FERMETURE DU COLLEGE L'ÉCOLE SECONDAIRE
Les démissions des professeurs en exercice en 1793, amenèrent la fermeture du collège, par l'impossibilité où Ton se trouva de les remplacer (1).
A une enquête ouverte par la commission executive de l'instruction publique, le directoire du district de Saint-Jean déclare, le s3 brumaire an II :
« Que dans ce district il n'y a aucun établissement d'instruction publique en activité ; que, cependant, il y a un collège en cette commune, qui fut fondé par un évêque nommé Lambert et dont les revenus ont été augmentés par quelques autres particuliers et arrivent annuellement à la somme d'environ deux mille quatre cent quarante livres ; que ce collège est fermé depuis 1792, faute d'instituteurs; qu'on y enseignait la grammaire et les belles-lettres et qu'on y donnait quelques leçons de physique ; que les professeurs chargés de l'enseignement étaient la plupart
(1) Une délibération du conseil municipal nous apprend qu'on songea un moment à nommer à la chaire de rhétorique « le citoyen Duchène, capucin, dont le civisme est connu ».
Le citoyen Duchêne exerça quelque temps les fonctions de curé constitutionnel de Saint-Julien. Les dimanches et fêtes, il venait donner une messe dans la cathédrale de Saint-Jean. Il offrit sa démission le 1er décembre 1793 et quitta définitivement Saint-Jean-de-Maurienne.
des prêtres qui oui émigré; qu'il n'existe dans cet arrondissement aucune institution particulière remarquable ; qu'il y avail seulement dans quelques communes des petites écoles qui n'étaient ouvertes que pendant l'hiver, où l'on enseignait à lire et écrire, les premiers principes de l'arithmétique et ceux de la latinité ; que les revenus de ces écoles étaient de eeni à deux cent quatre-vingts livres par an ; qu'il n'existe aucun citoyen connu pour avoir enseigné, par le motif (pie ceux qui ont cultivé les sciences se trouvent émigrés ou occupés dans les autorités constituées ».
Le seul vestige d'enseignement secondaire qui subsiste dans notre ville, ce sont quelques leçons privées données par le sieur Nicolas Vernaz, ancien régent au collège Lambert.
Le 29 brumaire an VI, la commission administrative du collège délivrait à la veuve du sieur Vernaz un mandat de a34 livres pour le dernier trimestre le ]-() "3 et les deux premiers trimestres de 1794, « pour avoir icellui professé les classes de cinquième et de sixième chez lui; eu égard que le ci-devant collège se trouvait occupé par les troupes de la République Kii y étaient cantonnées ».
La commission administrative dont nous parlons fonctionnait depuis le i(> brumaire an VI. Jusque là les biens du collège avaient été administrés par la municipalité. C'est à tort qu'on a fait à celle-ci le «proche d'avoir provoqué la vente des biens et d'en avoir livre le prix à l'Etat (1) ; les documents les plus authentiques nous montrent au contraire l'administration municipale soucieuse de conserver pour
1 Rambaud: Hist. <lu Collège, j». 165.
des jours meilleurs les fondations destinées à l'instruction de la jeunesse.
Ayant été informé que plusieurs individus se proposaient de soumissionner les biens dépendant du Collège et de la Charité comme biens nationaux, le conseil municipal écrivit au département de ne pas accepter ces soumissions, attendu que les lois exceptent provisoirement de la vente des biens nationaux les biens des hôpitaux et autres établissements de charité, « où sont compris ceux du collège (i) ».
La loi du 25 messidor an V ayant restitué aux collèges la jouissance de leurs biens, l'administration municipale du canton de Saint-Jean applaudit à cette mesure qui va « permettre de faire revivre l'instruction publique et rallumer le flambeau des connaissances presque éteint dans la jeunesse » (2).
