ORGANISATION DES FETES NATIONALES
En VOUS soumettant mes vues sur Téducation publique, j'ai cru devoir diriger vos regards vers une question subsidiaire qui se liait étroitement à mon sujet, et dont le régime de la liberté nous apprendra bientôt à sentir la haute importance : je veux parler des fêtes nationales.
L'homme a des besoins de plus d'un genre, qui veulent tous être satisfaits pour le complément de son existence. Les uns tiennent à la conservation de l'individu, à la propagation de l'espèce: ils constituent plus spécialement la partie physique de l'existence humaine ; les autres résultent des rapports sociaux qui s'établissent nécessairement entre des êtres sensibles réunis ; ils constituent le moral de l'homme, en prenant ce mot dans le sens le plus étendu.
^ Pendant tout le cours de la Révolution, on ne cessera de considérer, comme le fait ici Mirabeau, les fêtes nationales comme une des parties les plus importantes de Téducation publique.
raisonnement. Ce n'est pas assez de lui montrer là vérité : le point capital est de le passionner pour elle ; c'est peu de le servir dans les objets de nécessité première, si l'on ne s'empare encore de son imagination. Il s'agit donc moins de le convaincre que de l'émouvoir ; moins de lui prouver l'excellence des lois qui le gouvernent, que de les lui faire aimer par des sensations affectueuses et vives, dont il voudrait vainement effacer les traces, et qui, le poursuivant en tous lieux, lui présentent sans cesse l'image chère et vénérable de la patrie.
Je dis. Messieurs, que vous ne pouvez vous dispenser de jeter un regard sur cette partie essentielle de votre mission; et j'ajoute que par une bonne organisation des fêtes nationales, vous commenceriez à remplir utilement l'objet politique et moral dont je viens de vous parler.
Depuis longtemps une grande nation gémissait sous le triple joug du despotisme, du sacerdoce et de la féodalité ; ces principales branches de tyrannie se subdivisaient dans un nombre infini de ramifications qui venaient atteindre l'homme jusque dans les plus petits détails de la vie domestique. Partout ses droits étaient méconnus. S'il voulait agir, il sentait ses mouve* ments empêchés ; s'il voulait suivre une route, à chaque pas des barrières injustes lui fermaient le passage ; une ombre de société donnait à cet état cruel quelque chose de plus désolant, en lui donnant le caractère du système et de la règle. On parlait de lois, et la volonté publique n'avait
jamais été recueillie ; oa parlait de gouvernement, et les chefs du peuple n^avaient aucun compte à rendre ; on parlait de justice, et les magistrats n'en prononçaient les oracles que pour s'y sous* traire, pour exécuter quelquefois en grand les mêmes rapines qu'ils punissaient en petit ; on parlait d'un Dieu, père de tous les humains, d'une religion de paix, destinée à les réunir par des sentiments fraternels , à perfectionner la morale, et ce Dieu, cette religion servaient de prétexte aux barbaries les plus révoltantes, d'aliment aux divisions les plus cruelles, d'instrument pour la violation de tous -les droits de l'homme, sur lesquels sont fondés ses devoirs et la moralité de ses actions. Les forces publiques s'étaient concentrées dans un petit nombre de mains; les fortunes avaient suivi la même pente* Dans ce beau pays où la nature a prodigué ses largesses, à peine pouvait-on compter quelques milliers d'opulents sur plusieurs millions de misérables. D'un côté se trouvaientle pouvoir, la richesse, le caprice furieux et le dégoût qu'ils enfantent ; de l'autre, la pauvreté, l'abjection et l'effroyable état moral qu'elles nécessitent. Ainsi, tout était tombé dans le dernier abîme de la coiS ruption ; les uns par l'excès des jouissances sans désirs, par le défaut de rapport entre leurs circonstances et leurs moyens naturels ; les autres^ par l'excès des besoins, par leur avilissement extrême, par la distance incommensurable que le hasard avait mise entre eux et" les êtres de la même espèce.
