Voyez la Revue des Deux-Mondes du le» mai
que l'Allemagne avait dû, pour une large part, la supériorité de ses armes? N'était-ce pas en même temps à notre ignorance, à la légèreté de l'esprit français, à la frivolité de bon ton qui régnait jusque dans nos écoles, qu'il convenait d'attribuer nos malheurs? Ainsi posé, le problème se trouvait grandi, pour ainsi dire, de toute la hauteur de notre chute; en réalité, il n'avait pas changé. En 1872 comme en 1864, aux yeux de M. Renan, l'infériorité de notre enseignement supérieur tenait à ce qu'il se compose de trois séries d'établissements qui se nuisent. Entre les écoles spéciales chargées de transmettre certaines connaissances d'une nécessité absolue pour l'État (telle que l'École polytechnique) et les établissements de science pure (tels que le Collège de France et le Muséum), quels pouvaient être le rôle et le public de nos facultés? « Comme la gratuité absolue était et devait être la loi de tels établissements — je cite ici textuellement, — on fut amené à adopter à cet égard le régime le plus singulier. Les portes furent ouvertes à deux battants. L'État, à certaines heures, tint salle ouverte pour des discours de science et de littérature. Deux fois par semaine, durant une heure, un professeur dut comparaître devant un auditoire formé par le hasard, composé souvent à deux leçons consécutives de personnes toutes différentes. Il dut parler, sans s'inquiéter des besoins spéciaux de ses élèves, sans s'être enquis de ce qu'ils savent et de ce qu'ils ne savent pas. Quel enseignement devait résulter de telles conditions?
que pouvaient être de tels cours? De brillantes expositions, des récttations à la manière des déclamateurs de la décadence romaine... Ce qu'il faut, c'est que l'oisif qui en passant s'est assis un quart d'heure sur les sièges d'une salle ouverte à tous les vents sorte content de ce qu'il a entendu. Quoi de plus humiliant pour le professeur d'être abaissé au rang d'amuseur public, constitué par cela seul Finférieur de son auditoire, assimilé à l'acteur antique dont le but était atteint quand on pouvait dire de lui : Saliavit et placuit! »
L'attaque était vive, et le morceau, quoique d'une belle venue, sembla dur à plus d'un. Jamais la rhétorique officielle n'avait été traitée d'aussi verte façon par la rhétorique d'en face. Elle en gémit encore. Il me semble qu'elle eût mieux fait d'en prendre gaiement son parti et d'attendre que M. Renan lui revînt; car entre elle et cet étonnant virtuose il a pu s'élever des nuages, il n'y a jamais eu de brouille sérieuse ni de colères autres qu'oratoires. Et qui sait si la même plume d'où est tombé cet impertinent et classique saltavit ne réserve pas à d'autres saltatoresy à certains charlatans de science, une correction aussi mémorable et bien autrement méritée ? Qui sait ? Théophraste a de si singuliers retours !