Des difficultés ayant surgi au sujet de l'interprétation de cette loi, l'administration municipale, dans une délibération du Ier pluviôse an VII, exposa au ministre de l'Intérieur que « l'arrondissement de Maurienne serait réduit à l'impossibilité de procurer à l'avenir aucun élément d'éducation à la jeunesse si, contre les principes de la loi précitée du 25 messidor an V, il se voyait dépouillé de l'unique ressource qui lui restait à cet effet ; . . . que les biens affectés au ci-devant collège de Saint-Jean lui furent donnés par des amis de l'humanité, et non par le Gouvernement, pour l'éducation de la jeunesse qu'il est urgent de remettre en activité ».
Ce n'est donc pas la faute de l'administration municipale si la plupart des biens-fonds du collège
(1) Séance du 7 prairial an IV.
(2) Séance du 9 fructidor an V.
furent aliénés. Elle ne cessa, au contraire, de protester contre cette aliénation el de demander la restitution de ce qui avait été injustement pris.
Dans une délibération du i(> fructidor an X, le conseil, considérant qu'il n'existe pas d'autre moyen de remplacer les renies perdues par cette aliénation, demande au Gouvernement que les créances nationales dont la destination n'est pas encore fixée soient employées à L'entretien des instituteurs en remplacement de ceux de rétablissement aliéné.
En attendant la possibilité de rouvrir un établissement secondaire comme celui qui fonctionnait avant la Révolution, l'administration municipale employait les revenus du collège Lambert en des subsides à des écoles privées.
C'est ainsi que le maire Borgé, président de la commission administrative du collège, à la date du l5 fructidor an IX, mandate en faveur delà citoyenne Vial, « institutrice des jeunes demoiselles », la somme de i5 livres tournois, pour son appointement de trois mois, à raison de 60 livres par an.
l'n pensionnat pour les garçons avait été ouvert, au commencement de la même année républicaine, par un sieur Jean-Claude Vouthier, dans les conditions exposées par l'arrêté municipal suivant en date du ii() brumaire :
Le Maire de la ville de Saint-Jean-de-Maurienne, Vu la pétition du citoyen Vouthier tendante à être admis à élever un pensionnat en cette ville pour l'instruction de la jeunesse ;
Vu le procès- verbal des membres composant le jury d'instruction de cet arrondissement, en date du 28 de ce mois, duquel il résulte que le citoyen Vouthier est reconnu
apte à donner des principes de grammaire des langues française et latine, de rhétorique, de logique et d'histoire, compris dans le genre d'instruction qu'il présente ;
Considérant qu'il existait avant la Révolution en cette ville un collège où les jeunes gens de tout l'arrondissement venaient recevoir gratis les instructions précitées, et que dès lors ils ont été privées de ce précieux avantage ; que tous les biens ruraux dudit collège, excepté la maison et le jardin attigu, ont été vendus par la République ;
Considérant que le peu de créances qui n'ont pas été affranchies ne présentent tout au plus qu'un revenu annuel d'environ deux mille francs, somme trop modique pour suffire au rétablissement dudit collège sur son ancien pied ;
Vu d'ailleurs que le bâtiment exige des réparations indispensables et urgentes qui ne peuvent s'effectuer qu'en absorbant la majeure partie du peu de fonds qui restent disponibles ;
Vu la loi du 3 brumaire an IV relative à l'établissement des écoles primaires, à l'usage desquelles peuvent être affectées les maisons nationales non aliénées ;
Le maire soussigné arrête ce qui suit :
Article premier.
Le citoyen Vouthier est autorisé à élever un pensionnat conforme au prospectus énoncé dans sa pétition, sous le traitement annuel de 700 fr. à prendre sur les rentes du ci-devant collège, après qu'il aura préalablement fait sa promesse de fidélité à la constitution.
Art. 2.
Chaque élève sera en outre tenu de payer au citoyen Vouthier, pour suppléer à la modicité de son traitement, la somme de 5o centimes par mois d'instruction.
Art. 3.
