la nouvelle instruction; mais cette idée, dans toute retendue qu'elle présente à l'esprit, serait d'une exécution difficile au moment où la science commence à peine à naître. Toutefois^ il n*est pas permis de l'abandonner, et il faut du moins encourager tous les essais, tous les établissements partiels en ce genre, afin que le plus noble, le plus utile ''^^s arts ne soit pas privé de tout enseignement.
Il faut apprendre à se pénétrer de la morale, qui est le premier besoin de toutes les constitutions. Il faut non seulement qu'on la grave dans tous les cœurs par la voie du sentiment et de la conscience, mais aussi qu'on l'enseigne comme une science véritable, dont les principes seront démontrés à la raison de tous les hommes, à celle de tous les âges. C'est par là seulement qu'elle résistera à toutes les épreuves. On a gémi longtemps de voir les hommes de toutes les nations, de toutes les religions, la faire dépendre exclusivement de cette multitude d'opinions qui les divisent. Il en est résulté de grands maux : car en la livrant à l'incertitude, souvent à Tabsurdité, on l'a nécessairement compromise. On Ta rendue versatile et chancelante. Il est temps de l'asseoir sur ses propres bases ; il est temps de montrer aux hommes que si de funestes divisions les séparent, il est du moins dans la morale un rendez-vous commun où ils doivent tous se réfugier et se réunir. 11 faut donc, en quelque sorte, la détacher de tout ce qui n'est pas elle, pour la rattacher ensuite à ce qui mérite notre assentiment et notre hommage, à ce qui doit lui prêter son appui. Ce changement est simple; il ne blesse rien ; surtout il est possible. Comment ne pas voir, en effet, qu'abstraction faite de tout système, de toute opinion, et en ne considérant dans les hommes que leurs rapports avec les autres hommes, on peut leur enseigner ce qui est bon, ce qui est juste, le leur faire aimer, leur faire trouver du bonheur dans les ac-
48 INSTRUCTION PCBUQUE
tioDS honnètesi du tourment dans celles qui ne le sont pas, former enfin de bonne heure leur esprit et leur conscience, et les rendre, Tun et Tautre, sensibles à la moindre impression de tout ce qui est mal. La nature a pour cela &it de grandes avances; elle a doué l'homme de la raison et de la compassion : par la première, il est éclairé sur ce qui est juste; par la seconde, il est attiré vers ce qui est bon : voilà le double principe de toute morale. Mais cette nouvelle partie de rinstruction, pour être bien enseignée, exige un ouvrage élémentaire, simple, à la fois dair et profond. Il est digne de l'assemblée nationale d'appeler sur un tel objet les veilles et les méditations de tous les vrais philosophes.
L'instruction, comme source d'avantages pour les individus, demande que toutes les facultés de rhomme soient exercées; car c'est à leur exercice bien réglé qu'est attaché son bonheur^ et c'est en les avertissant toutes^ qu'on est sûr de dédder la faculté distinctive de chaque homme.
Ainsi, rinstruction doit s'étendre sur toutes les facultés^ fih7/<:içites^ itUefleciueUes^ morales.
Phj/siqufs, — Cest une étrange biianerie de la plupart de nos éducations modernes de ne destiner au corps que des délassements. U bat travailler à conserver sa santé, à augmenler sa force, à lui donner de ladrcsse, de Ta^lité : car ce sont là de véritables avantages pour Tindivida* Ce n est pas tout : ces qualités sont le principe de riodustrie, et Tindustrie de chacun crée sans <^se des jouissanoas pour les autres. Enfin, la
raison découvre dans les différents exercices de la gymnastique, si cultivée parmi les anciens, si négligée parmi nous, d'autres rapports encore gui intéressent particulièrement la morale et la société. Il importe donc, sous tous les points de vue, d'en faire un objet capital de Tlnstruction.
Intellectuelles. — Elles ont été divisées en trois classes : V Imagination^ la Mémoire et la Raison.
A la première ont paru appartenir les beauxarts et les belles-lettres ; à la seconde, l'histoire, les langues; à la troisième, les sciences exactes* Mais cette division déjà ancienne, et les classifications gui en dépendent, sont loin d'être irrévocablement fixées ; déjà même elles sont regardées comme incomplètes et absolument arbitraires par ceux gui en ont soumis le principe à une analyse réfléchie ; toutefois, il n*y a nul inconvénient à les employer encore comme formant la dernière carte des connaissances humaines. L'essentiel est gue, dans tous les établissements complets, l'instruction s'étende sur les objets gu'elles renferment, sans exclure aucun de ceux gui pourraient n'y être pas indignés. C'est au temps à faire le reste.
