De 4,294| ils s*élevèrent en quelques mois à
belle ordonnance était toujours la même, et plus que jamais, au lendemain de nos revers, elles apparaissaient à tous les esprits un peu prévoyants coname un refuge et comme une espérance. Il semblait qu'on dût les chérir et les cultiver en proportion même de notre infortune et qu'elles fussent appelées à jouer, dans l'œuvre de notre relèvement, un rôle singulièrement actif. Qui mieux qu'elles, en effet, pouvait parler de devoir et de patrie, d'honneur et de gloire à une jeunesse éprouvée par tant d'émotions douloureuses, et prédisposée, par son état d'esprit même, à la désolante contagion des doctrines pessimistes? Toujours est- il qu'elles furent respectées dans leur ensemble, et que l'on se contenta, M. Jules Simon lui-même, d'y introduire un très petit nombre de réformes et d'y donner plus d'importance à de certaines parties, comme les langues vivantes et la géographie.
L'enseignement supérieur appelait moins de changements encore : ayant reçu depuis quelques années une orientation nouvelle, il ne lui fallait, pour se développer dans le sens d'une large culture scientifique, qu'une plus grande libéralité des Chambres à son égard. Par ses cours publics il maintenait les traditions d'élégance et de bon goût, de vive et claire érudition dont s'est toujours honorée la chaire française; par ses conférences et ses exercices didactiques, il commençait de former un noyau d'élèves studieux et réguliers. Le seul reproche auquel il prêtât, et qu'un grand nombre de familles ne laissaient pas de lui adresser, c'était son indifférence en
matière religieuse et ses tendances positivistes. Mais le remède en ce point n'était pas difficile à trouver. Déjà, pour donner satisfaction à de respectables scrupules, le législateur avait supprimé le monopole universitaire aux deux premiers degrés d'enseignement; restait à l'abolir complètement, pour qu'en face de nos facultés, stimulées par la concurrence, pussent se former de nouveaux établissements animés d'un autre esprit et répondant à d'autres besoins. L'Assemblée nationale y pourvut par la loi du 15 avril 4875, couronnant ainsi l'œuvre de ses devanciers par un acte de libéralisme et d'équité devant lequel, à part quelques jacobins, tous les partis s'inclinèrent.
Mais voici le 16 mai, et bientôt après les élections. Les 363 rentrent à la Chambre, suivis de beaucoup d'autres : la démocratie triomphe, et bien complètement cette fois* Elle peut tout oser désormais, car elle n'a plus devant elle qu'une minorité réduite à l'impuissance avant même d'être mutilée par un odieux système d'invalidations, et, pour la retenir dans ses entreprises, il lui faudrait un frein qui lui manque et des scrupules qu'elle ignore. Aussitôt, en effet, l'attaque commence. Depuis une trentaine d'années, grâce à la loi de 1850, l'État vivait en France à peu près tranquille du côté de l'Église. L'accord n'était peut-être qu'apparent entre les deux puissances, l'inévitable antagonisme né de l'incompatibilité de leurs doctrines et de leurs intérêts subsistait toujours. Néanmoins elles avaient signé la paix; un contrat solennel, fondé sur des concessions réciproques, avait
306 l'instruction pubuquë et la démocratie
mis un terme à la guerre religieuse, et l'on pouvait croire enfin résolu chez nous Tétemel problème du sacerdoce et de Tempire. Grand bienfait pour un pays livré, d'ailleurs, à tant d'autres contentions.
Cette paix, à quelle condition l'Etat l'avait-il obtenu, et de quel prix la payait-il? Pouvait-on lui reprocher d'avoir abandonné une portion quelconque du domaine public, un droit essentiel? En aucune façon. La liberté d'enseignement n'était pas seulement le vœu de l'Église, c'était celui d'un très grand nombre de Français et le corollaire naturel de beaucoup d'autres libertés auxquelles ils aspiraient ou dont ils jouissaient déjà. Tout se tient, en politique; il y a des époques de privilège et de monopole; il en est d'autres où la concurrence et le retour au droit commun s'imposent. Or pouvait-on, en 1850, le lendemain d'une révolution qui s'était faite au cri de : Vive la liberté! opposer un Non possumus inflexible aux revendications d'une partie de la nation? Pouvait-on, alors qu'on venait d'un coup, sans précaution aucune, d'abandonner, même aux illettrés, le droit de suffrage, le Gouvernement, les Chambres pouvaient-ils continuer à se retrancher derrière la vieille formule de l'État enseignant pour refuser aux Montalembert et aux Falloux le droit d'ouvrir des écoles et de choisir les maîtres de leur choix? Manifestement, cela n'était plus admissible; l'Université — corporation, corps fermé, s'opposant au nom d'un intérêt supérieur à toute concurrence — avait eu sa raison d'être après la Révolution. Mais il s'agissait bien de liberté dans ce
temps-là! Il s'agissait de vivre, de renaître, de sortir du chaos; il fallait jeter toute la jeunesse dans un moule uniforme et la pétrir à nouveau pour rendre à ce pays son ancienne unité, pour lui refaire une âme. Qu'importait que le moule fût trop étroit, la discipline trop militaire, la centralisation excessive? Il n'était qu'une corporation laïque pour disputer les générations nouvelles aux débris des vieilles corporations enseignantes. Avant le 18 brumaire, on pouvait déjà prévoir le moment où ces corporations auraient regagné dans le domaine de l'enseignement tout le terrain qu'elles avaient perdu depuis 1789. Beaucoup de leurs membres étaient rentrés individuellement et s'étaient remis à l'œuvre.
