‹ L'Instruction publique en Maurienne avant la râevolution (volume 2)Chapitre 17 sur 18 · IÔ · texte numérisé non relu

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ment trop petit, surtout par suite de l'indigence de ceux que Dieu et la nature ont dotés d'un talent supérieur et que leur pauvreté condamne aux arts mécaniques ou à l'agriculture ; voulant, autant qu'il est en lui, remédier à ce mal » (i), fonde, à Avignon, le collège de Saint-Nicolas pour les étudiants pauvres qui voudront suivre les cours de droit civil et de droit canonique.

Il assigne à la fondation de ce collège de riches revenus (2) et lui donne sa bibliothèque, qui comptait neuf cents manuscrits.

Le nombre des places ou des bourses est de vingtquatre, dont un tiers pour le diocèse de Genève, un tiers pour les autres diocèses de Savoie, et les huit autres pour les provinces d'Arles et de Vienne.

Dans le cas où les officiers du pape s'opposeraient à l'établissement de ce collège, le fondateur ordonne qu'il soit transféré à Montpellier, « sub timbra et protectione régis Franciœ » .

Le collège de Saint-Nicolas fut florissant jusqu'en i63o. A cette date, sous prétexte de réformer les abus qui s'étaient introduits dans l'administration, les commissaires nommés par Urbain VIII modifièrent les statuts du collège d'une manière préjudiciable aux intérêts des Savoyards et contraire aux pieuses volontés du fondateur.

De là un conflit, dans lequel les étudiants savoyards firent successivement appel à l'intervention du duc de Savoie et du roi de France.

(1) Texte de l'acte de fondation.

(2) En 1776, les revenus provenant de cette fondation montaient encore à plus de 25.000 livres. (Grillet, Dictionnaire historique du Mont-Blanc. J

Le papa Clément XI, par bulle du 3 des ides de mai ijoj). ayant uni le collège du Hourc (1) à eelui de Saint-Nicolas, on lit un nouveau concordat qui mil fin à cette longue lutte.

Les archives de lévèché de Maurienne possèdent la liste des étudiants de celte province qui ont été envoyés achever leurs études au collège d'Avignon, depuis l'année 168^ jusqu'à 1756. Elle comprend trente-six noms de personnalités les plus marquantes dans le clergé ou les carrières civiles.

Une note placée en tète des registres nous apprend que le diocèse de* Maurienne avait deux places réservées à Avignon : une au grand collège de Saint-Nicolas pour ceux qui se destinaient à l'état ecclésiastique, l'autre au collège de Saint-Pierre-aux-Liens, appelé du Roure, dont le titulaire pouvait étudier le droit canon et le droit civil. Une troisième place était alternativement au choix de l'évêque de Maurienne et de plusieurs autres évoques, « ainsi qu'il est spécifié dans la fondation ».

Nous avons rencontré, dans nos archives locales, les noms d'un certain nombre de Mauriennais, docteurs de l'Université de Valence (2).

Cette université avait été fondée par Louis XI, encore dauphin. Illustrée jadis par le jurisconsulte Gujas, elle était en pleine décadence au xvne siècle, surtout à cause du voisinage des écoles de Tournon

(1) Fondé par le cardinal de la Rovere, qui devint pape sous le nom de Jules II.

(2) Nous ne croyons pas que l'université de Valence possédât des places gratuites pour les Savoyards; nous avons cependant jugé à propos d'en parler, parce qu'elle était assez fréquentée par nos compatriotes.

et d'Avignon « où les Jésuites entraînent tout ce qu'il y a de jeunesse studieuse, » dit un auteur comtemporain (i).

Dès 1604, on trouve en circulation un proverbe qui en dit long sur la valeur des études dans cette université :

C'est un avocat de Valence :

Longue robe et courte science.

Cette déchéance de la petite université était si profonde au xvnie siècle, que le roi de Sardaigne Charles-Emmanuel III crut devoir prendre une mesure rigoureuse contre les gradués de Valence prétendant exercer dans ses Etats.

A une date que nous ne pouvons préciser, entre i^5o et 1760, Jean-Baptiste Cullierat, sénateur au Sénat de Savoie, écrivant à Rd Antoine Albrieux, chanoine de la cathédrale de Maurienne (2), lui annonce que le roi a demandé au Sénat des renseignements sur les docteurs de Valence, avec la noie de ceux qui, par leur capacité, pouvaient être en état d'être admis à un examen de l'université (de Turin), pour y être approuvés sans être obligés d'y prendre de nouveaux grades.

« Cette liste, ajoute le sénateur, a été dressée en plein Sénat, je vous laisse à penser si je n'y ai pas pas fait mettre notre neveu (3), et il en a eu beaucoup

(1) Cité par A. Macé : Le Dauphiné et la Maurienne au xvnc siècle.

(2) Antoine Albrieux, fils de spectable Esprit-François Albrieux, avocat, juge de Montbéranger, avait fait ses études au collège et au séminaire de Saint-Joseph, à Lyon. Sur ce chanoine, voir Travaux de la Société d'histoire, 3e volume, page 276.