Morales. — On ne les a, jusgu'à ce jour, ni classées, ni définies, ni analysées; et peut-être une telle entreprise serait-elle hors des moyens de l'esprit humain ; mais on sait gu'il est un sens interne, un sentiment prompt, indépendant de toute réflexion, gui appartient à l'homme et paraît n'appartenir gu'à l'homme seul. Sans lui, ainsi gu'il a été déjà dit, on ne peut connaître le
50 INSTRUCTION PUBUQUE
bien ; par lui seul ou raffectionne, et Ton contracte lliabilude de le pratiquer sans efforts. Il est donc essentiel d'avertir, de cultiver, et surtout de diriger de bonne heure une telle faculté, puisqu'elle est, en quelque sorte, le complément des moyens de vertu et de bonheur.
En rapprochant les divers points de vue sous lesquels nous avons considéré l'industrie, nous en avons déduit les règles suivantes sur la répartition de renseignement.
Il doit exister pour tous les hommes une première instruction commune à tous. Il doit exister pour un grand nombre une instruction qui tende à donner un plus grand développement aux facultés, et éclairer chaque élève sur sa destination particulière. Il doit exister pour un certain nombre une instruction spéciale et approfondie, nécessaire à divers états dont la société doit retirer de grands avantages. La première instruction serait placée dans chaque canton, ou, plus exac^ tement, dans chaque division qui renferma une assemblée primaire; la seconde, dans chaque district; la troisième répondrait à chaque département; afin que par là chacun pût trouver, ou chez soi, ou autour de soi, tout ce qu'il lui importe de connaître. De là une distribution graduelle, une hiérarchie instructive correspondante à la hiérarchie de Tadministration.
Cette distribution ne doit pas au reste être purement topographique. Il faut que instruction s*allie le plus possible au nouvel état des choses, et qu'elle présente, dans ces diverses gradations,
des rapports avec la nouvelle constitution. Yoici ridée que nous nous en sommes faite. Près des. assemblées primaires gui sont les unités du corps politique, les premiers élémens nationaux, se placé naturellement la première école, Técole élémentaire. Cette école est pour Tenfance, et ne doit comprendre que des documents généraux, applicables à toutes les conditions. C'est au moment où les facultés intellectuelles annoncent l'être qui sera doué de la raison, que la société doit en quelque sorte introduire un enfant dans la vie sociale, et lui apprendre à la fois ce qu'il faut pour être un jour un bon citoyen et pour vivre heureux. On ne sait encore quelle place il occupera dans cette société ; mais on sait qu'il a le droit d'y être bien et d'aspirer à en être un jour un membre utile; il faut donc lui faire connaître ce qui est nécessaire et pour l'un et pour l'autre.
Au-dessus des assemblées primaires s'élèvent, dans la hiérarchie administrative, celles de Districts, dont les fonctions sont presque toutes préparatoires, et dont les membres se composent d'un petit nombre pris dans ces assemblées primaires ; de même aussi au-delà des premières écoles seront établies, dans chaque district, des écoles moyennes ouvertes à tout le monde, mais destinées néanmoins, par la nature des choses, à un petit nombre seulement d'entre les élèves des écoles primaires. On sent en effet qu'au sortir de la première instruction, qui est la portion commune du patrinloine que la société répartit à
tous, le grand nombre, entraîné par la loi du besoin, doit prendre sa direction vers un état promptement productif ; que ceux qui sont appelés par la nature à des professions mécaniques, s*empressent (sauf quelques exceptions) à retourner dans la maison paternelle, ou à se former dans des ateliers : et que ce serait une véritable folie, une sorte de bienfaisance cruelle^ de vouloir faire parcourir à tous les divers degrés d*une instruction inutile et par conséquent nuisible au plus grand nombre. Cette seconde instruction sera donc pour ceux qui^ n'étant appelés, ni par goût^ ni par besoin, à des occupations mécaniques, ou aux fonctions de Tagriculture, aspirent à d'autres professions, ou cherchent uniquement à cultiver, à orner leur raison et à donner à leurs facultés un plus grand développement. Là n'est donc pas encore la dernière instruction : car le choix d'un état n'est point fait. 11 s'agit seulement de s'y disposer ; il s'agit de reconnaître, dans le développement prompt de celle des facultés qui semble distinguer chaque individu, l'indication du vœu de la nature pour le choix d'un état préférablement à tout autre. D'où il suit que cette instruction doit présenter un grand nombre d'objets, et néanmoins qu'aucun de ces objets ne doit être trop approfondi, puisque ce n'est encore là qu'un enseignement préparatoire.
