Voir la Revue des Deux- Mondes du !«' février
LA UBERTÉ D'ENSEIGNEMENT 83
années, et la grande commission extra-parlementaire de 1870 présidée par M. Guizot les avait trouvées si topiques qu'elle avait repoussé à une grande majorité le système qui a prévalu depuis. Nous tenons donc les jurys mixtes pour une institution défectueuse, et nous estimons que le gouvernement de la République se devait à lui-même et devait surtout aux bonnes études d'en proposer la suppression.
Devait-il aller dans cette voie jusqu'à rendre aux seules facultés la collation des grades? Sur ce point, et sai\s critiquer le fond môme du projet ministériel, nous aurions une réserve à faire. Certes les jurys de facultés sont d'excellents jurys d'examen au point de vue de la compétence et des lumières, ils offrent à l'État, comme aux familles et aux candidats, toutes les garanties désirables. Composés d'hommes éminents parfois, savants et distingués presque toujours, on trouverait difficilement leurs pareils, et l'on peut dire à leur honneur que jamais, à aucune époque, aucun parti n'a contesté l'autorité de leurs décisions. Toutefois, en se plaçant au point de vue de certaines susceptibilités, peut-être exagérées, mais qui existent, au point de vue des susceptibilités de l'enseignement libre, n'est-on pas conduit à penser que des jurys d'où seraient exclus les professeurs des facultés de l'État aussi bien que ceux des facultés libres offriraient une impartialité plus haute encore? C'était la conclusion à laquelle était arrivé le ministre qui eut l'honneur de diriger l'instruction publique de 1863 à 1870, et bientôt après la commission extra-parle-
mentaire présidée par M. Guizot. C'est cette même conclusion que l'honorable M. Raoul Du val soutint à la Chambre en 1875 et 1876 et qui ne rencontra alors aucune objection de principe. On se contenta de la repousser, et le jury mixte de M. Ghesnelong l'emporta sur le jury d'État de M. Raoul Duval. Mais nous ne croyons pas que ni dans cette circonstance ni dans aucune autre on lui ait opposé des arguments bien solides.
Et tout d'abord le jury d'État ne serait pas une innovation, comme on l'a prétendu. Il existe déjà sous une forme ou sous une autre à tous nos degrés d'enseignement, et nous ne sachons pas qu'il ait donné de mauvais résultats. Dans l'instruction primaire, c'est un jury nommé par le Conseil départemental qui fait passer les examens du premier et du second degré ; la loi n'a pas voulu que les candidats de l'enseignement libre fussent examinés par des instituteurs communaux. Dans l'enseignement secondaire, le titre d'agrégé, qui est le titre par excellence, est conféré par un jury d'État, d'où sont soigneusement exclus * les maîtres de conférences de l'École normale supérieure, qui pourraient être suspects d'involontaire complaisance à l'égard de leurs élèves. De même pour l'agrégation de droit et de médecine. Ces jurys comptent toujours trois magistrats pour l'une et trois
1. Plus aujourd'hui. La concurrence que nos facultés des lettres et des sciences font à TEcole normale, et l'esprit de rivalité qui s'est établi entre les candidats de l'École et ceux de la Sorbonne, ont obligé l'administration à faire figurer des professeurs de l'École normale dans les jurys d'agrégation.
LA LIBERTÉ d'eNSEIGNENENT 85
membres de l'Académie de médecine pour l'autre. Enfin ne sont-ce pas des jurys d'État qui fonctionnent à l'entrée de la plupart de nos grandes écoles, militaire, polytechnique, de la marine, etc. ? Les examinateurs à l'entrée et souvent même à la sortie de ces grandes écoles ne sont-ils pas choisis en dehors du cadre des professeurs? Le dualisme qui existe malheureusement ailleurs entre l'enseignement privé n'était pas à craindre là. Saint-Gyr et l'École polytechnique n'ont pas d'établissements concurrents comme nos collèges et nos facultés. Néanmoins l'administration de la guerre a pensé que des commissions composées de membres étrangers pour la plupart à nos écoles présenteraient plus de garanties d'impartialité, et chaque année, depuis bien longtemps, c'est à des commissions de cette sorte qu'elle confie la tâche d'ouvrir ou de fermer la porte de ses établissements aux jeunes gens qui viennent y frapper. Le système est donc éprouvé ; voilà des années qu'il fonctionne, à la grande satisfaction des familles, et qu'il fonctionne avec succès. Loin d'abaisser le niveau des examens, il l'a maintenu très haut. C'est un fait constant que le recrutement de l'École polytechnique et de Saint-Cyr n'a jamais été d'une meilleure qualité qu'à l'heure actuelle.
Au surplus, les chiffres sont là : sur une moyenne de 11 à 1,200 candidats qui se présentent annuellement à Saint-Gyr, il y en a, suivant les besoins du service, de 350 à 400 d'admis, et si le jury n'avait pas à tenir compte de ces besoins, s'il était livré à lui-
même, il est notoire qu'il n'en admettrait guère plus de 250 à 300. C'est donc une proportion des deux tiers au moins des candidats que le jury d'État élimine chaque année. Eh bien, veut-on savoir quelle est cette proportion pour le droit, la médecine et la pharmacie? Voici les chiffres extraits du compte définitif des dépenses de l'exercice 1873 (année normale) :
E\aintaés. Ajournés. Admis.
Droit 8902 1551 7351
Médecine 6668 932 5736
Pharmacie 2716 357 2359
Pour les sciences et les lettres, la proportion est notablement plus forte, et les jurys sont manifestement plus sévères ; mais est-elle encore suffisante?
Examinés. Ajoarnés. Admis.
Sciences 6385 3659 2726
Lettres 10266 5688 4578
Assurément nous ne prétendons pas tirer de ces chiffres des arguments contre les jurys de facultés; mais enfin, quand on les compare à ceux que donnent les jurys d'État, tels que le jury de Saint-Cyr et les jurys d'agrégation, par exemple, on est bien forcé de reconnaître que l'avantage n'est pas précisément du côté des premiers.
