M. Victor Duruy
larisé, aurait avancé d'un siècle rorganisation de nos écoles d'adultes et môme de l'enseignement secondaire spécial, dont notre temps s'honore à juste titre. y>
Voilà pour le passé. Dans le présent, que pouvaiton bien reprocher à l'institut? Avait-il dégénéré? Non, certes, car ses élèves, en dépit des préférences officielles, ont gardé dans tous nos concours et dans toutes les expositions une supériorité manifeste *. Pouvait-on critiquer ses tendances? Jamais, si ce n'est un moment sous la Restauration, il ne s'était mêlé de politique et n'avait pris parti dans nos querelles. Il allait, creusant son sillon, y jetant la semence à pleines mains et sans compter, poussant chaque jour un peu plus loin ses conquêtes sur l'ignorance et sur la misère, s'adressant de préférence aux déshérités de ce monde et ne demandant au gouvernement, quel qu'il fût, que le droit au dévouement obscur.
Une seule fois, depuis bien des années, les frères avaient fait parler d'eux. C'était en 1870, et vraiment, on aurait bien dû le leur pardonner. Il fallait plus que du dévouement alors, l'heure du sacrifice était venue. En quelques semaines , l'institut jeta cinq cents des siens sur les champs de bataille de la défense natiopale, et nos malheureux blessés virent arriver de toutes parts à leur secours ces brancardiers tout
1. Lors de Texposition de Vienne, en 1873, le rapport officiel autrichien constata le fait.
de noir vêtus, ces ignorantins ignorants de la peur et du danger, que ceux-là seuls ont pu représenter comme des ennemis de leur pays qui n'ont jamais entendu siffler une balle à leurs oreilles.
Serait-ce pas, en effet, à ces souvenirs importuns, serait-ce aux services que ses membres ont rendus pendant la guerre et qu'ils renouvellent tous les jours sur d'autres champs de bataille, en Afrique, au Tonkin, en Chine, aux Indes, que l'institut devrait le coup qui vient de le frapper * ? Qui sait? Qui saura jamais pour quelle part est entrée dans les violences de ces dernières années l'humiliation de certains rapprochements ?
Quoi qu'il en soit, il s'est trouvé dans ce pays de France, dans cette terre classique du courage et de la générosité, des Chambres assez peu françaises pour souscrire à cette criante iniquité. Dans le délai de cinq ans, les deux mille trois cent vingt-huit écoles publiques actuellement entre les mains des frères de la Doctrine chrétienne ou autres — car il n'y a pas moins de vingt-quatre congrégations d'hommes vouées à l'enseignement — devront être pourvues d'instituteurs laïques. Quant aux titulaires actuels, dépossédés sans aucune indemnité, contrairement à tous les principes, chassés comme indignes, traités en parias, qu'ils fondent, s'ils le peuvent, des écoles libres, ou qu'ils se vengent, puisqu'aussi bien c'est
4. Ils ne possèdent pas moins de 205 établissements à l'étranger.
leur folie de se dévouer, en allant porter au loin l'influence et le nom français. Si la patrie les repousse, les colonies leur restent, et la République, dans sa magnanimité , n'entend pas leur interdire l'émigration.
Parlerai-je à présent des Sœurs, car elles sont frappées du même coup, et tout aussi brutalement, quoiqu'on n'ait pas spécifié de délai pour elles? Qui ne les connaît? Qui ne les a vues à l'œuvre et qui ne sait de quels soins touchants elles entourent nos enfants dans les dix mille neuf cent cinquante et une * écoles publiques qu'elles dirigent? Ah ! ce ne sont pas, il est vrai, des doctoresses, et leur bagage, assurément, n'est pas lourd. Pour enseigner l'économie politique à nos petites villageoises, suivant l'esprit des nouveaux programmes, il se peut qu'elles ne soient pas à la hauteur des insupportables bas bleus qu'on nous fabrique aujourd'hui dans les écoles normales primaires et dans les lycées de filles. Mais combien plus expérimentées, plus soigneuses, plus habiles h manier les enfants, à leur faire entrer dans la tête, à force de patience et de douceur, quelques bons éléments, au lieu du fatras dont on les assomme aujourd'hui!