Cependant au milieu de ce désordre, et s'il faut le dire, par un enchaînement d'effets gui lui faisaient porter son remède avec lui, les arts avaient été cultivés ; la culture des arts avait amené celle des lettres; les lettres nous avaient appris à nous mieux servir du raisonnement ; et la philosophie ne s'était peut-être élevée à ce degré de perfection, qui rendait nos métaphysiciens, nos moralistes et nos écrivains d'économie publique, les précepteurs des peuples même les plus libres alors, que par le sentiment sans cesse renouvelé des maux et des outrages qu'éprouvait parmi nous la nature humaine.
D'autre part, les abus de tout genre, portés à leur comble, étaient devenus intolérables pour le peuple le plus patient qui fut jamais ; les déprédations du trésor public affaiblissaient chaque jour Tautorité du monarque ; l'excès des impôts en avait rendu toute extension nouvelle absolument impossible ; et par un juste retour, les calamités de la nation commençaient à se faire sentir à leurs propres auteurs, à ceux dont elles avaient été jusque-là le patrimoine.
Tout à coup une crise imprévue s'annonce ; un déficit énorme dans ce qu'on appelait \qs finances du Prince, se déclare ; la révolution commence. Yotre convocation. Messieurs, vos sages décrets, les fautes des ennemis du bien public et l'énergie d'un peuple déjà mûr pour la liberté ont fait le reste.
La Révolution, la Constitution ; voilà ce que nos fêtes publiques doivent retracer, honorer.
consacrer. Il n'y sera pas question d'une victoire remportée sur le sanglier d'Erimanthe, sur le lion de Némée, sur l'hydre de Lerne ; mais de Textirpation des abus féodaux, sacerdotaux, judiciaires, despotiques ; vous y parlerez au peuple des événements qui ont amené les institutions nouvelles ; et pour donner à ces institutions un accent plus animé, un aspect plus pittoresque et plus sensible, vousles attacherez à ces événements immortels.
Je propose à l'Assemblée le projet de décret suivant :
Article i^^
L'Assemblée nationale, Considérant que chez tous les peuples libres, les fêtes publiques ont été l'un des moyens les plus puissants d'attacher les citoyens à la patrie, de les unir entre eux par des liens d'une heureuse fraternité, de nourrir le respect des lois, de donner plus d'éclat aux récompenses dont les actions utiles, les grands talents et les grandes vertus sont jugés dignes par la nation : Considérant en outre que les rapports et les devoirs des troupes de ligne diffèrent essentiellement de ceux des autres membres de la société; qu'il est nécessaire que la même différence se retrouve dans leur culte patriotique ; mais qu'il ne l'est pas moins d'instituer une cérémonie commune, qui les rassemble sous tous les étendards de la constitution : Décrète qu'il y aura chaque année quatre fêtes civiles, quatre fêtes militaires, et une grande fête nationale, dans la-
quelle soldais et citoyens viendront se confondre à la voix fraternelle de l'égalité, et renouveler au uom de tous les départements et de toutes les fractions de l'armée, le serment de maintenir l'unité de Fempire .
Article IL
Les quatres fêtes civiles se célébreront aux quatre grandes époques de Tannée, dans la huitaine qui précède, ou dans celle qui suit les sois^ tices et les équinoxes. La première se nommera la fête de la Constitution, en mémoire du jour où les communes de France se constituèrent en Assemblée . nationale. La seconde se nommera la Fête de la réunion ou de V abolition des ordres ; elle sera destinée à rappeler Tun des plus grands événements de la Révolution; celui peut-être dont les résultats doivent devenir un jour le plus utiles au peuple. La troisième sera dite la Fête de la Déclaration ; on y célébrera la déclaration des droits de Tbomme^ sur laquelle est fondé tout le système des lois nouvelles et la constitution elle-même. La quatrième enfin s'appellera la fête de V armement ou de la prise d' armes \ son objet est de conserver le souvenir de Taccord admirable et du courage héroïque avec lequel les gardes nationales se formèrent tout-à-coup pour protéger le berceau de la liberté.