Jusqu'à ce que la commission administrative du col-
Iôlto ait pu effectuer, dans le bâtiment destiné à cet usage, Les réparations nécessaires au logement d'un institntenr et à une salle pour L'instruction, le citoyen Vbuthier sera logé dans la maison nationale des ci-devant religieuses en cette ville, rue Bonrieuz.
Art. 4-
Le cours annuel d'instruction devra être de dix mois, à commencer Le 5 frimaire jusqu'au 5 vendémiaire.
Art. 5.
L'instituteur devra tenir deux classes par jour, chacune de deux heures.
Art. 8.
Nul ne pourra être admis à ce pensionnat, s'il ne pos. sède déjà les premiers principes de la langue dans laquelle il voudra se perfectionner, et s'il ne sait au moins lire
et écrire.
L'ouverture de ce modeste pensionnat fut saluée avec enthousiasme par les populations de la Vaurienne, privées depuis longtemps de tout établissement secondaire.
Le 29 frimaire an IX, Burdin, maire de Lanslebourg, écrivait au sous-préfet Bellemin :
« Citoyen,
« Nous avons reçu votre estimable lettre en date du a5 courant qui nous apprend que le pensionnat établi à Saint-Jean se renouvelle et que Ton enseigne gratuitement les principes de la grammaire française, la latine, la géographie, le calcul, la physique et la morale. Je me Buis empressé de donner cette gracieuse nouvelle aux maires de mon canton, soit à leurs adjoints, qui m'ont répondu être ravis de cette détermination dont le Gou-
vernement a bien voulu remettre l'ignorance en arrière pour y placer la vertu.
« Salut, respect et fraternité. »
L'année suivante, le pensionnat s'ouvrait avec trois professeurs : Vouthier, Anselme François et Pecchia Augustin, originaire de Naples. En thermidor an XIII, Anselme fut remplacé par Jean Michel Gaden.
Par une circulaire à ses administrés du 9 brumaire an X (3i octobre 1801), le sous-préfet Bellemin annonçait dans les termes suivants, cette amélioration :
« Le collège de la ville de Saint-Jean-de-Maurienne, supprimé par l'effet de la Révolution, vient d'être rétabli par nos soins paternels.
« Trois professeurs, qui joignent aux connaissances nécessaires pour l'enseignement toutes les qualités qui forcent à la confiance, sont chargés de l'instruction.
« Le cours qu'ils doivent suivre cette année embrasse la lecture, l'écriture, la grammaire générale, l'arithmétique pratique, la tenue des livres simple et double pour les jeunes gens qui veulent entreprendre le commerce, l'étude de la langue latine, des belles-lettres et des éléments de mathématique et d'histoire naturelle.
« Ce cours s'ouvrira le i5 de ce mois. »
Par un arrêté du t5 pluviôse an XI (4 février i8o3), l'école établie pour le compte de la ville de Saint- Jean était érigée en école secondaire, et les élèves étaient admis à concourir aux places gratuites des lycées.
Le 27 fructidor an XII (14 septembre 1804), le ministre de l'intérieur nommait le sieur Pecchia directeur de l'école secondaire.
D'aprèfl an rapport de 1806, le nombre des pensionnaires de L'école secondaire était de (>, el celui des externes de \\.
Le prix de la pension était de 36 francs par mois.
Chaque élève externe payait une rétribution mensuelle de 1 t'r. 5o.
Le produit de ces rétributions était employé à parfaire le traitement du directeur qui était deSoofr., et ceux des professeurs: celui de Voutliier était de 700 fr. et celui de Gaden de C\00.
L'école secondaire était installée rue Bonrieux, dans les bâtiments de l'ancien couvent des Bernardines, dont le Gouvernement impérial avait fait abandon en faveur de la ville (1). Quant à l'ancien collège Lambert, dont les murs tombaient en ruines, il fut loué en i8o3, pour servir de casernement à la gendarmerie (2).
