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L'instruction publique et la réforme universitaire en Italie

Que devient l'Allemagne ? nous dit-on. La politique a-t-elle absorbé toutes ses forces? Les énigmes des chancelleries suffisent-elles à ce peuple de lettrés, qui se plaisait jadis aux contemplations sublimes? Est-ce la lutte de la Prusse avec son roi, la lutte de la chambre et du ministère qui est la préoccupation du philosophe ou de l'historien? Est-ce le rajeunissement inattendu de l'Autriche qui tient en suspens l'inspiration du poète? N'y a-t-il plus d' œuvres à signaler dans le domaine des choses idéales, plus de ces théories audacieuses qui croient soulever le voile de l'infini, plus de ces rêveries ardentes qui montent vers l'empyrée et nous rapportent quelque chose des printemps éternels? Ces demandes inquiètes ne sont que trop justifiées. Le temps est loin où l'Allemagne voyait ses glorieux enfans, poètes ou philosophes, s'élever d'un même essor aux sphères les plus hautes de la pensée et de l'art. Il est manifeste que la force créatrice languit. La critique seule maintient encore ses droits et continue de représenter le travail des peuples allemands.

Je prends ce mot de critique dans un sens très général. Histoire, archéologie, investigation du passé le plus lointsdn comme de celui auquel nous touchons encore, en un mot étude de l'homme dans toutes les phases de son existence, de l'homme public et de l'homme privé, de l'homme intérieur et de l'homme du dehors, voilà, depuis

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quelques années, le fond des lettres germaniques. Plus de poésie, plus d'imagination; même sur le terrain des sévères études la grande invention fait défaut. Le public d'ailleurs ne semble pas exigeant; il est encore fatigué des systèmes, les efforts des poètes le touchent peu, et il ne songe guère à s'élever au-dessus de l'observation du réel. Quelles sont les œuvres qui dans ces derniers temps ont le plus attiré l'attention? Ce n'est pas le Magicien de Romey ce long récit de M. Charles Gutzkow, qui a pourtant le courage de s'attaquer aux questions brûlantes ; il est vrai que l'auteur, enchevêtrant personnages et péripéties dans une intrigue sans fin,

D*un divertissement nous fait une fatigue.

Ce n'est pas non plus la trilogie de M. Frédéric Hebbel, les Niebelungeriy bien que le sujet soit rajeuni avec art et le drame tracé d'un grand style, comme par un Schnorr ou un Cornélius poétique. Ni M. Gutzkow en exposant à sa manière les luttes religieuses de notre âge, ni M. Hebbel en nous reportant aux Germains primitifs, n'ont réussi à vaincre l'indifférence de la foule. Les œuvres qu'on lit le plus en dehors du public savant et des littératures spéciales , les œuvres les mieux accueillies par cette classe de lecteurs qui exprime l'opinion, ce sont les œuvres d'histoire, surtout d'histoire assez récente, soit qu'elles se rattachent pour les états allemands aux préoccupations de leur politique intérieure, soit qu'elles flattent l'orgueil national. Si cette dernière condition est remplie et qu'il s'y joigne vis-à-vis de la France un esprit de haine ou de dénigrement, la réussite est certaine. C'est ainsi que V Histoire de V Allemagne depuis la mort de Frédéric le Grand jusqu'à rétablissement de la confédération^ par M. Louis Haeusser, a obtenu un succès confirmé de jour en jour; c'est ainsi que M. de Sybel, distrait aujourd'hui par les luttes parlementaires de Berlin, a fait lire quelques-uns de ses mémoires sur les plus vives questions du monde moderne.

La branche la plus riche de cette littérature historique qui fait oublier aux Allemands la décadence de l'imagination, ce sont les travaux consacrés sous toutes les formes à la poésie du passé. Un spirituel académicien disait l'autre jour à propos de notre situation littéraire : « La France a tiré son feu d'artifice; il ne reste plus qu'à ramasser les baguettes. » Cela est plus vrai de l'Allemagne que de la France. Ces ouvrages innombrables sur Goethe, Schiller et leurs contemporains, ne sont-ce pas comme les baguettes du grand feu d'artifice? Je ne parle pas des pages intimes où revit cette période, je ne parle pas de la vaste correspondance de Goethe avec Herder,

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Jacobi, Lavater, avec Schiller surtout, avec le musicien Zelter, avec son vieux camarade Knebel, avec la vive et tendre M™* de Stein, avec la noble et religieuse M"* de Stolberg, précieux recueils auxquels s'ajoute en ce moment même le long échange de confidences que se firent pendant plus d'un demi-siècle l'illustre poète et le grand-duc Charles-Auguste. A côté de ces documens réclamés par tous, combien d'ouvrages plus ou moins utiles sur les moindres détails de cette époque brillante ! Au premier rang sont les deux volumes intitulés Charlotte Schiller et ses amis; à l'extrémité opposée apparaissent les Reliquiœ du peintre Tischbein, dont Goethe a parlé si souvent, si cordialement, et qui ne nous dit presque rien de son glorieux compagnon. Le champ est riche et la moisson abonde. Ici ce sont les lettres de Fichte, l'idéaliste inspiré, là celles de Mendelssohn-Bartholdy, le suave compositeur; plus loin, voici de nouveaux renseignemens sur Jean-Paul, sur Schleiermacher, ou des révélations sur le groupe des Stolberg. A Dieu ne plaise que je paraisse dédaigner de telles œuvres! Je remarque seulement que ce sont les débris de la fête d'hier, et je voudrais que, sans renoncer à ces trouvailles, l'Allemagne songeât enfin à la fête d'aujourd'hui. En 1849, l'Allemagne a célébré le centième anniversaire de la naissance de lîoethe; dix ans plus tard, ce fut le tour de Schiller; puis sont venues les mêmes cérémonies pour la naissance de Fichte, de Jean-Paul... Que sais-je? C'est maintenant un usage établi, tout le xviii* siècle y passera. Bien mieux, les commémorations séculaires ne suffisent plus, on s'est mis à célébrer les cinquantaines. Au moment où nous traçons ces lignes, l'Allemagne achève de célébrer le cinquantième anniversaire du soulèvement de ses peuples contre Napoléon. Depuis l'empereur d'Autriche réunissant dans les salles du Roemer le congrès des souverains confédérés jusqu'à ces sociétés de gym-nastes{l) solennellement rassemblées à Leipzig, chacun, sous des formes différentes, évoque les souvenirs de 1813. Ceux-ci se taisent, ceux-là déclament; qu'importe? Silencieuse ou bruyante, l'inspiration est la même. C'est toujours le passé qu'on appelle au secours du présent, c'est toujours l'ardeur et la fécondité d'un autre âge qui sont chargées de dissimuler la langueur et la stérilité de l'heure actuelle. Aussi à cette question que je posais en commençant : (( Que devient l'Allemagne? » j'aurais bien le droit de répon-