Quant à l'objection tirée de la difficulté de trouver, en dehors des professeurs en exercice de l'État ou de l'enseignement privé, des juges compétents en nombre suffisant, nous pourrions en être touché, s'il s'agis-
LA LIBERTÉ o'ENSEIGNEMENT 87
sait d'établir des jurys d'État dans toutes les villes où il existe des jurys de facultés. Mais ce n'est pas ainsi que nous comprenons l'institution. Deux ou trois jurys d'État pour chaque ordre d'enseignement suffiraient très bien, à la condition d'être ambulatoires. La commission qui examine les candidats à l'École militaire n'agit pas autrement. Tous les ans, au mois d'août, elle se met en route et revient seulement au commencement d'octobre, après avoir examiné dans un certain nombre de villes désignées d'avance les candidats de province, auxquels on évite ainsi des déplacements et un séjour onéreux à Paris. Or veuton savoir de combien de membres se compose cette commission?Decinqmembres, auxquels sontadjoints, pour le classement des copies, un nombre égal de correcteurs. Ces cinq membres suffisent amplement à leur tâche et la recommencent chaque année sans fatigue. Il ne saurait d'ailleurs être question, hâtonsnous de le dire, de substituer dès à présent et par une mesure d'ensemble le jury d'État aux jurys de facultés. Cette solution s'imposera sans doute un jouf, car elle est commandée tout à la fois par la justice et par l'intérêt de notre enseignement supérieur, lequel aspire à être déchargé d'une besogne un peu fastidieuse, où il perd, au moins à Paris, le meilleur de son temps. Mais, dans l'état actuel des choses, les partisans du jury d'Etat n'ont pas tant d'ambition. Ils se déclareraient satisfaits si la loi à intervenir donnait aux élèves des établissements d'enseignement supérieur libre la faculté de se présenter à leur choix
devant un jury d'État, dont la composition serait réglée par le Conseil supérieur, ou devant les jurys de facultés actuels. On cherche un terrain de transaction et de rapprochement pour tous les esprits modérés de la Chambre et du Sénat : le voilà trouvé. Le jury d'État sauvegarderait également les droits de la puissance publique et ceux de la liberté. C'est à ce titre qu'il avait séduit les hommes dont nous invoquions tout à l'heure l'autorité et qu'il rencontrera, nous en avons le ferme espoir, de nombreux défenseurs dans le parlement.
Ainsi, pour nous résumer, sur les deux premiers articles du projet, pas d'objection fondamentale : la nécessité de la restitution de la collation des grades à l'État ne fait pas question pour nous. Seulement auprès des jurys de facultés, dans un intérêt de justice et de bonne administration, pour donner satisfaction aux légitimes susceptibiUtés de l'enseignement libre et pour soulager en même temps les membres de l'enseignement public, nous souhaiterions qu'on établît des jurys d'État, au lieu et place des jurys mixtes.
Malheureusement le projet de M. Ferry ne se borne pas à cette reprise de possession des droits de l'État, et nous retrouvons dans les autres dispositions qu'il consacre le même esprit d'intolérance, le même mépris de la justice que précédemment. L'article 3, qui n'a l'air de rien, par exemple, a tout simplement pour but de ruiner les établissements d'enseignement supérieur libre. Aux termes de cet article, les élèves de ces établissements sont tenus de prendre leurs
LÀ LIBERTÉ d'enseignement 89
inscriptions aux dates fixées par le règlement dans les facultés de l'État. Gonséquemment, tous les trois mois, l'étudiant en droit de l'école libre d'Angers devra se transporter de sa personne à Poitiers pour se mettre en règle avec la faculté. Là on lui délivrera une inscription gratuite. Mais, ajoute aussitôt le projet, un règlement délibéré en Conseil supérieur de l'instruction publique, après avis du ministère des finances, déterminera le tarif des nouveaux examens; c'est-àdire, pour qui sait lire entre les lignes, que le gouvernement se réserve d'augmenter les droits d'examens d^une somme équivalente au montant des droits actuels d'inscription. Or, comme d'un autre côté le projet enlève aux établissements la part que la loi de 1875 leur attribuait dans les droits d'examens subis devant les jurys mixtes, il s'ensuit nécessairement, ou que les élèves des établissements libres auront double droit à payer : droit d'examen devant les facultés de l'État, et droit d'inscription dans leurs propres maisons; ou que les établissements libres, déjà privés de leur principale ressource, seront encore obligés, pour garder leurs élèves, de réduire considérablement, sinon de supprimer, leurs droits d'inscription. Dans la première hypothèse, c'est une bien grosse charge imposée aux familles; dans l'autre, on le voit, c'est la ruine.
L'article 4 est manifestement inspiré par une pensée du même genre; après avoir enlevé leurs revenus aux établissements libres, on leur prend leur nom. Désormais les écoles fondées ou entretenues par des parti-
culiers ou des associations ne pourront s'intituler universités, ni même facultés. L'exposé des motifs glisse légèrement sur cette partie de la loi. « Nous nous sommes reportés, dit-il, pour la rédaction de l'article 4, à celle de l'article 17 de la loi du 15 mars '1850, dont ladite loi, en l'appliquant aux écoles d'enseignement supérieur, ne pouvait faire mention. » Ladite loi ne pouvait en effet mentionner des établissements qui étaient encore ànaître. Mais elle s'était bien gardée de disposer que les établissements d'enseignement secondaire libre ne pourraient pas prendre le titre de collège ou de lycée. Et vraiment M. le ministre de l'instruction publique n'est pas heureux dans ses citations : quand il ne les altère pas, il en dénature le sens; quand il ne produit pas des textes erronés, il équivoque et joue sur les mots, ce qui est toujours grave dans un document public.
La rédaction de l'article 5 appelle une observation analogue. Ici la pensée ministérielle devient tout à fait cabalistique : « Les titres ou grades dH agrégé^ de docteur, de licencié, de bachelier, etc., ne peuvent être attribués qu'aux personnes qui les ont obtenus après les concours ou examens réglementaires subis devant les facultés de l'État. » M. le ministre de l'instruction^publique n'est pourtant pas sans savoir que l'agrégation est un examen qui se passe en général devant des jurys spéciaux : ainsi de l'agrégation des lettres, de grammaire, de philosophie, d'histoire, etc. La phrase n'a donc pas de sens; pour qu'elle fût intelligible, il faudrait y ajouter ces mots : devant les
facultés de TÉtat, ou devant les commissions d^ examen nommées par le ministre. Ce n*est qu'un vice de forme, un lapsus^ assurément; mais tous ces lapsus venant s'ajouter les uns aux autres sont du plus fâcheux effet : on n'écrit pas de verve deux exposés de motifs et deux projets de loi comme un compte fantastique, et M. Ferry, qui s'est montré si sévère en d'autres temps pour des improvisations grandioses, aurait bien dû surveiller d'un peu'plus près les siennes.
L'article 6 est d'une meilleure rédaction : il est vrai qu'elle est empruntée presque textuellement à la loi de 1875 : « L'ouverture des cours isolés est soumise, sans autre réserve, aux formalités prévues par l'article 3 de la loi du 12 juillet 1875. » C'est-à-dire que les cours libres isolés ne seront plus considérés conmie des réunions publiques. Quiconque voudra faire une leçon sur un sujet quelconque, politique ou non, devra simplement en aviser l'autorité académique dix jours auparavant. La pensée ministérielle est ici d'une clarté parfaite, et l'on devine aisément le but de cet article : ce n'est pas autre chose qu'une prime d'encouragement offerte aux professeurs de politique qui s'agitent dans les bas-fonds de toutes nos grandes villes ; c'est la loi sur les réunions publiques éludée. Viennent des jours de trouble, et l'on verra le parti que le radicalisme saura tirer de cette disposition. En tout cas, l'enseignement libre, le vrai, s'entend, ne réclamait nullement des facilités qui ne serviront qu'aux charlatans, en attendant mieux; il
avait la conférence, il avait les cours non isolés, il avait, au besoin, la réunion privée. M. le ministre de l'instruction publique a pensé que le moment était venu d'abolir une législation surannée. En quoi nous le trouvons parfaitement logique et conséquent avec lui-même : ceci devait tuer cela; fermant d'une main les établissements congréganistes, il était juste que de l'autre il rouvrit les clubs; l'article 6 était la préface nécessaire de l'article 7.
