‹ L'instruction publique et la réforme universitaire en ItalieChapitre 11 sur 18 · TOME XLVU · texte numérisé non relu

TOME XLVU

imaginé que la somme obtenue par l'addition des lettres d'un mot quelconque avait une signification mystérieuse qui permettait, en cas de besoin, de substituer à ce mot un autre mot donnant la même somme. C'est ainsi qu'ils corrigeaient certains passages scandaleux au point de vue du judaïsme étroit de leur temps. Par exemple, choqués du sens littéral d'un passage (1) où il est dit que Moïse avait épousé une Éthiopienne, une couschith (mot équivalent au chiffre 736), ils avsdent substitué à ce terme malsonnant celui-ci : jephath mareheh [de beau visage) , dont les lettres additionnées donnent aussi 736 : il en résultait simplement que le législateur hébreu avait été le mari d'une belle femme, et cela ne les scandalisait plus du tout.

Pour en revenir à l'Apocalypse, où abondent les rabbinismes. Fauteur lui-même n'avait pas négligé d'avertir ses lecteurs (2) qu'il était bon de connaître le nom grec et le nom hébreu des personnages diaboliques mis en scène; mais l'hébreu demeura une langue très peu connue pendant les premiers siècles. L'excellent Irénée, évêque de Lyon à la fin du ii* siècle, l'un des esprits les moins pénétrans et les plus faciles à contenter qui aient jamais existé, s'égara dans des explications qui n'avaient pas le sens commun, toutes grecques, Evanthas^ Latinus, Titan. La seconde seule eut un succès prolongé, et compte encore aujourd'hui quelques partisans. Entre autres impossibilités dont elle est chargée, il suffit de rappeler que, dans l'énigme telle qu'elle est posée, le chiffre de la bête doit désigner un nom d'homme. Ce fut une méprise analogue dans laquelle tombèrent et le pape Innocent III en 1215, lorsque, proclamant la croisade contre l'antechrist Mahomet, il assigna à sa domination 666 ans de durée et prédit par conséquent sa fin prochaine, — et Luther qui, faisant dater de Grégoire VU le commencement du papisme antichrétien, espéra que le xvii* siècle verrait consommer sa ruine totale. Le nombre d homme était par là très arbitrairement changé en nombre de temps. Au siècle dernier, le pieux Bengel, théologien allemand, en fit un des termes de l'équation algébrique dont la solution indiquait le 18 juin 1836 comme le premier jour de la fin du monde. Parmi les noms d'hommes proposés, nous cite- .rons Genséric, un pape du nom de Benoît (probablement Benoit IX), Dioclétien, etc. Ce dernier nom fut adopté par Bossuet, qui écrivait DIoCLes aVgVstVs, comme on fait dans les inscriptions lapidaires dont on veut ainsi fixer la date. Malheureusement il se trouva que, moyennant la même manière de compter, on pouvait lire le nom sacré de Louis, LVDoVICVs, dans le chiffre de la bête.

(i) Nomb., XII, 1.

En fait d'interprétations plus sérieuses, ce furent Piscator et Jurien qui les premiers conseillèrent de chercher le mot de l'énigme en hébreu. Leur explication à eux-mêmes ne valait rien et fut oubliée. Il fallut attendre l'émancipation de la critique à la fin du siècle dernier. On s'aperçut alors de l'importance extrême des idées millénaires dans l'église primitive. Un peu de rationalisme aidant, on se persuada que les apocalypses ne décrivaient jamais avec quelque précision que les faits et les hommes de leur temps et qu'aucune ne prévoit un long avenir. Le soupçon se forma que l'Antéchrist de l'Apocalypse pourrait bien n'être que l'empereur Néron, Corrodi, théologien zurichois, dans son Histoire du Chiliasmt (1781), Eichhorn, Bleek, Lucke, dans leurs travaux bibliques, fortifièrent toujours plus cette présomption. En 1828, M. Ewald croyait déjà pouvoir lire le nom de César dans le chiffre 666; mais son calcul était arbitraire. Enfin vers l'an 1836, il se trouva quô quatre théologiens protestans avaient découvert la vraie solution à peu près en même temps et indépendamment l'un de l'autre. Ils avaient été à la fois frappés d'une même évidence à laquelle un peu de logique et l'érudition acquise devaient infailliblement conduire. C'étaient MiM. Fritzsche à Rostock, Hitzig à Zurich, Benary à Berlin et Reuss à Strasbourg. Il s'ensuivit même une controverse assez âpre entre MM. Hitzig et Benary, le premier reprochant à l'autre de lui avoir « soufflé » son explication pour s'en parer devant le public de Berlin. Le fait, dûment attesté, que les deux autres savans étaient, chacun de son côté, arrivés au même résultat, mit un terme à la dispute, et depuis lors, sauf chez les partisans du point de vue traditionnel et chez quelques vieux théologiens, libéraux d'ailleurs, mais qui éprouvèrent jusqu'à la fin une certaine mauvaise humeur contre cette brillante découverte de la jeune critique, on peut dire qu'en Suisse, en Hollande, en Allemagne, dans les cercles qui s'adonnent à la théologie scientifique, le problème est considéré comme résolu.

