CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
Offrir à tous les individus de l'espèce humaine les moyens de pourvoir à leurs besoins, d'assurer leur bien-être, de connaître et d'exercer leurs droits, d'entendre et de remplir leurs devoirs ; assurer à chacun la facilité de perfectionner son industrie, de se rendre capable des fonctions sociales auxquelles il a droit d'être appelé, de développer toute l'étendue des talents qu'il a reçus de là nature ; et par là établir entre les citoyens une égalité de fait, et rendre réelle l'égalité politique reconnue par la loi :
Tel doit être le premier but d'une instruction
(l) Rapport et projet d9 décret sur C organisation générale de /'ifwtruction publique, présentés à TAssemblée nationale au nom du Comité d'Instruction publique, par Condorcet, député du département de Paria, les 20 et 21 avril 1792, l'an IV de la liberté. (Réimprimés par ordre de la Convention nationale. Paris, imprimerie nationale (1793).
JSô INSTRUCTION PUBLIQUE
nationale ; et sous ce point de vue, elle est, pour la puissance publique, un devoir de justice.
Le comité d'instruction publique soumettra à l'Assemblée nationale des projets de décrets concernant les fêtes nationales, la partie gymnastique de l'éducation et le complément de Téducation des femmes. Ce projet de décret n'est relatif qu'à l'instruction offerte à tous les citoyens et ne s'étend pas aux écoles d'artillerie, du génie, de la marine, des ponts et chaussées, des sourds-etmuets et des aveugles-nés.
Diriger l'enseignement de manière que la perfection des arts augmente les jouissances de la généralité des citoyens, et l'aisance de ceux qui les cultivent, qu'un plus grand nombre d'hommes deviennent capables de bien remplir les fonctions nécessaires à la société, et que les progrès, toujours croissants, des lumières, ouvrent une source inépuisable de secours dans nos besoins, de remèdes dans nos maux, de moyens de bonheur individuel et de prospérité commune. Cultiver enfin, dans chaque génération, les facultés physiques intellectuelles et morales, et par là ^contri-* huer à ce perfectionaement général et graduel de l'espèce humaine ; dernier but vers lequel toute institution sociale doit être dirigée : Tel doit être encore l'objet de l'instruction ; et c'est pour la puissance publique, un devoir imposé par l'intérêt commun de la société, par celui de l'humanité entière.
Mais en considérant sous ce double point de vue la tâche immense qui nous a été imposée,
RAPPORT DE CONDORCBT 187
nous avons senti, des nos premiers pas, qu'il existait une portion du système général de Vinstruction, qu'il était possible d'en détacher, sans nuire à l'ensemble, et qu'il était nécessaire d'en séparer, pour accélérer la réalisation du nouveau système ; c'est la distribution et l'organisation générale des établissements d'enseignement public. ■ ' ' - ^
En effet, quelles que soient les opinions sur l'étendue précise de chaque (Jegré d'instruction, sur la manière d'enseigner, sur le plus ou moins d'autorité consacrée aux parents, ou cédée aux maîtres ; sur la réunion des élèves dans des pensionnats établis par l'autorité publique ; sur les moyens d'unir à l'instruction proprement dite, le développement des facultés physiques et morales, l'organisation peut être la riiême; et d'un autre côté, la nécessité de désigner les lieux d'établissements, de faire composer les livres élémentaires, longtemps avant que ces établissements puissent être mis en activité, obligeaient à presser la décision de la loi, sur cette portion du travail qui nous est conflé.
Nous avons pensé que dans ce plan d'organisation générale, notre premier soin devant être de rendre, d'un côté, l'éducation aussi égale, aussi universelle ; de l'autre, aussi complète que les circonstances pouvaieiit le permettre ; qu'il fallait donner à tous également l'instruction qu'il est possible d'étendre sur tous ; mais ne refuser à aucune portion des citoyens l'instruction plus élevée qu'il est impossible de faire partager à la
masse entière des individus ; établir Tune, parce qu'elle est utile à ceux qui la reçoivent; et l'autre, parce qu'elle Test à ceux mêmes qui ne la reçoivent pas.
La première condition de toute instruction étant de n'enseigner que des vérités, les établissements que la puissance publique y consacre doivent être aussi indépendants qu'il est possible de toute autorité politique, et comme néannloins, cette indépendance ne peut être absolue, il résulte du même principe qu'il faut ne les rendre dépen-^ dants que de l'assemblée des Représentants du peuple, parce que de tous les pouvoirs, il en est le moins corruptible, le plus éloigné d'être entraîné par des intérêts particuliers, le plus soumis à l'influence de l'opinion générale des' hommes éclairés, et surtout parce qu'étant celui de qui émanent essentiellement tous les changements, il est dès lors le moins ennemi du progrès des lumières, le moins opposé aux améliorations que ce progrès doit amener.
Nous avons observé, enfin, que Tinstruction ne devait pas abandonner les individus au moment, où ils sortent des écoles ; qu'elle devait embrasser tous les âges ; qu'il n'y en avait aucun où il ne fût utile et possible d'apprendre, et que cette seconde instruction est d'autant plus nécessaire, que celle de l'enfance a été resserrée dans des bornes plus étroites. C'est là même une des causes principales de l'ignorance où les classes pauvres do la société sont aujourd'hui plongées; la possibilité de recevoir une première instruction, leur
manquerait encore moins que celle d'en conserver les avantages. -^ ' •
Nous n'avons pas voulu qu'un seul homme, dans l'empire, pût dire désormais : la loi m'assurait une entière égalité de droits ; mais on me refuse les moyens de les connaître. Je ne dois dépendre que de la loi ; mais mon ignorance me rend dépendant de tout ce qui m'entoure. On m'a bien appris dans mon enfance ce que j'avais besoin de savoir ; mais forcé de travailler pour vivre, ces premières notions se sont bientôt effacées, et il ne m'en reste que la douleur de sentir, dans mon ignorance, non la volonté de la nature, mais l'injustice de la société.
Nous avons vu que la puissance publique devait dire aux citoyens pauvres : la fortune de vos parents n'a pu vous procurer qu^ les connaissances les plus indispensables ; mais on vous assure des moyens faciles de les conserver et de les étendre. Si la nature vous a donné des talents, vous pouvez les développer, et ils ne seront perdus ni pour vous, ni pour la patrie.
Ainsi, l'instruction doit être universelle, c'està-dire, s'étendre à tous les citoyens. Elle doit être répartie avec toute Tégalité que permettent les limites nécessaires de la dépense, la distribution des hommes sur le territoire, et le temps plus ou moins long que les enfants peuvent y consacrer. Elle doit, dans ses divers degrés, embrasser le système entier des connaissances humaines, et assurer aux hommes, dans tous les âges de la vie, la facilité de conserver leurs connaissances,
ou d'en ^quérir de nouvelles.
Enfin, aucun pouvoir public ne doit avoir ni l'autorité, ni même le crédit, d'empêcher le développement des vérités nouvelles, Terisefignement des théories contraires à sa politique particulière ou à ses intérêts momentanés.
Tels ont été les principes qui nous ont guidés dans notre travail.