L'article 7 est avec l'article !«' toute la loi. Il disposait qu'à l'avenir « nul ne sera plus admis à participer à l'enseignement public ou libre, ni à diriger un établissement de quelque ordre que ce soit, s'il appartient à une congrégation religieuse non autorisée ». La commission n'a pas trouvé cette rédaction suffisamment nette et y a introduit ces mots : à diriger un établissement de quelque ordre que ce soit ou à y donner renseignement. C'est-à-dire qu'aucun membre d'une congrégation non autorisée ne pourra plus désormais diriger un établissement quelconque, ni même y être employé comme professeur. L'article 7 s'applique également aux trois degrés d'enseignement primaire, secondaire et supérieur. Il embrasse tout dans sa généralité : jésuites et dominicains, maristes et eudistes, etc. La loi ne distingue pas entre toutes ces congrégations; elle les place, comme les établissements insalubres, en dehors du droit commun. La République de 1848 ne les connaissait « ni pour les protéger ni pour les gêner » ; la République de 1879 ne les connaît que pour les frapper.
LA LIBERTÉ o'ENSEIGNEBIENT 93
Nous avons essayé d'établir dans un précédent article que cette prohibition générale était contraire au droit public, au droit moderne. Nous voudrions démontrer ici par des chiffres et par des arguments empruntés, pour la plupart, aux documents officiels eux-mêmes, quel trouble elle jetterait dans les intérêts matériels et moraux non seulement des congrégations, mais encore et surtout d'une très nombreuse classe de citoyens.
Il existe actuellement en France IM congrégations non autorisées S se livrant effectivement à renseignement, soit : 125 congrégations de femmes et 16 congrégations d'hommes. Ces congrégations possèdent 641 établissements, dont le total se décompose ainsi : établissements de femmes, 560 ; établissements d'hommes, 81. Le nombre des élèves qui fréquentent ces établissements est de 61,409, soit 41,174 filles et 20,235 garçons, sur lesquels on compte environ 9,513 bourses entières ou partielles. Enfin le nombre des professeurs et des surveillants de l'un et l'autre sexe, appartenant à ces diverses congrégations et qui se consacrent à l'enseignement, est de 6,454, soit 4,898 religieuses et 1,556 religieux.
Voilà donc, si l'article 7 est voté, 141congrégations, 641 établissements, 61,409 jeunes filles et jeunes gens, dont 9,513 boursiers, qui seraient atteints.
i. Ces chiffres et les suivants, qui ont été communiqués aux Chambres, sont le résultat d'une enquête faite par un comité qui s'est mis en relation directe avec les supérieurs des congrégations intéressées; ils portent sur l'année 1879.
Voilà d'un seul coup 641 établissements qui vont se trouver expropriés, pour cause d'utilité publique, sans aucune enquête préalable, et sans indemnité, bien entendu. Voilà 67,000 individus, par conséquent 67,000 familles, appartenant pour une bonne part à. la bourgeoisie, qui vont être frappées dans leur fortune, opprimées dans leurs croyances ou tout aa moins gênées dans leurs habitudes. Voilà plus de 9,000 enfants que les congrégations non autorisées élevaient gratuitement, et pour lesquels elles dépensaient chaque année 4,486,076 francs, qui vont être rendus à la misère et au vice. Qui les recueillera? L'État? Mais ses établissements regorgent déjà de boursiers : la dernière statistique officielle en fait l'aveu, son budget enfle démesurément d'exercice en exercice ; et c'est à peine s'il a pu donner des pensions aux fils de tous ceux qui ont succombé sur nos champs de bataille dans la dernière guerre.
En vérité, la pensée ministérielle est bien dure ici, et le gouvernement aura quelque peine à faire accepter ce nouveau massacre des innocents par tous les cœurs un peu généreux, car enfin, pour justifier une mesure aussi violente, il faudrait au moins l'appuyer de quelques bonnes raisons. Il faudrait invoquer autre chose que les ordonnances de 4828 et les arrêts de 4762. Charles X et Louis XV sont des autorités un peu surannées. A-t-on fait une enquête et résulte-t-il de cette enquête que l'enseignement donné par les congrégations non autorisées soit immoral, inconstitutionnel ou même antinational? Les inspecteurs gé^
IX LIBERTÉ d'enseignement 95
néraux ont-ils constaté des faits graves à la charge des établissements tenus par des congréganistes? Ces faits ont-ils été Consignés dans leurs rapports?