Rien en effet de plus simple. Il suffit de se rappeler qu'en hébreu les voyelles brèves ne figurent pas dans le corps des mots et d'additionner les lettres hébraïques formant les deux mots Késar Néron. Cela donne : k 100 + s 60 + r 200 + n 50 + r 200 + ô 6 + n 50 = 666. La seule objection contre ce calcul, tirée de ce que la voyelle é dans Késar devrait être rendue par un ê long en hébreu , a été amplement réfutée par des exemples contraires tirés de la littérature rabbinique et du syriaque. Il y a plus : un détail, au premier abord insignifiant, des écrits d'Irénée a confirmé mathématiquement l'exactitude de cette solution. Cet évêque nous dit quelque part que certains manuscrits de son temps, il ne sait pourquoi, ont

adopté le chiffre 616 au lieu de 666 (1). Cela pourtant n*avait rien d'étonnant. Parmi les copistes du livre » il y en avait qui savaient encore parfaitement de qui le chiffre apocalyptique voulait parler, et parmi ceux-ci il devait y en avoir de Latins ou préférant la prononciation latine à la grecque , c'est-à--dire qu'ils n'écrivaient pas Néron comme les Grecs , mais Nero comme les Romains. Il y avait donc un N ou 50 à retrancher, ce qui faisait précisément 616.

Ce que nous avons dit du manque de pénétration d'Irénée, ou du moins de la timidité avec laqueUe se mouvait son esprit méticuleux dès qu'il ne se sentait plus appuyé par la tradition romaine de son temps, n'a rien d'exagéré, si nous observons que l'opinion qui identifiait l'Antéchrist et Néron se perpétua longtemps dans l'église, bien qu'à partir du moment où l'église et l'empire entre%irent la possibilité de s'entendre, il ne pût plus en être question dans la théologie officielle.

Ainsi plusieurs sibylles de différentes dates, mais toutes postérieures à la mort de Néron, n'en font aucun mystère. Pour elles, l'Antéchrist, c'est le (tYjTpoxTovoç âvTjp, \ homme meurtrier de sa mêre^ qui est caché en Orient, mais qui va revenir, ramenant avec lui l'impiété, la guerre et le massacre. Elles savent que c'est chez les Mèdes et les Perses, c'est-à-dire chez les Parthes, qu'il trouvera des alliés, et qu'il sera l'instrument aveugle de la colère de Dieu contre Rome impériale. Citons un seul fragment pour donner une idée de ces curieux oracles :

u Le grand roi de la grande Rome, rhomme égal à Dieu, — que Jupiter, disent-ils, et Junon la déesse engendrèrent, — qui brigue les applaudissemens en chantant sur les théâtres — ses hymnes doucereuses, qui en a tant tué, sans compter sa propre mère, — partira de Babylone, terrible et impie. — La multitude et les grands lui font cortège. — 11 a tué, il a tué, et n'a pas même respecté le sein qui Ta porté. — Il s'est vautré dans l'adultère, né lui-même de la prostitution. — H va vers les rois des Mèdes et des Perses, qu'il a préférés à tous. »

Après quoi la sibylle nous fait assister au sac de Jérusalem et du temple; mais alors le feu du ciel dévore à la fois Babylone, la mer, l'Italie, et la furieuse prophétesse prédit ainsi la dévastation de Rome :

a Le tombeau t'environne : tu as bu le poison ! — Chez toi sont les adultères et les vices contre nature. — Ville impie, ville mauvaise, tu mourras misérable! — Malheur, malheur à toi, ville impure de la terre latine! — Bacchante qui joues avec tes vipères, tu t'assiéras veuve au pied de tes collines, -— et il n'y aura plus que le Tibre pour te pleurer, prostituée I »

(l) Irén,, Ado, Hœr., v, 30.

LA UTTERàTDBE APOCALYPTIQUE. 629

Cette sibylle chantait sous Trajan, cinquante ans après la mort de Néron, et le croyait encore vivant. On retrouve la même croyance chez une autre, qui date de la fin du ii* siècle. Avant elle, l'Ascension d'Esaie avait dit aussi que Bélial prendrait la forme du roi impie meurtrier de sa mère, qui se ferait adorer, persécuterait Féglise et régnerait environ trois ans et demi sur le monde. Au milieu du iii^ siècle, ce Commodien , dont nous avons mentionné l'apocalypse, identifie encore l'Antéchrist et Néron , et pensait qu'il allait sortir de l'enfer, où il avait été retenu jusqu'à ce moment. Victorin, mort en 303 , évêque de Petau en Pannonie, a écrit un commentaire sur l'Apocalypse, où il reconnaît également la personne de Néron dans la vision du chapitre xiii. Et que disons-nous? Bien que les témoignages directs nous fassent défaut à partir du iv* siècle, nous voyons Lactance, Sulpice Sévère, Jérôme, Augustin, attester que la croyance en Néron l'Antéchrist subsistait encore de leur temps, et Chrysostome s'efforcer de concilier la légende et le dogme en établissant que Néron fut, non pas l'Antéchrist lui-même, mais son représentant typique.

Tout démontre par conséquent la généralité et la fermeté de cette croyance à l'origine. Quand de plus nous lisons chez les historiens romains que de tous les césars Néron fut celui qui rechercha le plus avidement les honneurs divins, et que par exception à la règle suivie jusqu'alors un sénateur courtisan proposa de lui élever un temple de son vivant (1) , qu'il s'efforça de répandi-e le plus qu'il put le droit de cité romaine, conformément, il est vrai, à la politique permanente des césars, mais avec une prodigalité sans exemple avant lui, que c'est toujours d'Orient, et notamment des bords de FEuphrate, que partent ces aventuriers qui troublent l'empire à plusieurs reprises en se faisant passer pour Néron, que son retour à la tête d'une armée nécessairement non romaine devait être suivi d'impitoyables vengeances, — comment ne pas reconnaître trait pour trait la bête blessée à mort et pourtant guérie, qui veut que la terre entière se prosterne devant son simulacre, qui tâche de faire en sorte que chacun porte sa marque sous peine d'être exclu de la société des hommes, et qui va revenir, assistée des rois d'Orient et des dix rois chefs des peuples soumis à l'empire? Il n'est pas jusqu'à ce faux prophète qui l'accompagne dont on ne puisse deviner, sinon 'le nom propre, du moins le nom professionnel, quand on relit de près l'histoire de Néron dans Tacite et dans Suétone en pensant à son caractère apocalyptique.

