‹ L'instruction publique et la réforme universitaire en ItalieChapitre 7 sur 18 · UN RÉVEIL LIBÉRAL EN PROVINCE · texte numérisé non relu

UN RÉVEIL LIBÉRAL EN PROVINCE

plus grande égalité que celle qui fait dépendre les intérêts « la prospérité, peut-être même l'existence du plus riche comme du plus pauvre, du plus illustre comme du plus obscur des citoyens, de quoi? Peut-être de la décision d'un commis de bureau à 1,500 fr. d'appointemens, dont personne ne saura jamais le nom. Si on lais* sait faire l'individu, on ne sait pas ce qui pourrait arriver, car parmi les individus malheureusement rien n'est égal. Il y a des hommes intelligens et des hommes maltraités p^u* la nature, des laborieux et des paresseux, des économes et des prodigues, des gens de bien et des gens sans conscience. Laissez ces élémens se développer sans contrôle, et c'en est fait de l'égalité : le talent donnera l'influence, l'industrie acquerra la richesse, la vertu se conciliera le respect, les gros capitaux mangeront les petits; peut-être les âmes religieuses et charitables s'attireront la confiance des pauvres : voilà la féodalité tout entière. Démocrates, vous ne sauriez trop aiguiser, trop afliler le ciseau de l'état; il n'y a que lui pour émonder cette végétation inégale du sol qui fait des gros arbres et des petits, des chênes et des buissons, une vraie forêt en im mot au lieu de la belle égalité d'une allée de charmilles. C'est ainsi que l'état s'est toujours trouvé prêt à satisfaire l'instinct particulier de chaque parti, et plus encore celui qui leur est commun, à savoir le goût d'écraser son adversaire et de dominer sans contrôle. Tous aussi ont pris ces droits à cœur en les baptisant du nom qui pouvait les leur rendre particulièrement chers. Pour un royaliste de 1825, les droits de l'état, c'était l'héritage que le roi tenait de sa naissance; pour les démocrates de 18A8, c'était le dépôt des droits du peuple. Il n'y a que la liberté individuelle, qui, n'étant jamûs sacrée ni par la sainte ampoule ni par le suQrage universel, toujours battue, quoi qu'il arrivât, a toujours aussi payé l'amende.

Cette action commune de forces opposées entre elles, mais convergeant sur un même point, a porté la conséquence qu'on pouvait prévoir. L'état en France a pris pour lui et sur lui tout ce qui se pouvait prendre; il n'a laissé à l'individu que tout juste ce dont il ne pouvait pas le dépouiller sans l'anéantir. Rien n'égale le nombre des attributions dont peu à peu il s'est emparé, si ce n'est le poids de la responsabilité, dont, par suite de la même intempérance, il reste chargé. Que de choses qui, dans la plupart des pays civilisés, se font par la libre initiative des individus, chez nous se font par l'état, et ne se font que par lui ! Que de pays ont des écoles, des routes, des ponts, des billets de banque, des hôpitaux, sans avoir comme nous, pour subvenir à tous ces besoins sociaux, des professeurs et des ingénieurs d'état, une banque investie d'un monopole et une administration de bienfaisance officielle! Là même où cet envahis-

