TOME XIAII
avec Diane pour visiter les moissonneurs, et à nous voir assis sur des gerbes, au grand soleil, on nous eût pris pour deux amoureux. Un jour je cueillis des bluets, des coquelicots, et je tressai une couronne que je mis sur ses cheveux. Elle était si belle ainsi que je demeurai en extase; elle s'en aperçut et rougit.
Cependant, je dois le dire, notre atmosphère morale était changée. Diane semblait absorbée dans une vision intérieure à la fois terrible et charmante, et je sentais qu'au fond de son âme elle délibérait sur ma destinée.
Je ne voyais plus Bastien que dans les intervalles de ses expéditions hasardeuses, car je n'avais pu le faire renoncer à la contrebande. Un soir je le rencontrai.
— Tiens, monsieur André! me dit-il, je vous vois à propos; je voudrais savoir ce que vous voulez que je dise de votre vie de garçon. Imaginez- vous que, depuis quinze jours, Catherine m'interroge, en fine mouche qu'elle est, sans en avoir l'air, pour savoir si vous ne faites pas la cour à quelque fille du pays, comme autrefois à la Jeanne. J'ai d'abord cru que c'était une simple curiosité de femme, car il n'y a rien qui intéresse une femme comme ces sujetslà; mais elle y est revenue tant de fois que cela m'a semblé louche, et à mon tour j'ai joué mon jeu. Elle a fini par confesser que c'est M"® la comtesse qui l'a priée de me faire jaser sur votre compte, parce qu'elle a peur que vous n'ayez une malheureuse inclination...
— Oh ! dis la vérité, répondis-je; affirme bien que je n'ai aucune de ces basses intrigues.
— Suffît, répliqua en souriant le contrebandier; ce soir vous serez blanc comme neige.
Je demeurai un peu inquiet de ma hardiesse , car me disculper ainsi auprès de Diane, c'était encore un danger, et lorsque je la vis au matin, je tremblai. A la façon dont elle me tendit la main, je fus bientôt rassuré. Il me fut aisé de comprendre que, délivrée d'un souci pénible, elle était heureuse de ne plus craindre que je me compromisse dans une liaison vulgaire, indigne de moi.
Mais à côté de mon idylle j'avais toujours les prosaïques ennuis que me causait la dépendance où il me fallait vivre. Pourtant, je l'avoue, depuis ma convalescence j'avais rencontré chez M. de Maufert moins de rudesse, comme s'il avait eu un remords des actes de brutalité auxquels on ne pouvait s'empêcher d'attribuer l'accident qui m'avait mis si près du tombeau. Décidé comme je l'étais à tout subir pour demeurer auprès de Diane, j'évitais avec soin les motifs de querelle. Six mois à peine me séparaient de ma majorité, et la subite indulgence de mon tuteur semblait présager que j'atteindrais sans nouveaux orages cette heure ardenmient désirée de mon éman-
LA COMTESSE DUNE. 6iS
cipation... 11 fallut qu'un hasard inattendu vînt me révéler rhorrible complot tramé contre moi.
Un dimanche, comme je sortais de la messe, où M. de Maufert accompagnait toujours ma marraine, je marchais derrière eux, séparé par la foule, quand, sous le porche de l'église, je fus accosté par Guillot, qui me dit rapidement à l'oreille : — Il faut que je vous parle, monsieur le baron.
A son air de mystère, je compris qu'il s'agissait d'une affaire grave. — Allez m'attendre à la Saussaie, lui dis-je, j'y serai dans un quart d'heure.
Depuis ma maladie, je n'avais pas revu le fermier; j'avais seulement appris par Bastion que, grâce à l'intervention de ma marraine, le reçu signé de mon nom avait été accepté par le comte.
Arrivé au château, je feignis de rentrer chez moi, et je sortis par une porte du parc pour courir retrouver Guillot.
— Que vous arrive-t-il, mon ami? lui dis-je; maître Placide ferait-il encore des siennes?
— Non, monsieur le baron, répondit-il; on me laisse tranquille à présent. Seulement il s'est passé des choses qu'il faut que vous sachiez, quoiqu'on m'ait menacé de me ruiner, si je vous en parlais; mais M. le baron votre père m'a fait trop de bien, et vous aussi, pour que je vous laisse faire du mal, et l'avocat que j'ai consulté m'a dit qu'on veut vous perdre.
— Me perdre?... expliquez-vous.
— Vous avez su, monsieur André, que le lendemain du jour où nous sommes allés à Monthermé, M"* la comtesse a eu bien des bontés pour nous... Je me croyais sauvé, quand, trois jours plus tard, un papier timbré nous arrive encore. Rien que de le voir, je me suis mis à trembler sans oser le lire... Mais tenez, le voilà, il vous expliquera mieux que je ne le ferais quel autre malheur tombait sur moi.
Je m'attendais à quelque exploit d'huissier. J'eus à peine lu les premières lignes que je demeurai consterné... C'était im ordre de comparaître devant le juge d'instruction, joint à une assignation en police correctionnelle à la requête du sieur Placide. Le sieur Placide se plaignait «de violences exercées sur lui par le nommé Guillot, dans l'intention suivie d'effet d'extorquer divers actes à son profit. » On parlait en outre « de captation d'un mineur dont les facultés mentales étaient notoirement altérées^ ainsi que pouvait l'attester un renouvellement de bail irrégulier arraché par voies de fait au sieur Placide, qui rejetait toute complicité, et concluait à dix mille francs de dommages-intérêts.
A cette lecture, je devins si pâle que Guillot crut que j'allais défaillir. — Continuez, dis-je en m' efforçant de contenir ma colère, je veux savoir jusqu'où ils ont poussé l'infamie!
6&i REYDE DES DEUX MONDES.
— En me voyant menacé des tribunaux, reprit Guillot, je perdis la tête; le papier parlait de la prison... Ma femme me dit qu'il fallait tout de suite aller consulter un avocat. Je courus à Monthermé à la nuit, car j'avais peur d'être arrêté. Un de mes cousins me conseilla de m'adresser à M. Isidore, un clerc d'huissier très malin en chicane. Je lui contai mon ennui, et lui montrai mon assignation. Dès qu'il y eut jeté les yeux, Thabile homme se mit à rire en disant : — Connu, connu! l'affaire Maufert!... Si vous voulez me donner dix francs, je vais tout de suite vous ôter l'épine du pied, et vous souffler le moyen de faire diminuer le prix de votre bail , car au fond tout cela n'est pas mauvais pour vous. — Mon cousin me disait d'avoir confiance; je tirai deux pièces de cent sous de mon sac, H. Isidore les mit dans sa poche. -^ Mon brave homme, me dit-il alors, vous êtes un présomptueux en vous imaginant que l'on vous persécute... Vous êtes tout simplement la ficelle, quand vous vous croyez le pantin... Ce n'est pas vous qu'on fait danser, et je vais vous prédire, sans être sorcier, ce qui arrivera : vous vous rendrez devant le juge d'instruction, il vous interrogera; le lendemain M. Wacide retirera sa plainte, et le tour sera joué!.. . M. Isidore me conta alors que cette affaire était un complot contre vous, que la plainte déposée avait tout simplement pour but d'établir que vous êtes,... enfin que vous avez l'esprit dérangé,... parce que M. le comte voudrait vous faire interdire. Le lendemain, je vins à Maufert pour vous rapporter tout cela; mais on m'apprit que vous étiez subitement tombé malade.
Il est des catastrophes si brutales qu'on n'a point le temps de les apprécier, des douleurs si aiguës qu'elles vous enlèvent le sentiment. Je me rappelai les avertissemens de M. Abraham, et pourtant ce que me révélait Guillot me paraissait si odieux, si lâche, si insensé, que j'hésitais encore à y croire.
— Qu'arriva-t-il ensuite? dis-je.
— Pas grand'chose, reprit Guillot, car le jour de mon assignation devant le juge, quand je me suis présenté à son cabinet, l'huissier me dit que mon affaire était remise, et depuis je n'ai plus entendu parler de rien.
A travers le conflit d'idées qui se heurtaient dans mon esprit, je crus un moment que j'allais réellement devenir fou; je remerciai Guillot. Je sentais que je touchais à Theure décisive de ma vie, et je voulais méditer avant d'agir.
Pendant une partie du jour, j'errai dans les bois, luttant contre tant de sinistres alarmes. — On avait osé me déclarer fou! — Parfois la colère m'aveuglait, il me prenait envie d'aller déchirer de mes mains mon tuteur et son misérable intendant; puis je me disais qu'on verrait dans ce châtiment un effet de ma démence... Moi, un
fou!... Ce mot me poursuivait, et je le retrouvais comme conclusion à tout ce que je projetais. J'étais déclaré fou, si je subissais Toutrage en silence,... fou, si je me vengeais!... Irais-je devant un tribunal plaider pour ma raison?...
Étourdi, éploré, il me semblait avoir perdu la perception du réel; je m'observais curieusement, épiant dans ma démarche, dans mon geste des indices de folie : je me mis à compter les arbres un à un pour me prouver à moi-même que le feu sacré de mon intelligence ne s'était point éteint dans la nuit diabolique de l'imbécillité.
Je rencontrai sur mon chemin des groupes de paysans joyeux qui s'en allaient à une fête de village ; tous me connaissaient, vieillards, garçons et filles. Ils me saluèrent au passage. Le spectacle de leur joie m'irrita. Je m'éloignai précipitamment; mais je n'eus pas plus tôt réfléchi à cet étrange accès de misanthropie que j'y crus voir encore un symptôme de démence. — Diane! Diane! m'écriai -je éperdu. Et de toutes les forces de mon âme j'essayais d'absorber ma pensée dans ce nom, comme s'il eût été pour moi le mot de la rédemption.
Après une longue lutte, l'amour triompha de mes terreurs. Je revins au château fermement résolu à m'expliquer avec mon tuteur. Je trouvai M. de Maufert dans son cabinet. Je le priai de m' accorder un entretien.
— Je suis tout à vous, mon cher, dit-il avec cette feinte aménité dont il usait depuis peu envers moi; sans reproche, vos visites ici sont assez rai*es pour que je les considère comme une bonne fortune,... quoique ce soit presque toujours signe que vous manquez d'argent...
— Ce n'est point là ce qui m'amène, monsieur, répondis-je.
— Ma foi, tant pis, car je suis en fonds. Voyons, asseyez-vous là, de quoi s'agit-il? Si c'est faisable, c'est fait.
— Ce dont il s'agit, monsieur, repris-je d'un ton calme, est bien simple, je viens tout uniment vous demander le renvoi d'un de vos gens.
— Bah!... Lequel?...
— Monsieur Placide, votre intendant.
Le comte haussa les épaules.
— Ho! ho! c'est une grave affaire que vous abordez là. Et pourquoi, s'il vous plaît?