(1) Nous n'avons pas d'autre terme pour traduire le mot tumer, qui se rattache à une institution inconnue chez nous. Les tumer, organisés après les guerres de i 81 3 et longtemps suspects aux souverains allemands pour leur exaltation libérale, forment aujourd'hui des sociétés de gymnastique assez semblables par l'esprit qui les anime à ces volontaires anglais dont M. Esquiros a entretenu les lecteurs de la Revue; on y développe la vigueur et l'agilité du corps en vue des guerres défensives. Les sociétés de gymnastes réunies dernièrement à Leipzig y ont amené plus de vingt mille hommes.

dre : « Elle fête ses anniversaires de l'autre monde, elle ramasse les vieilles baguettes des fusées évanouies, w

Pour nous, qui ne cessons pas de suivre avec un sentiment d'espoir le mouvement des lettres germaniques, on ne s'étonnera pas que nous soyons réduits souvent à nous taire, à moins de réveiller les choses d'autrefois. Ce sont aussi les baguettes d'un feu d'artifice que nous allons ramasser aujourd'hui ; il s'agit des débuts d'Henri Heine. Ici du moins le sujet est neuf, bien qu'il nous reporte quarante ans en arrière. Avant la publication des œuvres complètes du poète humoriste , les Allemands eux-mêmes ignoraient ce singulier épisode de leur histoire littéraire : les tragédies d'Henri Heine! On savait vaguement que Fauteur du Livre des Chants^ tout jeune encore et inconnu , avait publié en 1823 deux poèmes dramatiques, dont l'un était tombé sur la scène au milieu des sifflets. L'auteur lui-même semblait avoir condamné ces juvenilia; le texte était devenu introuvable, et les historiens les mieux informés des lettres contemporaines n'en parlaient que pour mémoire. L'éditeur des œuvres complètes du poète, M. Adolphe Strodtmann, vient de nous donner enfin ces drames avec toutes les variantes de l'auteur (1), car il est bien prouvé que Henri Heine, loin de renier ces productions de sa jeunesse, les remaniait sans cesse avec amour. Il en préparait une traduction française au moment où la mort vint terminer ses soufirances. Et comment aurait-il désavoué ses tragédies sans se désavouer lui-même? L'humoriste y apparaît déjà tout entier avec ses qualités et ses vices. Poésie ardente et passions sauvages, fougue sensuelle et mysticisme éthéré, romantiques fantaisies d'une âme hégélienne qui passera trente ans à se détruire, à se dissoudre dans le néant universel, tout cela éclate dès le premier cri de cette imagination tourmentée. Henri Heine devait aimer ces pages fantasques comme le prélude de sa vie : elles lui rappelaient d'ailleurs ses premières batailles, sa confraternité avec Immermann, les coups qu'il avait reçus en passant du comte Platen, ceux qu'il lui rendit à poing fermé, son entrée belliqueuse et douloureuse dans la poétique arène. C'est aussi ce qui nous invite à y regarder de près aujourd'hui. On peut y retrouver tout un chapitre de l'histoire littéraire de nos voisins.

La première des deux tragédies de Henri Heine, la plus importante par le fond' et les développemens, est intitulée Almansor; l'autre, plus rapide, plus poignante, a nom William Ratcliff. Le poète les nomme des tragédies^ comme Goethe appelait tragédies le premier et le second Faust; à vrai dire, ce sont des symphonies où tous les tons se croisent et se mêlent. En tête de son Almansor ^ Henri Heine

(1) Heinrich Heine s sàmmtliche Werke. — Rechtmdssige Original-Ausgabe. Hambourg 1801-1863. — 18 volumes publiés.

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a écrit ces paroles : « Ne croyez pas qu*il soit absolument fantasque, le joU poème que je vous offre d'une main amiel Écoutez : il est tour à tour épique avec sérénité ou dramatique avec violence, Çà et là, dans le détail, s'épanouit mainte fleur lyrique aux corolles délicates. Si le fond est romantique, plastique est la forme, et le tout est sorti du cœur. On y voit aux prises chrétiens et musulmans, le nord avec le sud; à la fin parait l'amour, qui vient tout apaiser. » Excellent programme, si le poète a su le remplir; le dernier trait surtout est une promesse charmante.

La scène se passe en Espagne au xv* siècle, quelques années après la chute de Grenade. Au moment où la toile se lève, on aperçoit rintérieur d'un château moresque délabré. Un jeune homme, portant le costume espagnol, la toque sur la tête, le manteau flottant sur l'épaule, l'épée à la ceinture, contemple en rêvant les tapisseries, les colonnades, les murailles couvertes d'arabesques, et d'une voix tour à tour attendrie ou irritée il exhale les émotions qu'éveillent en lui ces lieux pleins de ses souvenirs d'enfance :

« ÂLMANSOR. — G*est encore Tancien parquet cher à mon souvenir, le tapis bien connu, le tapis brodé de mille couleurs où marcha le pied sacré des aïeux! Maintenant les vers en rongent les fleurs de soie, comme s'ils étaient les alliés des Espagnols. Ce sont encore les vieilles colonnes fidèles, fiers soutiens de marbre de la fière maison où je m'appuyai tant de fois lorsque j'étais enfant. Oh ! pourquoi nos Gomèles, nos Ganzuls, et les Âbencerrages et les hautains Zégris, n'ont-ils pas soutenu aussi fidèlement le trône du roi dans l'Alhambra splendide? Ce sont encore les bonnes vieilles murailles, avec leurs bois polis, leurs élégantes peintures, qui toujours donnaient asile au voyageur fatigué. Elles sont restées hospitalières, les bonnes murailles, mais elles n'ont plus pour hôtes que les hiboux et les vautours, (u va vers la fenêtre.) Personne, nul mouvement! Toi seul, ô soleil, tu m'as entendu ! Compatissant à ma peine, tu m'envoies tes derniers rayons, et tu répands ta clarté sur mon sombre chemin. bienfaisant soleil, écoute mes paroles reconnaissantes : toi aussi , enfuis-toi vers les côtes du pays des Maures et vers les plaines éternellement heureuses de l'Arabie. Oh! crains don Fernand et ses conseillers, qui ont juré une haine implacable à toute belle lumière. Grains dona Isabelle, Isabelle l'orgueilleuse, qui , étincelante du feu de ses dîamans, prétend briller toute seule, quand elle aura fait la nuit autour d'elle. Oh ! fuis cette mauvaise terre d'Espagne , où s'est déjà éteinte ta sœur, ô soleil, l'éblouissante Grenade aux toiys d'or! (s^éioi- fnant de la fenêtre. } Mou coeur cst oppressé , commc si le disque enflammé du soleil couchant s'était roulé sur cette pauvre et faible poitrine. Mon corps est comme une braise qui tombe en cendres brûlantes , et le sol se dérobe sous mes pas. Ah! tout est si doux pour moi dans ces lieux, si doux et si cruel! La brise légère qui me rafraîchit la joue m'apporte avec son souffle le salut des jours évanouis. Dans le mouvement des ombres du soir, j'aperçois les légendes de mon enfance; elles se dressent, elles me font des mines, elles me sourient d'un air sensé, et s'étonnent que leur vieil ami soit au-