A vrai dire, sur ce dernier point on peut nous répondre que l'inspection telle que l'ont organisée les lois de 4850 et de 4875 est complètement insuffisante. C'est tout à fait notre avis ; nous tenons que la surveillance de l'État sur les établissements libres d'enseignement ne comporte aucune restriction, qu'elle devrait être entière, absolue; mais qui empêche de l'organiser? qui empêchait M. Jules Ferry de reprendre cette position malencontreusement abandonnée par le législateur de 4850? Dans cette question , comme dans celle de la collation des grades, tous les esprits modérés, tous ceux qui ne pensent pas qu'on doive refuser à la République les droits et prérogatives exercés par les régimes antérieurs, en un mot tous les hommes de gouvernement, se seraient joints à lui. Il n'avait qu'à réclamer cette restitution; on la lui eût certainement accordée. Au lieu de cela, que fait M. le ministre de l'instruction publique? Il vient, sans information préalable et sans autres raisons que des raisons tirées d'un droit aboli, proposer aux Chambres une mesure d'exception contre des gens auxquels la loi reconnaît depuis près de trente ans les mêmes droits, en matière d'enseignement, qu'à tous les autres citoyens. A Vabri de cette législation, des établissements considérables se sont formés, des habitudes et des besoins
particuliers se sont développés; un enseignement d'un caractère spécial est né. Cet enseignement n'est pas plus mauvais qu'un autre, nos concours le prouvent. Il est en tout cas fort goûté d'un grand nombre de familles, puisqu'il a de nombreux élèves. Est-ce un mal, est-ce un bien ? C'est un fait, un fait indiscutable. Est-il bon, est-il mauvais qu'il y ait des établissements où l'éducation morale et religieuse ait le pas sur l'instruction proprement dite, et des établissements animés d'un esprit plus laïque, plus scientifique, où la part faite à la religion soit moindre? Ce dualisme est-il bon? Nous ne le prétendons pas, nous sommes de ceux qui regrettent notre vieille Université de France, avec sa discipline, ses mœurs et son esprit à la fois laïque et religieux. Nous croyons que cette grande institution a rendu d'éminents services à ce pays, et, quand nous comparons les fortes générations qu'elle a formées avec la nôtre, nous ne pouvons nous empêcher de faire un triste retour sur nous-même et d'évoquer le temps où toute la jeunesse française passait par la même éducation, comme elle passe aujourd'hui par le régiment. Mais que pouvons-nous à ces choses? Le gouvernement, les Chambres, peuvent-ils empêcher que le monopole universitaire ait succombé ? Peuvent-ils empêcher surtout qu'il ait succombé sous la pression de l'opinion publique? A tort ou à raison, l'Université n'a plus aujourd'hui la confiance d'un grand nombre de familles; elle a perdu son ancienne clientèle aristocratique et bourgeoise. Faut-il pour la lui rendre
rétablir indirectement ce que M. Ledru-Rollin appelait dans sa langue colorée « la conscription de Tenfance », ce qu'il considérait « comme la plus grande souffrance qu'on pût infliger à un individu »? Au fond, l'article 7 n'a pas d'autre portée : en apparence, il n'atteint que les congrégations non autorisées; en fait, comme les congrégations non autorisées sont les seules qui soient florissantes dans l'enseignement secondaire, il supprime toute concurrence, au moins à ce degré d'enseignement. La monarchie légitime en usait plus fièrement avec les jésuites : eUe ne fermait pas leurs établissements, elle les bannissait; elle ne leur interdisait pas l'enseignement, elle leur interdisait la France ; ce n'est pas dans l'intérêt d'une corporation rivale, c'était dans l'intérêt bien ou mal entendu de la chose publique, dans l'intérêt supérieur de l'État et de la religion, qu'elle les frappait. Aujourd'hui qu'invoque-t-on en dehors des pauvres arguments tirés de l'ancien droit public ? Rien, absolument rien. L'exposé des motifs est muet : tournez-le dans tous les sens, prenez-le par tous les bouts, vous n'en ferez pas sortir un grief, un seul, contre les congrégations. Il n'y en a qu'un, mais qu'on n'avoue pas, celui-là : elles ont fait recevoir, en 4876, 127 élèves à Saint-Gyr et 39 à l'École polytechnique. C'est tout leur crime, et l'article 7 n'est pas autre chose que le châtiment de ce crime.
Et croit-on qu'il n'y aura qu'elles de châtiées? Croit-on qu'elles seront seules à souffrir, elles et les 67j 000 familles qui Ifeui* confient leurs enfants?
98 l'instruction PUBLiaUE ET LA DÉMOCRATIE
Trouve-t-on que c'est là du sentiment? que les arguments tirés de la liberté de conscience, du droit, de la justice sont sans force et sans valeur? Eh bien, n'en parlons pas. Considérons l'article 7 au point de vue tout positif et tout matériel des finances publiques. Voyons quelles en seraient les conséquences budgétaires. Ici nous n'emprunterons pas nos chiffres à des statistiques particulières; nous les demanderons à l'administration elle-même.
A la date du 34 décembre 4876, les établissements d'enseignement secondaire dirigés par des congrégations non autorisées recevaient 49,960 * élèves tant internes qu'externes, savoir : les jésuites 9,434, les maristes 4,476, les lazaristes 499, les basiliens, picpuciens, doctrinaires, etc., 5,885. Ces établissements, est-il besoin d'en faire la remarque? ne recevaient aucune subvention de l'État, ni des départements, ni des communes. Ils se suffisent à euxmêmes. Est-ce à dire qu'ils imposent aux familles des sacrifices exagérés? Non, car, d'après la statistique officielle, la moyenne des frais supportés par les parents pour chaque élève ressort pour le pensionnât à 543 fr. 76; pour la demi-pension, à 342 fr. 20; pour l'externat, à 433 francs. En sorte que voilà 49, 960 élèves qui ne coûtent absolument rien ni à
1. Ce chiffre n'est pas complètement exact : en portant à Factif des maristes 22 établissements et 5,000 élèves, la statistique officielle a commis une erreur manifeste; elle a confondu les maristes proprement dits avec les frères de la Société de Marie et les petits frères de Marie, qui sont autorisés. Les maristes n'avaient en 1876 que 6 établissements et 1,500 élèves.
LA LIBERTÉ d'eNSEIGNENENT 99
l'État, ni au département, ni aux communes, et dont l'éducation n'impose, en somme, que des sacrifices très raisonnables aux familles.
Or, si nous mettons en regard de cette situation celle des lycées et collèges, que voyons-nous? En 1876, la subvention de l'enseignement secondaire public s'est élevée pour l'État à 5,568,355 francs, pour les départements à 467,073 francs, pour les communes à 4,443,626 francs, soit 40,479,054 francs. En cette même année 4876, le nombre des élèves était dans les lycées de 40,995; dans les collèges, de 38,636; au total, 79,634. Divisons maintenant le chiffre de la subvention par celui des élèves : 40,479,054 par 79,634 ; résultat : 427. C'est donc 427 francs qu'il faut prélever chaque année sur les fonds généraux, départementaux ou communaux par tête d'élève dans nos lycées et collèges. D'un côté, néant; de l'autre, 427 francs. Mais, objectera-t-on, si l'éducation publique revient plus cher que l'éducation privée, c'est que la clientèle de nos établissements publics est insuffisante. Versez dans nos lycées les 20,000 élèves qui reçoivent l'enseignement secondaire dans les maisons congréganistes, et vous verrez aussitôt les recettes augmenter, les frais diminuer. Erreur, illusion ; considérez ces chiffres. En 4865, nous possé^ dions 77 lycées, comptant 32,630 élèves et recevant en moyenne une subvention de 22,334 francs. Nous en avons aujourd'hui 84, qui comptent 40,995 élèves. La moyenne de la subvention a-t-elle diminué ? Bien au contraire, elle a plus que doublé. Elle s'est élevée
pour 4876 à 48,320 francs par lycée. Ainsi, non seulement la réduction qu'on pouvait espérer en raison de Taccroissement des recettes n'a pas été obtenue, mais les charges se sont accrues dans des proportions considérables. Ainsi, loin d'être une source de revenus, la suppression des établissements appartenant à des congrégations non autorisées constituerait une nouvelle charge pour nos finances. Une augmentation de moins d'un quart dans le nombre des élèves a nécessité un accroissement de plus de moitié dans la moyenne des subventions accordées à nos lycées. Si, par suite du vote de l'article 7, les 20,000 jeunes gens qui fréquentent en ce moment les écoles congréganistes venaient à passer dans nos lycées, il faudrait immédiatement quadrupler la subvention, sans compter les millions qu'on devrait mettre aux bâtiments. Tel serait, au point de vue budgétaire, le résultat le plus clair du vote de l'article 7. Et qu'on remarque bien que notre argumentation porte uniquement sur l'enseignement secondaire. En ce qui concerne l'enseignement primaire, nous ne possédons malheureusement que des données incomplètes. Mais qui ne sait le rôle important que jouent les congrégations non autorisées dans cet ordre d'enseignement? Qui ne sait avec quelle abnégation les membres de certaines communautés religieuses se vouent aux plus rudes tâches ? Si M. le ministre de l'instruction pubhque était un peu moins nouveau dans le métier, il saurait qu'où l'on ne trouve pas toujours d'instituteurs et d'institutrices laïques pour
LA UBERTÉ d'eNSEIGNEMENT 101
aller s'établir à 1,500 mètres au-dessus du niveau de la mer, dans nos départements alpins et pyrénéens, par exemple, l'administration n'est jamais à court de congréganistes. Ils vont là sous la neige, comme ils allaient du temps du siège ramasser nos blessés sous les balles ; c'est leur fonction de se dévouer.