Combien plus aimables surtout — - et c'est ici la vertu pédagogique par excellence, — combien plus avenantes et plus douces sous leurs cornettes blanches, semblables à des ailes! Mais qu'importe aux
1. J'emprunte ce chiffre, comme les précédents, à la statistique des congrégations religieuses qui a paru vers la fin de l'année 1878, sous le ministère et par les soins de M. Bardoux.
politiciens faméliques qui se sont abattus sur nous et qui nous rongent? Il leur fallait cette dernière épuration et ce débouché. Les bureaux de tabac étaient tous pris, les postes et les télégraphes regorgent. Restaient les écoles : à la porte les saintes filles! Article d'exportation comme les frères !
Encore si les conseils municipaux étaient consultés, car, en tout ceci, vraiment on pourrait se demander s'ils existent encore. Si du moins ils intervenaient dans le choix du personnel laïque? Mais non. C'est le préfet, sur la proposition des inspecteurs d'académie, qui continuera de nommer les instituteurs. Autres temps, autres opinions. Sous l'Empire et même depuis, tant que les conservateurs eurent le pouvoir, le choix des instituteurs par la commune figurait au premier rang des revendications républicaines. Rayé cela aussi, comme la liberté de conscience et comme la liberté du père de famille ! Rayées du même coup, supprimées, contre toute justice, les garanties que les instituteurs libres trouvaient dans la composition des conseils départementaux. A Tavenir, ces conseils ne compteront plus, à Texception de quatre conseillers généraux élus par leurs collègues, que des fonctionnaires publics auxquels se joindront, dans « les affaires contentieuses ou disciphnaires intéressant les membres de l'enseignement privé, deux membres de cet enseignement nommés par le ministre ».
Est-ce tout? Non, et pourtant je ne fais que passer sur les plus durs articles de ce projet, qui n'en compte pas moins de 67. Même ainsi proscrit et mutilé, il
était à craindre que l'enseignement libre ne conservât encore une nombreuse clientèle. Pour Fachever, on le frappe dans ses œuvres vives, à la source même, je veux dire dans son recrutement. Jusqu'ici les frères de la Doctrine chétienne avaient été dispensés du service militaire au même titre et pour les mêmes raisons que les instituteurs laïques, à la condition de se vouer à l'enseignement pendant dix années. Cette faveur avait été étendue à d'autres associations. Désormais cet engagement ne pourra être réalisé que dans les établissements d'enseignement public, c'està-dire par des laïques, puisqu'aux termes de l'article 17 il ne doit plus être fait aucune nomination de congréganistes. M. Paul Bert lui-même n'en demandait pas tant en 1880 : il se fût contenté d'un an de service militaire pour les futurs ministres des cultes, et dans son projet les instituteurs laïques étaient traités sur le même pied que les autres. Mais les choses ont marché depuis, l'appétit est venu, et ce dernier coup porté par le vote du Sénat à l'ancienne législation couronne bien l'ensemble de mesures inaugurées par l'article 7 et par les décrets de 1880. Il fallait ce trait final à cette œuvre de colère : il la complète et il achève d'en marquer le caractère haineux et mesquin.