« Presque partout, dit un rapport de l'an VI, des prêtres fanatiques se sont emparés de la jeunesse. » « Dénués de tout secours, écrivait le ministre de l'intérieur à la même époque, les instituteurs républicains ne peuvent supporter la concurrence avec les instituteurs privés, que favorisent tous les préjugés. A côté d'eux s'élèvent avec audace une foule d'écoles privées, de maisons d'éducation particulières où l'on professe impunément les maximes les plus opposées à la Constitution et au Gouvernement. » A Pontlevoy, les bénédictins n'avaient jamais cessé de diriger les études, et, dès le 9 thermidor, ils avaient vu toute leur ancienne clientèle leur revenir. A Sorèze, ces mêmes bénédictins ; à Vendôme et à Juilly, les oratoriens avaient reparu ; à La Flèche, les frères de la Doctrine chrétienne réunissaient déjà près de deux
cents élèves. De tous côtés enfin, les rapports de police et d'administration signalaient au Gouvernement la répugnance de plus en plus marquée des populations pour les écoles publiques primaires ou centrales, et leur goût de plus en plus vif pour les établissements concurrents, dirigés d'après les principes et les vues de l'ancienne pédagogie par des prêtres ou par des personnes généralement peu favorables au régime établi. Bref, entre le pays et son gouvernement, sur cette question primordiale de l'éducation, le désaccord allait s'accentuant de jour en jour; entre les quelques milliers d'individus qui formaient la France officielle et les millions de pères de famille dont se compose la vraie France, l'antagonisme n'existait pas seulement à l'état latent : c'était la guerre.
Tout au rebours aujourd'hui : non seulement ce danger n'existe plus depuis bien des années, non seulement l'œuvre de la Révolution n'est plus en cause, mais le péril serait bien plutôt dans l'exagération des principes et de l'esprit révolutionnaires. En 1870 et 1871, quand la France agonisait, d'où lui est venu le coup qui la devait achever? Qui s'est jeté sur elle pour lui planter un poignard dans le dos, pendant qu'elle faisait encore tête à l'ennemi? Ce n'est pas la Vendée, j'imagine : elle était tout entière aux armées, disputant pied h pied le sol national à l'envahisseur ; ce ne furent pas davantage les partisans du régime déchu : le gouvernement de la Défense nationale n'eut pas de plus intrépides défenseurs. Si
la République faillit périr alors, c'est de ses propres mains, et c'est dans les rangs de ses adversaires qu'elle trouva ses plus fermes soutiens.
Mais que font ces choses, et qu'importent ces souvenirs à la démocratie? Elle n'a pas de mémoire, elle n'a que des appétits; elle ne se pique ni de générosité ni de délicatesse — ce sont là vertus d'ancien régime. Elle est arrivée, elle veut jouir; elle règne, que chacun s'incline et se soumette. Elle pratique l'opportunisme, et depuis dix ans l'opportunisme lui répète sur tous les tons que « le cléricalisme, c'est l'ennemi ». Donc, sus au clergé! sus aux congrégations! sus aux jésuites surtout! Car tel est son bon plaisir, et cy veut le souverain, cy veut la loi.
D'ailleurs n'a-t-elle pas, comme autrefois la royauté, d'habiles légistes pour colorer ses usurpations d'une apparence de droit, un parlement plus docile que celui de Louis XIV pour les sanctionner, et si, par hasard, la justice était saisie, le plus aimable des Conseils d'Etat pour juge unique et... désintéressé? Qu'a-t-elle à craindre? Avec de pareils instruments, on peut tout oser. Une seule difficulté : qui sera l'exécuteur? Qui endossera cette vilenie d'aller prendre au collet, sans l'ombre d'une provocation, d'un prétexte même, des citoyens parfaitement tranquilles et de les jeter hors de chez eux, comme gens sans foyers et sans aveu? Dans une foule en délire, on trouve toujours des hommes de bonne volonté pour achever la victime; il n'y en a jamais qu'un pour lui porter le premier coup.
Mais déjà rhomme est trouvé. A défaut d'idées, il ne manque pas de savoir-faire, et, dans le royaume des 36)3, il n'a pas* eu de peine à devenir quelqu'un. Longtemps on a ri de lui : car la nature en le taillant à coups de hache dans un tronc de houx a totalement oublié de le polir, et, quand il passe, involontairement il évoque d'étranges ressemblances. Lui cependant a laissé rire, et, sans se troubler, il a continué de se pousser, des pieds, des mains, des épaules, parlant mal au début, un peu mieux ensuite, et presque bien finalement, avec plus de faconde que d'élégance à coup sûr et dans une langue qui sent encore son jargon, mais parlant quand même et sur tout, si bien qu'un beau jour, sans qu'on s'en doutât, il s'est trouvé dans les premiers. Et maintenant, le voilà ministre, après Gambetta! Vivant, il intriguait contre lui; mort, c'est lui qui fait son oraison funèbre et qui lui succède. Quel coup de partie ! n'avoir, dans tout son passé de journaliste, qu'un mot, un seul, en dix ans; dans son passé d'avocat, que quelques méchantes plaidoiries; s'être montré, comme administrateur, d'une incapacité notoire, et, sur de pareils fondements, avoir su bâtir, en quelques années, sa fortune! Manifestement, ce personnage est très fort, en un sens au moins : il possède les deux plus grands leviers qui soient au monde, l'Apre volonté de parvenir et l'inébranlable résolution de rester. A ce portrait, ai-je besoin d'ajouter un nom, et qui n'a reconnu M. Ferry?
Nul, en effet, n'était en meilleure posture pour
COIfCLUSION 311
prendre dans la question religieuse une offensive hardie, ni plus propre à servir en ce point les rancunes de la démocratie. Nul surtout ne comprit mieux, ne vit plus clairement tout le profit qu'il y avait à tirer de l'entreprise. Le conflit rouvert, la lutte engagée, qui pourrait désormais lui disputer la première place? Il devenait le ministre nécessaire, le leader incontesté de la majorité; il la tenait par les liens d'une mutuelle complicité, il la rivait pour plusieurs années, par une sorte de forfait, à sa propre fortune. Quelle séduisante perspective ! et comment hésiter?