— Parce qu'il m'a offensé, répliquai-je froidement.
— Peste! vous n'oubliez point vos rancunes, vous! Gomment! vous songez encore à cette drôlerie? Il me semblait pourtant que vous
aviez assez gaillardement pris votre revanche en le rossant d'importance. On n'est point offensé par Placide, mon cher, et votre susceptibilité n'est qu'un enfantillage.
— Appelleriez-vous aussi enfantillage, monsieur, une action judiciaire qui tendrait à m'assassiner moralement en faisant déclarer devant un tribunal que je suis notoirement considéré comme fou?
— Bast ! quelque médisance de province, dit-il d'un air indifférent.
— Voici la preuve, monsieur, repris-je en tirant de ma poche la citation que m'avait laissée le fermier.
— Mais cela s'adresse à Guillot, interrompit le comte en parcourant des yeux le papier.
— Oh 1 j'avoue que M. Placide n'a point été jusqu'à me traduire en police correctionnelle, répliquai-je amèrement.
— Parbleu ! après avoir été houspillé par vous d'une si belle façon, le sot aura voulu se venger... et vous piquer au vif tout en vous laissant hors de cause.
— Étes-vous bien sûr, monsieur, que ce soit me mettre hors de cause, répondis-je en le regardant dans les yeux.
— Et quelle diabolique intention voulez-vous lui prêter?... Il a eu tort d'aller si loin, jfe le confesse; mais aussi, mon cher, pourquoi avez-vous la main si leste ?... J'arrangerai tout cela en lui administrant une bonne semonce, et il ira vous faire des excuses.
— Des excuses, monsieur?... Oh I cela ne me suffit pas.
— Ah çà, mais c'est une véritable vendetta^ à ce que je vois, dit mon tuteur irrité de mon sang-froid. Croyez-moi, mon cher, il faut savoir borner ses vœux en ce monde. Placide m'est utile, et je ne puis le faire pendre uniquement pour vous plaire. Votre demande est insensée... pardonnez-moi le mot.
— Oh 1 vous pouvez le prononcer, monsieur, j'y suis aguerri.
— Tant mieux. Alors ne donnez pas d'importance à cette attaque ridicule, et prouvez votre bon sens en vous contentant de la satisfaction que je suis prêt à exiger pour mettre votre amour-propre à couvert.
— Mon amour-propre! m*écriai-je, quand il s'agit d'une insulte grossière! Il est nécessaire que nous nous expliquions nettement, monsieur, car il me paraît que les conséquences qui pourraient résulter de ce que vous appelez une attaque ridicule vous échappent. Je ne suis point dans les conditions ordinaires, moi, monsieur; vous me l'avez dit im jour... Mon grand-père était fcJu, ma mère était folle...
M. de Maufert ne put réprimer un geste d'étonnement en m'entendant. évoquer ces terribles souvenirs.
— Ohl ne vous effrayez pas... Vous le voyez, je suis calme, repris-je d'un ton où perçait malgré moi un peu d'ironie.
11 me regarda en face à son tour; je crus surprendre sur ses lèvres un mauvais sourire.
— Continuez, dit-il.
— Je suis encore assez pourvu de sens, monsieur, pour comprendre la déplorable situation que me fait dans la vie le double malheur qui m'a frappé. Que Ton vous accusât de folie, vous, monsieur, personne ne croirait à ime si méchante invention; mais contre moi, vous le savez, une telle accusation devient d'une extrême gravité.
— Penh! mon cher, dit mon tuteur en haussant les épaules, où voulez-vous en venir? Vous avez des idées bien noires.
— Où j'en veux venir? A ceci, monsieur : quand je ne serai plus protégé par votre tutelle , il se pourrait un jour que quelque parent avide conçût l'idée, — encore plus noire que les miennes, vous l'avouerez, — de me faire interdhre; mes cinq cent mille livres de rente sont un bel appât. Or, dans ce cas, vous avez trop d'esprit pour ne point comprendre qu'un document judiciaire attestant ma folie notoire deviendrait une arme terrible contre moi, si je négligeais de me défendre dès aujourd'hui ; c'est pourquoi, monsieur, je vous demande d'abord, comme protestation de votre part, le renvoi de votre intendant, quitte à aviser ensuite, s'il y a lieu, à une réparation légale pour assurer mon état dans le monde et sauvegarder mon avenir.
Mon tuteur m'examinait, ouvrant de grands yeux, comme si j'euse parlé hottentot.
— Que diantre signifie cet imbroglio? s'écria-t-il enfin. Voyons, je ne puis admettre que cet imbécile de Guillot vous tienne tant à .cœur, et que des craintes si extravagantes aient ainsi poussé tout à coup dans votre esprit. On vous a monté la tête, c'est sûr!
— Je vous prie de croire, monsieur, que j'ai assez de raison pour ressentir de mon propre mouvement les injures contenues dans ce libelle de procédure, et je m'étonne de vous y trouver indifférent.
— C'est qu'en vérité je n'y vois rien dô sérieux. La meilleure réponse à de telles billevesées, c'est le mépris. Je ne puis vraiment, pour satisfaire vos puériles susceptibilités, me priver d'im intendant qui m'est indispensable, et encore bien mouis me prêter à des chicanes sans but qui n'auront pour résultat que d'amuser les badauds.
— C'est votre dernier mot, monsieur? dis-je d'un ton décidé.
— Placide vous demandera pardon, je vous l'ai promis, c'est tout ce que je puis pour vous.
— En ce cas, monsieur, ne soyez point surpris si j'ai recours à moi-même pour me défendre.
— Que prétendez-vous faire?
— Je l'ignore; mais je me croîs suffisamment blessé pour porter plainte à mon tour en diffamation.
— Oh ! non, vous ne ferez point cela, mon cher.
— Et pourquoi, je vous'prie?
— Parce que je ne vous le permets pas, répliqua-t-il d'un ton bref.
— J'aurai le regret d'agir alors sans votre permission, monsieur.
— Il n'y a qu'une petite difficulté à ce beau projet, dit-il d'un air railleur, c'est qu'on vous rira au nez, car vous ne pouvez intenter aucune action , ni réclamer contre qui que ce soit sans l'agrément de votre tuteur.
— Même si mon tuteur se montrait trop peu soucieux de me défendre? dis-je avec une amertume que je ne pus contenir.
— Ah! vous allez trop loin, s'écria-t-il en se levant; vous oubliez, ce me semble, à qui vous parlez.
— Je ne l'oublie pas, monsieur, puisque je venais me mettre sous votre protection.
— Mais vous êtes aussi sous mon autorité, sachez-le, et je ne permettrai pas que vous engagiez un débat qui accolerait forcément mon nom au vôtre dans une affaire ridicule.
Un tel dédain m'exaspéra.
— Ridicule! m'écriai-je, ridicule! lorsqu'il s'agit de ma dignité, de ma vie! Mais, monsieur, quel intérêt avez-vous donc à ce qu'il demeure établi que je ne jouis pas de ma raison?...
M. de Maufert fit un geste terrible, il marcha un instant par la chambre en proie à une violente colère ; puis il revint vers moi ; son masque était tombé.
— Croyez-moi, dit-il les dents serrées, n'essayez pas la révolte... Vous savez que je suis peu patient... Ne tentez pas de provoquer un scandale, car, songez-y, c'est vous attaquer à moi!
— J'ignore s'il me faudra provoquer un scandale pour que vous ne me laissiez point avilir, monsieur, répliquai-je fièrement; mais ce que je vous affirme, c'est que je me révolterai contre vous, s'il le faut...
— Tenez, vous me faites pitié, répondit-il; ne me forcez pas à dire aussi que vous êtes fou.
Ce mot me traversa le cerveau comme un fer rouge.
— Vous en avez menti! m'écriai-je.
Mon tuteur répondit par un ricanement... Je sentis chanceler ma pensée; un nuage de sang m'aveugla... J'eus peur de commettre un crime; je m'enfuis...
Hors de moi, indigné, j'allais à travers le parc cherchant Placide, et je l'aurais tué, lui, je crois, quand par bonheur, au détour d'une allée, je me trouvai face à face avec Diane.
— André, dit-elle tout émue, où courez-vous ainsi?
— Laissez-moi, répondis-je, je vais me venger!
Effrayée de mon exaltation, elle voulut me retenir; je me débattis.
— André, André! murmura-t-elle tout éplorée.
— Ohl dites-moi qu'ils ont menti, m*écriai-je, dites-moi que je ne suis pas fou!
— Qu'est-il arrivé, mon Dieu ! dit-elle ; vous aurez eu une altercation avec le comte, j'en suis sûre !
A son émotion, je compris que j'allais la plonger dans un chagrin profond, si je lui dévoilais les perfidies dont j'étais victime. Je confessai que je venais effectivement d'avoir une discussion très vive avec M. de Maufert, mais je lui en cachai les motifs. II m'eût été trop pénible de révéler à Diane l'indigne conduite de l'homme dont elle portait le nom, et la rudesse ordinaire de mon tuteur suffisait à expliquer mon trouble. Je ne savais pas d'ailleurs résister à l'empire que Diane avait pris sur mon âme, et sous cette chère influence ma colère s'évanouit. Il fut convenu que j'éviterais mon tuteur ce jour-là, de peur qu'une parole imprudente ne réveillât entre lui et moi une irritation à peine apaisée.
Livré à mes réflexions, je me mis à songer de sang-froid à la conduite inexplicable du comte. Je dois l'avouer, en dépit des répulsions invincibles que je ressentais pour ce singulier protecteur, j'avais méprisé les accusations que le juif Abraham avait osé formuler un jour devant moi. M. de Maufert était riche, et sa sordide avarice faisait une fortune de roi des cent mille livres de rente qu'il possédait, et dont il ne dépensait point le quart chaque année. Je ne pouvais croire que l'amour de l'or fût assez puissant dans son cœur pour y étouffer la fierté de son nom et le pousser jusqu'à un crime de lèse-humanité aussi infâme. Mon orgueil de race se révoltait encore à la pensée qu'un des miens, si éloigné qu'il fût de moi par sa parenté, pût se faire spoliateur et larron!... Mais, à cette heure décisive où je me voyais lâchement abandonné par lui, il ne m'était plus permis de me défendre contre les atteintes du soupçon. Les rapports de Guillot me prouvaient trop bien que la rumeur publique prétait déjà à M. de Maufert de coupables projets. Le lendemain, je fis chercher Bastion.
— Bastion, lui dis-je, j'ai besoin d'un ami sincère qui ne recule pas devant la crainte de se faû*e un ennemi de M. de Maufert et qui m'aime assez pour me dire la vérité, si douloureuse qu'elle puisse être... J'ai pensé à toi.
— Ma foi, monsieur André, répondit Bastion, c'est peut-être bien de la hardiesse de me dire un ami pour vous; mais s'il ne s'agit que de risquer sa peau à votre service, vous savez que je n'ai pas peur de grand'chose; j'ai le poignet solide aussi bien que le cœur, faites usage de tout comme vous l'entendrez.