Telles ont été les diverses phases de la lutte engagée par la démocratie pour s'emparer de Tédu-
cation dans ce pays ; lutte impie s'il en fut, détestable conflit, provoqué de sang-froid par un de ces risquetout, comme il s'en rencontre toujours à point nommé dans les antichambres des princes ou dans les couloirs des assemblées, pour les besognes louches; reprise avec un peu moins de rudesse dans la forme par son successeur; conduite à terme avec une sorte d'obstination rageuse par un ministre autrefois épris de liberté, sous Tœil atone d'un chef d'Etat perdu comme un fakir dans la béatitude de son rêve doré, et que vient de clore enfin, après beaucoup de vicissitudes, un vote brutah Clore, ai-je dit? Non, non, ce n'est pas le mot. Non, hélas I le conflit n'est pas terminé, la bataille achevée. Dans les guerres ordinaires, il arrive toujours un moment où les armes tombent elles-mêmes des mains du vainqueur. A force de frapper, le bras se fatigue, le cœur mollit, et soudain, sous l'animal en furie, l'homme se réveille et se retrouve. Dans les guerres de religion, et c'est ici le cas, on ne désarme jamais ; on s'arrête un instant, mais c'est pour recommencer de plus belle; on souffle et l'on repart.
Au surplus, religieux ou autres, la démocratie n'a jamais connu dans les combats cette fausse sensibilité qui se fait un point d'honneur de ménager ses adversaires. Quand elle les tient, elle les achève; et, depuis Etienne Marcel jusqu'à la Commune de 1871, ses procédés n'ont guère varié. L'histoire nous la montre couvant lentement, pendant des années, ses haines, dévorant ses envies, rongeant son frein, pour
éclater un jour en sauvages représailles. On a vu des souverains absolus renoncer d'eux-mêmes à leur toute-puissance et pardonner à leurs assassins ; où la foule gouverne, il n'y a pas d'exemple qu'elle ait supporté la contradiction et respecté la liberté; si repue qu'elle soit, elle n'est jamais rassasiée : lasaata^ non satiata.
C'est pourquoi ceux-là se trompent étrangement qui espèrent encore que le régime actuel pourra mettre un terme à ses entreprises. Un homme d'Etat, agissant au nom et pour le compte d'un gouvernement fort, assuré de soù lendemain, peut bien ouvrir ou fermer à son heure et à son gré l'ère des conflits religieux; une république n'a pas cette ressource : une fois lancée dans le Culturkampfy il faut qu'elle en vive ou qu'elle en meure. La nôtre s'est condamnée d'elle-même à ces travaux forcés quand rien ne l'y contraignait; il faut qu'elle fasse jusqu'au bout sa peine et elle la fera. D'un autre côté, comment croire à la possibilité d'une détente et comment prêcher la résignation, l'apaisement aux conservateurs? On peut cesser de lutter pour ses intérêts ; on ne renonce pas à défendre ses croyances et ses enfants. C'est un devoir pour tout bon citoyen, quand la patrie est en danger, de courir à l'ennemi; c'en est un non moins étroit de protéger contre les barbares du dedans cette patrie supérieure, faite d'idées, de sentiments et de traditions, sans lesquels il n'y aurait en ce monde, au lieu de nationalités, que des poussières de peuples agglomérées par le hasard.
La lutte va donc continuer des deux parts, implacable, sans trêve ni merci : ceux-ci, poussés par leurs fatalités originelles, emportés par la vitesse acquise et gâtés par le succès ; ceux-là, forts de leur conscience et sûrs de leur droit, continuant à protester contre une insupportable tyrannie. Si bien qu'après cette guerre, qu'on pourrait appeler de Sept ans — car elle ne nous aura pas coûté moins que Rosbach, — se dresse déjà, comme une menace et comme une tristesse, après et parmi tant d'autres, Ja perspective d'une suite indéfinie de chocs et de heurts.
Gomme si nous n'avions pas assez déjà des luttes inévitables et nécessaires! Ah! ils sont bien coupables ceux qui, au lieu de ne songer qu'à la guerre sainte, nous ont jetés dans l'inextricable complication d'une guerre religieuse ! Ils ont bien mal tenu leur office et compris leur rôle! Pour cette éventualité suprême où se jouera quelque jour non plus seulement le sort d'une dynastie, mais l'existence même de ce pays, ce n'eût pas été trop de toutes les forces vives de notre jeunesse préparée de longue main, par une éducation vraiment patriotique, aux derniers sacrifices ; et ce n'était pas trop de la nation entière, tendant toutes ses facultés et gardant ses trésors pour le grand jour.