jourd'hui si triste, si étranger dans sa demeure. Là -bas, c'est ma mère chérie, ma mère trépassée, qui m'apparalt : inquiète, pleine d'angoisses, elle regarde, elle pleure, elle me fait signe, elle me fait signe encore avec sa blanche main. Je vois aussi mon père, là, sur le coussin de velours vert,

assis et sommeillant doucement. (It reste silendeux et plongé dans ses rêves. La nuit est Tenue. On Yoit dans le fond passer une forme homaine» un flambeau à la main.) Qucl CSt CC

fantôme qui vient de passer avec une vague lueur? N'était-ce qu'une illusion de ma fantaisie trompée? J'ai cru voir le vieil Hassan; était-ce lui? Peut-être que Hassan est couché dans la tombe et que son esprit veille encore sur le château qu'il a fidèlement gardé pendant sa vie. J'entends un mouvement confus, un bruit sourd, qui s'approche, qui s'approche toujours, comme si mes pères sortaient de leurs tombeaux pour me saluer de leurs mains de squelette, et me donner le baiser de bienvenue avec leurs pâles et froides lèvres. Ils viennent,... les voici... Ahl votre salut me tuera, (plusieurs Maures se précipitent sur la scène , le cimeterre an poing. )

a Premier Maure. — Cela pourrait bien être.

a Almansor, tirant son épée du fourreau. -^ A moi douc, ma brillante amulette I Toi qui as déjà fait tant de prodiges, protège -moi contre ces mauvais esprits 1

« Second Maure. — Que viens-tu faire, étranger, dans notre château?

« Almansor. — Je vous renvoie cette question. Le château m'appartient, et cet avocat (montrant son épée.) va inscrire mon droit sur votre peau en caractères rouges. »

Quel est-il, ce poétique rêveur si prompt à manier Tépée? A son langage, on reconnaît un musulman. D'où vient qu'il porte le costume espagnol? Tout s'expliquera bientôt. Au moment où Almansor épuisé va succomber sous le nombre, arrive un vieillard qui réclame sa part de la vengeance ; c'est à lui de donner le coup de mort au chrétien. Il lève le bras, quand soudain, à la lueur d'un flambeau, il aperçoit le visage de la victime : « Allah ! s'écrie-t-il en tombant à genoux, c'est Alraansor-ben-AbduUah ! » Almansor, fils d'Abdullah, est le dernier reste de la noble famille qui habitait naguère ce château, et le vieillard qui allait le frapper dans les ténèbres est le fidèle serviteur de sa maison. Voilà longtemps qu'ils ne se sont vus; après la prise de Grenade, le vieil Hassan s'est jeté dans les montagnes avec ses compagnons pour j continuer la guerre et préparer ses vengeances. Abdullah, emmenant tous les siens, est retourné en terre sainte, dans le pays du prophète. Que de confidences ils auront à se faire, le serviteur et le fils d' Abdullah ! Mais à peine Hassan a-t-il reconnu son jeune maître, à peine est- il tombé à ses pieds, qu'une pensée amère lui mord le cœur. Ce costume espagnol qui a failli coûter si cher à Almansor, c'est peut-être la livrée de l'apostasie. Hassan a vu des milliers de Maures renier par intérêt la foi de leurs aïeux; l'enfant qu'il a bercé serait-il un de ces renégats? « Almansor-ben-Abdullah, réponds-moi : d'où vient que tu portes

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ce costume? Qui a mis au noble coursier berbère cette peau de serpent brillante et tachetée? Rejette cette venimeuse enveloppe, fils d'AbduUah! Marche sur la tête du serpent, noble coursier! — Toujours le même, répond le jeune Arabe en souriant, toujours inflexible en ton zèle, mon vieil Hassan ! Toujours la même foi aux formes et aux couleurs! Ne sais-tu pas que la peau du serpent est une sauvegarde contre le serpent, de même que là peau du loup protège l'agneau humble et sans défense au milieu de la forêt? Malgré cette toque et ce manteau, va, je suis toujours musulman de cœur et d'âme, car c'est dans mon cœur que je porte le turban. »

Ils peuvent donc s'entendre encore, le vieux serviteur et le jeune maître; ils peuvent évoquer les souvenh-s du jour funeste qui les a si cruellement séparés. Ici commence un dialogue où les gémissemens se confondent et qui rappelle par instans quelques scènes célèbres de l'antique tragédie. Le rêveur qui va se livrer tout à l'heure à une imagination si fantasque, le poète qui va emprunter à la langue de Shakspeare ses plus folles images, ses métaphores les plus violentes, s'est souvenu des Perses ou de V Œdipe à Colone pour peindre le contre -coup des grandes catastrophes. Gomme on aperçoit le désastre de Xerxès à travers les lamentations qui remplissent le palais d'Atossa, ainsi l'on voit la chute de Grenade dans les récits désolés du vieillard et de l'enfant. Il y a des momens où le vieillard éclatant en sanglots conjure Allah d'effacer de son cerveau ces horribles images, l'image de la victoire du Ghrist et de l'expulsion des rois maures; il y revient toujours cependant, il a soif de ces souvenirs amers, il savoure les larmes que lui arrache le récit d'Alman- * sor, et il s'écrie : « Goulez, coulez, mes pleurs, coulez sans jamais tarir comme une source éternelle I » G'est que du fond du château de son père le jeune homme a tout vu. La douleur de sa famille a été la douleur de toute une race. D'un bout à l'autre de l'Andalousie, un même coup a frappé les fils du prophète et extirpé du sol de l'Espagne la belle civilisation moitié arabe, moitié européenne. Oh! jour sinistre, quand un cavalier arriva bride abattue au château d' Abdullah, et, tombant dans les bras de son ami, lui jeta ces mots qui contenaient l'arrêt du destin : « Don Ferdinand et dona Isabelle ont fait leur entrée à Grenade au milieu des fanfares. . . Le roi Boabdil leur a présenté à genoux les clés de la ville sur un plat d'or... Au sommet des tours de l'Alhambra flotte la bannière de Gastille surmontée de la croix de Mendoza! » Oh! jours plus funestes encore, jours de honte étemelle, quand on apprit bientôt la défection des prêtres, la conversion de la multitude, tant d'actes d'hypocrisie et de lâcheté par où l'on renonçait au ciel pour conserver la terre ! D'heure en heure croissait le nombre des apostasies, « et de même que le voyageur se précipite la face contre terre quand le simoun brûlant