— Merci, j'avais compté sur cette parole; mais c'est de ta franchise que j'ai besoin en ce moment. Jures-tu de me répondre sans rien dissimuler par crainte de m' affliger?
— Damel monsieur André, dit Bastien embarrassé, cela dépend. ••
— Il y va de mon avenir, Bastien, de ma fortune, de ma vie!
— Oh 1 alors interrogez, je suis prêt.
Au moment de soulever le voile, j'hésitai, je l'avoue; mais je me raffermis.
— Que dit-on dans le pays de mes rapports avec mon tuteur?
— Penh 1... On sait que c'est un homme altier, brutal, avare surtout, auprès de qui il ne fait pas bon vivre, et personne n'ignore qu'il n'est pas tendre pour vous.
— Et... de moi,... que dit-on?
— Tout le monde vous aime, vous êtes généreux pour tous autant qu'il est ladre!
— Ce n'est pas là ce que je te demande. Ne parle-t-on pas de... quelque malheur... fréquent dans ma famille?
Bastien se troubla; il ne voulut pas me comprendre.
— Monsieur André, chacun a ses ennemis; mais vous devez être bientôt maître de vos biens... Vous êtes si riche !
— Il ne s'agit pas de mes biens. Allons, tu m'as compris... Tu vois que je suis calme... Traite-moi en homme... Je te demande si l'on dit que je suis menacé de folie comme ma mère.
— Eh bien I s'il faut vous révéler la vérité... Bien sûr qu'à cause de votre famille... Il y a des gens qui ne raisonnent pas... Des bruits que l'on fait courir...
— Ah I on fait couru: des bruits sur moi?
— Pardiél J'ai eu encore une querelle l'autre dimanche, à Maufert, avec ce coquin de Placide, qui répétait à trois ou quatre imbéciles que vous avez des accès où vous ne connaissez plus rien I
— Ainsi c'est de lui que viennent ces calomnies?
— Pardié! jamais cela n'était venu à l'idée de personne... On vous voyait si gai, si bon enfant, si bien portant; il a fallu la méchanceté de ce Normand pour qu'on y songeât! Tous les braves gens qui vous connaissent comme moi savent bien que ce n'est pas vrai, et vous défendent... Ainsi il ne faut pas vous en inquiéter.
— Merci, mon bon Bastien, c'est tout ce que je voulais savoir.
Je t'écris ces quelques lignes à la hâte, mon bon Wilhelm, de peur que tu ne t'inquiètes de n'avoir rien reçu de moi depuis l'autre semaine : l'état de mon cher Schultz est seul cause de l'interrup-
tion de « mon roman, » puisque décidément c'est ainsi que tu appelles le doux et cruel récit que tu as exigé de moi. Pendant deux jours de suite, il m'a fallu quitter la plume pour aller secourir mon pauvre docteur. J'ai, comme toujours, combattu ces deux accès en faisant appel à sa volonté, et surtout à sa logique, qui vraiment fait merveille dès que je lui prête appui. Je le sauverai, je le sens, car l'empire que j'ai sur sa raison s'accroît de jour en jour, et il y a chez lui un fonds de sensibilité que j'exploite avec trop de succès pour ne point arriver à consolider le cerveau par le cœur. Un exemple te suffira : l'autre matin, comme je le voyais moins docile à la persuasion, j'osai lui amener tout à coup un de ses fils, qui jouait dans le salon voisin ; dès qu'il se vit en présence de l'enfant, il se troubla, il s'émut. (( Schultz, lui dis-je avec véhémence, Dieu n'est-il point dans le regard de ce doux être? » Le pauvre fou prit son fils dans ses bras et me tendit la main en souriant; l'amour paternel avait triomphé. Une seule chose m' étonna, ce fut de ne point trouver une larme dans ses yeux. Je pleurais, moi; mais l'enfant parti il ne fut plus question de monomanie.
C'est, tu l'avoueras, Wilhelm, une étrange situation que la mienne : soi-disant convaincu de folie, je soigne mon médecin, je deviens le libérateur de mon geôlier 1 Je rirais, si je n'étais pas si triste! — Tant il y a que je suis contraint d,e laisser ma plume oisive et mon papier blanc, car Schultz m'occupe toute la journée. Jugeant salutaire de rompre par une fatigue excessive le courant de pensées qui l'oppresse depuis quelques jours, j'ai feint un insatiable besoin d'exercice, et je l'oblige ainsi à m'accompagner en des promenades forcées à travers champs par quelque temps qu'il fasse. Nous rentrons le soir harassés, et je crois. Dieu me pardonne, que ces courses me font autant de bien à moi qu'à lui. Fritz a remarqué que mon sommeil, ordinairement agité, était, à la suite de ces longues marches, paisible comme celui d'une marmotte; mais je te quitte, mon tyran me réclame. Je vais me mettre en route pour faire cinq ou six lieues à pied.
P. S. Mon tyran vient d'entrer chez moi. En me trouvant à mon bureau, il a paru inquiet; il s'est cru sans doute abandonné pour aujourd'hui*
— Vous travaillez? m'a-t-il dit d'un ton timide.
— Non, répondis-je, un mot seulement à mon ami Wilhelm.
— Est-ce que vous lui annoncez que vous irez le voir bientôt?
— En aucune façon.
— Bien vrai? reprit-il, et il me regardait avec anxiété.
Je devinai que son esprit voyageait déjà dans le pays des appréhensions; il me vint tout à coup l'idée de tenter une épreuve en lui communiquant ma lettre.
— Wilhelm est un homme de cœur, à qui je confie sans crainte mes plus intimes secrets, lui dis-je; lisez ce que je lui écris.
Il a déplié le papier; au début, il n*a pu réprimer un geste de surprise. Le premier choc surmonté, il a continué avec calme, approuvant chaque phrase d'un hochement de tête, comme s'il eût commenté la consultation d'un confrère; pas le plus petit signe de trouble au rappel de ce fléau toujours suspendu sur sa tête; il a osé regarder l'ennemi en face... Il est sur la voie du salut... Enfin que te dirai-je, Wilhelm? en découvrant le subterfuge auquel j'ai eu recours : — Allons, a-t-il dit avec un regard malin, partons pour ?^o/r^ promenade hygiénique! — Et il s'est mis à rhe...
Il a ri, Wilhelm, je ne te dis que ça! Il a ri d'un bon rire franc et sonore, et son regard ne décelait point la moindre inquiétude. Que penses-tu des talens de ton ami le docteur André? Tu n'as plus besoin de t'arrêter à mi-chemin de l'extravagance, je suis prêt à te guérir.
J'étais comme aveuglé par l'évidence, et pourtant je ne pouvais me résoudre encore à donner créance à la honteuse trahison de mon tuteur. Je voulais encore n'accuser que Placide; mais comment admettre qu'il se fût ainsi hasardé sans l'aveu de M. de Maufert? Leur complicité n'était-elle point manifeste? Il prenait parti pour son intendant contre moi, et permettait qu'on me déclarât fou!
Pendant toute la nuit, je débattis dans ma pensée les projets les plus extrêmes. Toute illusion était vaine, le péril m'était dévoilé : j'étais perdu, si je me laissais aînai dégrader sans protestation... Il fallait combattre; mais alors, victorieux ou vaincu, il faudrait aussi quitter le château, et Diane, tout ce que j'aimais! A cette horrible idée, mon cœur cessait de battre, et je me demandais s'il ne valait pas mieux subir l'avilissement dont j'étais menacé et rester auprès d'elle. En proie aux angoisses les plus cruelles, j'essayai le lendemain de dissimuler les agitations qui m'oppressaient. Diane m'interrogea avec sollicitude, et son émoi accrut encore ma peine. Pour la rassurer, je prétextai un accès de mélancolie.
— Eh quoi! me dit-elle, êtes- vous si dénué d'énergie que vous ne sachiez réagh* contre un spleen maladif? Vous un homme, vous qui avez vingt ans, qui pouvez marcher dans la vie appuyé sur la double force d'un grand nom et d'une grande fortune!... Allons, mon ami, laissez à nous autres femmes les puériles tristesses. Que feriez-vous donc devant une adversité réelle, si vous ne savez vous défendre d'un ennui imaginaire?... Ah! si j'étais homme!
Il y avait dans sa voix un tel accent de fierté que j'eus honte de
mes lâches hésitations; je compris que déserter ma cause serait me dégrader à ses yeux. J'écrivis le soir même un billet à mon notaire pour lui fixer un rendez- vous, et le lendemain matin je me rendis à Monthermé.
Maître Granger était un de ces tabellions de vieille souche dont la province conserve encore quelques types, qui naissent et qui meurent entre deux panonceaux; il avait dressé le contrat de mariage de ma mère, il était membre de mon conseil de famille, et j'étais certain dp trouver en lui un appui d'autant plus sûr qu'il n'aimait point M. de Maufert. A huit heures du matin, je le trouvai dans son cabinet; il m'accueillit avec une sorte d'aménité à la fois respectueuse et protectrice.
— Hé! monsieur le baron, dit-il, quel bon vent vous amène? Une affaire grave, m'avez-vous écrit?... Quelque nouvelle équipée, hein? Enfin je suis enchanté du moins que vous me preniez pour confesseur; cela me procure le plaisir de vous voir.
— Mon cher Granger, répondis-je, vous venez de dire le mot qui caractérise le mieux ma démarche : c'est le confesseur que je cherche autant que l'ami et le conseil, car le sujet qui m'amène est des plus sérieux.
— Diable! que me dites-vous là?... Parlez, monsieur le baron, vous savez que je vous suis acquis.
Je commençai alors le récit détaillé des circonstances qui m'avaient révélé des bruits étranges, d'abord acceptés par moi conmie des calomnies provoquées par les haines que la dureté de M. de Maufert devait susciter contre lui. Je rapportai enfin ma querelle avec Placide et tout ce qui s'en était suivi, depuis les avertissemens de M. Abraham jusqu'à mon altercation avec mon tuteur. Granger m'avait écouté l'air soucieux, et il me fut aisé de voir qu'il n'était point surpris d'une pareille communication, quand j'eus raconté les faits sans commentaires.
— Maintenant, mon cher Granger, ajoutai-je, soyez juge : peutêtre en tout ceci ai -je été trop vivement froissé pour ne point céder à la passion... Il s'agit de mon avenir, je le remets entre vos mains.
Il demeura un instant sans répondre, secouant la tête d'un air réfléchi.
— Monsieur le baron, c'est très grave ! dit-il enfin, très grave!
— Ainsi vous croyez vous-même à ces accusations odieuses?