Mais cette installation dans une maison qui avait été bâtie avec une autre destination et qui avait beaucoup souffert durant la tempête révolutionnaire laissait bien à désirer. Elle n'a pas, observe Pecchia dans une lettre à la municipalité, cet air de décence, « dehors imposant qui convient au sanctuaire des Muses ». Les bancs sont en nombre insuffisant, la pluplarl des chambres sont sans portes ni châssis, les lieux qu'on voit le plus souvent dans la journée menacent de s'écrouler, et l'on ne peut voir sans une juste crainte que des enfants, qui sont naturellement imprévoyants, s'assoient sur des débris rui-
(1) Le décret accordant cotte concession est daté du Palais de Saint-Cloud, le 17 messidor an XII.
(2) Il fut affecté â <■.•( usage jusqu'en 1843. L'administration du collège 1." vendit par acte du 14 décembre 1843 Bonnivard, notaire.
neux, ce qui est toujours un objet d'alarme pour les professeurs.
Pecchia termine en demandant un concierge qui puisse surveiller les élèves pendant les heures de classe et maintenir la propreté dans la maison.
Le 14 thermidor an XIII (2 août i8o5), Augustin Pecchia adressait au sous-préfet Bellemin un rapport qui nous donne une idée très avantageuse de l'école secondaire de Saint-Jean-de-Maurienne (1) :
« II y a quatre ans seulement, écrit le directeur, que les élèves à instruire pouvaient à peine soupçonner qu'il y avait des sciences à cultiver et que par leur moyen on pouvait se faire un nom. Les efforts combinés des professeurs, en secondant vos vues bienfaisantes, ont fait sentir à la ville de Saint- Jean que des enfants abandonnés à l'oubli et au mépris ont surpassé l'attente même de leurs parents eu égard à leur ancienne position et au peu de temps qu'ils ont donné à la culture de l'esprit. Le lycée de Grenoble a deux de nos élèves que leur mérite personnel sans autre protection y a appelés. Deux de mes élèves sont dans l'Athénée de Turin, dont l'un prime parmi ses compagnons, l'autre se rend recommandable par son travail assidu. Un autre élève, destiné à l'état ecclésiastique, que je venais de mettre en troisième a été jugé, à Annecy, digne de passer en rhétorique.
« Vous voyez donc, Monsieur, que notre école n'est pas la dernière dans le département.
« Pour l'amélioration cependant de notre instruction et pour la prospérité de l'école, je croirais que l'administration dût s'occuper d'un petit règlement et d'un
peti t code pénal applicable aux transgresseurs Il
faudrait aussi qu'on choisit parmi les élèves deux ou trois censeurs pour surveiller* les autres, lorsque ceuxci sont hors des classes et donner ensuite les noms des
(1) Arch. dép. de la Savoie.
délinquants an directeur spirituel pour leur infliger les punitions portées dans ledit règlement. »
Répondant aux plaintes formulées à propos de La
conduite des ('tôliers, le principal impute ces manquements à la Légèreté de leur âge et à l'impétuosité de leur tempérament. « Je ne disconviens pas, ajoute ce pédagogue expérimenté, (pie la raison el la religion peuvent modérer une vivacité audacieuse ; mais ni l'une ni l'autre ne voudrait éteindre ce feu dont la jeunesse est animée el qui en fait les charmes : car l'une cl l'autre perfectionnent, mais ne détruisent pas L'ouvrage de la nature. »
Mais ce rapport est entaché d'une légitime suspicion, parce qu'il n'est qu'un plaidoyer pro domo, une réponse à la lettre suivante du sous-préfet Bellemin du iq thermidor an XIII (i).
Après avoir rappelé la sollicitude qu'il porte à l'école secondaire, ce magistrat constate avec regret la diminution du nombre des élèves, tandis que l'on devrait s'attendre à le voir augmenter:
« A quoi tient cet état de choses ? Je vous dirai avec franchise ce que la voix publique proclame chaque jour.