Aussi n'hésite-t-il pas ! En quelques semaines, sans enquête et sans consultation préalable, il improvise deux projets de loi : l'un sur la réorganisation des conseils universitaires, l'autre, « relatif à la liberté d'enseignement », par antiphrase bien entendu; car la liberté n*est ici qu'une vaine et captieuse étiquette, bonne tout au plus pour en imposer aux badauds, et ce qu'on poursuit au fond, l'idée maîtresse, le but commun de ces deux projets, c'est le rétablissement du monopole universitaire. On ne l'avoue pas, sans doute : il serait trop dur de s'infliger à soi-même, à trois ans de distance, un pareil démenti. Mais comment s'y tromper? Dans la pensée du législateur de 1850, le Conseil supérieur de l'instruction publique ne devait pas être un simple conseil universitaire; il devait être, suivant l'heureuse expression de M. le duc de Broglie, « le conseil de la société, de la grande famille française »; dès lors il importait qu'il fût libéralement ouvert aux représentants de toutes les
forces sociales, et spécialement de TÉglise, de cette noble Église de France, qui, pendant tant d'années, avait assumé dans ce pays la charge de l'éducation nationale.
A ces motifs, d'une portée générale et philosophique en même temps que fondés sur notre histoire, s'ajoutait d'ailleurs une autre raison, tirée, celle-ci, des attributions disciplinaires et contentieuses des conseils universitaires, et dont les républicains de 4850 eux-mêmes avaient reconnu toute la force.
<c Tant que la liberté d'enseignement n'a pas existé, disait alors M. Jules Simon, tout professeur était justiciable de l'Université.
« Aujourd'hui, il n'en saurait plus être ainsi. S'il est nécessaire de placer auprès du ministre un comité consultatif, on ne saurait, sans violer la Constitution, composer ce corps de membres de l'Université. C'est là sans doute une vérité d'évidence et qu'on nous dispensera de démontrer. »
Tout autre est le point de vue, ou plutôt l'argumentation de M. Ferry. A ses yeux, la société n'existe pas par elle-même; elle n'a ni ne saurait avoir de vie propre, indépendante, avec ses besoins particuliers, ses intérêts, ses habitudes, ses traditions, ses croyances; elle se confond et s'absorbe dans l'Etat, seule entité réelle et seul corps doué de véritables organes. Pourquoi lui donner des représentants, lui reconnaître je ne sais quel droit de contrôle sur les méthodes et sur les matières d'enseignement? Quelle serait d'ailleurs la compétence de ces représentants?
La mission des Conseils universitaires est avant tout « pédagogique »; donc il n'y doit figurer que des pédagogues.
Quant à l'objection de M. Jules Simon, la belle affaire, en vérité ! Si l'enseignement libre ne trouve plus dans une assemblée de scholars les mêmes garanties de lumière et d'impartialité qu'autrefois, tant pis pour lui! L'important, c'est que l'Université soit armée, c'est de remonter le courant, de restituer à la chose publique, dans le domaine de l'enseignement, « la part d'action qui doit lui appartenir et qui va s'amoindrissant, depuis bientôt trente ans, sous TefTort d'usurpations successives ».
Le règne des forces sociales n'a que trop duré, l'Etat ne lui a fait que trop de concessions. Assez et trop longtemps, la magistrature, le Conseil d'État, le clergé — le clergé surtout — ont eu leur part dans la direction de l'enseignement public et dans sa discipline. Au tour des pédagogues maintenant, tous mandarins comme en Chine, tous ou presque tous fonctionnaires \ tous à l'alignement et sous le niveau ! C'est ainsi que l'opportunisme au pouvoir entend la liberté, et le voilà bien pris au naturel et sur le fait, dans cette belle invention de faire largesse à des maîtres d'école avec l'héritage des Bonnechose et des Darboy.
Considérez-le maintenant dans son autre projet. Tout à Fheure, c'était le clergé séculier qui était en
1. M. Jules Ferry, dans son projet primitif, avait écarté jusqu'à l'Institut, comme incompétent, sans doute.
314 l'instruction pubuque et la démocratie
cause et qu'il s'agissait d'évincer. Mais on ne faisait que l'écarter, on ne touchait pas à sa constitution. Ici, c'est l'ensemble des congrégations non autorisées qu'on vise, et c'est à leur existence même, en tant que maisons d'éducation, qu'on s'attaque.
Le fameux article 7 est formel. « A l'avenir, nul ne sera plus admis à participer à l'enseignement public ou libre, ni à diriger un établissement de quelque ordre que ce soit ou à y donner l'enseignement, s'il appartient à une congrégation religieuse non autorisée. »
C'est-à-dire, en bon français : Il existe actuellement en France 141 congrégations non autorisées, 125 de femmes et 16 d'hommes; nous les frappons d'incapacité. Ces congrégations possèdent 640 établissements; nous les fermons comme insalubres. Ces établissements comptent près de 62,000 élèves et de 6,000 professeurs; ceux-ci, nous les mettons à pied; ceux-là, nous les invitons à se pourvoir ailleurs. Dans le nombre de ces derniers, 9,000 recevaient gratuitement tous les soins de l'âme et du corps; nous les renvoyons sans indemnité dans leur famille.
Telle est, en fait, dégagée de la mauvaise phraséologie ministérielle, la portée vraie de cette loi de liberté. D'un coup, brutalement, elle frappe 67,000 individus, par conséquent 67,000 familles, dans leurs croyances et dans leurs intérêts, sans compter les milliers de citoyens atteints dans leurs goûts et dans leurs sympathies.
A-t-elle au moins le droit pour elle, à défaut de la
justice, et les précédents pour suppléer à ce qui lui manque sous le rapport de la raison et de l'équité? Le droit, les précédents monarchiques assurément; les ordonnances de 1828 et les arrêts de 1762 sans doute, Louis XV et Charles X, c'est certain; Napoléon encore. Mais que viennent faire ici ces souvenirs historiques, cette évocation d'une législation abolie, d'un passé mort et enterré depuis plus d'un quart de siècle? Et quelle est cette comédie : le gouvernement de la République française répudiant l'exemple et les errements de ses prédécesseurs de 1848 pour ressusciter ceux du premier Empire et ceux de la Restauration? En vérité, pour réduire ses défenseurs à de si pauvres arguments, il fallait que la cause fût bien mauvaise.