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lui souffle au visage , ainsi , dit Almansor, nous nous jetions sur le sol en pleurant, de peur que le souffle empoisonné des nouvelles sinistres ne nous donnât la mort. »

Nouvelles meurtrières en effet, si l'on songe que les musulmans de Henri Heine joignent à la foi de Thomme d'Orient la tendresse du chrétien et la fierté de l'Espagnol! Le plus douloureux de ces messages fut celui qui concernait le bon Aly. Le bon Aly était le vieil ami d'AbduUah. Pour attacher à cette amitié une bénédiction sainte, Aly et Abdullah s'étaient promis d'unir leurs enfans et de ne former qu'une famille. Almansor, fils d'AbduUah, avait été fiancé dès l'enfance à Zuleima, fille d'Aly. Un jour, aux heures sombres qui suivirent la chute dé Grenade, pendant qu' Abdullah pleurait encore, la barbe et les cheveux souillés de cendres, pendant que la famille en deuil emplissait encore le château de ses lamentations, Abdullah fut informé que le bon Aly venait de se faire chrétien.

« A cette nouveUe, pas une larme ne tomba des yeux de mon père, pas une plainte ne s'échappa de ses lèvres, il n'arracha pas un cheveu de sa tête grise; seulement les muscles de son visage s'agitaient en mouvemens convulsifs, ses traits étaient méconnaissables, et du fond de sa poitrine déchirée sortit un éclat de rire aigu. Comme je m'approchais en pleurant doucement, le pauvre père fut saisi d'une folie furieuse. Il tira son poignard, m'appela «engeance de serpent,» et déjà il allait me percer le cœur, quand tout à coup une sorte de souffrance douce sembla se peindre sur ses lèvres. « Enfant, me dit-il, ce n'est pas à toi d'expier la faute. » Et d'un pas chancelant il gagna sa chambre silencieuse. Il y resta muet, sans manger et sans boire, pendant trois jours entiers. Quand il en sortit, ce n'était plus le même homme. Il était calme ; il ordonna aux valets de charger tous ses biens sur des mules et sur des chariots, il ordonna aux femmes de nous pourvoir de pain et de vin pour un long voyage. Lorsque tout fut prêt, il prit dans ses bras et porta lui-même le plus précieux de ses joyaux, le rouleau où sont inscrites les lois de Mahomet, l'antique et sacré parchemin que les aïeux avaient apporté en Espagne. Nous quittâmes ainsi les champs du pays natal; nous partîmes, à demi hésitans, à demi pressés, comme si une voix suave, caressante, et de tendres bras invisibles, nous eussent tirés à reculons, tandis que des hurlemens de loups nous poussaient en avant. Comme le baiser d'une mère à l'heure des adieux suprêmes, nous aspirions délicieusement l'arôme des forêts espagnoles, des bois de myrtes et de citronniers, tandis que les arbres agitaient leur feuillage avec une mélodie plaintive, que la brise se jouait sur nos fronts mélancolique et douce, et que les oiseaux, en signe d'adieu, voltigeaient çà et là, tristes et muets, autour des muets voyageurs. »

Jusqu'ici, Henri Heine a eu raison de dire : « Si le sujet est romantique, plastique est la forme. » Ces deux hommes qui, la nuit, dans un château abandonné, s'entretiennent des malheurs de leur foi et de leur patrie, parlent une langue aussi noble que touchante.

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La poésie n'enlève rien au naturel : ce sont bien des musulmans que nous avons sous les yeux, des musulmans d'Espagne, des Arabes à demi transformés par l'esprit de l'Occident. Le dialogue est vrai; chacun des personnages exprime son caractère, chacun dit ce qu'il doit dire et comme il convient qu'il le dise. On peut croire que le poète veut sérieusement écrire une œuvre tragique, et que le drame annoncé dans les premières scènes va se développer régulièrement. Abnansor, après avoir enseveli son père et sa mère dans la terre du prophète , revient en Espagne pour y chercher sa fiancée. Zuleima est-elle chrétienne? A-t-elle renié tout son passé en changeant de religion? Qui l'emportera, de sa foi nouvelle ou de son ancien amour? La tragédie est là, et certes, pour un poète dramatique vraiment épris de son art, nul sujet plus poignant que cette lutte du cœur et de l'âme, de la passion et de la foi. Qu'on le traite au point de vue sublime de notre Corneille dans Polyeucte ou au point de vue tout contraire de Goethe dans sa Fiancée de Corinthe^ c'est toujours une vivante matière de poésie. Ajoutons qu'en plaçant ces tragiques aventures dans l'Espagne du xv" siècle, au lendemain de la chute de Grenade, le jeune écrivain pouvait rehausser l'intérêt moral du sujet par l'éclat des contrastes et la richesse du cadre. Malheureusement Henri Heine n'apportait pas au théâtre toutes les fortes qualités qu'il exige. L'auteur à'Almansor était à vingt-trois ans ce que nous l'avons vu depuis, un poète lyrique, un poète tout personnel, un rêveur passionné, chez qui la passion a été une perpétuelle souffrance, et qui s'est vengé de la souffrance par l'ironie. Ne cherchez donc ni Maures ni chrétiens dans ce joli poème qu'il vous offre d'une main amie; vous n'y trouverez qu'un seul personnage, lequel? le futur auteur du Livre des Chants j du Retour ^ du Nouveau Printemps^ du Romancero^ de Lazarcj Henri Heine, et nul autre. Dès cette première œuvre, il est ardent et moqueur, amoureux et fantasque. Il a aimé, il a souffert, et soit qu'il pousse des cris de rage, soit qu'il éclate de rire, il se révolte, au nom de son amour, contre les lois éternelles. Cette façon d'associer l'univers aux émotions de son cœur, cette poétique manie d'animer tous les objets de la nature et d'y voir tour à tour des puissances favorables ou funestes, des complices ou des traîtres, ces étoiles qui le poursuivent de leurs ricanemens, ces rayons de la lune qui sèment son chemin d'épouvantails, ces serpens qui sifflent sous les fleurs, ces nuages qui jettent tout à coup leur voUe blafard sur le monde éblouissant, ce monde enfin qui n'est qu'un laboratoire de magie, un atelier de maléfices dirigés contre son amour, tout cela se trouve déjà dans cette première tragédie, cri douloureux d'une âme blessée.