« Les élèves sont d'une dissipation extraordinaire, en classe comme dans le public ils semblent ne devoir reconnaître ni professeurs ni autorités : les promenades sont leur habitation ; le jeu, les courses et les gallopinades leurs occupations. Que dirai-je ? Les maisons de jeu et les cabarets sont fréquentés par quelques-uns d'entre eux.
« Les parents instruits de ces faits que la malveillance peut faire augmenter et certains que leurs enfants ne peuvent profiter <1" renseignement dans cet état de chose-, s'empressent de les retirer.
(1) Archives de la Société illusion.'.
« Sans préjuger ni avoir aucune prévention contre votre zèle et votre dévouement, ainsi que ceux de vos collaborateurs, je ne vous fais connaître les propos publics tenus sur l'école que pour votre règle et les mesures que vous aurez à me proposer. »
Augustin Pecchia paraît avoir été un homme très capable ; mais son œuvre manquait d'un élément essentiel : la religion. C'est ce que démontre François Anselme, également professeur à l'école secondaire, dans une lettre adressée au sous-préfet, le 9 floréal an XIII :
Avant la Révolution, dit-il, la plupart des élèves du collège venaient des paroisses de la Maurienne. Aujourd'hui les jeunes gens étrangers à la ville sont en très petit nombre. Les parents qui désirent faire instruire leurs enfants ne veulent pas les envoyer au collège de Saint-Jean, « à cause, disent-ils, qu'il suffît de les mettre au collège pour leur faire perdre le peu de religion qu'ils ont acquis dans leur paroisse ».
Que si le collège avait la confiance du peuple, on verrait à la rentrée prochaine une quarantaine de jeunes gens des paroisses qui s'y rendraient avec plaisir, et il est probable que dans deux années le nombre des écoliers s'élèvera à cent cinquante.
Mais il faudrait pour cela conclure que la religion occupe au collège la place qu'elle y avait sous l'ancien régime, qu'il y ait la congrégation et les instructions chrétiennes comme autrefois. Les curés des paroisses n'accorderont pas leur confiance à l'établissement tant que la religion ne sera pas enseignée à côté du latin et des sciences, tant que le personnel enseignant sera exclusivement laïque et qu'il n'y aura pas un ecclésiastique à qui ils puissent se fier. La messe du dimanche, ainsi que l'instruction à laquelle n'assistent qu'un petit
nombre d'écoliers, ne suffit pas pour rassurer les parents chrétiens au point de vue religieux (i).
Il l'a mirait, en outre, organiser les chaires de rhétorique et de philosophie, afin qne les jeunes gens ne soient pi us obligés d'aller chercher ailleurs cet enseignement.
Les desiderata que l'auteur de ce rapport soumettait à l'appréciation du sous-préfet, ami de l'instruction el u dépositaire des vœux du peuple », devaient bientôt recevoir satisfaction par la transformation de l'école secondaire en petit séminaire.
h Les élèves de l'école secondaire assistaient aux oflices divins dans la chapelle de la Miséricorde, en lace, de l'autre côté de la rue.
Dans nne lettre au sous-préfet datée du 21 prairial an XIII, le directeur note que, la veille, aucun élevé n'a manqué aux
âhnjg^^
LE PETIT SEMINAIRE
En ouvrant à deux battants les portes de son collège aux jeunes gens qui se destinaient aux carrières civiles aussi bien qu'aux futurs ministres des autels, Msr de Lambert avait cependant stipulé qu'il serait administré sous le contrôle de l'autorité épiscopale et que l'enseignement serait donné par des régents ecclésiastiques.
Or, l'école secondaire qui avait été établie à Saint-Jean en vertu d'un arrêté du Gouvernement en date du i5 pluviôse an XI (4 février i8o3), était purement laïque, à la charge et sous la surveillance de l'administration municipale. Les biens et les rentes du ci-devant collège lui avaient été attribués et Napoléon, par décret du 17 messidor an XII (6 juillet 1804), lui avait fait abandon du bâtiment de l'ancien couvent des Bernardines.