Quoi qu'il en soit, le coup avait porté et le talent n'avait qu'à se bien tenir. Trop longtemps il avait été « le but suprême », trop longtemps nos facultés, nos établissements scientifiques eux-mêmes « avaient
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penché vers les exercices oratoires » au détriment de la recherche et de l'érudition. Il fallait secouer ce joug, en finir avec cette culture artificielle qui, tournant sur elle-même sans se renouveler, « dégénérait forcément en déclamations de rhétorique ». N'insistons pas; l'argument, à force d'être ressassé depuis vingt ans, a fini par devenir lui-même un mauvais lieu commun. En 1864, il n'était pas encore défloré ; de récentes manifestations lui donnaient même une force d'actualité qu'il était difficile de méconnaître. Aussi, l'administration, dont la sollicitude avait été jusqu'alors plus particulièrement attirée par d'autres soins, n'hésita pas à mettre à l'étude la grave question soulevée par M. Renan. Une grande enquête sur l'état comparé des écoles primaires en France et à l'étranger se poursuivait déjà depuis plusieurs mois par les soins d'hommes spéciaux. On y joignit une instruction parallèle sur la situation des établissements d'enseignement supérieur en France, en Angleterre, en Belgique, en Italie, surtout en Allemagne. Et, pour en réunir les éléments, on fit appel à tous les concours, on usa de tous les moyens. On s'adressa d'abord en France aux personnes les plus compétentes, aussi bien dans l'Université qu'en dehors d'elle. On ne demanda pas aux corps savants, ni surtout aux corps intéressés, une de ces consultations générales qui le plus souvent ne concluent pas et manquent de sincérité ; mais on eut soin d'interroger individuellement beaucoup de leurs membres. On en usa de même à l'égard des
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écrivains qui passaient pour avoir quelque connaissance de la matière. En même temps, à Fétranger, on mettait à contribution nos agents diplomatiques ; on sUnformait de Torganisation, du régime, des méthodes et des programmes existants, soit en s'adressant par correspondance aux établissements euxmêmes, soit en les envoyant étudier sur place. Le résultat de cette longue et minutieuse enquête fiit la publication en 1868 de la Statistiqi^ de renseignement supérieur, et bientôt après, ou vers la même époque, l'adoption d'un certain nombre de mesures, qui, sans rien bouleverser, constituaient pourtant une organisation nouvelle et de sérieux progrès. Ces mesures étaient de deux sortes : celles-ci d'ordre purement matériel et financier, celles-là d'ordre administratif et pédagogique.
Matériellement, notre enseignement supérieur avait de grands besoins. « Paris, disait un rapport adressé par le ministre d'alors à l'Empereur, renferme de magnifiques établissements auxquels se rattachent les noms de François P', de Richelieu et de Louis XIV... Mais ces établissements, construits à un autre âge, ne répondent plus à tous les besoins nouveaux; nos maîtres, trop souvent dépourvus des instruments et des appareils qui sont devenus de si puissants moyens de découverte et d'enseignement, se regardent comme désarmés en face de leurs rivaux... La Sorbonne, le Muséum, l'École de médecine, réclament des agrandissements depuis longtemps attendus. » Bref, il convenait d'entreprendre au plus tôt ces
constructions, « dont la dépense, répartie sur plusieurs exercices, ne serait qu'une charge momentanée pour le budget extraordinaire ». Il n'importait pas moins de multiplier en province, aussi bien qu'à Paris , le nombre de ces « arsenaux de la science qu'on appelle des laboratoires ». A cet égard, le rapport précité concluait, sans trop insister, à l'augmentation des faibles crédits déjà votés pour cet objet par le Corps législatif. Conclusion un peu timide à la vérité, mais il ne faut pas oublier ce qu'étaient alors les ministres des finances et les commissions du budget, au prix de quels efforts et de quelles luttes on parvenait à leur arracher quelques centaines de mille francs pour les services les plus urgents.
Les mesures d'ordre administratif et pédagogique n'étaient pas, à beaucoup près, aussi faciles à déterminer que les précédentes. L'argent n'y suffisait plus, et ce n'est pas à coups de millions qu'on pouvait espérer d'en assurer le succès. Il y fallait quelque autre chose encore : trouver le moyen d'assurer à nos facultés des lettres et des sciences des auditeurs réguliers sans en éloigner les autres; leur créer une clientèle d'élèves sans pervertir et dénaturer le caractère de leur enseignement; concilier dans une juste mesure les besoins particuliers de cette clientèle avec les exigences légitimes du grand public et la tradition; accorder une large place à l'érudition, à la recherche pure et désintéressée , dans les lettres aussi bien que dans les sciences, sans tomber dans
le pédantisme et la minutie. Le problème, on le voit, ne laissait pas d'être compliqué. Je ne ferai que rappeler en passant les diverses solutions qui lui furent données, à savoir : l'introduction des exercices didactiques dans les facultés des lettres, l'ouverture de laboratoires d'enseignement dans les facultés des sciences, l'établissement des écoles normales secondaires , enfin la fondation de l'École des hautes études.