Dans le seul département de l'Aveyron — nous empruntons ce chiffre à l'état des congrégations publié par le gouvernement en 1876, — il n'existe pas moins de 25 congrégations de femmes non autorisées, qui comptent 1,142 membres voués à l'enseignement. Gomment les remplacera-t-on? Où trouver le personnel et les millions qu'il faudrait pour séculariser l'enseignement? La République a déjà plus que doublé le budget de l'instruction publique. Chaque année, les dépenses augmentent de ce chef dans des proportions considérables ; chaque année, les besoins sont plus nombreux, plus pressants. Le corps enseignant est plus exigeant; il veut être mieux rétribué. Il ne l'était pas assez jadis, il l'est plus aujourd'hui qu'aucune autre catégorie de fonctionnaires. Un professeur de faculté à Paris a 15,000 francs, plus qu'un général de brigade ; un professeur agrégé de lycée à Paris a 7,500 francs, autant qu'un colonel. Un jeune homme sortant de l'École normale avec le titre d'agrégé peut avoir de 5 à 6,000 francs au bout d'un ou deux ans de stage. Et l'on ne se contente pas d'augmenter les traitements, on multiplie les places. Tout récemment encore, M. le ministre de l'instruction publique a titularisé d'un seul coup 54 employés
auxiliaires.de son administration. Nous ne critiquons pas ces dépenses, nous les constatons, et, les ayant constatées, nous nous demandons si le moment est bien choisi pour grever le budget d'une charge aussi lourde qu'inutile. En 4793, on voulut aussi substituer partout l'action de l'État à l'action et à l'initiative privées ; la Convention supprima d'un trait de plume universités, collèges et petites écoles; elle fit table rase de toutes les institutions scolaires de l'ancien régime, et de toutes ces ruines accumulées elle essaya de dégager un système d'éducation nationale. Elle n'aboutit, après beaucoup de tâtonnements et sauf quelques belles créations, comme le Muséum et l'École polytechnique, qu'à la plus complète impuissance. Prenons garde de tomber dans la même faute. Défions-nous de la dangereuse théorie de l'État enseignant. Restituons à l'État ses droits; rendons-lui son domaine, tout son domaine, mais laissons en même temps le dévouement, la charité, la foi défricher leur champ; ne nous privons pas de ces précieux auxiliaires. Ce ne serait pas seulement une iniquité, ce serait une ineptie. Quoi ! vous voulez établir l'enseignement obligatoire et vous serez amenés par voie de conséquence à le rendre gratuit. Vous allez de ce chef dépenser des sommes énormes : 400 millions au moins, rien qu'en constructions de inaisans d'école et d'écoles normales. Une partie de ces dépenses est déjà engagée. Vous voulez fonder d'un seul coup quatre-vingts lycées de filles ! Et c'est le moment que vous choisiriez pour interdire des
milliers de volontaires, hommes ou femmes, qui ne vous demandent, pour toute rémunération, que de leur laisser suspendre un christ dans leurs salles d'études.^Vraiment ce n'est pas trop cher, et vous avez tant à dépenser ailleurs, vous avez déjà tant dépensé qu'il serait prudent de vous arrêter dans une voie qui vous conduira, si vous n'y prenez garde, à la ruine de nos finances.
Ruines publiques et privées, voilà donc, sans compter toutes les considérations d'ordre moral qui ont été épuisées dans les grands débats de 4844, 4850 et 4875, et que nous omettons à dessein, voilà quelles seraient les conséquences de l'article 7. Mais ce n'est pas le seul argument à lui opposer : d'autres raisons, les unes particulières à l'Université, les autres ayant rapport à la politique, à notre état social, aux relations de l'Église et de l'État, sont encore plus péremptoires. Quand un gouvernement, quel qu'il soit, grève le trésor et trouble l'ordre établi, la seule excuse qu'il puisse invoquer, c'est la grandeur du résultat qu'il poursuit. Il n'y a que le succès pour excuser l'oppression. Or le résultat que poursuit le gouvernement, quel est-il? et l'obtiendra-t-il? Il y a là deux questions bien distinctes et d'une inégale importance : une question purement universitaire et une question de politique générale. Les projets de M. le ministre de l'instruction publique peuvent et doivent être envisagés de ces deux points de vue.
104 l/lNSTRUCTION PUBLIQUE ET LA DÉMOCRATIE
Au point de vue de renseignement, de ses besoins, de ses vœux, ils appellent tout d'abord cette critique : c'est qu'aucune urgence, aucune considération tirées de l'état des écoles publiques n'en justifiaient la présentation. Ils n'ont pas même pour eux l'opportunisme ! Nous emprunterons encore ici quelques chiffres à la statistique de l'enseignement secondaire. En 1865, nous possédions 77 lycées et 254 collèges; en 1876, nous comptions, malgré nos pertes de territoire, 81 lycées et 252 collèges, soit 333 établissements au lieu de 328. Le nombre des maisons publiques d'enseignement secondaire a donc augmenté dans de notables proportions ; et d'ici à très peu d'années cette augmentation sera plus sensible encore, - puisque, outre les 81 lycées en exercice, il en existe actuellement 5 en voie de construction. En ce qui concerne le mouvement de la population scolaire, la statistique constate le même accroissement. Au lieu de 66,000 élèves que l'Université recevait en 1865 dans ses collèges et lycées, elle en comptait plus de 79,000 en 1876.
