LA MORALE CIVIQUE
L'œuvre scolaire de la Convention fut une œuvre essentiellement politique et antireligieuse. Il s'agissait de façonner l'homme nouveau selon le type jacobin, et dans ce but, de jeter l'enfant dans le creuset des doctrines révolutionnaires. Les préoccupations purement pédagogiques n'entrèrent qu'en seconde ligne. Aussi l'œuvre était-elle condamnée d'avance à un échec certain.
Nous avons vu que la première qualité qu'on demandait aux candidats aux fonctions d'instituteur, c'était des opinions franchement républicaines, c'està-dire jacobines, dûment constatées par un brevet de civisme. L'article le plus important du programme, c'était l'enseignement de la morale républicaine. Les éléments de cette morale étaient formulés par demandes et par réponses dans les manuels ou catéchismes républicains. Dans un procès-verbal de l'administration municipale du canton de St- Jean, du ie* messidor an VI, nous trouvons la mention d'un de ces catéchismes intitulé « Institution des Enfants. »
Nous avons en notre possession un exemplaire du Catéchisme républicain, suivi des maximes de morale républicaine, propre à l'éducation des enfants de l'un et de l'autre sexe, par le citoyen Poitevin, petite plaquette in-18 de 36 pages, à Paris, chez Millet, imprimeur, rue de la Tixéranderie, n° 17.
Ce manuel d'instruction civique est une véritable contrefaçon du catéchisme religieux. Il débute par l'exposé des « sacrements républicains. » Citons, à titre d'exemple, la définition du baptême. « C'est la régénération des Français, commencée le 14 juillet 1^/89, et bientôt appuyée par toute la Nation Française. » Viennent ensuite « Les péchés opposés au bien de la République » ou péchés capitaux, qui sont le monopole de l'aristocratie ; les Maximes républicaines ou Commandements de la Pairie » ; les Maximes pour les jeunes citoyennes » ; « la Table des Droits de l'homme et du citoyen » ; « la Table des Devoirs de l'homme et du citoyen » ; « la Prière du républicain » ; « les dix commandements de la République Française » ; « les six commandements de la Liberté » ; « l'Hymne des Français » ou la « Marseillaise » ; enfin « le Serment du Républicain. »
Cet enseignement laïque de l'instituteur était complété par des œuvres postscolaires ou extrascolaires, surtout par l'assistance aux séances du club des Jacobins ou aux fêtes décadaires. Le i5 thermidor an II, une députation de la Société populaire d'Arc se présente à la barre, transmet à la municipalité l'arrêté pris par la société dans sa dernière séance d'inviter l'autorité municipale à publier et faire afficher «une adresse invitant les pères, mères et parents à envoyer les enfants des deux sexes à l'instruction publique qui se fera dans la salle des Jacobins, tous les jours de décade, à deux heures de relevée (du soir) jusqu'à trois, par des instituteurs jacobins choisis et nommés à cet effet, en prévenant lesdits parents que ceux qui négligeront ou refuseront d'y envoyer leurs enfants seront déclarés comme suspects d'après la loi. »
La municipalité, s'étant dispensée de mettre en discussion un objet aussi essentiel qui ne tend qu'au bien public et à élever dans la voie des principes de la Révolution la jeunesse, arrête conformément à la pétition de la Société populaire.
La qualité de suspect entraînait de graves conséquences pour celui qui était l'objet de cette dénonciation. Aussi, dans la séance du 18 thermidor, un membre du conseil propose un amendement modifiant le procès- verbal de la séance du i5 et déclarant que les parents coupables, au lieu d'être traités en suspects, seront simplement « dénoncés à l'opinion publique ». Le libéralisme de ce temps n'allait pas au-delà. La proposition fut adoptée.
Le 28 nivôse an YII (17 janvier 1799), l'administration centrale du Mont-Blanc prenait un décret obligeant « les instituteurs et institutrices d'écoles, soit publiques, soit particulières, à conduire leurs élèves chaque jour de décadi et de fête nationale au lieu de réunion des citoyens».
Les fêtes décadaires, célébrées dans l'enceinte des églises désaffectées, présentaient plus de décence et de correction que les séances des Jacobins ; mais elles montraient le même mépris et la même haine de la religion.
Nulle part l'idée de marquer l'enfant de l'empreinte révolutionnaire n'apparaît comme dans le décret suivant du représentant du peuple Albitte envoyé à tous les districts du Mont-Blanc :
« Considérant que les mœurs et l'intérêt de la République sont également blessés par la réunion indécente et impolitique des gens suspects des deux sexes dans une même maison de détention ;
« Que ce serait outrer les rigueurs de la loi que de condamner à la détention des enfants de l'un et de l'autre sexe, contre lesquels il ne peut y avoir d'autres motifs de reproches que d'être « nés de parents ci-devant nobles » ; que les enfants appartiennent à la Patrie et qu'ils ont droit de prétendre aux bienfaits de la Révolution ; que ce serait les arracher à la République et à leur propre bonheur que de négliger leur éducation, les exposer à être totalement vicieux et corrompus par la fureur des préjugés et de la vengeance aristocratique, en les laissant auprès de leurs parents détenus ; arrête ce qui suit :
Article premier.
« Les directoires, les districts feront sans délai procéder à la séparation des gens suspects des deux sexes réunis actuellement en détention dans les maisons de sûreté des districts respectifs.
Art. 3.
« Les enfants mâles des ci-devant nobles détenus, âgés de moins de 18 ans, seront confiés aux soins et à la surveillane d'instituteurs choisis par les directoires de districts pour être par eux élevés dans les principes républicains et de l'éducation nationale.
Art. 4- « L'éducation des filles ci-devant nobles sera confiée soit collectivement, soit séparément à une ou plusieurs citoyennes mères de famille généralement distinguées par leurs mœurs et leur patriotisme, qui seront désignées par les directoires du district ».
Art. 5.
« Le prix des pensions et entretien des enfants ci-
devant désignés sera fixé par les directoires des districts et prélevé sur la caisse des séquestres des biens des détenus.
« Fait à Ghambéry, le 12 ventôse an II de la République.
« Albitte ».
fHS8S»BBtiBSSSS8SBBBBESBSiSSl^^