Enfin, dans l'échelle administrative se trouve placée au sommet l'administration de département, et à ce degré d'administration doit correspondre le dernier degré de Tinstruction, qui est
rinstruction nécessaire aux divers états de la société. Ces états sont en grand nombre ; mais on doit ici les réduire beaucoup : car il ne faut un établissement national que pour ceux dont la pratique exige une longue théorie, et dans Texistence desquels les erreurs seraient funestes à la société. L*état de ministre de la religion» celui d'homme de loi, celui de médecin, qui comprend rétat de chirurgien, enfin celui de militaire, voilà les états qui présentent ce caractère. Ce dernier même semblerait d'abord pouvoir ne pas y être compris, par la raison que, dans plusieurs de ses parties, il peut être utilement exercé dès le jour même qu'on s'y destine ; mais comme il y en a de très multipliées qui demandent une instruction profonde ; comme il importe au salut de tous que, dans l'art difficile d'employer et de diriger la force publique, nous ne soyons inférieurs à aucune autre puissance ; comme enfin, d'après nos principes constitutionnels, chacun est appelé, à remplir des fonctions militaires, il nous- a semblé qu'il était nécessaire de le comprendre aussi dans la classe des états auxquels la société destinera des établissements particuliers.
Par là répondront aux divers degrés de la hiérarchie administrative les différentes gradations de l'Instruction publique ; et de même qu'au delà de toutes les administrations, se trouve placé le premier organe de la nation, le corps législatif, investi de toute la force de la volonté publique ; ainsi, tant pour le complément de Tinstruction, que pour le rapide avancement de la science, il
existera dans le chef*lieu de TEmpire, et comme au faite de toutes les instructions une école plus particulièrement nationale, un Institut universel qui, s'enrichissant des lumières de toutes les parties de la France, présentera sans cesse la réunion des moyens les plus heureusement combinés pour renseignement des connaissances humaines et leur accroissement indéfini. Cet institut, placé dans la capitale, cette patrie naturelle des arts, au milieu des grands modèles de tous les genres qui honorent la nation, nous a paru correspondre, sous plus d'un rapport dans la hiérarchie instructive, au corps législateur lui-même, non qu'il puisse jamais s'arroger le droit d'imposer des lois ou d'en surveiller l'exécution, mais parce que se trouvant naturellement le centre d'une correspondance toujours renouvelée avec tous les départements, il est destiné, par la force des choses à exercer une sorte d'empire, celui que donne une confiance toujours libre et toujours méritée ; que réunissant des moyens dont l'ensemble ne peut se trouver que là, il deviendra, par le privilège légitime de la supériorité, le propagateur des principes et le véritable législateur des méthodes ; qu'à l'instar du corps législatif, ses membres seront aussi l'élite des hommes instruits de toutes les parties de la France, et que les élèves euxmêmes^ dontla première éducation distinguée par des succès méritera d'être perfectionnée pour le plus grand bien de la nation, étant choisis dans chaque département pour être envoyés à cette école, ainsi qu'il sera expliqué ci-après, seront,
en vertu d'un tel choix, comme les jeunes députés, sinon encore de la confiance, au moins de l'espérance nationale.
Cette hiérarchie ainsi exposée, il parait naturel de passer à l'indication des objets et des moyens d'instruction, pour chacun des degrés que nous venons de marquer ; mais auparavant, il est une question à résoudre et sur laquelle les bons esprits eux-mêmes sont partagés ; c'est celle qui regarde la gratuité de l'instruction.
11 doit exister une instruction gratuite : le principe est incontestable ; mais jusqu'à quel point doit-elle être gratuite? Sur quels objets seulement doit-elle Têtre ? Quelles sont, en un mot, les limites de ce grand bienfait de la société envers ses membres ? Quelque difficulté semble d'abord obscurcir cette question. D'une part, lorsqu'on réfléchit sur l'organisation sociale et sur la nature des dépenses publiques, on ne se fait pas tout de suite à l'idée qu'une nation puisse donner gratuitement à ses membres, puisque, n'existant que par eux, elle n'a rien qu'elle ne tienne d'eux. D'autre part, le trésor national ne se composant que des contributions dont le prélèvement est toujours douloureux aux individus, on se sent naturellement porté à vouloir en restreindre l'emploi, et l'on regarde comme une conquête tout ce qu'on s'abstient de payer au nom de la société.
Des réflexions simples fixeront sur ce point les idées.
Qu'on ne perde pas de vue qu'une société quel-
conque, par cela même qu'elle existe, est soumise à des dépenses générales, ne fût-ce que pour les frais indispensables de toute association : de là résulte la nécessité de former un fonds à Taidc des contributions particulières.
De remploi de ce fonds naissent, dans une société bien ordonnée, par un effet de la distribution et de la séparation des travaux publics, < d'incalculables avantages pour chaque individu, acquis à peu de frais par chacun d'eux ; ou plutôt la contribution, qui semble' d'abord être une atteinte à la propriété, est, sous un bon régime» un principe réel d'accroissement pour toutes les propriétés individuelles. Car chacun reçoit en retour le bienfait inestimable de la protection sociale qui multiplie pour lui les moyens, et par conséquent les propriétés : et de plus, délivré d'une foule de travaux auxquels il n'aurait pu se soustraire, il acquiert la faculté de se livrer autant qu'il le désire, à ceux qu^il s'impose luimême, et par là de les rendre aussi productifs qu'ils peuvent l'être.