Rappelez-vous ce jour mémorable, où, de toutes les parties de l'empire, accourant dans une douce ivresse, les enfants de la Constitution vinrent lui jurer sous vos yeux une invincible fidélité :
DISCOURS DE MIRABBAU 33
rappelez-you8 cette foule de scènes touchantes et sublimes, dont la capitale fut alors le théâtre, et qui se répétèreut comme par une aorte de sympathie ou d'inspiration, non-seulement dans nos campagnes les plus reculées, mais jusque chez les nations les plus lointaines. Ce jour ne vous a-t-il pas montré Thomme sous des rapports nouveaux? Ne vous a-t-il pas fait connaître des jouissances dont rimaginatioQ. ne peut deviner le charme, et que \rous aviez entièrement igno* rées?
£n vous rendant à cette salle, quel spectacle frappa vos regards dans tout l'espace occupé par la longue chaîne de cette phalange fédérale, dé** positaire des vœux et des serments de la France entière ! En vain Thorizon se couvre de nuages épais ; en vain ces nuages versent à grands flots une pluie presque continuelle , comme pour retracer dans cette fête l'image des obstacles que le patriotisme avait rencontrés sur tous ses pas : l'ordre de la marche n'est jamais interrompu, la gaîté circule sans cesse de rang en rang ; des femmes délicates descendent au milieu des rues, apportent du pain, du vin, des aliments de toute espèce aux soldats de la liberté^ et se plaisent h braver auprès d'eux les torrents du Ciel, On marche aux acclamations d'une foule innombra»ble : on arrive dans un cirque immense qui semble renfermer toutunpeuple. Ces spectateurs, que l'œil se fatigue à parcourir, sont là depuis l'aube du jour, se jouant, assis, de l'inclémence du temps* D'autres spectateurs couvrent les
arbres, les maisons, le coteau qui domine le lieu de la scène. La pluie redouble ; elle ne fait que rendre plus vifs et plus animés les chants, les ris et les danses.
Mais qui peindra le moment où le drapeau sacré s'élève dans Tair, où rengagement solennel se prononce, où le pacte de la grande famille sociale se consomme ? Pour espérer de tout reproduire, il faudrait n'avoir rien senti. Le désordre s'empare de toutes les âmes, un même sentiment les remplit, un même vœu s'exhale de toutes les bouches; des larmes délicieuses roulent dans tous les yeux. Les foudres guerriers qui tonnent, ajoutent à l'émotion générale des impressions dont on ne peut se rendre compte ; et tout cet appareil militaire prête un charme inexprimable à cette cérémonie de paix et de fraternité.
Mais les travaux du Champ-de-Mars qui l'avaient précédée, ne sont-ils pas impossibles à décrire? Quel est donc ce peuple qui, secouant encore, pour ainsi dire, son esclavage, connaît déjà tous les mouvements de la liberté ; qui, prononçant à peine, depuis un an, le doux nom de patrie, sait trouver ses plaisirs les plus purs dans son dévouement à cette divinité tutélaire? Les philosophes ne le croyaient-ils pas eux-mêmes incapable de sortir, sans de longs efforts de l'état d'abjection où l'avait précipité le despotisme? Peuple sensible et généreux ! comblé de tous les bienfaits de la nature, ah ! qu'il jouisse enlln de tous les bienfaits des lois ! il les a mérités par ses vertus ; il les a conquis par son courage.
0 saint amour de la patrie ! ô amour plus saint encore de Thumanité ! vous faites la véritable gloire, le véritable bonheur de Thomme. Régnez pour toujours chez une nation digne de ressentir vos nobles élans et votre inépuisable enthousiasme ; enflammez les courages, élevez les âmes, épurez les mœurs, enfantez les plus grands exemples, resserrez tous les cœurs par les liens fraternels d'une égalité touchante ; et faites que chacun de nous trouve à jamais sa propre félicité dans Taspect de la félicité publique, dans Texercice de toutes les vertus^ dans les sacrifices que les lois ouTintérêt de nos frères pourront exiger, et dans le ravissement continuel des sentiments qui dictaient ces généreux sacrifices.