Le développement des exercices didactiques dans les facultés des lettres n'impliquait nullement l'abandon de la « grande leçon », si sévèrement condamnée par M. Renan et si malmenée depuis par quelques gens d'esprit égarés dans la foule des badauds, des fruits secs et des envieux. Dans la pensée de l'administration, tout au contraire, il importait de garder soigneusement l'usage de ces expositions « élégantes, spirituelles, parfois éloquentes, qui élèvent le niveau de l'instruction générale et maintiennent heureusement le goût des études patientes et difficiles dans un temps d'improvisation littéraire ». Seulement, à ces généralités, susceptibles d'intéresser un nombreux auditoire, il avait paru bon d'ajouter des conférences d'un caractère pratique s'adressant à de véritables étudiants, capables de les retenir et de les grouper par l'appât d'une culture plus scientifique et plus suivie.
Pareillement, en science, l'enseignement par la parole, les brillantes démonstrations d'un Dumas ou d'un Jamin, n'étaient pas suffisants. L'essentiel, sauf
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dans les mathématiques pures, c'était d'exercer les étudiants, de leur apprendre à préparer une expérience, à faire une analyse, à se servir des instruments et des procédés particuliers à chaque genre de recherches. C'était de créer des laboratoires à leur usage ou de leur ouvrir ceux qui existaient déjà. De là le décret du 31 juillet 1868 et la distinction établie pour la première fois entre les laboratoires d'enseignement et les laboratoires de recherches : ceux-ci restant le domaine privé, le home scientifique du professeur et de quelques collaborateurs choisis ; ceux-là destinés à devenir, pour la jeunesse vraiment studieuse de nos facultés des sciences, des écoles d'apprentissage et de manipulation.
La création d'écoles normales secondaires aux chefs-lieux d'académie rentrait dans le même ordre d'idées et de préoccupations. Ce qui avait jusque-là manqué le plus, en province, aux candidats à la licence et à l'agrégation, c'étaient les moyens de se préparer sérieusement à ces examens. Un grand nombre de maîtres répétiteurs, pour ne parler que de ceux-là, languissaient dans nos collèges sans pouvoir s'élever jusqu'au professorat. Mettre à la portée de ces jeunes gens un enseignement, des secours, une direction qui leur permissent d'affronter nos concours, et, du même coup, former pour nos facultés un premier noyau d'auditeurs assidus, tel était le but de rinstitution ; elle s'est modifiée depuis : le nom qui lui avait été donné dans le principe et qui ne répondait peut-être pas assez exactement à l'idée
matérielle qu'éveille généralement le mot d'école, a disparu; la chose est demeurée cependant sous une autre forme.
Mais il ne suffisait pas d'offrir au public spécial des candidats les moyens de s'instruire et de gagner ses grades; il fallait, afin de compléter cet ensemble de mesures, créer à côté de la Sorbonne un enseignement d'un caractère plus désintéressé pour le petit nombre de jeunes gens voués à la recherche pure et à l'érudition, sans souci de carrière. L'École des hautes études parut répondre à ce besoin, et c'est de cette pensée qu'elle naquit. Accueillie dès le principe avec une faveur marquée par les corps savants de France, consacrée par les suffrages les plus flatteurs et par de hautes distinctions à l'étranger, elle n'eut pas de peine à se faire sa place dans l'ensemble de nos institutions. La section des sciences historiques et philologiques elle-même, qui avait à lutter contre la redoutable concurrence du Collège de France , de l'École des chartes et de l'École des langues orientales, prit très vite une remarquable extension. Lors de la dernière statistique, parue en 1883, elle ne comptait pas moins de deux cent trentehuit élèves suivant vingt-huit à trente cours différents, et sa Bibliothèque y dont plusieurs ouvrages sont des autorités dans la science *, en était à son cinquante-septième fascicule.
Tel était, quand l'Empire disparut , l'état des