Le changement de ton que je viens de signaler éclate au moment où Almansor annonce au vieil Hassan qu'il va se rendre cette nuit même au château d'Aly. Écoutez ce singulier dialogue, et dites si ce ne sont pas là, au lieu de deux personnages distincts, deux sentimens opposés qui se combattent dans une même âme.

a Hassan. — Ne va pas au château d'Âlyt fuis cette maison comme un lieu empesté où germe une croyance nouvelle. Il y a là de petites pinces au cliquetis mélodieux avec lesquelles on tirera ton cœur du fond de ta poitrine, et à la place on te mettra un serpent. On te versera sur ta pauvre tête des gouttes de plomb fondu, brillantes, brûlantes, et jamais ton cerveau ne pourra plus guérir des sauvages douleurs de la folie. On te dépouillera de ton vieux nom et on t'en donnera un nouveau, afin que ton ange gardien, quand il t'appellera comme autrefois, t'appelle inutilement. Enfant insensé, ne va pas au château d'Aly l tu es perdu si l'on reconnaît Almansor.

a Almansor. — Ne crains rien l personne ne me connaît plus. Le chagrin sur mon visage a creusé des rides profondes, le sel de mes larmes a ravagé mes yeux, ma démarche chancelante est celle d'un somnambule, ma voix est brisée comme mon cœur; qui reconnaîtrait en moi le brillant Almansor? Oui, Hassan, oui, j'aime la fille d'Aly I une fois encore, je veux la contempler, la gracieuse vierge; puis quand une fois encore je me serai enivré de cette vue charmante, quand j'aurai plongé mon âme dans ses regards, quand j'aurai aspiré avec délices le parfum de tout son être, alors je m'en retournerai dans les déserts de l'Arabie, et j'irai m'asseoir sur ces rochers à pic où s'asseyait Mœdschnoun, soupirant le nom de Leîla! Sois donc sans crainte, vieil Hassan 1 sous le costume espagnol, sans que personne me remarque, sans que nul me reconnaisse, je parcourrai le château; la nuit est mon alliée.

a Hassan. — Ne te fie pas à la nuit; elle cache sous son manteau noir mille figures hideuses, des salamandres, des serpens, et avant que tu t'en aperçoives, elle les jettera sous tes pieds. Ne te fie pas à son pâle amoureux, l'astre du ciel sombre, qui là -haut, du milieu des nuages, scintille en faisant les yeux doux ; malicieusement, avec sa lumière oblique et grisâtre, il sèmera ton chemin d'épouvantails. Ne te fie pas à sa couvée de bâtards, à ces petits enfans tout dorés qui jettent des lueurs si gentilles, qui prennent des mines si afTables, qui font des saints si caressans, si sédui- «ans, et qui bientôt, avec leurs mille doigts de feu, t'enverront mille signes moqueurs. Ne va pas au château d'Aly 1 au seuil sont assises trois femmes enveloppées de ténèbres qui attendent ton retour, afin de t'égorger en te serrant dans leurs bras et de sucer le sang de ton cœur en un baiser d'amour l

« Almansor. — Arrête le moulin en te jetant dans ses roues, repousse avec ta poitrine les flots du torrent, retiens avec ton bras la source qui se précipite, du haut des montagnes, — mais ne me détourne pas du château d'Aly. Ty suis entraîné par des milliers de fils de diamant enlacés avec toutes les fibres de mon cerveau et toutes les veines de mon cœur. — Bonne nuit, Hassan 1 mon vieux glaive est mon compagnon. »

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Avec ces capricieux humoristes, on craint toujours d'être dupe. Est-ce pour se jouer du lecteur que le poète accumule ces images? A-t-il voulu parodier le style du sujet et railler lui-même sa passion? Oh 1 non, la raillerie aura bientôt son tour; ici Henri Heine est sincère, et il ne faut attribuer qu'à l'ardeur de la jeunesse l'exubérance de son langage. Dans le plan primitif du poète, c'est là que finissait le premier acte; trois scènes seulement, l'arrivée d'Almansor, le combat dans les ténèbres, l'entretien du jeune Maure et du vieux serviteur, formaient l'exposition. Plus tard, soit que le peu de succès obtenu sur la scène l'ait averti de son erreur, soit qu'il ait reconnu spontanément l'inspiration toute lyrique de ce prétendu drame, il supprima les divisions théâtrales, et ne laissa plus subsister qu'un poème dialogué : c'est sous cette forme que l'a publié M. Strodtmann d'après les manuscrits de l'auteur. On voit bien cependant que l'économie de la pièce n'est pas changée. Le poète, vaincu sur le théâtre, se réfugie dans le libre domaine de la fantaisie; ces suppressions ne veulent pas dire autre chose. Au surplus, tragédie ou poème, ce que nous cherchons ici, ce sont les premières effusions de ce chantre bizarre qui a exprimé d'une manière si poignante plusieurs des maladies morales de notre siècle, et que nous avons vu mourir sur son lit de douleur, mêlant les .plus cyniques bouffonneries à la poésie la plus délicate et la plus pure.