— Non, non, répliqua-t-il vivement, vous interprétez mal mes paroles... C'est chose sérieuse que de soulever de telles questions... Songez que si vos soupçons étaient justifiés, ils n'iraient rien moins qu'à déshonorer M. de Maufert par le retrait motivé de sa tutelle, mesure extrême, que le tribunal ose rarement appliquer.
65& RErUE DES DEUX MONDES.
— Votre avis est-il donc que je doive me laisser en quelque sorte annihiler sans protestation?
— C'est très grave, très grave, reprit encore le notaire : attaquer M. de Maufert en face,... cela peut être fort dangereux pour vous.
— Pourquoi dangereux? S'il trahit ses devoirs de tuteur et de parent?
— Voilà ce qu'il faudrait prouver; vous êtes dans une situation difficile... Votre âge,... votre énorme fortune...
Il hésita, je le compris.
— Parlez sans crainte, mon ami, dis-je froidement, et pour vous aider je vais achever votre pensée : vous craignez qu'effectivement je ne sois menacé de folie...
Il fit un geste d'étonnement en me voyant aborder ce sujet.
— Non , non ! ajouta-t-il aussitôt, ce n'est point là ma pensée, je vous l'assure.
— Eh bien ! alors un seul mot, repris-je, décidé à le forcer dans ses derniers retranchemens : donnez -moi votre parole que vous ne croyez pas aux coupables intentions de mon tuteur, et je me tiens pour garanti.
— C'est précisément là ce qui m'embarrasse, monsieur le baron, et vous me pressez beaucoup. Ce n'est pas une petite affaire que de se porter garant du comte de Maufert en semblable occurrence!... Certes on ne peut le soupçonner de vouloir s'approprier vos biens; cela lui serait impossible, il le sait. Qu'en ferait- il d'abord?... Il capitalise déjà ses revenus. L'avarice, il est vrai, a d'étranges mystères. Le comte gère très bien votre fortune, trop bien même parfois... Sa passion s'exerce à l'aise; il entasse, il cumule, il tyrannise, il règne enfin sur une quinzaine de millions. Qu'importe au régent d'un royaume de ne point porter la coiu'onne? Il tient le pouvoir dans ses mains, il gouverne... Votre majorité va le contraindre à restituer ce trésor qui animait sa vie. Que voulez -vous que je vous dise enfin?... Non, je ne me porte pas garant pour lui, et je suis forcé de craindre, comme vous, que, profitant de votre situation... tout exceptionnelle, il n'ait beau jeu à commettre une iniquité tentante, avec les penchans que je lui connais! Voilà pourquoi j'hésite à vous conseiller : un éclat peut tout sauver, mais il peut aussi tout perdre I
— Eh bien! soit! répliquai-je ; du moins je connaîtrai mon sort, je sortirai de ces anxiétés qui m'amènent à douter de moi-même!... J'y laisserais véritablement ma raison, je vous le jure !... Mais, songez-y donc, rester six mois avec cette pensée qu'au moment où je revendiquerai mon titre d'homme, on va me dépouiller de mes droits, que jusqu'à la fin de mes jours il me faudra plier sous une tutelle, que, plus avili qu'un ilote, je ne pourrai ni parler, ni agir, ni vivrel
Non! nonl je suis décidé à tout... Je sais à quoi je m'expose. Je n'ai pas de père pour me défendre; je viens à vous, mon ami : sauvez-moi!... Mais vous me voyez, vous m'entendez... Est-ce un fou qui vous regarde? est-ce un idiot qui vous parle?
— Vous me rendez la confiance, dit-il enfin ; seulement mon devoir est de vous dire que c'est une rude partie que nous allons engager... Promettez-moi de ne point hasarder la moindre démarche sans me consulter...
— Je m'y engage.
— Alors, monsieur le baron, qu'il soit fait selon votre volonté ! Il s'agit maintenant de bien nous entendre. Dans l'espèce, nous ne pouvons rien arguer contre M. de Maufert; tout porte à croire que Placide n'a osé de telles offenses envers vous que du consentement de son maître, et peut-être d'après ses ordres; mais rien ne le prouve, et il faudrait des preuves accablantes pour que le tribunal prononçât sa destitution de tuteur, lorsque, dans six mois, sa tutelle expire. Il nous faut donc tourner la difficulté et ménager un ennemi formidable. Le seul moyen de trancher la question, c'est de manifester l'envie d'entreprendre un grand voyage, ou quelque chose de ce genre, peut-être mieux encore, le dessein de vous faire soldat... Nous y réfléchirons... Dans ce cas, nous provoquerons tout simplement la réunion de votre conseil de famille, et là, ayant exposé vos projets, vous conclurez par une demande d'émancipation...
— Qu'on ne peut me refuser, ce me semble, dis-je.
— Ah! voilà!... En toute autre circonstance, le succès ne serait pas douteux, quand à peine la moitié d'une année vous sépare de votre majorité; mais il nous faut prévoir les objections de M. de Maufert, et elles lui seront faciles, si les intentions qu'on lui prête ont réellement mûri dans son esprit... Il dira... *
— Eh bien ! il dira que je suis menacé d'un héritage de folie, que je suis fou peut-être... Je serai présent pour prouver le contraire, et tout sera dit.
— Malheureusement, monsieur le baron, tout ne sera pas dit, et c'est sur ce point sensible que s'engagera le débat. Enfin, quand nous en serons là , puisque vous êtes résolu à lutter, nous lutterons! Après tout, peut-être est-il mieux d'affronter le danger et de forcer le comte à démasquer ses projets.
Il fut convenu que Granger adresserait au juge de paix la demande de convocation du conseil de famille dans le plus court délai, et, après nous être entendus sur la conduite à tenir, nous nous quittâmes.
Confiant dans la légitimité de ma cause, je ne voulais point douter de l'issue d'un débat où j'avais pour arme ma raison, soutenue par la volonté et par l'amour; mais, hélas! de quel prix allais-je payer ma liberté! Quitter Diane! que ferais-je de cette vie qu'elle n'animerait plus par sa chère présence?... Et pourtant, si je faiblissais dans ce duel, dont mon existence sociale était le gage, je devenais aux yeux de tous, à ses yeux peut-être, un objet de pitié...
Cependant j'étais assez maître de moi pour cacher mes ennuis; un mot de mon notaire m'apprit que mon conseil de tutelle était convoqué pour le milieu du mois : c'étaient deux semaines de sursis, et je savourais comme un avare les joies suprêmes de l'heure présente. Mon tuteur s'était décidément mis avec moi sur le pied de guerre. Lorsqu'il me parlait, je devinais dans son accent cette froide et stricte politesse qui est d'usage entre adversaires déclarés.
— Granger a convoqué vôtre conseil de tutelle, me dit-il un jour; c'est sur votre demande, j'imagine?...
— Oui, monsieur, répliquai-je.
— C'est fort bien, fit-il froidement, et il passa. Je lui sus gré de ne m' avoir point adressé cette question devant ma marraine. Nos discordes ne l'avaient déjà que trop inquiétée. L'amour était toujours le grand apaisement de mon âme, et, repris par le charme de cette douce solitude à deux, j'oubliais le monde et l'avenir. Un matin j'étais allé dans la montagne avec Diane visiter une des chaumières où elle portait des secours chaque semaine, et nous revenions au château, quand, arrivée à mi-pente d'une colline d'où l'on découvre toute la vallée de la Semoy, elle se sentit un peu lasse et s'assit sur une roche couverte de mousse.
— Voyez donc tout là-bas, lui dis-je, au-dessus de la clairière aux Sangliers, les jolis nuages irisés que forment les vapeurs de la cascade.
Elle regarda, et demeura silencieuse comme si un souvenir l'eût attristée.
— Vous êtes bien pensive ce matin, chère marraine, repris-je au bout d'un instant.
— C'est vrai, mon ami, répondit-elle; pardonnez-moi si je suis une compagne aussi taciturne...
— Vous pardonner?... Ah! quel mot! Ne vaudrait-il pas mieux partager avec moi vos préoccupations?
— Oui, je le devrais, André; mais c'est précisément parce que je n'ose abordej: ce sujet que vous me voyez ainsi soucieuse... Et pourtant il faut que je trouve la force de parler.
— Vous m'effrayez... Ne croyez -vous plus à mon affection dévouée? Pourriez-vous souffrir d'un chagrin que je ne ressentisse?
— Ah! dit -elle en me tendant la main, ce serait calomnier votre amitié que d'admettre une telle pensée; nos peines et nos joies 6ont depuis si longtemps communes... Vous éles mon frère d'élection comme je suis votre sœur.
' — Eh bienl qui peut vous faire hésiter?
— La crainte de vous affliger.
— Ah 1 toute affliction m'est douce , si elle me vient de vous. Songez-y, me cacher la cause de cet ennui que je vois, c'est me déshériter de votre confiance.
— André, mon ami, reprit-elle d'une voix tremblante, vous le savez, n'est-ce pas? vous êtes pour moi la consolation, vous seul apportez la vie dans cette solitude où je n'avais que vous à aimer... Vous savez si je souffrirai quand vous ne serez plus là!
— Qu'allez- vous me dire , mon Dieu?
— Mon ami, le courage me manque depuis longtemps pour oser prononcer ce mot cruel. Il faut que vous partiez...
Devant cet arrêt qui tombait de ses lèvres, j'oubliai que déjà moi-même j'avais préparé mon exil.
— Ah! je suis un malheureux! m'écriai-je, vous avez lu dans mon âme, et vous me chassez.
— André! que dites-vous? Moi, vous chasser!... quand je donnerais ma part de bonheur en ce monde pour que vous du moins soyez heureux...
— Diane, Diane, repris-je suppliant, ayez pitié de moi!... Vo^s quitter, c'est mourir.
Dans mon égarement, je me précipitai à ses genoux, tenant ses deux mains dans les miennes et les baignant de pleurs.
— Ah ! taisez-vous, dit-elle éperdue; André, ne me retirez point l'estime de moi-même.
Et rougissante elle fondit en larmes.
Devant cette douleur, je m'arrêtai honteux ; j'allais me trahir, déjà Taveu sacrilège était sur mes lèvres... Dn mot de plus, et l'abîme se creusait pour jamais entre nous.
— Pardon, pardon! murmurai-je.
Oppressée par les sanglots , elle se voilait le visage, et je voyais les pleurs glisser entre ses doigts.
— Je partirai, je vous le jure, dis-je éploré.
Nous restâmes un instant muets tous deux. Enfin elle retrouva un peu de calme.
— Je vous remercie de votre courage, mon ami, dit-elle d'une voix brisée et en détournant les yeux. Je tâcherai d'être aussi forte
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que vous. Seulement demeurez encore quelques jours, afin que je me prépare à cette cruelle séparation...
Nous revînmes silencieux. Un trouble indidble m'agitait, j'avais peur de ma pensée.
Gonmie nous rentrions à Maufert, la visite imprévue de quelques hobereaux voisins vint nous séparer, et je me retirai chez moi.