A vrai dire, l'enseignement congréganiste a fait dans le même temps de rapides progrès. Les jésuites notamment ont, en moins de douze ans, presque doublé le nombre de leurs maisons et de leurs élèves. Mais ce phénomène trouve son explication toute naturelle dans la disparition graduelle et continue des
LA LIBERTÉ d'ENSEIGNEMENT 105
établissements libres laïques. De 4854 à 4876, dans une période de vingt-deux ans, l'enseignement secondaire libre non congréganiste a perdu 334 maisons et 42,000 élèves. Est-il étonnant que les jésuites en aient profité? Sans doute, il est regrettable que le nombre des pensionnats laïques s'en aille ainsi diminuant de jour en jour; il y en avait dans le nombre d'excellents dont la prospérité était intimement liée à celle de nos collèges, où beaucoup d'entre eux envoyaient leurs élèves. Mais il y en avait aussi de détestables, qui étaient exploités par de véritables charlatans, où les mœurs, la discipline, l'enseignement, tout était à réformer. Ces établissements sont tombés. Est-ce un si grand mal ! Les jésuites ont hérité d'une partie de leur clientèle. Franchement les pères de famille n'y ont pas perdu.
Quoi qu'il en soit, la concurrence des établissements congréganistes n'est pas à beaucoup près aussi menaçante qu'on l'a prétendu. L'Université lutte, et lutte avec succès; jusqu'à présent elle ne s'est pas laissé distancer; au contraire, elle n'a jamais eu plus d'établissements ni d'élèves. Mais, dira-t-on, ces établissements, ces élèves n'ont plus autant de succès qu'autrefois dans les cours publics. Voyons encore ici les chiffres :
En 4865, sur 433 élèves reçus à l'École polytechniqu e, 403, c'est-à-dire 77 pour 00, venaient des lycées et collèges, et 42 seulement ou 9 pour 400 des établissements ecclésiastiques. A Saint-Gyr, la part des lycées et collèges était de 90 sur 260, ou de 36
pour 400, celle des établissements ecclésiastiques de 76 ou 29 pour 400.
En 4876, les lycées et collèges ont envoyé 245 élèves sur 294 à l'École polytechnique et 207 sur 395 à l'École militaire, soit 79 pour 400 et 52 pour 400. Les maisons religieuses ont fait recevoir à Tune 39 candidats ou 44 pour 100, à l'autre 427 ou 33 pour 400.
Ainsi un progrès de 5 pour 400 pour l'École polytechnique et de A pour 400 pour Saint-Gyr, voilà l'immense résultat qu'ont obtenu les maisons religieuses en onze années ! De son côté, l'enseignement pubhc a gagné 2 pour 400 d'admissions à l'École polytechnique et 46 pour 400 à Saint-Gyr . Qui a perdu là encore? Les pensionnats laïques; mais il n'y a qu'eux. L'État, lui, a maintenu ses avantages : il est serré de près ; mais il n'est pas jusqu'ici, quoiqu'on l'ait dit, en décadence.
Les projets de M. le ministre de l'instruction publique n'ont donc pas l'excuse de la nécessité, et rien, ni le nombre de ses étabhssements, ni leur population, ni la qualité de son enseignement constatée par nos concours, n'autorise à penser que l'Université ne soit plus en mesure de supporter la concurrence. Croit-on d'ailleurs que cette concurrence lui soit inutile? Pense-t-on que nos professeurs de mathématiques élémentaires et spéciales prendraient tant de peine et de soins de leurs cours s'ils n'avaient pas à redouter les progrès de l'école Sainte-Geneviève? Ils s'endormaient un peu sous le régime du monopole, on peut bien le dire aujourd'hui ; la loi de 4850 les a
LA LIBERTÉ d'ENSEIGNEMENT 107
réveillés, comme la ciréation de l'Ecole des hautes études en 1869, des universités catholiques en 1876, a réveillé nos facultés. De tout temps, les corporations ont eu besoin d'être stimulées; de tout temps, il a fallu leur faire sentir l'éperon. Au xvi* siècle, François 1^^ crée le Collège de France, en face de la Sorbonne; au xvn% Louis XIII fonde le Jardin des Plantes à côté de la Faculté de médecine. Sous le régime du monopole universitaire , en vertu des mêmes nécessités, pour répondre aux mêmes besoins, les concours généraux des lycées de Paris sont institués, et, de nos jours, on a cru devoir étendre à toutes nos académies cette institution.
Voilà des preuves, des exemples. Veut-on maintenant qu'à l'appui de ces preuves nous invoquions l'autorité des hommes les plus compétents, les plus illustres même? M. Saint-Marc Girardin disait en 1837 à la tribune de la Chambre des députés : « Je ne crains pas la concurrence pour l'Université ; tout au contraire, je la désire... il faut de la concurrence, de la rivalité ; sans rivalité, on s'endort. Vienne donc l'esprit de rivalité, nous en avons besoin. » M. Guizot disait pareillement dans la même discussion : « Avant 1789, il y avait en France, messieurs, en fait d'éducation, une grande et active concurrence entre tous les établissements particuliers, toutes les congrégations, toutes les fondations savantes, littéraires, religieuses qui s'occupaient d'instruction publique. Cette concurrence était très active, très efficace, et c'est à cette concurrence qu'ont été dus en grande partie
les bienfaits du système d'éducation de cette époque. »
Cinquante ans plus tôt, Talleyrand exprimait déjà cette même pensée dans son fameux rapport. « Si chacun, disait-il, a le droit de recevoir les bienfaits de l'instruction, chacun a réciproquement le droit de concourir à la répandre. Car c'est du concours et de la rivalité des efforts individuels que naîtra toujours le plus grand bien... Tout privilège est par sa nature odieux. Un privilège en matière d'instruction serait plus odieux et plus absurde encore. »
Enfin le grand cardinal, Richelieu lui-même, était partisan de la concurrence ; il lui trouvait une vertu particulière, et l'on peut lire dans l'admirable monument de sagesse politique qu'il a laissé, dans son Testament, cette phrase significative : « Il convenait que les universités et les jésuites enseignassent à l'envi, afin que l'émulation aiguisât leur vertu et que les sciences fussent d'autant plus assurées dans l'État que, si les uns venaient à perdre un si sacré dépôt, il se retrouvât chez les autres. » Ainsi, loin d'appeler des mesures de rigueur contre les congrégations enseignantes, le bien de l'Université, son intérêt, commandaient au contraire de les respecter. Si le corps enseignant n'était pas tenu constamment en haleine par une crainte salutaire, il n'y a pas de règlement, pas de surveillance, pas d'inspection qui pourraient obtenir de lui ce que l'émulation lui fait donner aujourd'hui. D'ailleurs croit-on qu'il gagnerait beaucoup en prestige, en dignité, à la proscription de ses
adversaires? Ne voit-on pas que cette proscription achèvera de perdre TUniversité dans Tesprit d'un très grand nombre de gens? On lui reproche déjà d'être beaucoup trop mêlée à nos luttes, d'y intervenir par la direction qu'elle donne à son enseignement de façon à froisser d'intimes susceptibilités. On l'accuse (Je ne pas faire la part assez large à l'éducation morale de la jeunesse, de ne pas savoir tenir entre les opinions extrêmes un assez juste milieu. Bref, elle a bien des ennemis et des ennemis très puissants. Que sera-ce le jour où ses adversaires, exaspérés par la persécution, soutenus par l'opinion publique, qui finit toujours par se tourner du côté des opprimés, pourront la dénoncer comme la complice des rigueurs ministérielles? Que serait-ce surtout le jour où, par un de ces retours de fortune qu'il faut toujours prévoir en ce pays, les proscrits d'aujourd'hui deviendraient les maîtres de demain?