Ce faux prophète, qui voulait ressembler au Christ et qui parlait

(1) Tacite, Ann., w, 74.

comme le serpent, est moins clairement désigné que l'empereur. H. Volkmar inclinerait à penser que, dans un excès de zèle judéochrétien , l'auteur de l'Apocalypse aurait voulu dépeindre sous ces traits odieux l'apôtre Paul lui-même, ou tout au moins, puisque cet apôtre devait être mort depuis quelques années, le parti paulinien concentré dans sa personne. Il se fonde sur ce qu'aux yeux d'un révolté aussi décidé que notre prophète, les préceptes de Paul relatifs à l'obéissance due aux gouvememens établis coïncidaient, moins l'exagération, avec les efforts du faux prophète pour propager partout le culte de la bête. Son argumentation, bien que fort ingénieuse, ne m'a pourtant pas convsdncu. Il devrait tout au moins y avoir quelques indices plus caractéristiques de la personne de Paul. Comme son maître impérial, il aurait dû être miraculeusement rappelé à la vie pour accomplir sa mission diabolique. 11 me parait plutôt que, malgré sa mauvaise humeur évidente contre les doctrines pauliniennes, l'auteur de l'Apocalypse a laissé de côté la personne elle-même de ce grand apôtre, et que nous trouvons ailleurs la vraie signification du faux prophète.

La grande mode était alors à Rome de rechercher les devins, mages, astrologues, mathematiciy de l'Orient, pour leur demander des oracles. Bien que poursuivis à chaque instant par les autorités civiles, ces intrigans réussissaient toujours à se fourrer partout, particulièrement à la cour (1). Agrippine les avait chargés de tirer l'horoscope de son fils. Ils avaient tenu plus d'un fil dans les menées qui aboutirent au mariage de Néron avec Poppée. Cette princesse elle-même en était entourée, et, s'il faut en croire Josèphe (2), elle inclinait au judaïsme. Elle devait donc être assez bien initiée aux idées messianiques dont les devins et mages en question se servaient comme d'un thème fort riche à prédictions étonnantes. Enfin Néron lui-même, dans ses momens de superstition, — et il en avait souvent, — avait eu recours à leur art, et Suétone prétend qu'ils lui avaient prédit sa chute, son retour glorieux et la possession « du royaume de Jérusalem (3). » Cela ne nous expliquerait-il pas pourquoi cet ignoble personnage regardait depuis longtemps du côté de l'Orient, lorsque survint la révolution qui le précipita du trône, agitant l'Asie et l'Egypte, nous dit Tacite (4), par des menées secrètes lors de son voyage en Grèce, cherchant toujours à se concilier la bienveillance des Parthes (5), ayant un moment l'idée de

(1) Valère Blaxime, i, 3. — Tacite, Hitt,^ i, 23.

(2) Josèphe, Antiq,^ xx, 8. — Tacite, Ann.^ xiv, 9.

(3) Suétone, Nero, 34, 36, 40.

(4) Tacite, i4nn., xv, 36.

(5) Suétone, Nero, 47.

LA UTTÉRATURE APOCALYPTIQUE. 631

se réfugier chez eux quand il apprit l'insurrection de Galba, négligeant les plus vulgaires mesures de précaution en vue d'une défense que le dernier des césars, malgré son atroce réputation, aurait fort bien pu tenter avec l'appui de l'armée d'Italie (1), montrant enfin une foi aveugle en son étoile, — jusqu'au moment où, la réalité de la situation s' étant révélée, il perdit la tête et ne vit plus d'autre ressource que le suicide? Eh bien ! le faux prophétisme de l'Apocalypse, c'est celui des astrologues et mages dont nous parlons, qui faisaient servir les croyances messianiques de l'Orient à leurs intérêts, les transformaient en flagorneries adulatrices pour l'empereur, et trouvaient ainsi dans la colossale vanité du maître une alliée, une protectrice. Le culte du césar messie n'était qu'une conséquence toute naturelle de cette profanation de la samte espérance d'Israël. En leur qualité de devins, ils devaient être foncièrement antipathiques à un écrivain qui prétendait, lui aussi, prédire l'avenir, mais qui le prévoyait diamétralement contraire à celui qu'ils décrivaient. Il est à croire que l'un d'entre eux fut par excellence le faux prophète^ et si la légende de Simon le Magicien avait quelque solidité historique, nous serions fort tenté de le regarder comme celui dont veut parler l'auteur de l'Apocalypse. Au surplus, historique ou non, cette légende confirme ce que nous disons du caractère moitié messianique, moitié charlatanesque de ces prédicateurs à prodiges qui tournaient tant de têtes du haut en bas de la société d'alors. Quand l'origine première de ces rumeurs, qui persistèrent si longtemps à Rome et dans l'empire sur im prochain retour de Néron, devrait être cherchée dans quelque absurde vanterie de sa façon, inspirée par ces rêveries astrologiques, il n'y aurait rien que de très vraisemblable. A toutes ses folies il pouvait bien ajouter celle-là. Enfin il n'est pas jusqu'à l'expédient dont il usa après le grand incendie pour détoiu'ner les soupçons qui circulaient sur son compte, en accusant hautement les chrétiens de l'avoir aUumé, qui ne soit en parfaite harmonie avec tout cet ordre de faits. Évidemment les chrétiens étaient innocens, et, à défaut d'autre preuve, le témoignage d'un Tacite qui les déteste suffirait pour nous en convaincre; mais de la part du tyran qui, par ses relations avec les astrologues d'Orient, peut-être aussi par les rapports toujours plus alarmans qui lui parvenaient de Jérusalem, avait une connaissance assez exacte des espérances et croyances messianiques, il y avait une habileté réelle à reporter l'accusation dirigée contre lui sur des gens qui croyaient à l'embrasement prochain du monde, et qu'on pouvait bien soupçonner d'avoir eu envie de commencer le feu.