Diane ne doutait plus de mon amour; tout me l'attestait, ses hésitations, son trouble. Et elle ne m'avait point maudit! et, lorsque j'avais failli me trahir, c'était avec l'accent de la supplication qu'elle avait arrêté le cri de mon cœur... « Ne me retirez pas l'estime de moi-même, r> avait-elle dit éplorée. Je me perdais en des rêveries folles; sa clémence ouvrait tout à coup devant moi un horizon enchanté qui m'éblouissait... Bonté divine I me disais-je, si elle m'aimait aussi I Si comme moi elle gardait dans son âme fermée les flammes d'une passion que le sentiment du devoir la contraint d'é* touffer! Et alors il se fît dans mon esprit comme une traînée de feu : je me rappelais ces troubles subits , si fréquens chez elle depuis la nuit où, dans le délire de. la fièvre, j'avais révélé le secret de mon âme, et cet éclair de joie que j'avais surpris sur son visage le jour où le médecin s'était prononcé contre mon départ pour l'Angleterre. Je me rappelais cette matinée de printemps où, chevauchant près d'elle, j'avais senti mon cœur s'éveiller... Ce jour-là aussi, elle m'avait parlé de partir; mais quel changement depuis lors!
Fasciné par cet espoir et par ces souvenirs, je n'osais ni crcôre ni douter; ma joie me navrait comme une douleur, et ma douleur m'enivrait; mes yeux voulaient percer l'avenir, et, comme dans une vision enchanteresse, déjà je rêvais entre nos deux âmes une de ces unions mystiques que Dieu réserve aux cœurs déshérités. Purs tous deux, nous resterions dignes de nous-mêmes; jamais un aveu ne souillerait nos lèvres; la conscience de notre amour nous rendrait forts, et nous marcherions dans la vie, assurés, confians, inaccessibles aux misères humaines.
Je passai une partie du jour en contemplation devant cette nouvelle aurore qui se levait pour moi ; mon existence avait un but désormais : affermi par la foi, je traverserais d'un pas sûr ces écueils du monde où sombrent les tièdes courages; poiur elle, je garderais intactes ces aspirations vers l'idéale beauté qui semblent comme un souvenir du ciel; pour elle, je rechercherais la gloire... Tout à coup mes regards s'arrêtèrent sur une lettre que mon notaire m'avait écrite le matin. Hélas! quelle chute!... AfcJheureux! je rêvais l'amour de Diane à l'heure où j'étais contraint à plaider pour revendiquer ma qualité de créature raisonnable!
Lorsque je la revis le soir, je l'abordai tremblant et confus. Par bonheur, ses devoirs de châtelaine l'absorbaient. Retiré dans un
coin du salon, je me laissai cerner par un ancien ami de mon père, qui, ravi de me raconter ses épisodes de chasse , me délivrait du souci de causer. Tout en écoutant ses histoires, j'épiais avec anxiété ma marraine, cherchant à découvrh* sur ses traits un reflet des orages cpii m'agitaient; mais son visage était calme, impénétrable. Pourtant je crus deviner un effort sous l'enjouement officiel de son hospitalité. A un moment, ses yeux rencontrèrent les miens; elle rougit. On apporta le thé, elle le servit et vint à moi, une tasse à la main; par hasard nous nous trouvâmes isolés.
— André, vous êtes fâché contre moi, dit-elle inquiète et triste.
— Que dites-vous?.*.
— J'ai remords de la peine que je vous ai causée ce matin... Anges du ciel ! elle semblait implorer mon pardon. Son sein se
soulevait sous les battemens précipités de son cœur, et ses paupières rougies étaient encore humides. Mon importun chasseur vint nous séparer, mais j'eus le temps de jeter à Diane un regard attendri qui lui disait si bien la dévotion de mon âme, qu'elle me quitta presque souriante.
Le lendemain, quand elle descendit au jardin, à mon accueil, elle devina la résignation; j'avais compris que je devais lui alléger le fardeau des adieux.
— Vous êtes bon, me dit-elle, et vous voulez m'épargner jusqu'au regret de m'être montrée cruelle... André, vous le savez du reste, le souci de votre bonheur pouvait seul me décider à vous ca-user un chagrin.
— Oui, je le sais, répondis-je; je vous remercie d'avoir jugé mon affection l'égale de la vôtre... Je veux être digne de vous pour que vous soyez fière de moi.
— Je vous aime ainsi, mon ami ; merci encore de votre générosité; cet affreux mot de séparation m'a bien coûté, je vous le jure...
— Chère marraine, si vous ne l'eussiez prononcé, dans quelques jours il me fallait le dire...
— Vous songiez à partir? dit-elle atterrée.
— Oui, je l'av^ résolu, mais non sans de tristes combats, je vous le jure aussi, repris-je vivement, et puisque vous venez de soulever cette question de mon avenir, il faut qu'à mon tour je me confie en vous, quelque ennui que vous en deviez ressenth*.
— Mon Dieu! vous m'effrayez, André.
— Oh ! rassurez-vous, il ne s'agit que d'un débat entre M. de Maufert et moi.
— Mais c'est précisément là ce qui me cause d'horribles transes!... J'ai peur de lui pour vous, et c'est aussi pourquoi j'ai voulu vous éloigner.
— C'était pour cette raison?...
— Où donc auraîs-je puisé tant de courage, si ce n'eût été pour vous sauver? s'écria-t-elle dans une effusion qui me remua jusqu'au fond de l'âme.
— Parlez, je vous en prie, continua-t-elle; depuis quelque temps, il se passe entre vous des choses que j'ignore ; il sait combien vous m'êtes cher, et, quand je l'interroge, son silence ironique me faut tout craindre... Dites, que vous est-il arrivé?
J'oubliai mon malheur, mon amour, pour ne plus voir que sa sollicitude, et je n'hésitai plus à lui révéler le fatal conflit qu'elle ne pouvait tarder d'apprendre. J'atténuai pourtant mes griefs, soucieux de ne point trop l'exposer à rougir du nom qu'elle portait.
— Luttez, luttez! dit-elle avec animation, l'avarice le rend capable de tout. Ne fléchissez point; défendez votre honneur, sauvez votre vie!
Et dans l'impétueux élan de son indignation elle me saisit les mains, ses yeux si doux lançaient des éclairs. Je ne l'avais jamsds vue si belle.
— Que dit Granger? reprit-elle.
— Il espère.
— Fiez-vous à son expérience. Écrivez-lui de venir; je le rencontrerai dans une de nos courses; il faut que je lui parle.
Je dus affecter la confiance pour calmer ses alarmes; d'ailleurs comment désormais douter du succès? Diane était avec moi, je ne pouvais être vaincu.
D'un commun avis, nous décidâmes que je ne devais point quitter le château avant la décision du conseil de famille. Grâce au subterfuge imaginé par Granger, je ne me déclarais point en guerre ouverte contre mon tuteur, puisque ma demande d'émancipation s'expliquait uniquement par des projets de voyage... Une rupture subite et brutale eût tout à coup dénoncé de ma part des vues hostiles et changé ma juste requête en une formelle accusation. Assurés d'un répit, nous oubliâmes nos tristesses, et par un accord tacite le mot de séparation ne fut plus prononcé.
Quelques entrevues avec Granger, auxquelles ma marraine m'avait prié de ne point assister pour qu'il osât tout lui dire, et dont elle me rapportait le moindre mot, nous avaient édifiés sur les hasards que j'allais courir; chaque jour nous conférions tous deux, armés d'un code et discutant à l'avance les objections imaginaires de mon avide tuteur. J'étais émerveillé de la rapidité et de la rectitude des aperçus de Diane; elle me suggérait d'instinct des argumens précis qu'un jurisconsulte n'eût point désavoués.
Un matin nous reçûmes un mot de mon notaire qui nous donnait rendez-vous à un endroit convenu de la forêt.
— L'assemblée est fixée à jeudi, nous dit-il. •
— Jeudi!... s'écria Diane, si tôt!...
— Nous ne sommes point maîtres du jour, madame la comtesse; le juge de paix doit nous présider...
— Et croyez -vous, reprit -elle, que tout sera décidé en une séance?...
— Je n'ose l'espérer, répliqua le vieux notaire, car je suis certain maintenant de voir soulever un incident que j'avais prévu, et qui nous engagera peut-être dans un procès. C'est précisément pour discuter ce point que j'ai eu l'honneur de vous appeler ici... Hier, j'ai reçu la visite de M. le comte; il m'a interrogé sur l'objet de cette réunion du conseil. Je crois qu'il ne l'ignorait pas plus que moi ; mais enfin c'est une question de forme , et mon ministère m'obligeait à lui répondre, afin qu'il pût préparer les documens nécessaires. Il n'a fait aucune réflexion sur votre dessein, il sait que je serai son adversaire en ce débat; pourtant j'ai une assez longue expérience des hommes pour les comprendre à demi-mot, et je jurerais presque qu'il va s'opposer à votre demande... Êtes-vous décidé, monsieur le baron, à poursuivre cette affaire?
— Plus que jamais ! dis-je sans hésiter.
— 11 le faut, dit ma marraine. Un désistement trahirait des craintes dont on pourrait tirer avantage plus tard.
— M™' la comtesse a parfaitement compris le danger, reprit le notaire; une fois l'affaire engagée, il nous faudra aller jusqu'au bout, dussions-nous en appeler au tribunal...
Après une longue discussion sur nos chances de succès, nous nous séparâmes. Il restait arrêté que le prétexte de l'émancipation serait mon départ pour les Indes avec mon jeune cousin Clarencey et un projet d'association pour le défrichement de ses terres du Pendjab, lequel voyage, étant supposé devoir durer plusieurs années, nécessitait la régularisation anticipée de mes comptes de tutelle.
Il y avait à peine une heure que nous étions rentrés à Maufert quand je vis accourir Bastien. J'avais désigné ce brave garçon à Granger comme un intermédiaire sûr et fidèle à qui il pouvait se confier, et c'était par lui que passaient nos correspondances, qu'il n'eût point été prudent de livrer à la discrétion fort douteuse des gens du château. Bastien m'apportait ces quelques lignes, écrites à la hâte au crayon sur la feuille déchirée d'un carnet :
« Comme je quittais les roches , j'ai rencontré un assez mauvais drôle, d'une quinzaine d'années, qui doit être un chevrier de Maufert, et qui semblait m'espionner; il m'a suivi sur la route jusqu'à Thilay, sans doute pour s'informer de mon nom à l'auberge où j'avais laissé ma voiture. Pendant qu'on attelle, je dépêche un exprès à Bastien. Tenez-vous sur vos gardes, et rappelez-vous que vos démarches sont épiées. « G... »
— Ce doit être ce méchant gamin de Lazare, le fils au vieux Letoùrneux le sorcier 1 dit Bastien. Je vais courir le guetter au retour... Ce sont des connaissances à Placide...