C'est donc à justre titre que la société est dite accorder gratuitement un bienfait, lorsque, par le secours de contributions justement établies et impartialement réparties, elle en fait jouir tous ses membres sans qu'ils soient tenus d'aucune dépense nouvelle.
Reste à déterminer seulement dans quel cas et sur quel principe elle doit appliquer ainsi une partie des contributions; car, sans approfondir la théorie de l'impôt, on sent qu'il doit y avoir un
RAPPORT DE TÀLLEYRAND-péRTGORD 57
terme, passé lequel, les contributions seraient un fardeau dont aucun emploi ne pourrait ni justifier, ni compenser Ténormité, On sent aussi que la société^ considérée en corps, ne peut ni tout faire, ni tout ordonner, ni tout payer, puisque, s'étant formée principalement pour assurer et
étendre la liberté individuelle, elle doit habituellement laisser agir ^plutôt que faire ellemême.
Il est certain qu'elle doit d'abord payer ce qui est nécessaire pour la défendre et la gouverner, puisqu 'avant tout, elle doit pourvoir à son existence .
Il ne Test pas moins qu'elle doit payer ce qu'exigent les diverses fins pour lesquelles elle existe, par conséquent ce qui est nécessaire pour assurer à chacun sa liberté et sa propriété ; pour écarter des associés une foule de maux auxquels ils seraient sans cesse exposés hors de Tétat de société; enfin, pour les faire jouir des biens publics qui doivent naître d'une bonne association : car voilà les trois fins pour lesquelles toute société s'eât formée; et, comme il est évident que l'instruction tiendra toujours un des premiers rangs parmi ces biens, il faut conclure que la société doit aussi payer tout ce qui est nécessaire pour que l'instruction parvienne à chacun de ses membres.
Mais s*en suit-il de là que toute espèce d'instruction doive être accordée gratuitement à chaque individu ?
Non.
La seule que la société doive avec la plus entière gratuité, est celle qui est essentiellement commune à tous, parce qu'elle est nécessaire à tous. Le simple énoncé de celte proposition en renferme la preuve : car il est évident que c'est dans le trésor commun que doit être prise la dépense nécessaire pour un bien commun: or l'instruction primaire est absolument et rigoureusement commune à tous, puisqu'elle doit comprendre les éléments de ce qui est indispensable, quelque état que Ton embrasse. D'ailleurs, son but principal est d'apprendre aux enfants à devenir un jour des citoyens. Elle les initie eu quelque sorte dans la société, en leur montrant les principales lois qui la gouvernent, les premiers moyens pour exister : or n'est- il pas juste qu'on fasse connaître à tous gratuitement ce que Ton doit regarder comme les conditions mêmes de l'association dans laquelle on les invite d'entrer? Cette première instruction nous a donc paru une dette rigoureuse de la société envers tous. Il faut qu'elle l'acquitte sans aucune restriction.
Quant aux diverses parties d'instruction qui seront enseignées dans les écoles de district et de département, ou dans l'institut, comme elles ne sont point en ce sens communes à tous, quoiqu'elles soient accessibles à tous, la société n'en doit nullement l'application gratuite à ceux qui librement voudront les apprendre. Il est bien vrai que, puisqu'il doit en résulter un grand avantage pour la société, elle doit pourvoir à ce qu'elles existent. Elle doit par conséquent se
charger envers les instituteurs de la part rigoureusement nécessaire de leur traitement, en sorte que dans aucun cas leur existence et le sort de rétablissement ne puissent être compromis : elle doit organisation, protection, même secours, à ces divers établissements : elle doit faire, en un mot, tout ce qui sera nécessaire pour que l'enseignement y soit bon, qu'il s'y perpétue et qu'il s'y perfectionne ; mais comme ceux qui fréquenteront ces écoles en recueilleront aussi un avantage très réel, il est parfaitement juste qu'ils supportent une partie des frais, et que ce soit eux qui ajoutent à l'existence de leurs instituteurs les moyens d'aisance qui allégeront leurs travaux, et qui s'accroîtront par la confiance qu'ils auront inspirée. Il ne conviendrait sous aucun rapport que la société s'imposât la loi de donner pour rien les moyens de parvenir ^à des états qui, en proportion du succès, doivent être très productifs pour celui qui les embrasse.