(1) Tacite, Bist.^ i, 5, 89.

Il reste à examiner une question qui a passé par bien des phases diverses, et qu'on ne peut encore regarder comme résolue, celle de l'authenticité de l'Apocalypse. Par un concours assez curieux de circonstances, il est arrivé que l'orthodoxie la plus arriérée et la critique la plus avancée se sont trouvées d'accord pour affirmer que ce livre avait dû être écrit par l'apôtre Jean en personne. Le fait est que, de tous les livres du Nouveau Testament, si nous exceptons les principales épttres de Paul, c'est l'Apocalypse dont l'authenticité est appuyée par les plus anciens documens. Dès le milieu du ii* siècle, Justin Martyr la désigne en termes positifs comme l'œuvre de l'apôtre Jean. Toutefois, vers la fin du même siècle, du côté opposé au montanisme, c'est-à-dire à l'exaltation millénaire, et dans l'école d'Alexandrie, on commence à revenir de cette opinion, et on attribue l'Apocalypse tantôt à un inconnu, tantôt à un hérétique, tantôt à un homonyme de l'apôtre connu dans l'antiquité chrétienne sous le nom du « presbyter Jean. » A la fin du m* sièle, à Alexandrie, on insistait déjà sur les différences notables de style et d'idées qui défendraient en tout cas d'attribuer à un même auteur l'Apocalypse et l'Évangile de Jean. Au temps d'Eusèbe de Césarée, sous Constantin, il est probable que le sentiment le plus généralement répandu parmi les théologiens était celui d'une grande défiance; mais il ne faut pas s'imaginer que cette déviation de la tradition primitive fût tout à fait désintéressée. Elle provenait surtout de ce que les doctrines millénaires, après avoir été si chères à l'église des premiers jours , avaient graduellement perdu de leur prestige depuis la fin du II* siècle, et depuis la fin du m* n'étaient plus goûtées que par des esprits étroits ou chagrins. Ce n'était pas à l'église triomphante, unie à l'empire par une solidarité qui se resserrait chaque jour, de se complaire dans un rêve aussi révolutionnaire que le millenium. Or l'Apocalypse enseignait positivement comme prochain le règne de mille ans , et par conséquent devait déplaire aux satisfaits du moment. Toutefois, grâce aux interprétations allégoriques, la vieille tradition de son origine apostolique reprit le dessus et finit par acquérir la valeur d'une croyance catholique.

Lors de la réforme, Luther ne déguisa pas sa mauvaise humeur contre ce livre qui s'intitulait révélation et qui était d'une si profonde obscurité. Calvin, qui doit une bonne part de sa renommée théologique à son talent d'exégète, ne se soucia pas de commenter l'Apocalypse. Cependant les protestans en majorité, pendant la période des controverses violentes, aimèrent à penser que les menaces proférées par le prophète de Patmos contre la ville aux sept collines concernaient la Rome papale, et l'authenticité apostolique de son livre, maintenue du côté catholique par les décrets de Trente,

le fut du côté protestant par l'intérêt de la polémique. Au contraire, quand les passions confessionnelles se furent calmées et que le besoin d'un christianisme large et rationnel se fit toujours plus sentir, l'Apocalypse fut un des livres que la critique élimina le plus ordinairement de la liste des écrits apostoliques. On peut même dire qu'il y a une trentaine d'années l'authenticité en était généralement contestée par les théologiens qui se piquaient d'indépendance et de savoir. On avait repris le vieux dilemme alexandrin en le fortifiant d'une foule de considérations très puissantes : ou le quatrième Évangile, disait-on, ou l'Apocalypse est de l'apôtre Jean; mais il est impossible que les deux livres proviennent du même auteur. Et comme on se croyait autorisé à affirmer l'authenticité de l'Évangile, comme au fond l'authenticité de celui-ci paraissait beaucoup plus nécessaire, on rejetait celle de l'Apocalypse. Quelques-uns seulement se demandaient si l'on ne pouvait pas admettre que l'auteur de l'Apocalypse, réfuté par les événemens de la manière la plus péremptoire, se fût débarrassé, sous le coup de cette rude expérience, des étroitesses rabbiniques auxquelles il n'avait que trop sacrifié , et eût échangé son matérialisme religieux contre le spiritualisme élevé qui inspire l'Évangile. D'autres difficultés alors surgissaient. On aurait dû tout au moins trouver dans l'Évangile de Jean des traces de cette crise intérieure, de même qu'à chaque instant, en lisant les épltres de Paul, on rencontre des allusions directes ou indirectes à sa conversion sur le chemin de Damas.