Elle n'était pas défendable, en effet, ni quant au droit, ni quant à la justice, ni quant à la politique elle-même, et, pour la gagner devant le parlement tout entier, il eût fallu que celui-ci fût réduit, au préalable, à l'état de vasselage. Or, si les temps étaient déjà venus pour la Chambre, l'heure n'avait pas encore sonné pour le Sénat. Il lui restait de sa jeunesse une certaine force de résistance, contre laquelle vinrent échouer — ô miracle! ô souvenir antédiluvien — tous les sophismes et toute l'industrie de M. Ferry.
On sait le reste, et je ne le rappelle ici que pour mémoire. Jadis, quand un cabinet avait été battu dans l'une ou l'autre Chambre sur un article de loi d'une certaine importance, de deux choses Tune : ou
il retirait son projet, ou il se retirait lui-même. C'était l'usage; mais à qui venait de si bien jongler avec le droit écrit que pouvait importer la coutume? M. Ferry, tranquillement, prit des décrets, rendit un ukase, et tout fut dit. Au lieu de rinterdiction d'enseigner, les congrégations subirent une expulsion violente. L'article 7 leur laissait la vie en commun, en terre française, sur ce sol naguère arrosé du sang de leurs otages et de celui de tant de leurs élèves. Il leur fallut de par les décrets se disperser, chassés brutalement, comme des malfaiteurs, dans le même temps que les portes de la France, en attendant celles du parlement, s'ouvraient devant leurs assassins. C'est alors qu'on vit ce spectacle édifiant : des officiers généraux réduits à mettre le siège devant d'inoflfensives chartreuses; des préfets en grand costume et des maires revêtus de leur écharpe, faire le métier de recors et de crocheteurs, et, pour couronner par une dernière indignité cet ensemble de mesures violentes, le tribunal des conflits, cette haute juridiction, décider à la majorité d'une voix, celle du prévenu Gazot, que les seules lois existantes applicables aux congrégations sous la République étaient les lois de la monarchie.
Ainsi finit par une exécution militaire suivie d'une parodie de jugement le premier acte de ce malheureux conflit entre l'Église et l'État, rouvert à froid, dans un calcul d'intérêt personnel et de popularité, par un ambitieux sans scrupule et sans préjugé.
De r expulsion des jésuites à la réforme des études classiques, il n'y avait qu'un pas, et ceci devait nécessairement conduire à cela. La démocratie n'a jamais beaucoup aimé les lettres, et, chaque fois qu'ils ont été les maîtres en ce pays, ses serviteurs ne les ont pas ménagées. En 1793, la Convention ne se contenta pas de supprimer les collèges et de prendre leurs biens, elle prétendit substituer à l'ancienne organisation des études un régime entièrement nouveau. On avait cru jusque-là que rien ne valait, pour la culture de jeunes intelligences, le commerce des anciens, et le Ratio studiorum des jésuites avait traversé le xviii® siècle et l'Encyclopédie sans en être entamé ; la Révolution elle-même, à ses débuts, l'avait respecté. Dans tous les projets d'instruction publique qui datent de l'époque jacobine, ce qui éclate à chaque ligne, au contraire, c'est le ferme propos d'affaiblir le plus possible et de restreindre la partie littéraire au profit des sciences. Gondorcet, dans ses Instituts, voulait déjà « faire des hommes modernes, adapter les intelligences aux nécessités du temps présent », et s'il n'allait pas, comme le brillant et paradoxal auteur de la Question du latin^ jusqu'à supprimer entièrement l'étude des littératures anciennes, il la tenait pour « plus nuisible qu'utile ».
Lakanal et Daunou obéissaient aux mêmes préventions lorsque, dans leurs programmes pour les écoles
centrales, ils réduisaient de huit à quatre le nombre des années consacrées à la grammaire et aux belleslettres.
Le nouveau Conseil supérieur de Tinstruction publique ne pouvait manquer de reprendre la tradition révolutionnaire. Élus sous l'empire d'un mouvement d'opinion déréglée, après d'ardentes discussions provoquées, d'accord avec les bureaux, par quelques meneurs habiles, la plupart de ses membres étaient acquis à toutes les vues de l'administration. Seuls, pour faire échec à cette édifiante coalition, quelques hommes considérables, indépendants par caractère encore plus que de situation, mais incapables, vu leur petit nombre, de résister au courant réformiste. Effectivement, le trait essentiel et dominant de la réforme de 1880, sa marque de fabrique, si. je puis dire, c'est la prépondérance du français, dès sciences et de l'histoire. Auparavant, et malgré la part de plus en plus honorable faite à ces études, les langues anciennes, le latin surtout, tenaient la tête. L'Université, représentée par des philosophes et des hommes d'État qui valaient peut-être bien nos modernes pédagogues, n'avait jamais voulu consentir à le dépouiller de son rang. Ces esprits éminents en étaient demeurés à la vieille conception d'un régime fondé sur l'étude approfondie des chefs-d'œuvre de l'antiquité classique et sur la morale spiritualiste. Ils ne pensaient pas qu'une pédagogie digne de ce nom pût reposer sur d'autres bases, et si quelque téméraire auteur eût osé, de leur temps, plaider contre
eux, contre les humanités, la cause de Tindustrialisme moderne, j'imagine qu'il se fût attiré de dures répliques. Mais on ne pouvait s'attendre à trouver ces scrupules surannés chez les nouvelles couches universitaires : le latin, cet aristocrate, était condamné d'avance. Non content de lui prendre quelques heures par semaine afin d'alléger des programmes trop surchargés de matières, il fallut encore qu'on lui enlevât deux années sur huit et ses meilleurs exercices. Même amputation pour le grec : au lieu de six années d'étude, on décida de ne lui en plus consacrer désormais que quatre *. Autant eût valu le supprimer complètement.