A ces mots de raison et de justice s'unissent de grands motifs de convenance. On a pu mille fois remarquer que, parmi la foule d*élèves que la .vanité des parents jetait inconsidérément dans nos anciennes écoles ouvertes gratuitement à tout le monde, un grand nombre parvenus à la fin des études qu'on y cultivait, n'en étaient pas plus propres aux divers états dont elles étaient les préliminaires, et qu'ils n'y avaient gagné qu'un dégoût insurmontable pour les professions honorables et dédaignées auxquelles la nature les avait appelés; de telle sorte qu'ils devenaient
des êtres très embarrassants dans la société. Maintenant qu'il y aura une rétribution quelconque à donner, qui stimulera à la fois le professeur et relève, il est clair que les parents ne seront plus tentés d'être les victimes d'une vanité mal entendue, et que par là l'agriculture et les métiers, dont un sot orgueil éloignait sans cesse, reprendront et conserveront tous ceux qui sont véritablement destinés à les cultiver.
Mais si la nation n'est point obligée, si même elle n'a pas le droit, de s'imposer de telles avances, il est une exception honorable qu'elle est tenue de consacrer : c'est celle que la nature elle même semble avoir faite en accordant le talent.
Destiné à être un jour le bienfaiteur de la société, il faut que, par une reconnaissance anti^ cipée, il soit encouragé par elle; qu'elle le soigne, qu'elle écarte d'autour de lui tout ce qui pourrait arrêter ou retarder sa marche ; il faut que, quoique part qu'il existe, il puisse librement parcourir tous les degrés de l'instruction, que rélève des écoles primaires, qui a manifesté des dispositions précieuses qui l'appellent à l'école supérieure, y parvienne aux dépens de la société, s'il est pauvre; que de l'école de district lorsqu'il s'y distinguera, il puisse s'élever sans obstacle, et encore à titre de récompense, à l'école plus savante du département, et ainsi de degré en degré et par un choix toujours plus sévère, jusqu'à V Institut national.
Par là aucun talent véritable ne se trouvera
perdu ni négligé, et la société aura entièrement acquitté sa dette. Mais on sent qu'un tel bienfait ne doit pas être prodigué, soit parce qu'il est pris sur la fortune publique dont on doit se montrer avare, soit aussi parce qu'il est dangereux de trop encourager les deux talents.
Ainsi, la gratuité de l'instruction s'étendra jusqu'où elle doit s'étendre : elle aura pourtant encore des bornes; mais ces bornes sont indiquées par la' raison : il était nécessaire de les poser. Toute la question sur l'instruction gratuite se résume donc en fort peu de mots.
Il est une instruction absolument nécessaire à tous ; la société la doit à tous ; non seulement elle en doit les moyens, elle doit aussi Tapplication de ces moyens.
Il est une instruction qui, sans être nécessaire à tous, est pourtant nécessaire dans la société en même temps qu'elle est utile à ceux qui la possèdent. La société doit en assurer les moyens ; mais c'est aussi aux individus qui en profitent, à prendre sur eux une partie des frais de l'application. Il est enûn une instruction qui, étant nécessaire dans la société, paraît lui devoir être beaucoup plus profitable, si elle parvient à certains individus qui annoncent des dispositions particulières. La société, pour son intérêt, autant que pour sa gloire, doit donc à ces individus, non pas seulement l'existence des moyens d'instruction, mais encore tout ce qu'il faut pour qu'ils puissent en faire usage. Ces principes une fois posés, leur vérité sentie, leur nécessité re-
connue, il faut passer à Tapplication. et organiser ces institutions diverses que nous n'avons fait qu'indiquer. Cette organisation doit comprendre à la fois et les objets et les moyens dlnstruction pour chacune d'elles ; ce qui est nécessaire pour qu'elles existent, pour qu'elles soient utiles, pour qu^elles se perpétuent, pour qu'elles s'améliorent.
Avant d'entrer dans l'organisation des établissements d'instruction, j'observe qu'il ne sera point nécessaire, que peut-être même à raison de l'insuffisance des moyens dans quelques départements, il serait dangereux que cette organisation, prise dans son ensemble, s^établit tout à coup dans tout le royaume ; car c'est surtout en matière d'instruction qu'il faut que chaque établissement soit provoqué parle besoin, par l'opinion, par la confiance. Il faut que tout arrive, mais que tout arrive à temps.
J'observe aussi que des inégalités inévitables entre les départements doivent rompre, dans quelques points, cette uniformité de plan que nous avons tracée : ainsi, lorsqu'au jugement de Tadministration supérieure du lieu, on ne pourra dans un département^ dans un district, et même dans un canton, réunir le nombre d'instituteurs nécessaires, ou que d'autres localités présenteront des obstacles à la formation d'un établissement d'instruction, il faudra, pour que tout marche, pour que surtout il n'y ait point de lacune dans l'instruction publique, que chacune de ces sec-
lions puisse s'associer à une section correspondante pour le genre d'enseignement qui lui est attribué. De là résulteront de nouveaux liens entre tous les départements du royaume et entre toutes les subdivisions de chaque département. Ce que nous présentons ici aux différents départements est donc moins ce qu'ils sont tenus de faire aujourd'hui, que ce qu'ils doivent préparer, que ce qu'ils doivent commencer aussitôt qu'ils en auront rassemblé les moyens.