Vint enfin l'école de Tubingue avec son radicalisme critique. Celleci déclara que, des deux livres, le seul qui pût avoir l'apôtre Jean pour auteur était l'Apocalypse qui, par la date et le contenu, remontait évidemment à l'âge apostolique, tandis que l'Évangile appartenait à une période ultérieure du développement de la pensée chrétienne. Voilà comment l'extrême gauche avec sa critique audacieuse, l'extrême droite par esprit de conservation, se donnaient la main sur la question de l'authenticité de l'Apocalypse.

La manière dont à Tubingue on étayait la thèse de l'authenticité ne laissait pas que d'être fort spécieuse. On relevait le ton d'autorité que prend l'auteur vis-à-vis de tout un corps d'églises, le nom de Jean qu'il se donne, et qui en un tel temps, en un tel milieu, ne pouvait indiquer que le Jean connu de tous les chrétiens comme un des apôtres fondateurs de l'église. D'ailleurs, ajoutait-on, tout ce que nous savons de l'apôtre Jean correspond exactement avec ce que l'Apocalypse laisse deviner. Dans les Évangiles, cet apôtre reçoit le surnom de Boanerge (1), c'est-à-dire fils du tonnerre^ par

(1) Blarc, m, 17.

allusion sans doute à son caractère impétueux, emporté, et cette désignation convient bien mieux à l'auteur de l'Apocalypse qu'à ce beau jeune homme blond, languissant, rêveur, que la peinture traditionnelle nous présente sous le nom de Jean l'Évangéliste. 11 se montre, lui et son frère Jacques, dominé par une ambition non médiocre le jour où tous deux viennent demander à Jésus de leur assigner les deux premières places dans son royaume (1). Il pousse ailleurs l'intolérance jusqu'à ne pas souffrir qu'on fasse du bien au nom du Christ dès qu'on ne le ifait pas avec lui (2). Il s'attire une vive réprimande du maître un jour qu'il a émis le vœu que le feu du ciel dévore une bourgade samaritaine qui n'avait pas voulu les recevoh: (3). Nous le retrouvons plus tard signalé par l'apôtre Paul parmi les directeurs influons de cette communauté de Jérusalem où le judéo-christianisme était si prononcé, si étroit (4). Tout cela ne concorde-t-il pas trait pour trait avec l'auteur judéo-chrétien de l'Apocalyse, sa haine furieuse contre la société païenne, son antipathie contre les nicolaïtes ou pauliniens, son désir, sa hâte de voir venir le moment où il régnera sur le monde terrifié en qualité de serviteur fidèle du Messie?

Tout cela, je le reconnais, est très frappant. Cependant je suis d'avis avec M. Volkmar que du moins le doute demeure très permis. Dans les premières lignes du livre, l'auteur parle de l'apôtre Jean comme d'un autre, et comme si son but était de rapporter une révélation que cet apôtre avait reçue concernant l'avenir prochain du monde. Il est difficile de penser que le fils du pêcheur Zébédée, le batelier du lac de Génésareth, eût fait des études rabbiniques suffisantes pour être en état d'écrire un livre saturé de rabbinismes comme l'Apocalypse. On s'attendrait à trouver dans ce livre quelques traits dénotant une connaissance personnelle, intime de Jésus, et il n'y en a pas. L'Apocalypse n'est pas un livre de vieillard : elle respire une ardeur, une passion, des illusions toutes juvéniles, et l'apôtre Jean, l'an 68 de notre ère, ne pouvait plus être jeune. Enfin rappelons-nous que la pseudonymie, ou le fait d'écrïre sous un nom emprunté, ne fut pas seulement une des habitudes les plus constantes de l'antiquité religieuse, qu'elle fut très spécialement celle des écrivains apocalyptiques. Elle fait partie, peut-on dire, des conditions mêmes du genre. Si l'Apocalypse était authentique, elle serait la seule de sa nombreuse famille qui jouit de ce privilège pendant les trois siècles où cette famille fleurit et prospère. Il se pourra

(i) Marc, X, 35.

(2) Ibid., ix, 28.

(3) Luc, IX, 53.

(4) Gai., u, 9.

toujours qu'un disciple de l'apôtre Jean, imbu sans doute d'idées, de prévisions, d'espérances puisées à son école, mais en dehors de sa participation directe, se soit cru autorisé à s'adresser à l'église, comme en son nom, pour l'avertir et l'encourager à l'approche des redoutables événemens qui paraissaient la menacer, et, si le caractère et les sentimens du disciple présentent avec ceux de son maître des analogies qui rappellent si souvent l'apôtre, cela est si peu étonnant que le contraire aurait bien plutôt lieu de nous surprendre.

C'est là qu'en est la question pour le moment, et, comme on le voit, elle ne paraît pas encore près de sa solution définitive. Ce qui la complique, c'est la difficulté de raisonner juste en parlant d'un état d'esprit si différent du nôtre. Aucun autre livre ne pourrait nous donner une idée plus frappante de cette différence. A première vue, quand on ouvre ce livre tout plein d'extases, de visions, de symboles, de descriptions fantastiques, fourmillant de détails bizarres ou grandioses, on dirait qu'il n'y a qu'une alternative à choisir : ou celui qui a vu tout cela était un inspiré, honoré de communications miraculeuses, qu'il a rendues comme il a pu, et qu'il faut accepter pieusement, dût-on ne pas toujours les bien saisir, — ou bien c'est un illuminé, un rêveur, et, pour employer l'expression la plus douce, un cerveau mal équilibré. Tout ne semble-t-il pas indiquer une improvisation fébrile, haletante, sans le moindre souci du style et de la forme, et n'aspirant qu'à reproduire, à travers mille solécismes, ce que le voyant en extase a cru discerner dans les mystères divins?