(3) Marguerite Cullierat, sœur du sénateur, s'était mariée en 1718, à l'avocat Jacques Albrieux, frère du chanoine ci-dessus, qu'on appelait l'aîné, pour le distinguer de son frère puiné, Il(1 Claude Albrieux.

d'exclus. Le roy a en conséquence fait savoir au Sénat que les docteurs portés par celle liste seraient admis à un examen rigoureux de Irois heures sur les instances civiles ci canoniques ci sur quatre matières du droil tirées au sort, et après celle épreuve approuvés ou rejettes.

« Quelques-uns des plus ferrés ont déjà passé, les autres, soit plusieurs, n'osent se présenter et s'effrayent, les autres se préparent. M. le sénateur comte Peyrani m'a dit que M. le répétiteur Brun, de Turin, chez qui il avait son fils, lui avait dit qu'il avait six Savoyards à sa répétition dont il n'y avait aucun qui ne fût en état de subir cpiel examen cpie ce fut. Voyez si Albrieu est du nombre de ceux qui allaient chez M. Brun. ...» (i)

Les étudiants Mauriennais pouvaient, comme ceux des autres provinces, obtenir une bourse au Collège de Savoie, fondé à Louvain (2) en 1049, parEustache Chappuis (3), chanoine et officiai de Genève, ambassadeur de Charles-Quint en Angleterre.

Dans son testament du i3 décembre i55i, Chappuis veut que le nombre des boursiers, d'abord de six, augmente progressivement jusqu'à vingt-quatre, à mesure que le permettra l'accroissement des revenus de la fondation.

En i()(3o-6i, il y avait quinze bourses.

Dans la répartition de ces bourses, les étudiants

(1) Archives il-' la Société d'histoire.

(2) Avant la destruction de cette ville par les Allemands, on y ; encore une Bévue de Savoie.

(3) La même année, il établit à Annecy, sa ville natale, un collège qui a longtemps porté son nom.

de la ville d'Annecy étaient préférés aux autres candidats.

Pour établir plus d'uniformité dans l'enseignement, Victor-Amédée II attribua à l'Université de Turin un droit de contrôle et d'inspection sur tous les établissements d'instruction publique de ses Elats. Il voulut que ses sujets ne pussent prendre leurs grades de docteur que dans l'Université de sa capitale.

Pour parvenir à ce but qu'il regardait comme très utile à l'unité de son gouvernement, il fonda à Turin, en 1729, le collège des Provinces et y établit cent places gratuites pour les cours de théologie, de droit, de médecine et de chirurgie.

D'après un billet royal du 3o novembre 1751, vingt-sept places étaient réservées au duché de Savoie, dont deux pour la ville de Saint-Jean-de- Maurienne et deux autres pour le reste de la province.

D'après les instructions de 1729, le choix des candidats appartenait au conseil de la ville capitale de la province, en l'assistance de l'intendant chargé de veiller à ce que cette élection se fît sans aucune partialité.

Parmi les conditions requises de la part des candidats, il y avait en premier lieu « la pauvreté de leur famille, en manière qu'elle ne soit pas en état de leur fournir la subsistance purement nécessaire pour les entretenir à Turin aux études de l'Université ».

En 1729, il y eut en Maurienne neuf postulants pour la théologie, quatre pour le droit, un pour la médecine et un pour la chirurgie.

Dans la séance du \ octobre, le conseil de la ville debaint-JeaD arrêta ainsi son choix: pour la théologie, Joseph Hivol de la Cité, Jean Cartier de Montgellafrey, Pierre Reflet de SMVfar tin-su r-la-Ohambre, Jean-Baptiste Davrieux de Lanslebourg, Jean Antoine Demaison de Lanslevillard ; pour le droit, noble Jean-François Cola ffre de la Cale, noble Claude François Rapin de Yillargondran, Esprit-François Christin de Saint-Julien ; pour la médecine, Alban Grange de Jarrier ; pour la chirurgie, Esprit-Joseph Costamagna de la Cité.

C'est aussi an collège des Provinces que prirent leurs grades de docteur : Dominique Rogès, (ils du procureur Jean-Michel, qui fut chanoine de la cathédrale, curé de Notre-Dame de la Cité, vicaire général et olFicial ; son frère Jean-François, homme de loi ; le médecin Mathieu Salomon, fils d'Alexis Salomon, commis principal des gabelles ; l'avocat Jacques- Antoine Balmain, de Saint-Sorlin-d'Arves, et le médecin J.-B. Marcoz, tous les deux membres de la Convention nationale, etc., etc.

N'oublions pas la plus grande illustration de Saint- Jean-de-Maurienne, le docteur François-Emmanuel Fodéré, le créateur de la médecine légale (i).