A l'une, née dans les angoisses de l'année terrible, nourrie du lait amer de la défaite, au bruit du canon de l'invasion et de la guerre civile, il fallait le puissant réactif et les graves leçons de cette morale chrétienne
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qui enseigne aux peuples éprouvés la résignation et l'humilité sans leur ôter l'espérance. Il fallait lui montrer avec tous les grands penseurs de ce siècle le devoir comme but suprême de la vie et Dieu comme la source étemelle et nécessaire de tout devoir. Déprimée comme elle Tétait déjà par tant d'impressions douloureuses, livrée d'autre part à tant d'influences desséchantes, sa faiblesse avait besoin de ce refuge, et nul réconfort ne convenait mieux à son état de langueur.
A l'autre il fallait avoir le courage de dire : Tu pos-* sèdes les dons les plus précieux, mais tu as aussi de graves défauts; tu as de l'esprit, mais tu n'as pas d'esprit de suite; tu as bon cœur, mais mauvaise tête; tu es brave, mais tu n'es pas résistant; tu t'exaltes facilement, mais tu te refroidis de même ; tu aimes le succès, mais tu ne supportes pas l'infortune et tu n'en sais pas accepter les responsabilités; tu as la prétention d'être la plus spirituelle des nations et tu n'en es souvent que la plus légère; tu as pour toi le sol, la nature, la géographie, la population la plus homogène et le territoire le mieux borné de l'Europe, et tu as longtemps été, grâce à tous ces avantages, le premier peuple du monde. Veux-tu le redevenir? Alors trêve à nos dissensions, à nos querelles. Unissons-nous, serrons nos rangs et face à l'est.
Au lieu de cela, qu'a-t-on fait de notre jeunesse et qu'a-t-on fait de ce pays? Notre jeunesse, sous prétexte d'éducation scientifique, on lui a pris ce qui lui restait d'idéal ; sous prétexte de morale, on l'empoi-
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sonne de politique et d'histoire frelatée, et pour tout Sursum corda on Ta mis à ce régime de la Marseillaise et des bataillons scolaires qui n'est que la parodie du patriotisme et des vertus militaires. Ce pays, à toutes les scissions qui le tourmentaient déjà, on a trouvé le moyen d'ajouter la plus dangereuse et la pire de toutes. Il avait fait sa paix avec TÉglise ; froidement, méchamment on lui a mis sur les bras une nouvelle Ligue. Il était resté catholique en dépit de son scepticisme apparent; il semble qu'on ait pris à tâche de froisser toutes ses traditions et qu'on ne légifère plus aujourd'hui qu'en vue d'une infime minorité de libres penseurs et d'athées. Il était riche enfin, et c'était son orgueil en attendant de plus hautes satisfactions; on a dilapidé sa fortune et compromis ses finances.
Voilà, dans une seule direction, le bilan de cette démocratie dont Favènement devait inaugurer en France le règne de la tolérance, de la concorde et de la prospérité pubhque! Voilà la pitoyable banqueroute à laquelle en moins de huit ans elle nous a conduits, d'étape en étape : banqueroute morale encore plus que matérielle et dont la portée ne se mesure pas seulement à nos milliards gaspillés, mais à la déconsidération qui rejaillit sur les gouvernements comme sur les particuliers infidèles à leurs principes et traîtres à leurs engagements.
Trop heureux si, dans la nouvelle période d'activité que les dernières élections lui ont assurée, elle ne pousse pas ses destructions au point qu'il ne soit
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plus possible à ses successeurs, quels qu'ils soient, de retrouver, dans l'affaissement général des caractères, quelques vestiges de cette flamme sacrée sans laquelle un peuple ayant perdu sa place et son rang ne les reprend jamais !