Une étude un peu plus approfondie ne permet pas d'en rester là. Oui, il y a de la passion, une passion brûlante, concentrée, dans cet audacieux manifeste révolutionnaire; mais qu'on n'aDle pas s'imaginer qu'il soit une improvisation hâtive, le jet irréfléchi d'une âme livrée sans défense à une exaltation délirante. Toutes ces visions, toutes ces extases, tout ce fantastique, tout est pesé, calculé, prévu, combiné avec un très grand art : une symétrie vraiment savante relie toutes les parties du livre. Le nombre sept est partout et domine tout : il y a sept archanges, sept esprits, sept églises, sept sceaux, sept trompettes, sept coupes, sept plaies, et je ne sais combien d'autres sept. Très régulièrement le septième sceau engendre les sept trompettes, la septième trompette les sept coupes, la septième coupe le dénoûment attendu. Régulièrement aussi, ces septuples séries sont séparées par des intermèdes ou des préludes. Il s'en trouve surtout entre le sixième et le septième nombre de chaque groupe. Telle image, telle expression qui nous saisit par son originalité vigoureuse, sa forte couleur, n'est pourtant qu'un emprunt fait à quelque ancien prophète, Daniel, Ésaîe, Jérémie. Le livre est

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rempli d'emprunts de ce genre, et finit, aux yeux du lecteur attentif, par ressembler à une mosaïque de morceaux rapportés. Il est de toute évidence que les visions sont composées à froid, et n'ont jamais eu lieu. Encore une fois, qui d'entre nous pourrait un seul instant se placer dans l'état d'esprit supposé par un pareil travail? Cependant cet état d'esprit a existé, puisque le livre existe, et en accuser l'auteur de mauvaise foi, d'imposture, au nom de nos mœurs littéraires, serait faire preuve qu'on ne possède pas le premier mot des antiquités religieuses. En définitive, si l'Apocalypse s'est gravement trompée dans ses prédictions à courte échéance comme dans ses prévisions matérialistes, elle n'en a pas moins eu raison quant au fond, quant à la victoire éclatante que l'Évangile devait remporter sur cet empire des césars qui si longtemps voulut l'écraser. Quelles sont, après tout, les idées mères de l'Apocalypse? Sublimes et saintes, elles ont été de tout temps la consolation (^s opprimés. C'est l'idée que l'injustice, tout eflrayante et puissante qu'elle soit, est déjà condamnée dans le ciel et ne saurait triompher toujours sui* la terre; c'est l'idée que le bon droit ne meurt pas, et que, brutalement étouflîè, il ressuscite; c'est que le despotisme, la force matérielle, la ruse coalisés, ne peuvent pas empêcher le monde d'aller où Dieu le mène ; c'est qu'il faut avoir foi dans le triomphe définitif, éclatant, des saintes et bonnes causes, et que, s'appelât-on César, fûton adoré du monde entier, eût-on à sa disposition toutes les ressources de l'enfer, on n'en relève pas moins de cette juridiction suprême de l'ordre moral qui domine l'histoire, et dont les arrêts, pour être souvent tardifs, n'en sont pas moins d'une exécution assurée. Quoi qu'en dise l'apparence, le mal mène au malheur; bien qu'il chante son triomphe, le méchant court vers sa ruine : voilà l'esprit de l'Apocalypse. On s'explique ainsi pourquoi dans tous les temps les amis opprimés de la liberté, les justes méconnus, les martyrs incompris, tous ceux qui avaient besoin d'espérer contre l'espérance, ont été ramenés vers ce livre étrange par je ne sais quel attrait. La poésie religieuse, les arts, lui doivent beaucoup, mais la liberté moderne lui doit plus encore, car il a consolé et soutenu ceux qui nous l'ont légué. Il n'est pas de livre du Nouveau Testament dont il soit plus vrai de dire : La lettre tue, maïs l'esprit vivifie.

* Albert Réville.

LA

8BCONDB PARTIS.

Les jours qui suivirent (1), mon cher Wilhelm, furent les plus radieux de ma vie. Presque à toute heure Diane était près de moi, m' entourant de ces soins toucbans qui ressemblent à des caresses, alors même qu'ils ne sont qu'une effusion de charité. Je bénissais ma souffrance : je le voyais bien, la pitié m'avait rouvert son cœur. Volontaire comme un enfant gâté, j'abusais de ma faiblesse pour obtenir mille témoignages de sollicitude qui la rapprochaient de moi; alors je m'emparais de sa main, que je gardais en feignant de m'epdormir, et qu'elle n'osait plus retirer de peur de m'éveiller. Parfois pourtant je la voyais rougir comme si elle eût pénétré ma pensée, et je tremblais.

Ma convalescence faisait des progrès rapides. Je pus bientôt me lever et marcher jusqu'à mon salon appuyé sur son bras. Rien n'assombrissait plus l'avenir. M"« de Jonval avait quitté le château; nous allions retrouver notre chère solitude à deux. Je regrettais bien un peu Madeleine; mais j'aimais trop pour que mon cœur pût accepter un chagrin quand Diane me souriait.