En revanche, le français se vit élevé du second au premier rang, et des études considérées jusqu'ici comme auxiliaires se trouvèrent placées sur le même rang que le latin : l'histoire et la géographie, par exemple. Encore, si l'on s'en était tenu là, mais, après avoir bouleversé l'ancien plan d'études, il fallait bien aussi changer les méthodes et renouveler une pédagogie qui avait fait son temps. Songez donc! nos professeurs de grammaire en étaient restés à Lhomond et à Burnouf. Ils faisaient encore apprendre par cœur à leurs élèves la règle : Doceo pueros grammaticami Désormais ils voudront bien enseigner d'après la méthode expérimentale et scientifique. « L'étude des règles sera réduite à la partie la plus indispensable, en vertu de ce principe qu'il faut
1. J'ai dit plus haut que le Conseil actuel était revenu à. cinq.
apprendre la grammaire par la langue et non la langue par la grammaire. On ira des textes aux règles, de l'exemple à la formule, du concret à l'abstrait ^ » C'està-dire qu'on n'enseignera plus la langue aux enfants par une série d'exemples dont on meublait leur mémoire et dont on tirait ensuite la règle, mais qu*on les mettra tout d'abord aux prises avec les finesses et les difficultés d'un texte allemand, grec ou latin.
Pauvres petits bonshommes! ils étaient déjà bien à plaindre autrefois quand on n'exigeait guère d'eux que des efforts de mémoire pendant sept ou huit heures par jour. Les voilà condanmés maintenant, de par la méthode expérimentale, à des efforts de raison qui rebuteraient des garçons de dix-sept et de dix-huit ans. On ne veut plus qu'ils se familiarisent petit à petit avec les mots et qu'ils s'accoutument par la récitation à les combiner ensemble. On a la prétention de leur faire apprendre à les décomposer, à distinguer les simples des dérivés, ceux qui sont marqués de l'accent tonique et ceux qui ne le sont pas, les préfixes et les suffixes, les doublets; on entre avec eux dans de savants développements sur l'origine et la transformation des langues. En vérité, s'ils ne sortent pas du collège à tout jamais dégoûtés de la grammaire et des grammairiens, ce ne sera pas la faute de la nouvelle Université.
Pareillement en histoire. Ce qui faisait autrefois l'attrait de cet enseignement, dans les basses classes
1. Note du Conseil supérieur de l'instruction publique sur le plan d'études et les programmes de 1880.
COINCLUSIOIN 321
surtout, c'était son caractère narratif. On y mêlait beaucoup de récits. On tâchait de retenir et de captiver Tattention des enfants par des anecdotes, on s'occupait plus des êtres que des choses, des individus que des institutions. On leur contait volontiers les grands coups d'épée de nos pères, et Ton tenait que les batailles de Turenne ou de Bonaparte étaient encore ce qu'il y avait de mieux pour développer les idées de gloire ou de patrie. Grave erreur, préjugé gothique. C'est l'étude des sociétés qui fera désormais le principal objet de l'enseignement. L'histoire bataille, l'histoire des individus royaux, comme on disait en 1793, est reléguée au second plan; celle des institutions, des mœurs et des usages, depuis les lois de Manou jusqu'aux immortels principes de 1789, passe au premier. Nos enfants ne sauront peut-être plus aussi bien que par le passé la suite des guerres, des négociations d'où est sortie la France ; en revanche, ils sauront dans le dernier détail comment s'habillait un Gaulois du iv^ siècle, un Franc du v^, un bourgeois du xii° ; comment vivaient nos pères, de quels ustensiles ils se servaient, ce qu'ils mangeaient et comment ils passaient leur temps. Voilà ce qui importe vraiment aujourd'hui, voilà la véritable, la seule histoire intéressante, utile, capable de former la jeunesse à l'amour du présent, « au respect et à l'attachement pour les principes sur lesquels la société moderne est fondée * ». Tel est, dans ses
ii Expression tirée de la note du Conseil supérieur.
322 l'instructio?! publique et la démocratie
traits généraux, l'esprit de la nouvelle pédagogie, et telles sont encore aujourd'hui, malgré les retouches et les tempéraments apportés par le Conseil supérieur actuel à l'œuvre de ses devanciers, les tendances qui régnent dans la direction de notre enseignement secondaire classique. Les résultats, on les connnaît : ils ont été consignés dans vingt rapports officiels qui, tous, constatent l'affaiblissement graduel du niveau des études et le caractère superficiel d'un enseignement qui porte sur trop de matières pour en approfondir aucune. Autrefois, un élève de force moyenne arrivait sans difficulté et sans préparation spéciale au baccalauréat es lettres, il savait assez bien le latin^ médiocrement le grec, les langues vivantes et la géographie; il avait des notions très suffisantes de mathématiques, de physique et même de chimie* Quant à l'histoire, il en connaissait parfaitement la suite; peut-être, interrogé sur Etienne Dolet ou sur La Boëtie, n'eût-il pas répondu brillamment, mais sur Charles VII et Louis XI, sur Henri IV et Louis XIV il ne bronchait guère. Aujourd'hui la grande majorité des candidats se présente à l'examen un peu plus forte en langues vivantes * et en géographie, mais incapable de traduire à livre ouvert une page de Tite-Live ou de faire une version qui ne soit d'une pauvreté déplorable. On n'ose plus leur donner de
1. Encore n'est-ce pas bien prouvé. Tout récemment, M. Bréal se plaignait avec amertume du peu de progrès qu'ont fait les élèves de nos lycées en langues vivantes, et M. Elwall, qui lui a répondu, n'a pu nier que très peu d'entre eux arrivaient à parler couramment.
textes tirés des poètes, car, depuis la suppression du vers latin, ils ne savent plus déchiffrer même un hexamètre ; on les emprunte aux auteurs qu'on expliquait autrefois en troisième. Cependant, malgré toutes ces précautions, les copies sont remplies de fautes grossières, et pour pousser Padmissibihté jusqu'à 45p. 400, il faut, a pu dire un professeur de faculté, « des prodiges d'indulgence ».
