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LES MAURIENNAIS DANS LES COLLÈGES ÉTRANGERS

Nous avons vu que, pendant longtemps, le collège Lambert ne posséda point un cycle complet d'enseignement secondaire, ce qui obligeait un grand nombre d'élèves à achever ailleurs leurs études. Mais, même après qu'il eût été pourvu de toutes les classes, beaucoup de nobles et de riches bourgeois continuèrent à envoyer leurs enfants dans d'autres collèges, principalement chez les Jésuites de Chambéry.

Les Jésuites furent, dès leur origine, regardés comme les maîtres dans l'art de l'éducation. A peine installés dans la capitale de la Savoie, ils attirèrent l'élite de la jeunesse de toute la région.

Parmi les Mauriennais qui allèrent faire leurs études sous la direction des bons Pères, citons en premier lieu Jacques Clair, qui fut juge corrier de la terre commune et lieutenant du juge mage de Maurienne. Il était né à Lanslevillard, en 1640, de Jean- Jacques Clair et d'Antoinette Aiglet, sœur du curé de Lanslebourg qui se signala par son dévouement pendant la peste de i63o.

« La septième année de mon aage, dit-il dans ses souvenirs biographiques, je suis venu demeurer à Lanslebourg el estudier sous le sieur Ayglet, mon oncle, curé de ce lieu, el l'année i (>r> j j'ai commencé mon cours de philosophie dans le collège des Hll. PP. Jésuites de Ghambéry sous le R. P. Polla. J'av achevé ce cours l'année i658, après avoir soutenu des thèses généralles au mois de juillet dans l'esglise des dits Pères, devant le souverain Sénat de Savoyc, à qui je les ay dédiées, et devant la souveraine Chambre des Comptes. »

Ces soutenances, observe le chanoine Truchet à qui nous empruntons la citation précédente, étaient forl en honneur dans les collèges des Jésuites. Les élèves de rhétorique avaient aussi tantôt quelque pièce à jouer, tantôt des exercices publics littéraires français, latins, grecs. Les mêmes usages existaient dans le collège Lambertin à Saint-Jean et l'on rencontre parfois, dans les vieux papiers, des programmes de ces joutes, auxquelles les plus hauts personnages aimaient à prendre une part active. Aussi les programmes étaient-ils affichés et distribués d'avance.

De i65g à i(i()'3, Jacques Clair suivit à Lyon les cours de théologie, de droit canonique et de droit civil : car on ne séparait guère ces trois choses en ce temps-là. Il alla ensuite prendre les trois doctorats à l'université de Turin et fut reçu avocat au Sénat de Sa\oie en 1664 • il avait vingt-quatre ans.

François-Joseph Grassis, (ils d'Esprit-François, lequel était venu de Lanslevillard s'établir à Saint- Michel, (it aussi, en i-'ioel iy3l, son cours de philosophie à Chambéry, sous les Pères Prosl el llenon, de la Compagnie de Jésus. Nous avons ses rédactions

qui comprennent la Logique, la Métaphysique, la Théologie naturelle et un petit traité de Gnomonique (i).

Le jeune Pierre-Joseph Dufour, en pension chez un de ses oncles à Saint-Michel, eut pour précepteur pendant six ans messire Jean Vautier, prêtre bénéficier, docteur en théologie et très habile prédicateur, qui lui enseigna l'alphabet, la lecture, l'écriture, la grammaire et les éléments de la langue latine.

Après cette éducation domestique, il fut envoyé, à la Toussaint de l'année i685, comme externe au collège des Jésuites à Chambéry : il y fit ses humanités, sa rhétorique et sa philosophie. Il fut mis en pension chez le peintre Louis Bertier. Le peintre Thomas Albert, qui avait été l'élève de Pierre Dufour le père, était chargé de rendre compte de sa conduite et de lui fournir l'argent nécessaire.

Le prix de la pension était de 3oo florins par an. A quoi il faut ajouter 700 florins pour fourniture, pendant trois ans et huit mois et demi, des livres, linges, habits, manteaux « et autres choses nécessaires pour estre couvert honnestement, attendu qu'il estait dans les hautes classes et commençait à se produire dans les belles compagnies » (2).

C'est bien là un des caractères de l'éducation donnée par les Jésuites, louée par les uns, blâmée par les autres ; la distinction des manières, l'art de faire bonne figure dans le monde.

A ce but contribuaient grandement les séances littéraires publiques.

La Raccolta de Duboin (3) nous fait connaître le

(1) Truchet, Réc. maur.f 1 série.

(2) Trav. de La Soc. d'hist. de Mauriennc, t. V, p. 125.

(3) T. XIV, vol. XVK

programme d'une de ces séances, qui fa! donnée le in août ij.Y>. Après une longue allocution au Roi, oui lieu divers exercices, cuire aulres La représentalion d'un drame historique, deux dialogues sur l'éloquence, un discours sur le gouvernement républicain e! le gouvernement monarchique : il s'agit de savoir lequel des deux esl le plus propre à produire le véritable héroïsme. La question est résolue en laveur de la monarchie cl les preuves de la Ihèse sont empruntées à l'histoire des beaux gestes accomplis par les princes de la Maison de Savoie.

Remarquons-le en passant, ce détail prouve combien était injuste le reproche adressé aux Jésuites, pour justifier la suppression de leur ordre, de combattre les gouvernements établis et d'enseigner des doctrines subversives de l'ordre social.