Un soir, après la retraite de ma marraine, Bastien me racontait pour la centième fois les épisodes de ma maladie. Je me plaisais chaque jour à lui faire reprendre son récit, parce que Diane y jouait

(1) Voyez la Revue du 15 septembre.

le principal rMe« La curiosité me vint de lui demander quels discours j'avais tenus pendant mes heures de délire.

— Ma foi, répondit-il embarrassé, vous parliez de toute sorte de choses,... comme les gens qui ont la fièvre.

— Mais que disais-je donc?

— Eh bien! vous étiez furieux contre M. le comte,... contre Placide...

— Ensuite?

— Ensuite... je ne sais plus trop; on ne fait guère attention aux propos des malades...

A son air de gêne, il me fut aisé de comprendre qu'il voulait demeurer discret.

— Enfin, demandai-je, étonné de ses réticences, ai-je parlé d'autres personnes?

— Penh ! répondit-il avec une indiflîérence que je reconnus feinte, un peu de tout le monde.

Cette fois, j'eus peur. — Voyons, Bastien, repris-je en le regardant en face, on croirait que tu veux me faire mystère de ce que j'ai dit devant toi...

— Dame! monsieur André, je ne voudrais pas répéter des choses qu'il ne vous conviendrait pas d'entendre... J'ai promis à M"* la comtesse de me taire,... d'autant plus que c'étaient des rêves de malade, comme elle disait.

— Bastien, je veux tout savoir! m'écriai-je, décidément alarmé, et je t'en prie. J'ai le plus grand intérêt à ne rien ignorer.

— Si c'est comme ça, monsieur André, je ne peux rien avoir de caché pour vous... Chacun est maître de ses affaires, et du moment que vous voulez que je me souvienne,... vous me pardonnerez de ne pas avoir tout .à fait oublié...

— Mais tu me fais mourir...

^— Eh bien donc! il faut vous dire que, pendant les premiers jours, vous ne reconnaissiez plus personne, et vous étiez si furieux contre M. le comte, que vous parliez sans cesse de le tuer, ce qui fait que le médecin l'a prié de ne plus entrer dans votre chambre; sa présence vous excitait. Alors je suis resté tout seul près de vous avec M™® la comtesse. Elle avait confiance en moi parce qu'elle sait que je me jetterais au feu pour vous, et puis le vieux Fritz n'était pas assez fort pour vous contenir dans vos accès; pourtant M"* la comtesse aurait pu se passer de tout le monde, même du médecin, car sitôt qu'elle vous parlait ou qu'elle mettait sa main sur votre front, vous deveniez bien doux, et vous lui obéissiez comme si vous eussiez été en état de comprendre la peine qu'elle ressentait.

— Je la reconnaissais, elle, n'est-ce pas?

— On aurait pu penser que non, car vous l'appeliez toujours sans

voir qu'elle était là. Enfin une nuit vous étiez assoupi, quand nous vous avons entendu parler doucement, comme en rêve; de grosses larmes vous coulaient le long des joues. M"* la comtesse voulut les essuyer, ce qui vous réveilla; alors vous vous êtes mis à lui dire toute sorte de choses auxquelles je ne comprenais rien, si ce n'est que vous croyiez parler à M"* Madeleine. « Ce n'est pas vrai, disiezvous, j'ai menti I... Allez dire à ma marraine que c'est elle que j'aime et que je ne puis aimer une autre femme... Oui, j'ai menti afin de cacher mon amour, qui l'aurait offensée!... » Je ne me rappelle plus bien toutes vos paroles, je m'étais éloigné, fadsant semblant de ne pas entendre, parce que je voyais M"*« la comtesse très émue et très embarrassée... Enfin, quand elle vous eut calmé, elle vint à moi et me dit : « Il souffre beaucoup, le pauvre enfant! Bastion, il ne faut pas qu'on sache qu'il a le délire; cela inquiéterait. — Oh ! madame, ai-je répondu, je suis muet. — Oui, nous pouvons nous fier à vous... Je vous en prie, ne répétez à personne ces propos... C'est la fièvre qui le fait parler. »

— Gomme vous le pensez, reprit Bastion, j'ai juré de me taire; mais, bien sûr, mon serment n'était pas pour vous. Je dois vous avertir. Pardonnez-moi, monsieur André, d'être plus avant dans vos secrets que vous ne l'auriez voulu; vous avez si souvent répété le même nom qu'il aurait fallu être sourd pour ne pas comprendre... Vous savez d'ailleurs que je ne suis pas honmae à jaser, et le' plus méchant n'oserait avoir une mauvaise pensée sur M"* la comtesse, qu'on est forcé d'adorer comme une sainte...

Les révélations de Bastion me jetèrent dans une anxiété profonde. Qu'allais-je devenir une fois que je serais guéri? Diane ne m'éloignerait-elle point, ne fût-ce que pour m' épargner des douleurs?

Lorsqu'elle entra le lendemain, je fus pris d'une si grande émotion que je me sentis défaillir, et je retombai sur mon fauteuil, pâlissant et rougissant tour à tour; il me semblait que mon amour était écrit sxu* mon front.

— Mon Dieu, André, dit-elle, êtes-vous plus mal?

En parlant ainsi, elle m'entourait de ses bras; elle appuyait ma tête sur son sein, et j'entendais les battemens de son cœur... Je me dégageai éperdu devant cette pure tendresse fraternelle, le meilleur de moi s'indignait et criait à la profanation.

— Ce n'est rien, murmurai-je, une faiblesse!