. Pendant qu'Almansor et Hassan échangent leurs confidences dans le château ruiné d'Abdullah, le château d'Aly est en fête. Zuleima, qu'on nomme aujourd'hui dona Clara, va épouser un gentilhomme castillan, don Enrique. On entend retentir la musique du bal; dames et cavaliers passent et repassent sous leurs brillans costumes, car toute la noblesse du pays a répondu à l'invitation du vieux seigneur niaure : soit curiosité moqueuse, soit désir d'honorer les convertis, pas un des conviés n'a manqué à l'appel. Au milieu du bruit de la fête, Aly prend à part don Enrique et lui révèle un secret qui ne peut lui être caché plus longtemps : Zuleima n'est pas la fille d'Aly. L'amitié la plus étroite enchaînait jadis Aly et Abdullah ; décidés à unir leurs enfans, ils les avaient échangés dès le premier âge. Aly s'était chargé de faire élever Zuleima sous ses yeux afin de préparer une digne femme à son fils, tandis qu'AbduUah de son côté formait lui-même le futur époux de sa fille unique. « Les enfans grandirent, ajoute Aly, ils se virent souvent, ils s'aimèrent... jusqu'au jour de la tempête. Vous savez comme la foudre tomba sur la haute tour de l'Alhambra et comme les grandes familles de Grenade se convertirent à la religion de la croix. Vous savez que la gouvernante de Zuleima, elle-même chrétienne et pieuse, avait depuis longtemps gagné au Christ le tendre cœur de son élève ; vous

savez que Zuleiraa ne tarda point à confesser publiquement la religion du Sauveur, et qu'avec le sacrement du baptême elle reçut le gracieux nom de Clara. Je pris la même route, suivant à la fois mon propre cœur et ma chère fille adoptive. Je ne doutai pas que mon ami, animé des mêmes sentimens, ne suivît cet exemple; mais c'était un aveugle musulman : il reçut mon message avec une froide fureur et me fit répondre qu'il haïssait l'ennemi de son dieu comme son propre ennemi, qu'il ne voulait plus revoir le visage de sa fille, le visage de la renégate, qu'il allait s'enfuir du pays des serpens, et qu'Almansor, son enfant d'adoption, serait sacrifié à la colère d'Allah, pour que le sang du fils expiât le crime du père. Et il a tenu parole, le forcené! Vainement je courus à son château; il avait fui déjà, il avait fui avec sa proie. Depuis cette heure, je n'ai point revu mon enfant. Des marchands venus du Maroc m'ont raconté qu'il était mort. »

Henri Heine, en véritable humoriste, s'atnuse parfois à placer des marionnettes à côté des vivans personnages de son poème; ce bon Aly, qui se convertit si aisément et paraît tout surpris qu'AbduUah, le type du patriotisme arabe et de la fidélité musulmane, ne se soit pas empressé de l'imiter, ce bon Aly y comme l'appelle l'auteur, mériterait sans doute un autre nom. On peut admettre au contraire comme des inventions excellentes quelques figures franchement et satiriquement comiques que l'auteur fait intervenir dans le développement du drame. Il y a là un certain Pedrillo, serviteur d'Aly, qui a changé de religion comme s'il eût changé de livrée. Son maître, en se convertissant, a converti toute sa valetaille. Pedrillo en est encore tout ahuri. Le pauvre diable s'embrouille au milieu des noms espagnols substitués aux noms arabes, et si quelque juron mahométan éclate sur ses lèvres, il se hâte d'en retrancher la moitié pour la remplacer par un juron chrétien. Inutile de dire que, sa religion lui ayant été imposée, il n'en sait pas le premier mot. Sa niaiserie effarée, à laquelle succède par instans une béatitude grotesque, est le sublime du genre, a Moi aussi, s'écrie-t-il à demi triomphant, à demi hébété, moi aussi, j'ai changé de nom. Je ne m'appelle plus Hamahmah, je m'appelle Pedrillo comme saint Pierre dans sa jeunesse. Et Habahbah, la vieille cuisinière, elle se nomme maintenant Petronella, comme autrefois la femme de saint Pierre. » Sérieuse pensée sous un masque bouffon ! amère critique et trop fondée, hélas ! de la manière dont ces grands intérêts de l'âme sont traités parmi les hommes ! Combien de Pedrillos dans nos diverses communions chrétiennes I combien de gens pour qui le christianisme est un simple costume ! J'accepte la satire parce qu'elle est de nature à faire penser, et je ne

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me demande pas si le railleur a eu T intention morale que je lis dans ses paroles; c'est parfois le privilège des poètes de dépasser leur propre pensée et d'exprimer plus qu'ils n'ont senti.

Nous accepterons aussi l'espèce de satire à la fois violente et burlesque représentée par don Enrique, le fiancé de Zuleima, et par don Diègue, son domestique. Ce don Diègue est un escroc, un bandit, qui a passé sa vie entière à imaginer des stratagèmes pour vaincre la fortune ennemie, homme de génie dans son genre, quoique ses plans de campagne aient toujours échoué. Or don Diègue a rencontré au bagne de Puente del Sahurro un caballero de son espèce, sans nul génie, il est vrai, mais jeune, élégant, de bonne mine,

Les dents belles surtout et la taille fort fine.

Une fois sorti du bagne, il a fait de son camarade un prince, il l'a lancé parmi les nobles seigneurs arabes récemment convertis, il lui a enseigné l'art de parler aux dames, d'éblouir les chrétiennes de fraîche date, d'exploiter à la fois la poésie espagnole et la piété catholique ; pour le surveiller de plus près et le diriger à son aise, il a consenti à jouer le rôle du domestique, lui qui est le chef de l'expédition ; bref, tout a réussi, don Enrique va épouser Zuleima, et don Diègue, abandonnant la belle à son collaborateur, prendra la grosse part des sequins et des ducats. Il faut l'entendre malmener don Enrique quand celui-ci a fait quelque gaucherie auprès de sa fiancée. « Que voulez-vous? dit Enrique. J'étais troublé, la beauté de dona Clara me remue. » A ce mot, don Diègue s'indigne dans le style qui lui est propre : « Tas de fumier! s'écrie-t-il, aie soin que rien ne te remue! le parfum qui en résulterait ne serait pas le parfum de l'ambre. » Et il ajoute ces conseils bien dignes d'un pareil maîtt-e : « Ne t'avise pas d'aimer avec ton cœur, aime seulement d'une façon externe. Les sentimens sont de mauvais enrôleurs d'amour; paroles, grimaces, attitudes, valent mille fois mieux. Si ces séductions ne réussissent pas, appelle à ton secours un visage juvénile habilement fardé, de voluptueux mollets élastiques fabriqués à Madrid, des corsets, une poitrine bien rembourrée, un faux ventre, — toutes les armes de l'arsenal des tailleurs. Et si toutes, ces armes s'émoussent encore, en avant l'arsenal des batailles! On n'y résistera pas... Connaissez-vous, senor, les documens que j'ai composés avec de vieux caractères et de l'encre jaunie, les lettres que j'ai perdues à dessein dans le château, que don Gonzalvo a retrouvées, et par lesquelles il a vu... Oui, senor, c'est à moi, c'est bien à moi que vous devez d'être devenu un prince. Maintenant soyez docile, conformez- vous strictement au langage que je vous ai enseigné : parlez beaucoup de religion et de morale; montrez souvent ces blessures que le valet du bourreau vous a faites au bagne,

et appelez-les de saintes cicatrices que vous avez gagnées sur les champs de bataille en combattant pour la bonne cause; faites sonner haut votre courage, mais par- dessus toute chose frisez -vous souvent la moustache I »