En français, la faiblesse est moins accusée; mais il s'en faut de tout que les élèves aient regagné de ce côté ce qu'ils ont perdu du côté des langues anciennes. Peut-être, et c'est en ce point seulement qu'il y aurait vraiment quelques progrès, l'histoire littéraire leur est-elle moins inconnue qu'à leurs prédécesseurs. Ils ont entendu parler du Roman de la Rose et possèdent quelques données sur les écrivains de la Renaissance. Toutefois, ils n'écrivent pas mieux depuis que la composition française a remplacé depuis la troisième la composition latine, au contraire, et leur orthographe elle-même est devenue si défectueuse que la Sorbonne s'est vue réduite à demander la création d'une nouvelle maîtrise de conférences dont le titulaire aurait pour principale occupation de corriger des devoirs de français aux étudiants de la faculté des lettres. Enfin, pour clore ces critiques par une observation d'ensemble, la culture générale est en pleine décadence. Les candidats ont l'esprit meublé d'un plus grand nombre de menus faits ; ils l'ont moins ouvert et moins bien préparé aux études du degré supérieur. Quand ils les abordent, beaucoup.
même parmi les boursiers de licence ou d'agrégation, sont d'une telle ignorance que leurs maîtres doivent reprendre en sous-œuvre avec eux les principales matières de seconde et de rhétorique. Voilà jusqu'ici, de l'aveu des facultés elles-mêmes % le plus clair profit que l'enseignement secondaire ait tiré des nouvelles méthodes et des programmes de 1880.
Les changements accomplis dans nos facultés ontils été mieux conduits? En un sens assurément, et la raison en est assez simple. Sur ce terrain, l'opportunisme n'avait pas ses coudées aussi franches qu'aux deux autres degrés d'enseignement. Il lui fallait compter avec des habitudes acquises et des traditions invétérées. On n'emprisonne pas des professeurs de faculté dans des programmes de même que des instituteurs : ils sont maîtres de leur enseignement comme de leur chaire, et l'on n'oserait pas encore, officiellement au moins, leur imposer une doctrine d'État. On se contente de la leur suggérer et de les traiter suivant le plus ou moins de zèle qu'ils apportent à s'y conformer. Il y avait autrefois dans l'Université deux clans bien distincts : le clan de ceux qui allaient à la messe avec un gros livre sous le bras, et le clan de ceux qui en étaient demeurés à la pro* fession de foi du vicaire savoyard et même en deçà.
1. Toutes les critiques et tous les faits qui précèdent sont empruntés à des rapports de facultéSj ou d'inspecteurs généraux.
C'était sous la Restauration ! C'est exactement la même chose aujourd'hui. Seulement le catéchisme de M. Paul Bert a remplacé le livre de messe, et, pour avancer, il n'est pas inutile d'en laisser passer un bout de sa poche. A cela près, l'enseignement supérieur est libre en France, et l'administration, grâce à Dieu, n'y a d'autre action que celle qu'il plaît à ses membres de lui laisser prendre.
Elle se trouvait d'ailleurs ici dans une situation particulièrement délicate et qui lui commandait une grande réserve. Depuis plusieurs années déjà, la réforme de l'enseignement supérieur était en pleine activité : les lignes générales, le cadre en avaient été très nettement tracés en 1868, et, sur bien des points, l'exécution avait suivi. L'Ecole des hautes études était en pleine prospérité; l'usage des exercices didactiques, des conférences, avait été généralement adopté; de nombreux laboratoires d'enseignement formaient, pour la jeunesse studieuse, autant d'écoles d'apprentissage et de manipulation ; nos facultés commençaient d'être un peu moins pauvres en étudiants. Bref, s'il restait encore bien des efforts à faire, ils étaient de ceux dont le temps et surtout l'argent devaient aisément avoir raison.
Or, précisément, jamais l'argent n'avait été si facile; jamais à aucune époque et dans aucun pays on n'avait vu de Chambres ni de commissions du budget plus coulantes. Il suffisait de demander pour obtenir, quand on n'obtenait pas au delà de ce qu'on avait demandé. On ne comptait plus que par centaines de
326 l'instruction publique et la démocratie millions, comme au temps de la planche aux assi» gnats, et c'était une fièvre de dépenses qui faisait délirer toutes les têtes. Le budget de l'enseignement supérieur ne pouvait manquer de subir le contrecoup de cet entraînement génial. On a calculé que, dans cette orgie, de 4878 à 1885 seulement, il avait reçu de l'Etat près de 19 millions et des municipalités près de 22 millions, rien que pour ses constructions.
Et ce n'est pas tout : malgré les scrupules d'économie dont on s'est avisé depuis deux ou trois ans, il faudra bien encore 30 ou 40 millions pour terminer les travaux commencés ou promis.
Avec de tels moyens entre les mains d'hommes aussi distingués que M. du Mesnil et que le regretté Albert Dumont, le succès n'était pas douteux. Entrez à la Sorbonne aujourd'hui, si vous n'y êtes pas allé depuis quelques années, vous serez tout étonné du mouvement et de l'activité qui y régnent. Grâce à la fondation des bourses de licence et d'agrégation, nos professeurs ont maintenant presque tous un public d'auditeurs réguliers, d'étudiants ; et grâce à l'institution des maîtres de conférences, il n'est presque pas de branche de connaissances qui ne compte aujourd'hui sa chaire et son représentant.
En province, dans quelques facultés, le progrès n'a pas été moins rapide. Toulouse et Bordeaux comptaient déjà, pour 1883-1884, près de deux cents élèves; Montpellier, Nancy, Besançon, de cent à cent vingt.
