L'Instruction publique en Maurienne avant la râevolution
Je dédie cette étude sur l'instruction primaire en Manrienne à mon père défunt, qui fut pendant plus de trente ans maître d'école.
En Savoie, la situation des instituteurs avant 1860 ne différait guère de ce qu'elle était avant la Révolution. Raconter la carrière d'un instituteur dans la première moitié du xixe siècle, c'est presque tracer la biographie d'un maître d'école sous l'Ancien Régime.
Mon père débuta en 1840, à l'âge de 16 ans, au hameau des ïeppes, commune de Saint-Michel, où il tint l'école temporaire deux années consécutives.
De 1842 à i883, sauf une interruption de quelques années, il enseigna, pendant les quatre mois d'hiver, dans son village natal, à La Porte, avec un traitement moyen de i5 fr. par mois sous le régime sarde, de 35 fr. depuis 1860 jusqu'en 1878, de 66 fr. de 1879 à i883.
Pour suppléer à l'insuffisance de ce traitement, les pères de famille, outre des cadeaux en nature, invitaient chacun une fois l'an l'instituteur à dîner. Cette coutume, que nous serions tentés de regarder comme humiliante, avait l'avantage d'établir des rapports plus intimes entre les parents et le maître d'école.
Aujourd'hui, l'instituteur est un fonctionnaire ; autrefois, c'était l'ami de la famille, remplissant en son nom un ministère que le père est souvent incapable d'exercer par lui-même.
Gomme la plupart de ses collègues, mon père n'avait pas un gros bagage scientifique. Pour tout diplôme, une patente délivrée par le conseil de la Réforme à la suite d'un examen subi à Saint-Jean-de-Maurienne en novembre 1842 par devant le réformateur ; plus tard, un certificat d'aptitude pour l'enseignement des écoles de hameau délivré en i865 par le recteur d'Académie.
Mais chez les anciens maîtres le dévoûment suppléait à la compétence. A leur sortie de l'école, les enfants étaient aussi instruits que ceux d'aujourd'hui. Ils savaient peut-être moins de choses, mais ils savaient mieux.
Pour moi, je n'ai pas connu, avant mon entrée au collège, d'autre école que celle de mon village.
Je me vois encore, aux environs de 1870, avec les autres bambins de la localité, épelant les lettres de l'alphabet dans une écurie, tandis que les vaches ruminaient et que les femmes filaient.
Ce n'est qu'en 1874 que la commune loua pour l'école du village une chambre bien modeste, qui nous paraissait presque un palais.
A cette époque, chaque particulier devait contribuer au chauffage de l'école (1).
Le mobilier était des plus sommaires : deux longues tables, l'une pour les garçons, l'autre pour les filles ; un boulier-compteur, un tableau noir, une carte de France et douze tableaux de lecture.
Le programme, très simple, comprenait la lecture du français et du latin, l'écriture et le calcul élémentaire. Pour la lecture, on ne se contentait pas de textes imprimés en caractères romains ; il nous fallait débrouiller les écritures les plus bizarres dans un recueil intitulé Le
(1) En 1894, dans une promenade que je fis à Montaimont, je rencontrai les enfants se rendant à l'école avec leur bûche sur le bras. — Gela se pratiquait encore à Notre-Dame-du-Cruet eu
Manuscrit. Le catéchisme, dont on apprenait la lettre à l'école, n'avait pas encore été remplacé par le manuel de morale civique. Je ne crois pas que les enfants aient gagné au change.
Les récits d'histoire sainte, racontés par mon père — quand nous avions été sages — exerçaient sur mon imagination encore fraîche un charme souverain.
Je n'ai pas besoin d'ajouter que les prières du matin et du soir inauguraient et clôturaient la journée scolaire.
Une discipline sévère maintenait l'ordre dans la classe. Usant à mon égard de sa double autorité d'instituteur et de pater familias, mon père me réservait la meilleure part, dans la distribution des punitions. Mes condisciples n'étaient point jaloux de cette préférence ; et moi, je n'en ai pas gardé rancune, surtout depuis que j'ai pu apprécier la vérité de ce mot de l'Ecriture : Qui parcit virgœ odit filium.
Convaincu qu'il n'y a pas d'éducation possible sans religion, mon père s'appliquait, en toute occasion, à développer en nous le sens religieux, qui est, au dire d'Aristote, le caractère distinctif de l'homme (i).
Au moment où le projet de loi sur la neutralité scolaire soulevait d'ardentes controverses, deux jeunes instituteurs, causant de cette question brûlante et rencontrant mon père, lui demandèrent son sentiment en ces termes délicats : « N'est-ce pas, père Gros, qu'on peut être un honnête homme sans religion ? — Oui, répondit-il, mais juste assez pour ne pas être pendu ».
Ayant pris sa retraite en i883, il n'eut pas à suivre un système d'éducation qu'il réprouvait comme faux et pernicieux.
(1) Cf. Lamartine :
« Borné dans sa nature, infini dans ses vœux,
« L'homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux. »
Il vécut jusqu'en 1898, assez pour constater la faillite morale de l'éducation areligieuse.
C'est à son enseignement chrétien, complété par les exemples du foyer domestique, que je dois le meilleur de moi-même.
Adolphe GROS.
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