Ces bouffonneries ont dû paraître fort singulières au public de 1823. Même sur le théâtre où Immermann et après lui Christian Grabbe se livraient à toutes les violences d'une verve barbare, ce langage cynique prêté à un Espagnol du moyen âge devait choquer également les philistins et les artistes. Aujourd'hui nous connaissons Henri Heine; nous savons que ce dramaturge imprudent est un lyrique fantasque, nous savons que cet humoriste insaisissable est tour à tour plein de grossièretés rabelaisiennes ou de finesses dignes de Goethe ; et sous combien de formes différentes l'avons-nous vu accuser la frivolité de la femme qui préférerait à Roméo lui-même un sot brillamment harnaché I Nous pouvons donc admettre les épisodes burlesques d'Almansor; ce sont des renseignemens sur l'auteur. A travers les fautes de l'œuvre, il y a là une colère amoureuse qui ne manque pas d'intérêt.

Cette colère qui éclate en invectives bouffonnes contre le fiancé don Enrique, en invectives douloureuses contre la timide Zuleima, et qui tout à l'heure osera s'attaquer au christianisme lui-même, si le christianisme se dresse comme un obstacle entre l'amant et l'amante, cette colère est l'indice d'un événement qui a dû exercer une influence décisive sur l'imagination de Henri Heine. Cherchez ce qui fait le poète, vous verrez que c'est presque toujours la passion, je veux dire la nature qui souffre, qui saigne, et d'où s'exhale, selon l'expression bizarre de Calderon, la musique du sang. Un jeune homme, un jeune Israélite de Hambourg, aime une jeune fille de sa race; or il arrive que le père de la belle Juive, par intérêt humain, s'est converti au christianisme, et que la fille, déjà gagnée en secret, a suivi tout naturellement l'exemple de son père; que fera celui qui l'aimait? Si c'est un esprit ordinaire, il se convertira aussi avec indifférence, uniquement pour retrouver sa fiancée , ou bien il l'oubliera sans effort. Si c'est une nature délicate et ardente, sa douleur deviendra poésie, il verra là tout un drame, et pour donner un libre cours à sa plainte, il transportera ses sentimens dans une sphère lointaine. Ce ne sera plus un Juif de nos jours, ce sera un musulman espagnol du xv* siècle qui disputera sa fiancée à la religion du Christ; au lieu des comptoirs de Hambourg, nous aurons devant les yeux des châteaux moresques; le père de la belle convertie sera un sot emphatique, le chrétien qui doit l'épouser sortira nécessairement du bagne; en un mot, Henri Heine écrira son drame d^Almansovy et quand il y aura épanché toutes ses rancunes, quand il y aura jeté à pleines mains l'exaltation et l'ironie, il possédera le

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programme du concert que sa verve lyrique pourra bien rajeunir, mais qui sera le même au fond jusqu'à la dernière heure. Du Livre des Chants au Livre de Lazare^ à travers tous ces recueils dont les accens doux et cruels ont donné le frisson à l'Allemagne, on ne trouverait pas un motif qui ne soit dans Almansor. Je n'hésite pas à le dire, Almansor est une élégie transposée; sous le voile de ces fantaisies, il y a une histoire réelle. Cette composition singulière qu'il appelle tantôt une iraqidie^ tantôt une Jolie chanson^ ce n'est qu'un chant d'aniôur en effet, un chant où résonnent des accens mélodieux et des clameurs sauvages. Le drame , avec tout son appareil castillan et moresque, n'a été écrit que pour servir d'encadrement à deux ou trois scènes de tendresse et de délire. 11 est temps de placer en face l'un de l'autre Almansor et Zuleima.

Quand Almansor est arrivé aux portes du château d'Aly, toutes les fenêtres étmcelaient de lumières, toutes les salles retentissaient du bruit des fanfares. Caché dans l'ombre, il assiste à la fête. « En vérité, dit-il avec un sourire amer, la musique est bien jolie. Seulement, c'est dommage, lorsque j'entends pétiller les sons métalliques des cymbales, je sens au cœur mille morsures de vipères; lorsque j'entends la voix douce et prolongée du violon, une lame tranchante me traverse la poitrine ; lorsque j'entends au milieu des mélodies éclater le cri des trompettes, c'est comme un trait de la foudre qui me frappe aux jambes jusqu'à la moelle des os, et lorsque j'entends le tonnerre sourd et menaçant des timbales, des coups de massue me tombent sur la tête. » Ces coups de massue sont inquiétans ; seraient-ce les préludes de la folie? Je le croirais volontiers; Almansor est déjà un peu fou, et le jeune poète aussi, puisque la douleur lui inspire de si étranges déclamations germaniques avec accompagnement de concetti italiens. Posté devant les fenêtres, Almansor déroule les contrastes qu'il aperçoit entre cette maison en fête et son cœur désolé, puis il s'écrie avec feu : « Ce n'est pas dans ce château qu'est Zuleima, c'est ici, au fond de mon cœur. » Il la peint alors telle qu'il la voit, gentiment installée dans la chambre rouge. Quand notre héros tient une métaphore qui lui platt, il ne s'en détache pas aisément. Vous saurez donc quels sont dans cette chambre rouge les passe-temps de la châtelaine : « elle joue à la balle avec mon amour, elle fait résonner comme une harpe les cordes vibrantes de ma tristesse, ses serviteurs sont mes soupirs, et comme l'eunuque noir qui garde le harem, ma sombre humeur veille à la porte. » En ce cas, quelle est cette autre Zuleima qu'on aperçoit dans la salle de bal, si belle, si richement costumée, et répondant de son mieux aux hommages de don Enrique? L'auteur a prévu l'objection, et Almansor s'écrie : « Quant à cette figure qui là-haut, dans la salle resplendissante, va et vient, magnifiquement parée, qui se pavane en ses