Bastien ne s'était pas trompé. C'était bien Lazare qui avait épié' le notaire après sa rencontre avec nous dans la forêt. Le contrebandier n'eut pas de peine à s'en assurer : il promit de surveiller ce drôle. — J'aurai l'œil sur lui, me dit-il, mais méfiez-vous tout de même.
Le matin de ce jeudi qui devait être l'aurore ou le pâle crépuscule de ma vie, je ;fis seller un cheval pour devancer mon tuteur à Monthermé et recevoir les dernières instructions de Granger.» En prenant congé de Diane, j'étais ému.
— Du courage! me dit-elle; j'sd bien prié pour vous... Ayons confiance en Dieu.
— Hélas 1 répondis-je, j'ai peur aujourd'hui du succès, car alors il me faudra vous quitter.
— André, que dites-vous? Accepteriez-vous le bonheur au prix de votre dignité? Songez que votre déchéance m'atteindrait dans ma plus vive affection... Soyez calme et fort, il y va de votre vie et de mon plus cher orgueil.
— Mais, quand je serai loin, que deviendrez-vous ?
— Je vivrai de souvenirs, répondit-elle avec une fière mélancolie. Maintenant, mon ami, partez, et que Dieu vous aide I
Et comme je lui tendais la main, elle m'attira doucement et déposa un pieux baiser sur mon front.
Je partis à la hâte, aveuglé par mes larmes. 11 me semblait que nous venions de briser le dernier lien d'un passé si doux. Je courais au-devant d'un malheur certain : ma victoire me séparerait d'elle, ma défaite me dégraderait même à ses yeux, et me réduirait pour toujours à une honteuse servitude... Je dévorais l'espace; en une heure, j'arrivai chez Granger. Je le trouvai sérieux et recueilli comme à l'approche d'une grande affaire. Je ne devais point assister au conseil; mon vieux défenseur voulut pourtant me présenter aux amis ou parens éloignés de qui dépendait mon sort. Je devinai sa pensée.
— Vous voulez leur montrer d'abord que je ne suis pas fou! lui dis-je avec un rire amer.
Un domestique vint annoncer l'arrivée de quelques membres du conseil; nous nous rendîmes au salon. Au silence qui se fit à mon entrée, je faillis perdre contenance. Il me fut aisé de deviner que des doutes sur ma raison avaient déjà pénétré dans l'esprit de me&
juges, et Tétonnement se peignît presque sur leur visage quand j'allai saluer chacun d'eux. Je sentais peser sur moi leurs regards; ils m'importunaient, me troublaient, et il me fallut faire un effort d'énergie pour dominer la peur : un mot, un geste qui leur eût paru bizarre, et j'étais perdu sans retour. Par bonheur, Granger fit diversion ; je reconquis mon assurance, et je causai de mes projets de voyage avec une liberté d'esprit qui ébranla bientôt les doutes que j'avais vus poindre au début.
L'arrivée de M. de Maufert, suivi du juge de paix, constituant l'assemblée en séance, je me retirai. Mon tuteur me reconduisit jusqu'à la porte du salon avec les formes les plus courtoises, et comme si nous eussions été lesT meilleurs amis du monde.
Rentré seul dans le cabinet de Granger, je ne pus supporter les angoisses de l'attente, je sortis. A dix pas de la maison, je rencontrai Bastion.
— C'est M"* la comtesse qui m'envoie, me dit-il. Elle m'a commandé de rôder par ici, afin d'être prêt à vous servir, si vous aviez besoin de quelqu'un.
Ja bénis Diane du fond du cœur : elle avait pressenti les ennuis de cette heure d'isolement.
— Suis-moi, lui dis-je, et merci d'être venu.
Et nous allâmes devant nous, sans but, pour tuer le temps.
Bastion s'efforçait de distraire ma pensée, il jasait à tort et à travers de tout ce qui nous entourait; mais je ne 1* écoutais point : je penssds aux hasards de l'heure présente , je recherchais dans mon esprit jusqu'à la moindre des paroles que j'avais prononcées devant ces juges de qui dépendait ma vie... N'avais-je point divagué?... J'eus peur.
— Bastion, Bastion, m'écriai-je, parle-moi de Diane I Il me regarda effrayé.
— Voyons, monsieur André, ne vous affectez pas ainsi. Tout cela finira bien. M™* la comtesse me le disait en me dépêchant ici. Elle vous aime trop, bien sûr, pour qu'on ose vous faire un si grand tort!
Les plus cruelles inquiétudes m'envahissaient; j'en venais à douter de moi-même, j'épiais dans les yeux des passans des indices de pitié. A l'angle d'une rue, une jeune fille se retourna et me suivit un instant du regard... Je pâlis et me sentis défaillir.
— Il paraît que vous lui avez donné dans l'œil, dit en riant Bastien; elle est gentille.
Je ne sais combien de temps nous errâmes ni quel chemin je parcourus. Comme nous arrivions dans la rue qu'habitait mon notaire, je vis de loin sortir M. de Maufert et tous les membres du conseil qui remontaient dans leurs voitures. La séance était finie. Une minute après, je rejoignais Granger.
— Ah! VOUS voUà? me dit-il; je craignais que vous ne fussiez reparti.
A son accent, je devinai un échec.
— Je suis condamné? lui dis-je.
— Non, non, reprit-il vivement. Gomme vous y allez, monsieur le baron! On n'exécute point ainsi les gens. Votre procès n'est ni perdu ni gagné, seulement il est ajourné... Mais asseyez-vous là pour m'écouter à l'aise.
— Il faut vous dire d'abord, continua-t-il, que vous avez fait merveille auprès de ces messieurs. Ne vous ayant pas vu depuis un an, ils avaient été ébranlés, je ne vous le cacherai pas, par les calomnies que vous connaissez. Votre attitude vous les a tout à coup gagnés : vous avez été admh*able de calme et de simplicité. Après votre départ pourtant, le débat a été vif. Il a fallu mettre le feu aux poudres et placer M. de Maufert dans l'alternative ou d'acquiescer à votre demande, ou de provoquer hautement votre interdiction. Le comte a fini par réclamer une expertise médicale.
A ces mots inattendus, un frisson me couf ut par tout le corps.
— Une expertise médicale I m'écriai-je.
— Il ne faut pas nous dissimuler, monsieur le baron , que dans six mois comme aujourd'hui vous seriez appelé à subir la même épreuve.
— Ainsi il a osé me déclarer fou!
— Mais le conseil est loin d'être convaincu, puisqu'il a rejeté l'opposition de votre tuteur jusqu'à plus ample informé.
— Et quand doit-on me soumettre à cette humiliation?
— Le jour n'est pas encore fixé... Oh! ne vous effrayez pas; il vous suffira tout simplement de paraître devant le conseil qui vous interrogera; deux médecins seront présens, voilà tout, et vous n'aurez pas plus de peine à triompher que ce matin.
Je pris congé du notaire, et je rejoignis Bastien, atterré de la décision de mes juges.
. — J'ai renvoyé votre cheval, me dit-il; M"* la comtesse a pensé que vous me ramèneriez, et elle a fait venir une voiture.
Je retournai à Maufert en proie à une horrible tristesse. A une demi-lieue du château, j'aperçus Diane qui m'attendait sur la route; je descendis précipitamment et donnai ordre au cocher de rentrer sans moi.
— Que s'est-il passé? me dit-elle dès que nous fûmes seuls.
-•- Il m'a déclaré fou! répondis-je avec une amère agitation, et une assemblée de médecins va être appelée à décider de mon sort.
— Au nom du ciel, calmez-vous, mon ami! s'écria-t-elle. Vous laisserez-vous abattre quand il ne dépend que de vous de gagner un tel procès?
En rentendant parler, j'avais honte de moi-même. Hé quoil le ressort de ma volonté s'était-il donc usé au premier effort de la lutte? Je fis appel à mon courage pour être au moins digne de Diane. Je lui racontai alors minutieusement les épisodes de cette journée; elle les discuta, les commenta avec une si charmante confiance qu'elle engourdit ma douleur... Je l'aimais.
Hélas! mes derniers jours de joie devaient luire au milieu des orages, et mon triste cœur s'y sentait mourir. La tendresse de Dian« était impuissante à me rendre ma foi. Une préoccupation affreuse et que je n'osais lui dire m'avait saisi ; une idée fixe , inexorable, m'assiégeait : qu'allait-on décider de ma vie? Je ne pouvais plus me leurrer, cette calomnie que j'avais méprisée s'était tout à coup dressée devant moi à mon premier pas comme pour me barrer la route du monde, elle avait trouvé créance auprès de ceux que la loi chargeait de me protéger! N'étais-je donc plus dans le droit commun, que l'on osait me condamner à une si humiliante épreuve? Et cette cruelle décision de mes juges, qui craignaient d'affirmer ma raison sans une expertise légale, n'attestait-elle point déjà ma déchéance? Si j'allais succomber dans cette terrible lutte où se jouait .ma destinée! si l'émotion, la peur allait paralyser mon esprit! A toute heure du jour, je me représentais ce tribunal glacé scrutant mon visage, épiant ma pensée, pénétrant mes angoisses. Étais-je bien sûr de ma raison, moi qui m'abandonnais à une passion insensée, presque impie? Mon amour même, mon saint amour, me devenait suspect. Diane devinait ma peine, elle m'interrogeait désolée; comment lui révéler d'aussi tristes combats?
Je voulais en vain dompter ma lâche faiblesse, mais les sinistres pressentimens revenaient chaque jour de plus en plus acharnés. La présence de mon tuteur m'était un supplice. Acerbe, implacable, on eût dit qu'il suivait sur mon front les ombres de cette terreur qui m'envahissait. Je soupçonnai bientôt à son humeur agressive qu'il espérait me pousser à quelque déplorable scène devant ses gens, et il fut bien près d'y réussir; mais je lus dans les yeux de Diane une si poignante supplication que je me contins. Je remarquai alors avec un étonnement profond un changement étrange dans l'attitude de ma marraine : cette digne et calme fierté du haut de laquelle elle dominait le comte semblait l'avoir abandonnée, elle n'osait plus me défendre, et parfois je croyais la voir frémir sous le regard de ce mari indigne d'elle, comme si elle eût craint qu'il pénétrât quelque mystère de son âme. Je compris alors que je l'entraînais dans ma chute. De tous côtés, nous voyions se resserrer la sombre trame : sortions-nous dans la forêt, nous trouvions sur nos pas ce petit cheviier en guenilles qui avait une fois suivi Oranger jusqu'à Thilay, et que Bastien m'avait désigné sous le nom de La-
zare ; dans le parc, il nous arrivait de voir surgir tout à coup Placide au milieu d'une allée, comme s*il nous eût guettés, masqué derrière les buissons, pour entendre nos propos. Je méprisai d'abord ce vil espionnage, mais j'en vins bientôt à redouter de plus noires perfidies : l'obséquieux sourire de l'intendant trahissait je ne sais quelle basse ironie que je n'osais définir; on eût dit qu'il pénétrait le triste secret si profondément caché dans les replis de mon cœur. Nous vivions ainsi au milieu de terreurs sans cesse renaissantes lorsqu'un matin une lettre de Oranger, apportée par Bastien, nous apprit que le jour redouté venait d'être fixé au lundi suivant. Je devins si pâle à cette nouvelle que Diane s'élança vers moi pour me soutenir.