Ah! ils sont bien légers et bien imprudents, ils aiment bien peu l'Université, les hommes qui voudraient l'entraîner avec eux dans les aventures et lui faire courir toutes les chances de leur propre fortune politique I Ils ne savent pas quel abîme de haines et de colères ils vont creuser sous ses pieds, et quelle rude tâche ils préparent à ceux qui auront peut-être dans l'avenir à la défendre contre ses- adversaires, comme ils défendent aujourd'hui les congrégations contre un fanatisme intolérant et mesquin. Non, le corps enseignant n'approuve pas cette politique d'oppression ; ce serait lui faire injure que de le pen-
seir ; qu'on le consulte, et Ton verra ce qu'il répondra. Qu'on lui demande ce qu'il souhaite, ce qu'il attend, ce qu'il espère : qu'on lui permette de rédiger ses cahiers — car enfin dans toute cette afifaire on n'a pas pris son avis —, qu'on le laisse parler, et l'on connaîtra vite qu'il voulait des réformes, mais qu'il ne réclamait pas de proscriptions. La restitution à l'État de la collation des grades, une plus large représentation dans le Conseil supérieur, l'inspection des établissements libres rendue plus sérieuse, enfin et surtout la création d'un conseil spécial, investi d'attributions étendues, chargé des affaires intéressant exclusivement l'enseignement public, voilà ce que l'Université réclamait. Elle voulait des garanties contre les vicissitudes et l'arbitraire ministériels ; elle ne demandait pas de rigueurs contre les jésuites. Elle eût souhaité qu'on lui rendît ses anciennes prérogatives ; elle n'appelait pas de ses vœux l'iniquité qu'on va peut-être commettre* Et certes, si M. le ministre de l'instruction publique la connaissait mieux, s'il était mieux informé de ses besoins, de son esprit, ce n'est pas à la compromettre dans une vaine tentative de réaction qu'il eût donné ses premiers soins, c'est à la mettre en dehors et au-dessus de nos tristes conflits d'opi-» nion qu'il se fût apphqué. Elle n'est déjà que trop dans la politique, soumise aux influences parlementaires, obligée de subir leurs caprices et leurs évolutions, conduite au jour le jour, gouvernée sans suite et sans méthode par les premiers politiciens venus. C'est ce régime qui l'énervé et qui l'épuisé bien plus
que la concurrence; c'est lui Tennemi, bien plus que « les hommes noirs ». L'Université n a pas peur des hommes noirs; ce qu'elle redoute par-dessus tout, M. Jules Simon le disait déjà en 1849 et il n'a pas dû changer d'avis, ce sont les incapables et les brouillons.
Mais laissons l'Université, abordons un côté plus général et plus élevé de la question; considérons les projets de M. le ministre de l'instruction publique au point de vue des rapports de l'Église et de l'État, et demandons-nous quel effet salutaire et bienfaisant nous devons en attendre. Une division de plus dans les familles et dans le pays, un trouble profond dans les intérêts matériels et moraux d'une grande partie de la population, une émotion extraordinaire dans l'Église, l'épiscopat tout entier se croisant, la majorité des conseils généraux hostiles, et, comme si ce n'était pas assez de tant de difficultés, le jacobinisme, mis en appétit par la proie qu'on lui a jetée, réclatnant la proscription en masse de toutes les congrégations, voilà jusqu'à ce jour le plus clair résultat de la campagne entreprise par M. Jules Ferry. Or, nous le demandons, une telle lutte était-elle nécessaire? èst-elle bonne, et fallait-il élever ce conflit? Nous vivions, l'État vivait, depuis 1850, dans une tranquillité relative avec l'Église; une ou deux fois, sous le
H2 l'instruction publique et la démocratie
dernier régime, ils s'étaient heurtés, mais sans que le dissentiment prît les proportions d'une rupture. Des deux côtés on s'était fait des concessions pour éviter un choc. Ce choc, le gouvernement de la République vient de le provoquer. C'est bien du courage ou bien de la présomption. C'est surtout une singulière illusion que de compter, pour venir à bout des résistances de l'Église, sur je ne sais quelle division qu'on cherche à susciter dans son sein, et nous n'avons pu nous empêcher de trouver singulièrement naïves les avances qu'un des collègues de M. Jules Ferry faisait récemment au bas clergé. Ces avances auraient pu produire de l'effet il y a quelque cent cinquante ou deux cents ans. Il y avait une Église de France alors, une Église et une doctrine gallicanes ; il y avait des évêques qui s'appelaient Bossuet et un roi qui s'appelait Louis XIV. Où est l'Église de France aujourd'hui? Et qui songe encore à la déclaration de 1682? L'Église de France est morte, et pour croire qu'on la ressuscitera, qu'on réveillera le vieil antagonisme du clergé séculier contre les congrégations, il faut bien peu connaître l'histoire ecclésiastique.
Considérez en effet cette histoire, suivez-en les phases successives à travers les âges, remontez jusqu'au premier anneau de cette chaîne que le concile de 1870 a définitivement rivée dans la main du pape, et vous verrez qu'elle se développe avec toute la régularité d'une déduction logique. Née dans les catacombes, contrainte à s'y cacher pour échapper à la persécution, l'Eglise n'est d'abord qu'une société secrète,
et, comme toutes les sociétés secrètes, elle se donne une organisation purement démocratique. Les fidèles nomment leurs pasteurs, diacres, prêtres, évoques, et discutent avec eux tous les intérêts de la communauté. Point de représentation particulière, point d'autre gouvernement que celui de tous. C'est au iiF siècle seulement que la nécessité d'établir un lien doctrinal et disciplinaire entre les nombreuses églises éparses dans tout l'empire amène l'usage des conciles provinciaux, et c'est au iv^ siècle que se réunira le premier concile œcuménique où seront arrêtées la hiérarchie sacerdotale et l'unité de la foi. La constitution de VÉglise change alors : c'est encore une démocratie, mais une démocratie gouvernée par des évêques tous égaux en droits; les patriarches d'Alexandrie, d'Antioche et de Jérusalem, l'évêque de Rome luimême, n'ont qu'une primauté d'honneur sur leurs collègues.