Gomme le constate Anselme dans la lettre que nous avons reproduite plus haut, le clergé voyait d'un mauvais œil cette laïcisation complète de l'œuvre de Mer de Lambert. Le nouvel établissement, dirigé par un étranger, un Napolitain, n'avait pas la confiance des pères de famile. Bien que la religion ne fut pas exclue de l'école, le public estimait qu'elle n'y avait point la place qu'elle devait occuper.
Le pensionnat tenu par le sieur Pecchia ne comptait qu'une demi-douzaine d'élèves. Beaucoup de
jeunes gens, surtout ceux qui aspiraient à L'étal ecclésiastique, allaient faire leurs éludes hors de L'arrondisse menl : le surcroil de dépenses qui en résultait rendait L'éducation secondaire inaccessible à un grand nombre d'enfants bien doues, mais pauvres.
Ces raisons engagèrent M-1 Irénéede Solle, évoque de Chambéry, à établir un petit séminaire en Maurienne.
Il proposa à la municipalité de Saint-Jean de lui faire à eel effet l'abandon pur et simple de l'ancien couvent des Bernardines. Les élèves, tout en suivant les cours de l'école secondaire installée dans le même local, formeront un établissement complètement distinct, ne dépendant que de l'autorité épiscopale. Le directeur et les maîtres seront nommés par l'évéque et ne dépendront que de lui dans l'exercice de leurs fondions.
Par délibération du 20 août 1806, les membres du conseil, considérant cpie rétablissement projeté paraît un des moyens les plus efficaces pour propager l'instruction de la jeunesse, pour rétablir et conserver la pureté des mœurs ; que les auspices religieux sous lesquels il sera formé tendront à accroître le nombre des élèves ; « que le choix d'un directeur distingué par son caractère, sa moralité et son expérience, est un garant de succès », décide d'affecter à l'établissement du pensionnat proposé sous le nom de petit M'iniiiaire. La jouissance du bâtiment, cour cl rustique dépendant du ci-devant couvent des Bernardines, à l'exception des membres qui seront .jugés nécessaires pour 1 école secondaire et pour le logement des professeurs.
La ville s'engageait, en outre, à faire toutes les réparations nécessaires, lesquelles s'élevèrent à la somme de 4-883 fr. io c. La réception d'œuvre n'eut lieu qu'au Ier juillet 1807.
« Le directeur distingué » à qui M»r de Solle se proposait de confier le petit séminaire était M. l'abbé Gilbert-Collet, qui avait enseigné les humanités au collège Lambert. Emigré pendant la Révolution, il était rentré des premiers en Maurienne. En i8o3, il avait été nommé curé d'Aiguebelle.
Installés côte à côte dans l'ancien couvent des Bernardines, il était à prévoir que l'école secondaire et le pensionnat ecclésiastique ne tarderaient pas à se confondre, d'autant plus que, par décision ministérielle du 4 août 1807, M. Collet, déjà supérieur du petit séminaire, était nommé directeur de l'école secondaire.
Il était difficile de diriger deux maisons rivales sans encourir les soupçons de favoriser l'une aux dépens de l'autre. Des récriminations se produisirent, dont nous pouvons recueillir un écho dans le rapport suivant du sous-préfet Bellemin, à la dale du 14 décembre 1810 (1) :
Il y a cinq professeurs : Buttard-Philippe, marié, enseigne la 7e. Il a 20 élèves, explique YEpitome historiée sacrœ. Voici les notes qui le concernent : « Homme instruit pour sa partie, doux, honnête, plein de zèle, et consacrant tous ses moments à l'instruction de ses élèves ».
Son traitement ne se compose que d'une rétribution payée par les élèves, laquelle est de 2 fr. 5o pour chacun, ce qui lui fait 37 fr. 5o par mois.
(1) Arch. dép. L. 1891.