Jean-Baptiste Cullierat, fils du procureur Nicolas Cullicrat de la cité de Saint-Jean, baptisé le 9 juin ij35, fit ses premières études au collège Lambert. Son oncle, le sénateur Jean-Baptiste Cullierat, l'en voya au collège des Jésuites de Grenoble, où il fit ses humanités et sa rhétorique en i^5i et 1^52, et ensuite deux ans de philosophie (1).

Selon la coutume du temps, il fut mis en pension dans une maison approuvée par le recteur du collège. C'était un jeune homme sérieux, tenant soigneusement le compte de ses dépenses. Nous trouvons aux archives de l'Evêché de Maurienne celui des deux

(1) « La puissante Compagnie, dit M Prudhomme [Académie série, t. XIV, \>. 138), de 1651 à 1763, présidera il esl impossible de le méconnaître, ;'i la direction des études secondaires à Grenoble. Cette prospérité cessera l'expulsion des Jésuites.

premières années, qui s'élève à environ 970 livres de Savoie. C'était son oncle qui fournissait l'argent, de quoi le neveu se montre très reconnaissant. Quelques extraits peindront son caractère et la vie d'un collégien à cette époque.

« Mon régent m'ayant mis d'une déclamation

publique qui occasionne suivant l'usage des petits frais dont on ne peut se dispenser, comme faire tapisser la classe, payer ceux qui servent à porter et ranger les chaises des auditeurs, des gants, le perruquier, politesse de café, de goûté, que le déclamateur fait à quelques condisciples 12 francs.

« M'étant nécessaire en été une veste et deux paires de culottes d'été, il a jugé à propos tant pour soulager et conserver mon habit de drap d'Elbeuf qui était de prix, que par convenance et occasion de la dite déclamation, d'y ajouter en même temps le juste-aucorps d'été, ce qui n'était pas d une grande dépense. L'étoffe n'en était qu'à 54 sols l'aune de France, de sorte que le dit habit d'été, veste et deux paires de culottes, fournitures et façon comprises, le tout complet, n'est monté qu'à 49 francs 10 sols.

« A Mlle Lacroix qui tient la pension du Verbe

incarné 166 francs

du 3 janvier 1701 au i3 septembre, à raison de 20 fr. par mois ».

« Une caisse de chandelles pour l'étude, caisse et port de Chambéry à Grenoble. ... 9 francs i5 sols. »

Son oncle lui envoie de temps à autre pour ses menues dépenses un gros écu, un louis d'or neuf. . . . dont l'écolier déclare avoir marqué l'emploi dans son livre de compte. Au besoin, par ordre du sénateur, Mlle Lacroix fournit l'argent nécessaire.

a Mon oncle, continue l'élève, en notanl exactement les prix, m'a acheté à Chambéry une demiaune de mousseline pour raccommoder les manchettes

de mes chemises. . . un ruban pour mes cheveux. . . une garniture de boulons pour mon habit de droguet. »

Le compte, daté du 3i octobre 17.V2, est approuvé par le curateur de l'étudiant, Me Humberl Kambaud.

Le sénateur le l'ait suivre de la note suivante : « Je juge encore à propos et de son bien et avantage de l'envoyer au collège des Jésuites de Grenoble pour ses deux prochaines années de philosophie, quand même L'état de ses revenus ne pourrait pas, comme il ne le peut, supporter cette dépense, étant expédient qu'il soit ainsi élevé. »

Le jeune homme, après avoir affirmé que c'est pour son bien qu'on l'a retiré du collège de Saint- Jean, « où, dit il, ma pension et mon entrelien amaienl été à peu près de pair, » ajoute : « Mlle Lacroix m'a dit être obligée d'augmenter à mesure que je grandis et pour ce l'augmenter bien au moins de 128 francs de France sur le tout, et par ce ma pension de celte année prochaine montera à 200 livres de Savoie. Plus il me faudra bien ^4 livres dans tout le courant de l'année pour les souliers, chapeau, blanchissage et autres menus besoins. . . »

Après ses deux ans de philosophie, J.-B. Cullierat sollicita son admission dans la Compagnie de Jésus. Sur sa carrière dans la vie religieuse, le P. van Meurs, de la maison de Baaksem, dans le Li m bourg hollandais, a recueilli, à la prière d'un ami, les noies mii\ anlcs :

« Jean-Baptiste Cullierat. Mauriennais, né le

8 janvier 1^35, est entré au noviciat le 17 septembre 1^54. Doué d'un bon esprit, d'un jugement mur, il avait eu dans ses études littéraires un succès remarquable. Son caractère était un peu rude, mais il était prudent. Il fit preuve d'un talent distingué pour l'enseignement des belles-lettres et de la philosophie. Il enseigna la grammaire pendant quatre ans, les humanités pendant une année.

« En 1762, n'étant pas encore prêtre, il est professeur de rhétorique à Avignon. En 1766-67, il fait dans cette même ville sa troisième probation. En 1769-70, il remplit à Chambéry la charge de préfet et celle de confesseur de la confrérie des jeunes ouvriers. Je ne trouve plus rien, ajoute le P. van Meurs. » (1)

(1) Cette biographie est extraite d'un mémoire manuscrit de M. le chanoine Truchet sur les anciennes familles bourgeoises de vSaint-Jean.

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