Nous nous sommes assurés que Paris était en état, avait même besoin de recevoir toutes ces institutions nouvelles ; il est instant de les y établir, afin que toutes les parties du royaume voient promptement en activité un modèle dont chacun, suivant sa localité, pourra se rapprocher. En vous présentant un plan général d'organisation, il a donc été naturel, presque nécessaire, que nous en fissions l'application directe à ce département.
•Ces observations par lesquelles nous nous sommes interrompus, en quelque sorte, nousmêmes, mais qu'il était peut-être indispensable de faire, nous ramènent avec plus de sécurité au développement de nos idées.
Ecoles primaires
Jusqu'à l'âge de six à sept ans, l'instruction publique ne peut guère atteindre l'enfance : ses facultés sont trop faibles, trop peu développées ; elles demandent des soins trop particuliers, trop exclusifs. Jusqu'alors il a fallu la nourrir, la soi-
gner, la fortifier, la rendre heureuse ; c'est le devoir des mères. L'assemWée nationale, loin de contrarier en cela le vœu de la nature, le respectera, au point de s'interdire toute loi à cet égard; elle pensera qu'il suffit de les rappeler à ces fonctions touchantes par le sentiment même de leur bonheur^ et de conserver par le plus éclatant suffrage, les immortelles leçons que leur a données Fauteur d'Emile. Mais à peu près vers Tâge de sept ans, un enfant pourra être admis aux écoles primaires. Nous disons admis, pour écarter toute idée de contrainte. La nation offre à tous le bienfait de l'instruction ; mais elle ne l'impose à personne. Elle sait que chaque famille est aussi une Ecole primaire, dont le père est le chef ; que ses instructions, si elles sont moins énergiques, sont aussi plus persuasives, plus pénétrantes ; qu'une tendresse active peut souvent suppléer à des moyens dont l'ensemble n'existe que dans une instruction commune ; elle pense, elle espère que les vrais principes pénétreront insensiblement, de ces nombreuses institutions, dans le sein des familles, et en banniront les préjugés de tout genre qui corrompent l'éducation domestique ; elle respectera donc ces éternelles convenances de la nature qui, mettant sous la sauvegarde de la tendresse paternelle le bonheur des enfants, laisse au père le soin de prononcer sur ce qui leur importe davantage jusqu'au moment où, soumis à des devoirs personnels, ils ont le droit de se décider eux-mêmes. Elle se défendra des erreurs de cette République austère qui^pour
établir une éducation strictement nationale, osa d'abord ravir le titre de citoyen à la majorité de ses habitants, qu*elle réduisit à la plus monstrueuse servitude, et se vit ensuite obligée de briser tous les liens des familles, tous les droits de la paternité, par des lois contre lesquelles s*est soulevée dans tous les temps la voix de la nature ; elle saura atteindre au même but, mais par des voies légitimes ; elle apprendra, elle inculquera de bonne heure aux enfants qu'ils ne sont pas destinés à vivre uniquement pour eux ; que bientôt ils vont faire partie intégrante d*un tout auquel ils doivent leurs sentiments et souvent leurs volontés ; et qu'un intérêt qui n'est qu'individuel, par là même qu'il isole l'homme, le dégrade et détruit pour lui tout droit aux avantages que dispense la société : enûn elle se contentera d'inviter les parents, au nom de l'intérêt public, à envoyer leurs enfants à l'instruction commune, comme à la source des plus pures leçons et au véritable apprentissage de la vie sociale.
Cette instruction première, nous l'avons dit, est la dette véritable de la société envers ses membres ; elle doit donc comprendre des documents généraux nécessaires à tous, et dont l'ensemble puisse être regardé comme l'introduction de l'enfance dans la société. Ce caractère nous a paru désigner les objets suivants :
1' Les principes de la langue nationale, soit parlée, soit écrite ; car le premier besoin social est la communication des idées et des sentiments.
Les règles élémentaires du calcul seront placées presque au même rang, puisque le calcul est aussi une langue abrégée dont les rapports inévitables la desociété rendent à tous Tusage nécessaire. Il faut y joindre celles du toisé, qui est Tapplication du calcul à la mesure des héritages et des bâtiments, objets de l'intérêt journalier des citoyens, et par rapport auxquels des lumières générales peuvent prévenir ou terminer la plupart des contestations qui les divisent.
2° Les éléments de la religion, car si c'est un malheur de l'ignorer, c'en est un plus grand peut-être de la mal connaître.
3® Les principes de la morale : car elle est à la fois, et pour tous, le bonheur de Tâme, le supplément nécessaire des lois, et la caution véritable des hommes réunis par le besoin, et trop souvent divisés par l'intérêt.