— André! s'écria-t-elle, n'aimez-vous donc rien au monde pour désespérer ainsi de vous-même et de la vie?
Je voulus dissimuler ma faiblesse. — Ah ! dis-je, pardonnez-moi d'être lâche; mais je m'épouvante de l'exil auquel je vais être condamné, et je me demande ce que je ferai de mon existence séparée de la vôtre.
— Séparée !... André, ce n'est plus votre cœur qui parle, ce cœur qui, dans nos épanchemens de frère à sœur, concevait si bien leséternelles durées des affections saintes!
— L'amour seul fait de tels miracles, dis-je avec mélancolie.
A ce mot qui s'échappait de mes lèvres comme un soupir de découragement, Diane fit un geste d'effroi; je la vis frissonner.
— Eh bien ! reprit-elle aussitôt, sauvez-vous par l'amour 1
— Que dites-vous?
— 11 y a trois mois, poursuivit-elle d'une voix mal assurée, vous aimiez, André, je le sais , puisque Madeleine et moi nous vous en avons arraché l'aveu... Vous souffriez alors, êtes-vous donc guéri?
— Non, mais celle que j'aime ne le saura jamais!
Ses yeux s'arrêtèrent sur les miens avec une expression indéfinissable et qui me troubla jusqu'au fond de l'âme.
— Qu'importe qu'elle le sache? dit-elle. Il est pour de telles amours des régions plus hautes, où les soufirances sont bénies de Dieu, qui les voit seul.
— C'est le martyre, murmurai-je amèrement.
— Eh bien! soyez un martyr, André, dit-elle avec exaltation; mais si votre main se dessèche dans les tortures de la vie, qu'elle tienne encore le rameau sacré ! Que votre idole reste debout, et que l'image évoquée dans vos rêves ne se détourne point de vous avec mépris!
— Ah! répondis-je, je serai digne d'elle, je vous le jure, et digne de vous.
Un cri de joie répondit seul à ce mot. Mon regard chercha le sien, elle m'apparut transfigurée; mais tout à coup, comme épuisée sous
Là comtesse DIANE. 667
l'effort, elle chancela, et, se dégageant de mon étreinte, elle se couvrit le visage, et, comme ce jour où sur la montagne elle avait parlé de mon départ, elle éclata en sanglots.
— Ma marraine chérie, ne pleurez pas! m'écriai-je éperdu, ne pleurez pas!
Dans le tumulte des sentiraens qui m'oppressaient, je ne trouvais pas d'autre mot pour consoler sa peine. J'étais à la fois navré de voir couler ses pleurs et fier d'être l'objet de cette amitié si profonde, qu'elle empruntait à l'amour ses éloquences superbes, ses dédains, ses pudeurs.
— Diane, oubliez une heure de lâcheté! m'écriai-je encore. Ah! votre chagrin m'épouvante plus que ma propre détresse ! Pour vous, je veux vaincre les humiliations et les insultes; pour vous, je veux vivre libre, estimé.
— Oui, c'est pour moi que je vous prie! répondit-elle, pour moi qui n'ai d'autre affection. que la vôtre!
Elle m'implorait, et je sentais se réveiller en moi ces radieuses illusions qui m'avaient un jour bercé. « Grand Dieu ! quel nom béni donner à cet accord de nos âmes? me disais-je. Est-il donc au-dessus des passions terrestres une tendresse sainte, une ivresse innomée que ressentent seuls les anges? »
Retrempé un moment aux sources sacrées de l'amour et de la foi, j'étais sincère et je croyais avoir reconquis ma force; mais, hélas! ce ne fut qu'un éclair dans ma nuit. Le lendemain, les obscures visions gui désolaient mes rêves revinrent acharnées. Dans le désordre de mes insomnies, je perdais le peu d'énergie amassée durant le jour, et je notais avec épouvante le découragement qui m'envahissait. Ma volonté seule, je le savais, pouvait me défendre contre le funeste héritage dont j'étais menacé, et je sentais peu à peu germer dans mon esprit cette effrayante pensée : « je suis peut*-être déjà fou! » Puis je me rappelais les nombreux cas de folie engendrés par les tortures morales et les persécutions... « Us réussiront, me disais-je, ils réussiront! »
Une fièvre nerveuse me consumait, je n'osais plus sortir du château, je devenais farouche; un mot, un sourire, me mettaient en défiance, et, comme je l'avais déjà éprouvé à Monthermé quelques jours auparavant, il me semblait que j'étais le but de tous les regards, de tous les propos. Un matin, comme je m'étais hasardé près d'une source, lavoir public du village, quelques paysannes assemblées se mirent à me regarder; elles s'étaient tues subitement à mon approche, je m'imaginai qu'elles parlaient de moi; une puérile timidité me prit en voyant ces visages curieux, et je m'arrêtai, hésitant à poursuivre ma route. Je ne sais si elles devinèrent mon embarras; les vieilles femmes chuchotèrent entre elles.
— C'est dommage I dit tout haut une jeune fille.
Je rebroussai chemin ; j'avais peur que quelque bizarrerie dans ma démarche ne donnât lieu à de fâcheuses remarques. A peine m'étais-je éloigné de quelques pas que j'entendis un éclat de rire... Indigné de ma pusillanimité, je voulus revenir; mais il me semblait encore entendre cette voix émue qui disait : « C'est dommage! » Ce mot revenait à mon oreille comme une plainte, et malgré moi je répétais machinalement : « C'est dommage! c'est dommage! »
Jusqu'au soir, je restai accablé de Tborrible pensée que tout le monde me savait déjà fou. «C'est dommage! c'est dommage! » Plusieurs fois Diane s'étonna de cette parole qui revenait sur mes lèvres et ne répondait à rien; je n'osais lui révéler mon tourment et je tâchais de paraître enjoué.
— André, me dit-elle avec un geste suppliant, cessez, je vous en prie... Vous souffrez, je le vois, et votre gaité me fait mal.
Au prix de ma vie, j'aurais voulu lui épargner un ennui; mais la fatale manie résistait à mon amour; la robe de Nessus me brûlait, me dévorait. A toute heure, à tout instant, je me disais : — Non, je ne suis pas fou! — Ce refi*ain incessant résonnait dans mon esprit, battait tous les coins de mon cerveau, comme une houle acharnée les rochers de la grève, et la pauvre image de Diane, que je portais en moi, pleurait, pleurait de mon martyre
Pour n'avoir rien reçu de moi depuis quelques jours, cher Wilhelm, tu m'accuses d'oubli et de paresse, deux mots qui détonnent dans la langue de notre amitié; mais, en dépit de tes feintes, je reconnais sous ta railleuse légèreté les alarmes d'un cœur fraternel, et je veux te rassurer sur ce que tu appelles la désertion de mon âme. — Es-tu donc de ceux qui, ne poursuivant dans la vie que la réalisation de leurs rêves, sont prêts à la rejeter comme un fardeau incommode le jour où l'espérance ne les soutient plus sur ses ailes? Non, ami, non, je ne m'abandonne pas, car il est dans les immenses douleurs d'amour une secrète volupté qui nous épure, nous élève au-dessus des régions humaines.
La souffrance féconde les âmes croyantes, elle ne stérilise que les athées.
Le pauvre Schultz est encore la cause de mon silence. Depuis une semaine, je ne sais quelle tristesse l'accable; il est affaissé comme sous la conscience d'une douleur prochaine. Je n'ose le quitter, je pressens un accès. Il comprend lui -môme le danger, car dès le matin il entre chez moi, et je ne le vois un peu rassuré que quand il est certain de me garder près de lui tout le jour. Il me propose
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alors une excursion dans la campagne : nous partons » nous déjeunons sous quelque treille jaunie, à la porte d'une auberge isolée. La nature étale autour de nous les splendeurs mourantes de l'automne; nous devisons, nous philosophons à perte de vue. Schultz oublie ses terreurs. J'assiste avec joie à la résurrection de cette belle intelligence, si solide et si profonde. Nous revenons le soir à l'heure du diner, les enfans accourent au-devant de nous, et je vois mon sublime dialecticien redevenir enfant sous leurs caresses. Les Allemands ont vraiment une simplicité de cœur, une sérénité d'âme qui les rend charmans.
Wilhelm, si tu voyais mon Schultz au milieu des siens, tu comprendrais l'orgueil que je ressens. M"' Schultz est une de ces belles et tendres épouses qu'ont devinées les cantiques de Salomon, et sa grâce, à la fois enthousiaste et rêveuse, répand dans la maison comme un sain parfum d'amour que ne peut corrompre l'adversité. Je passe mes soirées en famille, car depuis quelque temps je prends mes repas à leur table; ils m'aiment tous, puisque Schidtz m'aime, et l'on dirait parfois, aux effusions qu'ils me prodiguent, qu'ils ont pénétré le douloureux secret si bien caché entre Schultz et moi. Te voici rassuré, je pense, ami; si donc il m' arrive encore de paraître faiblir à ma tâche, ne m'accuse plus...
Cependant nous étions à la veille du jour redouté. Diane devinait l'état de mon âme. Je la vis si triste un matin , lorsqu'elle interrogea mon visage, que j'eus honte de'ipa lâcheté. Je ne sais quelle voix de* l'air me criait que je fuyais devant une ombre; je résolus, dussé-je y périr, de combattre une à une les défaillances sous lesquelles j'avais plié jusqu'alors.
Je me mis face à face avec le spectre de mes épouvantes en relisant les documens de mon procès. Je m'étonnai de mon calme, et, pour m'aguerrir à la discussion, j'écrivis à Oranger une longue missive où je reprenais, avec la minutie d'un légiste, tous les points douloureux de ce procès suprême. Je fus content de moi; pourtant il me fallait aller au village pour charger Bastien de cette lettre. Au moment de partir, un présage funeste ralentit mon pas. A l'idée que j'allais encore revoir les lavandières, un nuage voila mes yeux; je songeai à faire un détour... J'avais juré de ne pas céder, je suivis ma route.