En 1^83, une place était vacante au collège des Provinces pour les cours de médecine ou de chirurgie. Deux candidats, François Fodéré et Louis Du-

(1) Il fut baptisé le 15 février 1764, sous les noms de Joseph- Benoit. Nous ne Bavons d'où lui viennent les noms de François- EmmanneL II eol pour parrain Joseph Chardonnet, d'Aussois, et Ambroisine-Benoite Jacquier, de la ville de Saint-Jean. Il était fila posthume de Barnabe Podéré e1 de Marie-Nicole Vectier. ( Archives de l'évêché. 1

praz, adressèrent leur demande au conseil de Saint- Jean. « La ville, lisons-nous dans la délibération du 20 octobre, a délibéré qu'elle n'osait présenter le premier, quoique natif de la présente ville, pour ri être pas né de parents assez honnêtes (1).

« Les conseillers décident donc de présenter Louis Dupraz, natif du bourg de Saint-Michel à la vérité, mais payant taille et impositions en cette ville. . . . , lequel est issu de très honnêtes parents et même allié à différentes familles des plus distinguées de cette ville. »

Néanmoins, grâce à la protection du chevalier de Saint-Réal, intendant de Maurienne, qui avait reconnu des talents supérieurs chez le jeune Fodéré, celui ci parvint à obtenir une place gratuite dans la Faculté de médecine, au collège des Provinces (2). %

A l'université, Fodéré se lia d'une étroite amitié avec un de ses compatriotes qui faisait ses études de droit, Charles-Marie Dufour, de Saint-Michel, fds de feu Joseph-François Dufour, juge mage et réforma-

(1) Cette observation est déjà une correction à une autre phrase, probablement plus crue, qui a été tellement surchargée qu'elle est absolument illisible.

Les instructions sur la manière de faire la nomination exigent de la part du candidat « une naissance pure et honnêteté sans aucune tache de famille, soit du côté du père et de la mère, soit de celui des plus proches parents ». Elles avaient soin d'ajouter : « L'on ne recherchera cependant aucune sorte de noblesse dans les susdits sujets ».

(2) Les instructions précitées portent expressément : « L'intendant est particulièrement chargé, au cas qu'il reconnût que quelqu'un des sujets les plus propres à pouvoir mériter de ressentir les effets des grâces de S. M., eût été oublié ou malicieusement exclus, de tâcher d'en avoir les preuves suffisantes et de les faire parvenir » au Protecteur du Collège.

leur de la province de Maurienne, el de Péronne Balomon. Celle-ci, devenue veuve en ij'j], s'éiail remariée à spectable Pierre-Antoine Albrieux, avocat, qui devint bientôt lieutenant du juge mage de Maurienne (i). En servant de père au jeune Dufour, l'avocat Albrieux étendait sa sollicitude à son condisciple dénué de toutes ressources.

Le r< mars 1^86, Fodéré écrivait à son prolecteur: « C'est malgré moi que je suis obligé de vous prier de bien vouloir me faire tenir 3oo livres, le 20 du mois d'avril, pour payer mes examens de licence. . . . Quoique muni de bonnes attestations de mes professeurs, j'eusse pu prendre la licence gratis, de grandes raisons m'en dissuadent, et ces grandes raisons m'obligent et de payer et de vous prier de n'en rien dire à personne.... Je n'aurai, Monsieur, que de bonnes nouvelles à vous donner de M. Dufour , il est sage, il étudie, il se fait honneur. ...»

La somme demandée se faisant attendre, M. l'abbé Fillol, « prêtre dans la maison de Brème », vient à la rescousse. Le 28 avril, écrivant de Turin à M»" Albrieux, il la félicite de la conduite de son tils, « le modèle parfait des plus vertueux, des plus studieux du collège des Provinces ». Ensuite, il lui recommande « le pauvre désespéré, M. Fodéré, qui vient de prendre dans ce moment son examen privé pour la licence en médecine, pour lequel il a été dans la triste situation d'engager tous ses habits, lesquels il ne pourra dégager sans un prompt secours (\v M. l'avocat, votre digne et cher époux, afin qu'il puisse prendre dans l'espace de dix jours son examen public : il lui faut donc pour cela trois cents

M Travaux de la Société d'histoire, & vol., p. l 13 *'t sq.

livres. Nous attendons ce plaisir par le premier courrier, pour ne pas préjudicier à ce jeune homme qui se distingue réellement dans la faculté médicale » (i).

Fodéré reçut le titre de docteur le 12 avril 1787, à l'âge de i3 ans (2).

Tels furent les débuts de ce grand homme qui devait créer une science nouvelle et apporter aux recherches de la justice le précieux concours de la médecine. C'est à la fondation de Victor-Amédée en faveur des étudiants pauvres que ce beau talent dût ne pas rester enfoui dans l'obscurité, en compagnie de tant de génies insoupçonnés à qui ont fait défaut les conditions favorables à leur éclosion et à leur développement.

(1) Archives de la Société d'histoire de Maurienne.

(2) Docteur Motïard : Notice historique sur la vie et les travaux du professeur Fodéré.

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