4° Les principes de la constitution : car on ne peut trop tôt faire connaître, et trop tôt faire apprécier cette constitution sous laquelle on doit vivre, et que bientôt on doit jurer de défendre au péril de sa vie.
5® Ce que demandent à cet âge les facultés physiques, intellectuelles et morales, — Physiques^ c'est-à-dire des leçons ou plutôt des exercices propres à conserver, à fortifier, à développer le corps, et à le disposer pour l'avenir à quelque travail niécanique. Il faut, de bonne heure, leur apprendre quelques principes du dessin, de l'arpentage ; leur donner le coup d'œil juste, la main sûre, les habitudes promptes : car
ce sont là des éléments pour tous les métiers, et des moyens d'économiser le temps : tout cela est donc nécessaire, tout cela Test pour tous, et Ton ne peut trop faire sentir aux enfants, quels qu'ils soient, que le travail est le principe de toute chose ; que nul n'est tenu de travailler pour un autre, et qu'on n'est complètement libre qu'autant qu'on ne dépend pas d'autrui pour subsister. — Intellectuelles. Nous avons vu plus haut qu'on les avait divisées en trois ; la raison^ la mémoire, Y imagination. Ce n'est pas encore le moment d'exercer cette dernière faculté ; car elle est presque nulle dans l'enfance; elle tient à une sensibilité qui n'est pas de cet âge, et elle a besoin, pour exister, d'une réunion d'idées, de sensations, de souvenirs qui supposent quelque expérience dans la vie; mais il est nécessaire d'offrir à leur raison, non les hautes sciences qui la fatigueraient sans l'éclairer, mais la clé de toutes les sciences, c'est-à-dire, ime logique pour leur âge : car il en est une. Leur raison n'est pas forte; mais elle est pure; mais elle est libre: ils ne voient pas loin; mais ils voient communément juste; ils voient du moins ce qui est, en attendant qu'on leur montre ce qui doit être, et l'on est souvent étonné de tout le raisonnement qu'ils mettent dans ce qui les intéresse.
La logique est bien plus à leur portée que la métaphysique des langues que néanmoins on se tourmente à leur faire entendre ; et enfla il est parfaitement constitutionnel de leur apprendre
de bonne heure qu'ils sont destinés à obéir à la raison, à la loi^ mais à n'obéir qu'à elles. Il faut offrir à leur mémoire la partie des connaissances élémentaires, soil géographiques, soit historiques, soit botaniques, qui leur feront aimer davantage la patrie et chérir le lieu qui les a vu naltre.Il en est d'autres qui, sans doute, orneraient leur mémoire, mais qu'on doit regarder comme une sorte de luxe pour le grand nombre ; et il faut ici se renfermer dans le strict nécessaire : or quoi de plus nécessaire aux yeux de la société que les connaissances qui attachent de plus en plus à cette société? Il est d'ailleurs indispensable de cultiver cette faculté des enfants, et parce que c'est celle qui amasse des matériaux pour la raison, et parce qu'elle ne peut être exercée avec succès que dans cet âge. — Enfin les facultés morales. On ne peut ici rien déterminer ; mais on sent que c'est avec un soin particulier, avec une attention délicate et continue, qu'on doit éveiller et entretenir, particulièrement dans l'enfance et dans tous les instants, ce sens précieux qui fait trouver un charme au bien que l'on fait, à celui que Ton voit faire, et qui imprime l'honnêteté dans rame par l'attrait même du plaisir.
Tels sont les divers points d'instruction qui seront enseignés dans les écoles primaires. Que si le grand nombre des élèves. est tenu de s'arrêter à cette première instruction ; si les travaux de l'agriculture et des arts appellent tel individu à d'autres leçons, du moins il aura appris ce qu'il lui sera éternellement nécessaire de savoir ; son
corp& se sera utilement préparé au travail ; son esprit aura acquis des idées saines, des connais* sances premières, dont la trace ne s'effacera pas; son àme aura reçu, avec le germe des sentiments honnêtes, des actions vertueuses, ce gui doit servir à le développer ; enfin, il sera désormais en état de s'approprier, par la réflexion, les inépuisables leçons qui vont découler de la seule existence du nouvel ordre des choses, comme aussi de tourner à son profit les institutions publiques dont il sera parlé bientôt, et qui seront le grand complément de Tinstruction nationale.
Les écoles de district sont placées comme intermédiaires entre celles dont l'objet est nécessaire à toutes les écoles dont l'enseignement complet regarde uniquement ceux qui sont destinés à un des quatre états auxquels la société con-' sacre des établissements particuliers.
Le but de ces écoles est de donner aux facultés individuelles un plus grand développement, et de disposer de loin à toutes les fonctions utiles de la société. Or ce double objet, qui intéresse si directement le bien particulier et l'avantage commun, se trouvera rempli par une instruction ordonnée de telle sorte, qu'elle ne sera que la suite et comme la progression naturelle de l'instruction des écoles primaires.