Ses élèves étaient plus nombreux L'année dernière, mais à raison de ce qu'on a voulu exiger de ceux qui n'étaient pas encore au latin Le 20e de la pension, ces derniers ont quitté la classe. II s'est pourvu pour obtenir un traitement, Le conseil n'a pu encore délibérer sur cet objet.
Gaden Jean-Michel, marié, enseigne la 6e et la 5e, a 3o élèves, explique le selecUr e profanis ; les élèves des ilcux classes font les mêmes devoirs. « Instruit et a beaucoup de zèle ».
Vouthier Claude, célibataire, fait la 4e et la 3e; il a 20 élèves. Son programme : Selectœ e profanis, Egiogues de Virgile, Lhomond, Justin, Commentaires de César, la mythologie, le calcul décimal. « Il a beaucoup de moyens et les emploie utilement. »
Champlong Louis, prêtre, l'ait la 2e et ire de latin ; il a 30 élèves. Programme : Enéide, les Offices de Cicéron, Cours de latin, par L'abbé Paul, l'histoire ancienne, « très méritant, instruit et zélé. »
(iilbert-Collct Jean, prêtre, enseigne le cours de philosophie qui compte 10 élèves. Il est directeur du collège et du pensionnat. « Très méritant, instruit et zélé, mais 1 on désirerait qu'il se Livrât un peu aux mathématiques, c'est-à-dire remplit sa partie, qui est les 6e et 5e des mathématiques dont il a été nommé professeur. Sa classe pour la philosophie n'a été fréquentée que par un écolier ou deux ; cette année, il y en a davantage, mais ce ne sera pas suivi ainsi .
« Tout à son pensionnat, il ne pense qu'aux élèves qu'il comprend. Aussi n'y a-t-il jusqu'à présent que de ceux-ci qui ayent obtenu une exemption de payement du 2omc de la pension, tandis qu'il y a des externes qui sont au moins autant qu'eux dans le cas d'en profiter.
« Il soigne aussi davantage ceux qui paraissent avoir une vocation pour la prêtrise et néglige un peu les autres. Il a ordonné cette année de ne faire dans les classes de 6e et 5e, 4y et 3e, professées par un seul profes-
seur, que le même devoir, tandis que les élèves ne sont pas de la môme portée; il est impossible que, quelques explications que l'on donne, ces élèves puissent ainsi profiter.
« Le nombre total des élèves est de ioo, dont 49 pensionnaires et 5i externes. La pension est de 24 fr. par mois.
« La rétribution exigée par la mairie pour aider au paiement des élèves est de i5 fr. par an. Le 20e de la pension à payer à l'Université a été réglé à 12 francs par an.
« Jusqu'à présent l'on a point enseigné ni donné pour texte aux élèves les principaux traits ou faits de la monarchie actuelle. Il est à croire que, d'après les ordres que M. le Directeur a reçus de M. le Recteur de l'Université, on le fera dorénavant.
« L'on ne s'est point aperçu que MM. les professeurs aient jamais émis d'opinion ni rien dit dans leurs classes qui ait pu rappeler d'anciens souvenirs, ni qui fut contraire à l'état actuel des choses. »
Pour comprendre la portée de cette dernière observation, il faut se rappeler que l'Université, qui avait le monopole de l'enseignement, avait pour mission spéciale d'établir et de propager la religion napoléonienne. Le catéchisme en usage dans les écoles enseignait avant tout l'obéissance à l'Empereur, et les compositions que les professeurs donnaient en classe devaient avoir pour thème les bienfails de l'Empire.