Les beaux chiffres, certes! encore qu'il faille toujours se défier un peu de la statistique et faire la part
des non-valeurs dans les états qu'elle dresse. Mais les chiffres, les résultats matériels ne sont pas tout ici. J'oserais même avancer qu'ils sont bien peu de chose en comparaison des avantages d'ordre intellectuel et moral qu'un peuple a le droit d'attendre et le devoir d'exiger de ses écoles en retour des sacrifices qu'il s'impose pour elles. De même qu'aux armées il ne suffit pas d'avoir beaucoup d'hommes dans les rangs, beaucoup d'officiers pour les conduire et l'outillage le plus perfectionné, de même, en matière d'instruction publique, on n'a résolu que la moitié du problème et la moins difficile, assurément, en multiphant le nombre des chaires et celui des élèves et en élevant de splendides palais à la science. Ce qui importe, avant tout, c'est l'orientation et l'esprit de l'enseignement, ce sont ses tendances et ses visées, et malheureusement, à cet égard, il s'en faut que le mouvement qu'on a commencé de lui imprimer, vers 1880, ait été conduit avec la prudence et le désintéressement voulus.
Autrefois nos facultés, la Sorbonne elle-même, avaient un défaut capital : elles ne formaient pas assez d'élèves, et leur enseignement s'adressait trop exclusivement au grand public, à la foule. Certains cours privilégiés, seuls, attiraient une clientèle fixe; les autres en étaient réduits à des auditoires de passage, sur lesquels il était difficile au plus habile professeur d'exercer une action salutaire. Je n'insisterai pas, après M. Renan, qui ne laisse guère à glaner derrière lui, sur ce qu'un tel régime avait de défec-
tueux et même, à quelques égards, d'irritant. Il y fallait, sans contredit, de grands changements, que le gouvernement impérial avait commencé de réaliser et qui s'étaient continués depuis avec beaucoup de suite. Y fallait-il une révolution comme celle qui s'accomplit en ce moment? Et sommes-nous condamnés, par une exagération contraire, à tomber d'un vice dans un autre? Toujours est-il que notre haut enseignement est en train de perdre absolument son caractère et de manquer à sa mission. La Sorbonne elle-même a cessé d'être le rendez-vous des gens du monde et des étrangers venus des quatre coins de l'Europe pour entendre la parole de ses maîtres. Elle appartient désormais tout entière à la jeunesse, et sa principale fonction, son rôle essentiel, est devenu la préparation aux examens. Elle n'aspire plus à briller par l'éclat de son enseignement. Toute son ambition se réduit à fabriquer chaque année un gros stock de licenciés et d'agrégés. Ce n'est plus la grande maison des Cousin et des Saint-Marc Girardin ; c'est — qu'on me pardonne le mot — la maison du coin du quai qui fait concurrence à l'Ecole normale et qui lui prend sa clientèle naturelle en attendant mieux.
Voilà trop franchement caractérisée peut-être, mais sans nulle exagération, j'ose l'affirmer, la tendance de la jeune Sorbonne, j'entends celle qui règne et gouverne à présent, et voilà ce que, en quelques années, par parti pris d'école et de méthode chez les uns, par calcul de convenance ou d'intérêt personnel chez les autres, elle a fait de notre premier établisse-
ment d'enseignement supérieur. Qu'on juge, après cela, des autres, et du sort qui leur est réservé !
Mais, ce qui est plus grave encore que ces tendances exclusives, c'est qu'elles ne sont, en réalité, qu'une des nombreuses manifestations d'un mal général. Effectivement, allez au fond de ce mouvement, cherchez-en les origines, écartez les grands mots de science, de méthode et de patriotisme sous lesquels on nous le présente volontiers, analysez-le dans les éléments dont il se compose, et vous trouverez — je ne dis pas chez tous les meneurs, il y en a de sincères assurément, mais chez beaucoup d'entre eux — plus d'envie que de conviction, et plus d'impuissance que de bonne foi. La démocratie, je l'ai déjà dit, n'aime pas beaucoup les lettres, en quoi, sans doute, elle n'a pas tort; son instinct, d'accord avec ses intérêts, la pousse d'un autre côté. Mais ce qu'elle aime encore moins que les lettres, c'est le talent, ce sont les hommes qui jettent un peu d'éclat sur sa médiocrité. Or, et c'est ici le grand danger, sans être encore maîtresse de notre haut enseignement, son esprit y a pénétré, ses doctrines et ses passions y sont représentées ; elle ne commande pas dans la place, mais elle y a des amis, et, du train dont elle va, on peut prévoir le moment où elle y sera tout à fait prépondérante. Déjà, l'an dernier, par ses clameurs, elle avait forcé le plus brillant de nos maîtres à descendre de sa chaire et ne l'y avait laissé remonter qu'après l'avoir contraint, par une pression sans exemple, à changer le caractère de son enseignement. Voici maintenant son
organe le plus autorisé qui entre en lice. Le fait est gros : il y a quelques mois, les journaux annonçaient qu'une chaire d'histoire de la Révolution allait être créée par le Conseil municipal de Paris à la Sorbonne, que le bénéficiaire en était désigné d'avance, et que le ministre, dans son indépendance, avait accepté l'homme et la chose. On crut d'abord à une mystification; on se trompait. Le Conseil avait parlé; le ministre obéit. Cependant qu'allait faire la Sorbonne? Le gouvernement venait précisément, par un décret solennel, d'augmenter ses attributions, de lui reconnaître une autonomie et des droits auxquels elle aspirait depuis longtemps. C'était, ou jamais, le moment de se montrer, de protester contre une ingérence et des procédés indécents. Bref, on s'attendait à quelque chose. Il a paru plus opportun de se résigner au fait accompli. La Faculté n'a pas même accepté la proposition qu'on lui faisait d'ignorer l'élu, j'allais dire l'intrus du conseil municipal. Si bien que ce simple chargé de cours, gagé sur les fonds de la ville, et que la ville pourrait mettre à pied du jour au lendemain, s'il cessait de plaire, va siéger à côté des Fustel de Coulanges et des Martha dans le conseil des professeurs. Comme eux il aura voix délibérative, et comme eux il figurera dans les commissions d'examen. A quel titre? Au titre municipal et politique évidemment. Car enfin, quelle que soit l'honorabilité de l'homme, il est clair qu'il lui serait difficile de ne pas apporter, dans un emploi créé tout exprès pour lui, le souvenir de ses origines et des préoccupations d'un
ordre extrascientifique. A défaut de convictions très profondes, la gratitude lui en ferait un devoir, et c'est bien le moins qu'ayant accepté le patronage et les bienfaits des Vaillant et des Longuet, il s'inspire aussi de leur esprit. Mais, dès lors, que deviennent l'indépendance et la dignité de la Faculté? Dans quelle situation s'est-elle mise en reconnaissant pour un des siens la créature de gens qui, tout à l'heure encore, insultaient la science et l'Université tout entière dans la personne d'Arago? Que ferait-elle, enfin, si demain, devant une jeunesse enfiévrée, le nouveau professeur entreprenait de justifier la Commune de 1871 en glorifiant les massacres de septembre et la Terreur? Il n'oserait pas, dira-t-on. Et pourquoi? Qui vous en répond? Sa modération, sans doute, et certes, dans sa leçon d'ouverture, il en a fait preuve. Mais est-ce là une garantie suffisante? Et qui vous dit qu'à défaut de M. Aulard un autre n'osera pas? Qui vous dit qu'à Lyon ou à Bordeaux le conseil municipal, alléché par le précédent qu'on vient d'établir, ne «va pas exiger des créations analogues au profit de quelque fruit sec de la politique ou de quelque aventurier de lettres? Quoi qu'il en soit, on peut tout attendre aujourd'hui : et de la faiblesse d'un gouvernement qui a élevé l'art de se replier en désordre à la hauteur d'un principe; et des entreprises d'une démocratie qui sait maintenant qu'elle n'a qu'à frapper pour que toutes les portes, même celles qui se défendaient le mieux autrefois contre ses doctrines et son esprit, s'ouvrent aussitôt devant elle.