Ainsi, aux principes de la langue nationale succéderont dans les écoles de district, une théorie plus approfondie de l'art d'écrire et la connaissance de celles des langues anciennes qui
conservent le plus de richesses pour l'esprit humain. On ajoutera, dans plusieurs de ces écoles, renseignement d'une des langues vivantes que les relations locales ou nationales sembleront recommander davantage.
Aux simples éléments de la religion, on joindra rhistoire de cette religion et Texposé des titres d'après lesquels elle commande la croyance.
Aux principes de la morale, dont rapplication est si bornée dans le premier âge de la vie, le développement de la morale dans ses applications privées et publiques.
Aux principes de la constitution, qui ne peuvent être qu'indiquées à des enfants, une exposition développée de la déclaration des droits et de l'organisation des divers pouvoirs.
Quant à ce qui concerne plus directement encore les facultés, un plus parfait développement leur sera donné de la manière suivante.
Facultés physiques. Au lieu des exercices de l'enfance, qui ne sont pour la plupart que des jeux, des exercices qui supposent et donnent à la fois de la force et de Tagilité, telles que la natation, Tescrime, Téquitation, et même la danse.
Intellectuelles, Au lieu d'une logique élémentaire et accommodée aux forces de Tesprit du premier âge, l'art du raisonnement dans toutes ses parties, avec l'indication des principales sources de nos erreurs. On offrira aussi à la raison des élèves les éléments des mathématiques dont la méthode est le plus parfait modèle de l'art de raisonner ; ceux de la physique qui, dans
plusieurs de ses parties, esl si étroitement liée aux mathématiques, et les premiers éléments de la chimie, qui sont reconnus maintenant pour être les véritables principes de la physique. On offrira à leur m^moï're rhistoire des peuples libres, Thistoire de France, ou plutôt des Français, quand il en existera une, et des modèles de tout genre, soit parmi les anciens, soit parmi les modernes, mais en l'exerçant, en l'enrichissant, on se gardera de la fatiguer, car à son tour, elle fatiguerait l'esprit et pourrait nuire au développement naturel des idées. On offrira à leur imagination les règles et surtout les beautés de l'éloquence et de la poésie ; les éléments de la musique et de la peinture ; en un mot, le principe de ce qui Témeut avec le plus de charme et de puissance.
Morales, 11 est clair que ces facultés seront bien plus utilement exercées, bien plus facilement développées à l'âge où les sentiments commencent à se raisonner; car c'est à cette époque, surtout, que tous les moyens d'imprimer l'honnêteté ont une action forte sur l'homme.
Mais il faudra que, par d'utiles institutions, cet exercice soit pratiqué entre les élèves, de telle sorte que les rapports qui constituent la morale, deviennent des rapports réels qui s'étendent à leurs yeux, et s'agrandissent chaque jour davantage.
Ces divers points d'instruction vont se réaliser par un enseignement dont le plan s'écartera nécessairement de l'ancien.
Un des changements principaux dans la distri-
bution consistera à diviser en cours ce gui était divisé en classes; car la division par classe ne répond à rien, morcelle renseignement, asservit tous les ans et pour le même objet à des méthodes disparates, et par là jette de la confusion dans la tête des jeunes gens. La division par cours est naturelle; elle sépare ce qui doit être séparé : elle circonscrit chacune des parties de l'enseignement; elle attache davantage le maître à son élève, et établit une sorte de responsabilité gui devient le garant du zèle des instituteurs.
Nous graduerons, nous ordonnerons ces cour» en raison de Tâge, et nous nous appliquerons & suivre dans leur distribution le progrès naturel des idées et des sensations de Tenfance. C'est cet ordre nécessaire que nous avons tâché d'indiquer.
Cette indication annonce suffisamment que l'instruction des districts, dès qu'elle sera organisée, atteindra le but auquel elle est destinée, celui de parler à toutes les facultés, et d'éclairer de bonne heure toutes les routes de la vie, de telle sorte que chaque élève reconnaisse d'une manière sûre à quelle fin la nature l'appelle; car, s'il n'est aucun de ces documents généraux qu'on puisse dire étranger à un état quelconque, si même quelques-uns d'entre eux sont nécessaires à tous, il n'est pas moins sensible à la réflexion que chacun d'eux dispose plus naturellement à un état qu'à un autre, et qu'ensemble ils doivent être regardés comme le premier apprentissage de tous les divers états.
Jusqu'à présent nous n'avons présenté qu'un
RAPPORT DE TAILLE YRAND-PÊRIGORD 73
simple aperçu sur les deux premières écoles. L'ordre de notre travail nous amènera bientôt au développement pratique des moyens dont la plupart sont applicables à toutes. Auparavant il faut connaître la division des objets qui formeront renseignement de la seconde.