Gomme je quittais le château, j'aperçus le petit misérable en guenilles qui m'espionnait au profit de mon tuteur; mais j'avais déjà remporté sur moi-même une trop grande victoire pour m'émouvoir de cet incident, et je ne me retournai môme point. J'arrivai au lavoir, je soutins sans trouble les regards fixés sur moi; je ris de mes folles terreurs de la veille. Je traversai hardiment la
grande rue, les gens me saluaient au passage. Je rencontrai le curé, je m'arrêtai pour causer avec lui : rien dans ses diScours ne trahit la gêne. Évidenmient il ne me croyait pas fou. La confiance me revenait; je comprenais que, cloîtré dans mes sombres pensées, j'avais, sans le savoir, conjuré des fantômes qu'il me suffisait de toucher du doigt pour les faire évanouir. A coup sûr, les dlifamations de Placide étaient restées sans écho , et Tindigne complot allait tourner à la confusion de mes ennemis.
Mais à l'heure même où je me croyais sauvé, j'étais sur le bord de l'abîme. J'avais chargé Bastien de mon message, et je revenais, heureux d'avoir enfin secoué le joug de la peur, quand sur la place de l'église je me vis escorté d'ime tourbe d'enfans, au milieu desquels gesticulait Lazare, ce mauvais garnement aux gages de Placide que j'avais laissé près du château. Importuné de leurs rires, je m'arrêtai; ils s'arrêtèrent aussi. Irrité, je fis mine de les chasser : quelques-uns s'enfuirent; mais Lazare se prit à me narguer; deux ou trois des plus hardis l'imitèrent , grimaçant autour de moi et criant : — Ohél monsieur l'innocent, voulez-vous danser?
Au bruit, les habitans parurent sur le seuil des maisons; en un moment, je devins le point de mire de tous les yeux. A me voir le jouet de ces impitoyables enfans, je perdis la tête, et je me lançais à la poursuite de Lazare, que son audace me désignait comme l'instigateur de ce guet-apens,... quand tout à coup, à l'autre bout de la place, j'aperçus Placide qui me regardait avec un rire narquois. Un éclabr illumina ma pensée; je devinai qu'il avait machiné cet esclandre. Ma fureur se tourna sur lui : je me précipitai à âa rencontre; il se sauva, et nous fîmes presque le tour de la place au milieu des clameurs qui m'ahurissaient. J'allais l'atteindre quand il se réfugia dans une boutique et s'y renferma. Je m'acharnai contre la porte avec une telle furie, que les vitres volèrent en éclats; on me cria que le coquin avait gagné les champs par une autre issue. Je m'arrêtai; bien qu'aveuglé par la colère, j'avais encore assez de sang-froid pour comprendre le ridicule. et l'odieux de cette scène; les paysans m'entouraient, faisant tout haut leurs commentaires.
— Ce pauvre monsieur, il n'est pourtant pas méchant, disait l'un, pourquoi le tourmenter?
— Moi, je dis qu'il n'est pas un innocent, exclamait un autre, vous voyez bien qu'il ne fait pas de grimaces.
— Sa défunte mère était bien bonne tout de même I
— Pardié ! dit le meunier, c'est un coup monté par ce gueux de Placide; il aura voulu se revenger des coups qu'il a reçus.
Des pleurs de rage me montèrent aux yeux. J'inspirais la pitié. •• Je m'enfuis. A la sortie- du village, je me jetai à travers bois. — Ils ont réussi, pensai-je; demain je serai foui J'essayais en vain de re-
trouver mon énergie mourante. — Mais je raisonne, je pense, me disais-je, mon cerveau est sain; je comprends l'infamie que Ton médite contre moi... Je reconnais ces arbres, ces sentiers si souvent parcourus; les souvenirs du passé s'y lèvent en foule nets, lumineux comme autrefois.
Une source murmuridt dans le taillis, j'y courus, et je me penchai sur le bassin pour y regarder mon visage; il était si pâle, si pâle, qu'il me fit peur. — Ah ! si Diane me voit ainsi, elle va souffrir, m'écriai-je. Et je n'osai rentrer au château. Pendant je ne sais combien d'heures, j'errai autour de ce lieu; je revenais à chaque instant me mirer à la source, je me voyais toujours plus pâle. Je cherchais à me persuader que j'étais le jouet d'une illusion. . . Eusséje songé au chagrin de Diane, si je n'avais eu ma raison? D'ailleurs l'eau était limpide, et tous les objets, le ciel, les arbres, mes habits, s'y reflétaient avec leur valeur de tons.
Je ne pouvais douter, et je contemplais stupéfait, fasciné, cette image immobile, exsangue, ces yeux hagards fixés sur les miens* Une crainte horrible m'oppressait; il me souvenait de la légende allemande de r homme qui a perdu son ombre y et je me demandais si, moi, je n'avais pas à jamais troqué l'aspect d'un vivant contre cette lividité d'un mort. Des vignerons passèrent , je me cachai pour ne point les terrifier.
Cependant une si longue absence devait plonger Diane dans les angoisses. Le soir venu, je rentrai au château en escaladant le mm* du parc, et me glissai jusqu'à mon appartement sans avoir rencontré une âme; mais là je me trouvai tout à coup face à face avec le vieux Fritz, qui m'attendait.
— On a déjà sonné le second coup du dîner, me dit-il. Monsieur s'habille-t-il?
— Non, va dire à ma marraine que je suis un peu fatigué, et que je la prie de m'excuser.
Il allait sortir, je le rappelai.
— Fritz, lui dis-je, ne me trouves-tu pas quelque chose d'étrange ce soir?
Il me regarda d'un air surpris.
— Rien, monsieur, répondit-il, si ce n'est pourtant que votre jaquette est déchirée en deux endroits... Vous vous serez accroché à des épines.
Dès qu'il fut sorti, mon premier mouvement fut de courir à une glace. L'affreuse lividité m'apparaissait plus intense encore sous les rayons de la lampe. Une sueur froide perla sur mon fi-ont; je ne pouvais plus douter, j'étais le jouet d'une hallucination, la folie allait s'abattre sur moi 1
Fritz revint, apportant mon dîner.
672 REVUE ras DEUX MONDES.
— M"* la comtesse était fort inquiète, me dit-il : elle voulait venir...
— Ferme tout, m'écriai-je, qu'elle ne puisse entrer!
— Oh! je l'ai rassurée en lui répétant que vous êtes seulement très fatigué.
— C'est bien, laisse-moi, j'ai à travailler.
— Mais vous devez avoir faim, je vais vous servir.
— Non, non, je n'ai besoin de rien, va-t'en!
Je restai seul
La nuit et le silence enveloppaient le château.
J'analysais un à un les terribles symptômes, et je m'effrayais de la lucidité avec laquelle se représentaient à mon esprit les tragiques histoires de gens rendus fous par la perversité de parens avides... Éperdu de terreur, je pris dans ma bibliothèque les œuvres d'Esquirol, de Lelut, de Willis, et je relus leurs études sur les hallucinés; mais je n'y trouvai qu'une nouvelle source de découragement. Chaque portrait dé fou me semblait un miroir où je me reconnaissais, et, comme un anatomiste qui ressentirait dans sa poitrine les déchiremens de son scalpel, je passais par les transports, les atonies, les effrois dont je suivais le récit lugubre. Je voulus repousser ces augures infernaux : impossible! Une fascination irrésistible rivait mes yeux sur les pages, et je les dévorais, haletant. Quelque engrenage affreux avait saisi la chaîne de mes idées; il me fallait suivre jusqu'au bout cette horrible évolution d'où j'allais ressortir broyé.
J'ignore combien de temps je restai penché sur cet abîme... A un moment, je me surpris à gesticuler comme un des possédés de Kaulbach... Je me levai, le livre tomba; je me précipitai, mis le talon dessus et le foulai aux pieds avec rage...
Quand vint le jour, je m'éveillai dans mon fauteuil, le visage ruisselant de pleurs. Les rayons d'un pâle soleil de septembre glissaient dans les feuilles jaunies, des vapeurs blanches s'élevaient du lac et flottaient sur les gazons comme de grands suaires mouvans; tout semblait mourir, et des corbeaux tournoyaient au-dessus des donjons avec des cris plaintifs.
Je cherchai vaguement en mon esprit pourquoi je me trouvais dans ma bibliothèque. Un bruit léger se fît vers la porte. Fritz s'avança sur la pointe des pieds, et, s'assurant que je ne dormais plus : — Entrez, madame, dit-il.
Au même instant, Diane apparut.
— Vous ici ? m'écriai-je, dès que Fritz nous eut laissés.
— Oui, j'étais trop inquiète, répondit-elle; j'ai vu briller votre lumière toute la nuit; je n'ai pas osé envoyer Catherine , et dix fois j'ai eu la pensée de venir... André, que vous est-il arrivé? Vous avez souffert, je Tai senti I
A ce mot, je me rappelai ma cruelle veillée. — Je m'étais attardé, dis-je en balbutiant, à un travail...
Diane regardait les livres épars sur la table ; elle ramassa celui que j'avais écrasé sous mes pieds; je voulus le lui arracher; un feuillet resta dans sa main, elle y jeta les yeux.
— Mon Dieu! dit-elle accablée.
Et nous restâmes un moment sans parler ; tout révélait autour de moi les dissolvantes faiblesses de la nuit; la plaie de mon âme était à nu, et elle avait peur de l'irriter.
— Je suis bien pâle, n'est-ce pas? murmurai-je en surprenant son regard sur le mien.
— André! André! dit -elle, pourquoi vous être exposé à cette torture?
— J'ai voulu connaître la mesure de mes forces.
— Imprudent! ne savez-vous donc pas ce qu'une aussi effroyable préoccupation peut amener de troubles dans l'esprit le mieux affermi?
— Oh I je le sais, répondis-je amèrement, puisque j'ai succombé.
— André, que dites-vous?... Au nom du ciel! ne vous laissez point abattre.
— C'est fini, je suis trop las pour soutenir la lutte.
— Mais c'est aujourd'hui que vous devez plaider votre cause... L'avez-vous oublié?
— ^Non, mais je n'ai plus l'envie de me défendre; je ne paraîtrai point devant ce honteux tribunal... Je vais devenir fou, je le sens, ils ont dit vrai... Ce qui me reste de raison ici s'évanouirait là-bas. Je n'irai pas...
— Mais c'est vous perdre sans retour, André; songez à votre avenir, à votre vie, à votre liberté!
— Je n'ai plus d'avenir, ma vie est sans but, pourquoi leur disputerais-je ma liberté? Qu'ils prennent mes biens! Tout est mieux ainsi... Mon tuteur ne pourra plus du moins me chasser loin de vous, et vous ne gémirez point dans la solitude.
— Je ne gémirai pas, s'écria-t-elle avec un accent de reproclie qui fit courir un frisson dans mes veines, je ne gémirai pas quand je vous verrai avili!... André, mon ami, rappelez vos sens qui s'égarent... Quand nous étions enfans, j'ai juré à votre mère de veiller sur vous.
— Mon cœur est mort, et ma pauvre mère est morte, comme je mourrai...