C'est toujours un noble spectacle que celui d'une minorité réduite aux abois, condamnée d'avance et qui, néanmoins, lutte pied à pied, tirant ses dernières cartouches pour la justice et pour le droit. Il y a là pour les âmes un peu bien situées des satisfactions qui échappent au vulgaire et qui sont déjà par ellesmêmes une revanche. La foule peut se donner d'autres jouissances et les partager avec ses serviteurs, elle ne connaîtra jamais cette volupté de sentir qu'on est un contre dix et qu'on ne Be rend pas, qu'on a contre soi la force imbécile et brutale, et qu'elle vous écrase, mais sans vous dompter. Tel a été, depuis quelques années, le lot des conservateurs dans presque toutes les discussions relatives aux écoles : constamment sur la brèche et constamment battus, ayant pour eux la raison, le talent, l'éloquence, et ne parvenant pas à se faire entendre de chambres serviles et d'un pays qui s'abandonne, ils ont toujours trouvé, grâce à Dieu! de quoi largement se consoler de leur disgrâce. Si le nombre leur a fait défaut, l'élite à coup sûr ne leur a pas épargné ses sutïrages, et combien, parmi ceux qui les leur ont refusés, n'en sont pas plus fiers !
Trois grandes lois, sans compter les circulaires et les décrets, ont été comme les étapes de cette lutte acharnée : la loi du 16 janvier 1881 sur la gratuité, celle du 28 mars 1882 relative à l'obligation, celle
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enfin que vient de voter le Sénat. La trilogie, l'œuvre est complète à présent : on peut Tembrasser d'ensemble et porter sur elle un jugement définitif.
La première de ces lois, celle du 16 juin 1881, ne soulevait pas d'objections de principe. Il y avait longtemps, en effet, que la cause de la gratuité des écoles primaires était gagnée devant l'opinion et que les gouvernements avaient cessé de la combattre. Déjà, sans remonter plus haut, le décret du 28 mars 1866 avait aboli la règle dite du maximum, en vertu de laquelle l'autorité se réservait le droit de fixer le nombre des élèves gratuits. L'an d'après, un coup plus décisif encore avait été porté au système de la rétribution scolaire. La loi du 10 avril 1867 avait autorisé les communes à s'imposer 4 centimes additionnels pour établir chez elles la gratuité, sauf à recourir, en cas d'insuffisance, au budget de l'État. Grâce à ces mesures, la progression avait été très rapide. En 1867, le nombre des non-payants n'était encore que de 41 pour 100; en 1872, il s'élevait à 53 pour 100; en 1865, la rétribution scolaire entrait encore pour 44 pour 100 dans le total des ressources du budget de l'instruction publique; elle n'était plus, en 1878, que de 24 pour 100. Sur 3 millions 1/2 d'enfants, 2 miUions 1/2 ne la payaient plus, et, sur un budget de 80 millions, elle ne produisait plus que 18 milUons.
Devait-on s'en tenir là, laisser le mouvement gagner petit à petit les communes réfractaires et la transformation s'opérer graduellement, suivant les ressources et les besoins des localités? Devuiit-oUj au
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contraire, précipiter les choses et substituer un nouveau régime au système si libéral et si judicieux du législateur de 4867? Toute la question était là : question de mesure et d'économie bien entendue pour les uns, question de politique et de parti pour les autres.
Aux yeux du gouvernement, la gratuité relative avait un inconvénient grave : elle laissait subsister entre les jeunes Français des différences, des catégories incompatibles avec l'esprit de nos institutions; elle répondait à tous les besoins réels, peut-être, mais elle était antidémocratique en ce qu'elle plaçait les deux tiers de la population scolaire dans une sorte d'infériorité vis-à-vis de l'autre tiers.
La monarchie de Juillet, l'Empire lui-même, en dépit de ses origines populaires, avaient pu tolérer une aussi choquante inégalité; la République se devait à elle-même de la détruire *.
Elle se devait aussi — je ne traduis plus ici, j'interprète, — elle se devait et s'était promis de faire grand, plus grand que le régime antérieur, afin de l'échpser et d'en abolir la mémoire. Qu'importait, en comparaison d'un si grand avantage, une économie de 15 ou 20 millions?
A quoi l'opposition répondait : Prenez garde ! vous nous parlez d'une vingtaine de millions ; vous serez comme toujours entraînés bien plus loin.
Depuis vingt-cinq ans, la préoccupation constante des pouvoirs publics a été de dégrever l'impôt fon-