atx)urs, qui penche sa tète aux longues boucles et fait de gracieux saluts à ce drôle en habits de soie galamment incliné devant elle, — cette .figure-là, ce n'est que l'ombre froide de Zuleima, c'est une de ces marionnettes à qui on met des yeux de verre dans un visage de cire, et dont la poitrine vide se soulève et s'abaisse au moyen d'un ressort. Oh! malheur! voilà le drôle en habits de soie qui reparaît; il invite la marionnette à danser... Que les jolis yeux de verre lancent de doux rayons! comme l'aimable figure de cire s'anime en souriant! comme le beau sein à ressorts se soulève, se soulève! Le drôle touche de sa main grossière l'œuvre d'art élégante et fragile ; il l'entoure d'un bras insolent et l'entraîne dans le flot tumultueux des danses efirénées! Ah! arrêtez, arrêtez! Esprits de mes douleurs, arrachez ce drôle des bras de Zuleima! Éclatez, éclatez, tonnerres de ma fureur! Écroulez-vous, murailles de ce château, et broyez en tombant la tête du profanateur!... » Nous avons entendu ces accens retentir avec plus d'art, avec plus de finesse dans les strophes du Livre des Chants. C'est bizarre, c'est subtil, c'est puéril : on ne saurait nier que ce soit poétique; mais, folies charmantes ou puérilités sérieuses, tout cela n'est encore qu'un prélude. La grande mélodie, qui est l'âme de ce poème, c'est le duo d'Almansor et de Zuleima.

La fête est finie; dames et cavaliers, en litière ou à cheval, sont sortis du château. Toutes les lumières sont éteintes; on n'en voit plus qu'une seule briller à une fenêtre sur laquelle sont attachés les yeux d'Almansor. Oh! qu'il la connaît bien, cette fenêtre! Pendant les nuits d'été, à cette même place, combien de fois il a fait résonner son luth, jusqu'à ce que la bien-aimée parût au balcon et lui répondît avec sa voix si douce ! Précisément, — admirez comme le hasard sert bien les amans et les poètes, — le luth se trouve encore là. Il le prend, il essaie si le mélodieux talisman n'a pas perdu son prestige, il chante une vieille chanson arabe; Zuleima l'entend et tressaille.

« La voix de zcleibi a , dans le château. — Est-cc UD rêvB Qui mc berce d'illusions aimables et rappelle à mon oreille des accens chéris? Est-ce un génie méchant qui , pour me séduire, contrefait avec art la voix du bienaimé? ou bien est-ce Tesprit errant d'Almansor trépassé qui, comme un spectre, rôde dans la nuit autour de moi?

« Almansor. — Ce n'est pas un rêve trompeur qui se joue de tes sens, ce n'est pas un mauvais génie qui veut te séduire, ce n'est pas non plus Tesprit errant d'Almansor trépassé... C'est Almansor lui-même, le fils d'Abdullah. Il est revenu, et il porte encore un vivant amour dans un cœur plein

de vie. (Zuleima paraît sur le balcon, une lumière à la main.)

« Zuleima. — Salut, Alroansor-ben-Abdullah l sois le bienvenu dans le royaume des vivans, car il y a longtemps déjà que ce triste message nous

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est arrivé : « Almansor n'est plusl » et les yeux de Zuleima se changèrent en deux sources de larmes, deux sources qui coulaient sans bruit et sans fin.

« Almansor. — douces lumières, beaux yeux couleur de violette, vous m'êtes donc toujours restés fidèles, quand l'âme de Zuleima déjà m'avait oublié l

« Zuleima. — Les yeux sont les claires fenêtres de l'âme, et les larmes sont le sang incolore de l'âme.

Almansor. — Ah l si le sang de l'âme d' Almansor a déjà coulé au tombeau de sa mère , au tombeau de son père , il va se répandre aujourd'hui jusqu'à la dernière goutte sur la tombe où est enseveli l'amour de Zuleima.

« Zuleima. — mauvaises paroles! ô nouvelles plus mauvaises encore I vous pénétrez en mon cœur comme une lame tranchante, et l'âme de Zuleima va perdre aussi tout son sang, (sue pieare.)

« Almansor. — Ohl ne pleure pas. Comme des gouttes de naphte en feu, ainsi tombent tes larmes sur mon cœur. Mes paroles ne te blesseront plus jamais. Je veux te révérer comme un sanctuaire auprès duquel l'homme qui a du sang à venger brise la pointe acérée de sa lance, auprès duquel la colombe et la gazelle sont à l'abri des flèches cruelles du chasseur, auprès duquel les mains du brigand lui-même, du brigand cupide et féroce, ne se remuent que pour prier humblement. Zuleima, tu es ma kaaba sacrée; c'est toi que je croyais embrasser quand ma lèvre brûlante , à La Mecque , effleura la pierre sainte. «Comme elle, tu es douce, mais froide aussi comme ellel

« Zuleima. — Si je suis ton sanctuaire, brise la lance acérée de tes paroles, laisse dans le carquois les flèches cruelles qui, fendant les airs, viennent me percer le cœur, et ne joins pas tes mains à la façon de ceux qui prient pour m'enlever plus sûrement ma tranquillité. 11 y a déjà bien assez de douleur pour moi dans ces tristes nouvelles : ils sont morts, Abdullah et Fatima I Je les ai aimés tous les deux comme un père et une mère, et tous les deux aussi prenaient plaisir à m'appeler leur fille I Oh l parle, comment est morte Fatima, notre mère?

a Almansor. — Elle était couchée sur son lit de repos, je m'agenouillai à sa gauche et je pleurai en silence; à droite se tenait Abdullah, immobile et muet. Un rameau de paix à la main, l'ange de la mort planait visiblement sur la tête de la mourante. Je voulais l'arracher à l'ange, la mourante chérie, et dans mon angoisse je lui serrais la main avec force; mais comme la poudre légère dans le sablier s'écoule doucement, toujours plus doucement, ainsi s'échappait la vie de la main de ma mère. Je vis un sourire sur ses lèvres, j'entendis un gémissement, et comme je me penchais vers elle, elle soupira ces mots du fond de sa poitrine : « Porte ce baiser à Zuleima I » A ce nom, Abdullah poussa un cri de clouleur, comme une bête fauve frappée à mort. La mère ne prononça plus une seule parole, seulement sa froide main resta dans la mienne comme une promesse.

a Zuleima. — mère! ô Fatima! jusqu'au sein de la mort tu as aimé ta pauvre enfant!... Mais Abdullah me haïssait encore quand il est descendu dans la sombre demeure.

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