Pendant toute cette matinée, je passai par des transes inouies. Pour la première fois je remarquais une nuance de réserve qui m'avait échappé les jours précédons; je me rappelais mille indices de trouble qui dénonçaient l'éveil d'une pudeur inquiète ou d'un orgueil froissé. Sa voix avait un timbre que je ne lui connaissais point; tout présageait entre nous l'agitation de deux cœurs d'où la cou-

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fiance était bannie. J'éprouvais une si craelle souffrance de Fennui où devait la plonger ma folie, que j'étais tenté de me jeter à ses pieds, de courir au-devant d'un arrêt que la pitié seule sans doute retenait encore sur ses lèvres; mais n'était-ce point tout briser entre nous? Il est des mots que rien n'efface, et pour lesquels les chastes âmes n'ont point d'oubli.

Et cependant les yeux de Diane étaient plutôt attristés que sévères; une douce mélancolie mêlée à je ne sais quel rayonnement intérieur la transfigurait : c'est ainsi que j'eusse rêvé l'ange de la charité. Avec l'égoïsme de l'amour, je sentis naître en mon esprit une mauvaise pensée : peut-être n'oserait-elle pas me condamner à l'exil; mais je repoussai bien vite cet espoir comme une lâcheté indigne d'elle et de moi, j'avais compris que je ne pouvais plus demeurer au château; je résolus de m'immoler à son repos et de lui épargner du moins le chagrin de me bannir.

— Chère marraine, lui dis-je, faisant appel à mon courage, avezvous quelques nouvelles de ma belle cousine lady Clarencey?

— Oui!... Pourquoi?

— C'est que je songe qu'elle doit toujours m' attendre et s'étonner de mon peu d'empressement à profiter de ses offres d'hospitalité.

— Elle sait que vous avez été malade.

— Mais je serai rétabli dans quelques jours, je l'espère, et puisque je dois faire ce voyage, il serait bon, je pense, de ne point attendre l'hiver.

— C'est vrai... Mais, mon ami, comptez- vous donc partir ce mois-ci ?

Mon effort d'énergie était épuisé.

— Je suivrai vos conseils, balbutiai-je; j'ai peur de paraître ingrat envers elle... ou envers vous...

— Il ne faut suivre que votre convenance, dit- elle d'une voix mal assurée; j'aurais honte de vous retenir ici... Pourtant je crois que le docteur vous dissuadera de nous quitter avant votre complet rétablissement...

— J'obéirai, répondis-je.

Et nous laissâmes ce sujet; mais tout le jour, en dépit de nos feintes pour rappeler l'enjouement accoutumé , l'idée dp séparation plana sur nous. Le soir vint; je remarquai, quand elle me quitta, qu'elle ne me donnait plus sa main à baiser comme autrefois. Demeuré seul, je versai d'abondantes larmes; le sacrifice était consommé. A la nuit, Bastien reparut à mon chevet.

— Avez-vous dit à M'"* la comtesse ce que je vous ai rapporté hier? me demanda-t-il au premier mot.

— Non. Pourquoi cette question ?

LA COMTESSE DIANE. 6il

— C'est qu'il y a une heure M"* la comtesse m'a fait appeler par Catherine dans la lingerie, et là elle s'est informée si cette nuit vous aviez eu quelque rechute. J'ai répondu que non; mais j'ai vu bientôt que son inquiétude avait une autre cause, et qu'elle voulait surtout savoir si je ne vous avais rien conté de tout ce qui s'est passé pendant votre maladie. Ma foi, il fallait mentir à vous ou à elle : j'ai nié hardiment à tout hasard.

— Tu as bien fait, repris-je, et dis toujours de même, si elle t* interroge de nouveau.

— Ce n'est pas difficile. Du reste, monsieur André, je crois que vous auriez tort de donner à tout cela plus d'importance qu'il ne faut. Vous avez dit tant de choses pendant vos jours de fièvre, que M"""^ la comtesse ne peut attribuer vos discours qu'à la maladie : quand vous vouliez tuer votre tuteur, par exemple...

— G'^st vrai, m'écriai-je frappé d'une idée si simple, et qui ne m'était point venue.

J'avais tant besoin d'espérer que je me rattachai à cette épave de mon naufrage. Diane en effet pouvait-elle donner créance à cet étrange aveu du délire? Certes elle doutait encore, puisqu'elle n'avait point accueilli avec empressement mes projets de départ. Je me rappelai son hésitation à me répondre quand j'avais abordé ce sujet. J'avais trop intérêt à me leurrer pour ne pas me forger mille chimères. Ne me suffisait- il point de tenir mon amour caché au plus profond de mon cœur pour effacer dans son esprit jusqu'à l'ombre du soupçon? Et alors il me serait encore permis de vivre près d'elle!...

Un peu réconforté par ces pensées , je me remis à réédifier mes châteaux dans les nuages, me disant qu'il serait toujours bien temps de souffrir. Le lendemain , comme le médecin me faisait sa visite :

— Docteur, dit ma marraine, André parlait hier de partir pour l'Angleterre; ne vous semble-t-il point qu'il serait imprudent de céder trop tôt à son désir?

— Un voyage!... répondit le docteur. De par la faculté, je m'y oppose; il n'y faut pas songer avant deux ou trois mois.

Bonté divine! je surpris un éclair de joie dans les yeux de Diane!

A dater de ce jour, ma convalescence fut rapide. Nous étions en août, et les forces de la nature en pleine maturité semblaient me pénétrer; je me ranimais à vue d'oeil. Les absences quotidiennes de M. de Maufert, tout occupé de ses récoltes, nous créaient de longues heures de solitude et de liberté; parfois je partais à travers champs

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