Mais voici venir l'invasion : la grande i^nitè de Tempire est dissoute; la société s'émiette et se divise à l'inflni. L'autorité prend la forme féodale. L'Eglise se fait alors, elle aussi, féodale; elle entre dans le système; elle s'y taille une large et forte place. Ses évêques deviennent de grands seigneurs, à la fois temporels et spirituels, armés du double glaive et formant une puissante oligarchie. C'est le second âge de l'Église, l'âge de fer après l'âge héroïque. L'épiscopat est tout entier dans le siècle, et quel siècle ! il a perdu sa vertu primitive; le vice et la corruption dont il est entouré l'ont gagné. Alors se lève sur lui, pour le
m l'instruction publique et la démocratie
châtier et le courber sous sa loi, le grand pape réformateur du xie siècle. Le premier, Grégoire VII montre Rome à la catholicité comme le symbole et Tinstrument nécessaire de son unité : signum salutare. Toutefois ce n'est qu'au xvi« siècle, en face de la Réforme menaçante, après Luther et Calvin, que l'esprit du fougueux pontife devient celui même de l'Église; c'est alors seulement qu'elle sent la nécessité de se serrer autour de son chef spirituel pour la lutte : le concile de Trente s'ouvre et les jésuites naissent. Cependant nos rois, arrivés de leur côté, par des causes analogues, à l'absolutisme, s'effrayent pour leur autorité des tendances théocratiques de la Société de Jésus et des prétentions du Saint-Siège au gouvernement des églises particulières. Contre ces prétentions, ils font appel au vieil esprit d'indépendance de l'épiscopat français ; ils émancipent l'Église de France, comme ils affranchissaient autrefois les communes, et lui donnent une charte que Bossuet rédige. L'ultramontanisme est abattu par la même main qui signera la révocation de l'édit de Nantes, et les libertés gallicanes deviennent un des principes de notre droit public. Acceptée par les parlements, enseignée par les universités, la déclaration de 1682 est désormais la loi du royaume, et c'est pour avoir méconnu cette loi qu'au siècle suivant les jésuites sont expulsés.
Sur ces entrefaites, la Révolution éclate et brise toutes les institutions de l'ancien régime : les parlements, les universités, les provinces et leurs états
LA UBERTÉ d'eNSEIGNEMENT 115
particuliers sont supprimés; aux anciennes autonomies judiciaires, administratives, universitaires, l'Assemblée nationale substitue un vaste système de centralisation qui comprend et qui absorbe tout. L'Église gallicane ne pouvait échapper à la loi commune ; à son tour elle est brisée, dépouillée, soumise à une constitution civile, en attendant qu'elle soit proscrite et menacée dans son existence même. Cette grand crise ne dure, il est vrai, qu'un petit nombre d'années; le Concordat y met fin au commencement de ce siècle et scelle la réconciliation officielle de l'Église et de l'État. Néanmoins, en dépit de ce grand acte de réparation, l'abîme creusé par la Révolution entre la société religieuse et la société civile va s'élargissant de jour en jour, et la lutte, un moment interrompue, reprend avec plus de violence que jamais dans les dernières années delà Restauration. Alors menacée dans son patrimoine intellectuel, le seul qui lui reste, l'Église se serre de nouveau, comme au xvie siècle, autour de son chef. Contre la libre pensée, plus redoutable que la Réforme elle-même, elle appelle à son secours les jésuites et leur forte discipline; elle en fait ses soldats et bientôt, par une suite nécessaire, ses conducteurs et ses chefs; elle abdique entre leurs mains, et les dernières résistances de l'esprit gallican viennent se briser au concile du Vatican devant l'ultramontanisme vainqueur. L'Église trouve là sa forme suprême, et la proclamation du dogme de l'infaillibilité lui donne son organisation définitive. Telles sont au résumé les grandes évolutions
qui ont marqué Thistoire de TÉglise et qui Font conduite, à travers une incroyable succession de grandeurs et d'épreuves, du pur régime démocratique des premiers âges à l'absolutisme pontifical. Poursuivi par le Saint-Siège, pendant plusieurs siècles, avec une indomptable opiniâtreté, ce dénouement devait nécessairement s'imposer un jour ou Tautre à la catholicité : menacée par la Révolution, il était fatal que l'Église serait amenée à sacrifier ses libertés les plus chères aux intérêts de sa défense. C'est pourquoi le gallicanisme est mort et c'est pourquoi les jésuites et leur esprit ont pris sa place. Au xyiii^ siècle, ils n'étaient que l'expression isolée d'une doctrine antipathique à l'immense majorité du clergé français; aujourd'hui, depuis le concile du Vatican, ils sont l'expression la plus brillante et la plus achevée d'une doctrine qui est passée à l'état de dogme incommutable, accepté, reconnu par toute la chrétienté. On peut le regretter; de très grands esprits, au sein même du clergé, avaient rêvé d'autres destinées pour notre vieille Église de France; ils ont essayé de la galvaniser; ils n'ont pu qu'en mener le deuil et lui faire de pompeuses funérailles.
Or donc, quand le gouvernement de la République frappe les jésuites, il frappe l'Église elle-même, et, s'il s'était flatté de séparer ce que plusieurs siècles d'efforts et de luttes ont réuni, il a pu voir à l'attitude de répiscopat dans quelle erreur il était tombé. Les projets de M. le ministre de l'instruction publique ont été considérés par la catholicité comme une déclaration
LA LIBERTÉ d'eNSEIGNENENT 117
de guerre, et la bataille s'est immédiatement engagée sur toute la ligne. Depuis le cardinal-archevêque de Paris jusqu'au dernier curé de village, tout le clergé séculier s'est levé pour défendre les congrégations; il n'y a pas eu dans cette armée si nombreuse une seule défaillance, une seule défection. La Constituante avait trouvé des évèques constitutionnels et des prêtres assermentés; la République de 1848 a pu faire bénir ses arbres de la liberté par un clergé opportuniste; le gouvernement actuel n'a pas détaché de la ligue qui s'est formée contre lui dès le premier jour une seule voix dissidente ^ Mais ce qui est plus grave, c'est qu'il aura, c'est qu'il a déjà contre lui dans cette folle entreprise le parti libéral, c'est-à-dire tout ce que l'ultramontanisme redjputait le plus au monde : en sorte qu'obligé de se défendre contre l'esprit clérical, il s'est encore mis sur les bras, au moins en partie, l'esprit laïque, et que pour les combattre l'un et l'autre il ne lui reste plus qu'une ressource : c'est de reprendre la tradition de 1793 et de livrer ce pays à toutes les fureurs jacobines. Telles sont les redoutables éventualités dont nous menace la campagne entreprise par M. Jules Ferry; c'est dans ces conditions funestes pour l'Université, plus funestes encore pour la République, que va s'engager le premier acte de ce détestable conflit, provoqué de sang-froid et sans aucune nécessité : trop heureux si, dans ce choc, le dernier mot reste aux idées moyennes, à
1» Il en a trouvé depuis quelques-unes; mais quelle force lui ont^Ues apportée et de quelle considération jouissent-elles?
118 l'instruction publique et la démocratie ceux qui ne veulent pas plus d'une France .cléricale que d'une France jacobine, et qui estiment que nous avions assez de toutes nos luttes et de toutes nos divisions sans qu'on vînt encore y ajouter une guerre plus que civile, une guerre religieuse.