Soupçonné de tiédeur dans le culte nouveau, M. Collet répond au Recteur de l'Académie de Grenoble : « Outre que dans l'explication du catéchisme qui se fait fort fréquemment à tous les élèves, on a toujours beaucoup inculqué les maximes que S. Exe. prescrit, on entre sur le respect du à Sa Majesté
dans les plus grands détails, dans nia classe (la philosophie), surtout lorsqu'on y étudie celle partie de la morale ; et j'ai un champ d'autant plus vaste que m>^ hauts laits inspirent à la jeunesse les plus profonds sentiments de soumission et de reconnaissance envers son auguste personne. En rhétorique et en > année d'humanités, on continue à donner des compositions sur le même sujet ; et elles sont fort goûtées par les élèves. Les professeurs des classes intérieures trouvent cette matière un peu au-dessus de la portée de leurs élèves, et ils se reposent sur çe que j'en dis dans mes instructions et mes catéchismes. Ils sont cependant disposés à préparer des devoirs sur le même sujet, si vous le leur ordonnez ».
Ayant fait la preuve de son loyalisme à l'égard de la monarchie nouvelle, M. l'abbé Collet n'était pas au bout de ses difficultés avec l'administration universitaire. Il était évident que Lécole secondaire communale et le pensionnat ecclésiastique, quoique officiellement distincts, ne formaient qu'un seul établissement, puisqu'ils avaient la même direction et le même enseignement.
Mais (juel était le caractère de cet établissement ? Le Grand Maître de l'Université, après examen des conditions formulées dans la délibération municipale du .20 août 1806, concluait qu'il ne pouvait être considéré que comme école secondaire ecclésiastique et soumis comme tel au régime habituel de ces sortes de maisons. Il voyait de mauvais œil cette transformation, qui tendait à éluder les conditions imposées par la volonté de S. M. en concédant le bâtiment des Bernardines pour une école secondaire communale.
Le j3 mai, M. Gilbert-Collet communique au conseil municipal de Saint-Jean une lettre de l'inspecteur des études, qui se plaint de ce que « la nature de cette maison n'est pas encore déterminée. » Le Gouvernement exige qu'elle soit érigée en collège.
Cette érection fut réalisée dans le courant de cette même année.
Au commencement de l'année i8i3, M. Gilbert- Collet fut nommé supérieur du Grand Séminaire de Chambéry, mais il continua à exercer ses fonctions de principal jusqu'à la tin de l'année scolaire. Au moment où il en avait pris la direction, le collège était dans une complète décadence ; il le laissait dans une situation très prospère, puisque pendant Tannée 1812 il y avait 110 élèves internes.
Après une sorte & intérim de trois ans (1814-1817) qui fut successivement rempli par les abbés Jean- Baptiste Dufour et Pierre-Antoine Marcoz (1), la direction du collège fut confiée à M. l'abbé André Jourdain, sous l'impulsion duquel il allait s'élever à une prospérité inconnue jusque-là. Il compta jusqu'à 3i5 élèves, tant internes qu'externes, que la réputation du nouveau supérieur attirait non seulement de toutes les parties de la Savoie, mais même d'au-delà des monts.
Nous ne raconterons pas l'administration de M. l'abbé Jourdain, auquel un membre de la Société d'histoire de Maurienne fera prochainement les honneurs d'une biographie.
Par suite du billet royal du 21 juin 1816, établis-
(1) Sur Jean-Pierre-Antoine, voir Travaux de la Société d'hist. de Maurienne, lre série, t. I, p. 45.
sanl un collège royal dans toutes les villes épiscopales du duché de Savoie, le eollège de Saint-Jeande-Maurienne obtint ce titre, bien que L'évéché de Maurienne n'ait été rétabli qu'en i8îi5. Il le conserva jusqu'à l'annexion de 1860, époque où il devint simplement petit séminaire, dépendant uniquement de 1 administration diocésaine.
Il n'entre pas dans notre programme de raeonter cette période moderne du collège Lambert, qui se termine à la journée néfaste du 16 décembre 1006.
Aujourd'hui, la ville de Saint-Jean-de-Maurienne n'a plus d'école secondaire ; les bâtiments de l'ancien couvent des Bernardines, où le collège avait été transféré après la Révolution, sont occupés par les enfants des écoles maternelles. Ainsi le veut le Progrès, la Liberté !
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