sèment à peu près universel a dû s'arrêter devant de vieilles habitudes ou d'invincibles répugnances de la nature humaine, l'état semble s'être consolé de ces ménagemens en soumettant au moins au contrôle le plus jaloux ce qu'il ne pouvait pas absorber. Là où la régie a paru inapplicable, nous avons eu le règlement, Dieu sait dans quelle abondance et jusqu'à quelle minutie! Parmi les professions restées libres ou soi-disant telles, combien peu qui ne soient réglées par la loi dans le moindre détail! Combien au contraire dont le régime se rapproche et semble ne se distinguer qu'à regret des fonctions publiques! Nous avons d'abord les professions à monopole (notaires, avoués, agréés, agens de change, — jusqu'à hier bouchers et boulangers, — aujourd'hui encore imprimeurs, libraires, éditeurs), toutes conférées par brevet que l'état accorde, et peut en certains cas révoquer, puis les professions mixtes que l'état confirme, s'il ne les confère pas (tous les ministres des cultes reconnus sont dans cette catégorie), puis encore les professions à diplôme, c'est-à-dire toutes les professions libérales, supposant des preuves de capacité dont l'état est juge, enfin les professions à livret, à savoir presque toutes les professions manuelles et laborieuses, tenues de fournir contre elles-mêmes à la police un moyen constant de surveillance. Tous ces gens-là dépendent de l'état à certain degré, ou au moins à certains momens de leur vie. Que reste-t-il en dehors de cette énumération? Tout au plus le propriétaire, le citoyen par excellence, inviolable, dit l'axiome légal, dans son domicile : inviolable en effet, pourvu qu'il n'oublie pas que le sous-sol de son terrain ne lui appartient pas, et qu'il n'en peut défricher la superficie qu'avec une autorisation , pourvu aussi qu'il ne soit sur l'alignement d'aucune route qui le contraigne à émonder ses arbres et à dresser le talus de son fossé de telle façon et non de telle autre, pourvu surtout qu'il ne rencontre le tracé d'aucun grand travail d'utilité publique qui l'expose à être exproprié! Sous ces conditions, charbonnier peut encore à la rigueur se croire mailre chez lui; mais alors qu'il se garde de sortir de cette retraite privilégiée pour tâcher de s'entendre avec son voisin, censé libre comme lui, en vue de poursuivre en commun quelque but soit d'utilité, soit de conscience, soit même d'agrément. Ce serait là une association , c'est-à-dire la négation même du principe élémentaire de tout le droit public en France, car si aux yeux de la loi française l'individu est déjà un suspect qu'il faut surveiller, l'association, elle, est une coupable qui n'a besoin que d'être reconnue pour être condamnée. Quoi qu'elle fasse et quoi qu'elle veuille, il n'importe, son crime est d'être, et c'est un péché d'origine dont l'autorisation la plus solennelle de l'état ne peut pas toujours la relever. Simple réunion de plus de vingt personnes.

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délit; association de producteurs ou de travailleurs, coalition; réunion de prière ou de charité, jésuitisme, ultramontanisme, état dans l'état : quoi de plus digne de toutes les foudres administratives? Ainsi maintenu en permanence dans la gêne et l'isolement, l'individu perd à la fois la force et le désir de se suffire à lui-même. Son découragement croissant sert de prétexte pour achever de le dépouiller de ce qui lui reste, sous couleur de le décharger de ce qui l'accable- Lui-même, à force d'être traité en mineur, prend les sentimens d'un enfant qui s'effraie dès qu'il est seul, et, s' enfermant dans un cercle vicieux qui se resserre sur lui chaque jour davantage, il s'affaiblit parce que l'état l'entrave, et s'abandonne aux bras de l'état parce qu'il est faible.

Telle est sans exagération la condition singulière à laquelle tous, à quelque parti que nous appartenions, nous avons contribué à réduire notre pays. Si nous en sommes las aujourd'hui, et beaucoup d'indices témoignent que cette lassitude commence à se faire sentir, il est assez naturel que tous soient invités à concourir pour réparer le mal que tout le monde a fait. Le péché ayant été commun, la pénitence peut l'être aussi sans la moindre humiliation pour personne. Faire rentrer l'état dans les limites naturelles de son action qu'il a évidemment franchies, lui faire rendre tout ce qu'il a pris, restituer à chacun de nous la part de droits dont il est frustré, dans l'espérance que peu à peu l'exercice nous rendra aussi l'usage de nos forces, cela peut être le programme d'un nouveau parti libéral, qui ne demande à personne l'oubli de ses convictions, mais seulement le sacrifice d'une erreur que tous ont partagée. Encore un coupj république ou monarchie, dynastie de telle date ou de telle autre , peu importe : il y aura toujours en présence un état qu'on appellera roi, assemblée ou président, des individus qu'on appellera sujets ou citoyens, mais dont les rapports essentiels ne seront pas changés parce qu'ils porteront d'autres noms. Si le traité qui règle actuellement ces rapports a été conclu tout entier au profit d'une des parties et au détriment de l'autre, s'il se trouve par là sujet à être attaqué pour lésion énorme et d'outre moitié, c'est un procès que nous avons tous un égal intérêt à soutenir.

C'est le point de vue auquel semblent s'être placés avec une sagacité digne d'éloges les rédacteurs de Varia et de Francs Propos. Nous en trouvons la trace presque à toutes les pages de leurs volumes, particulièrement dans les remarquables études intitulées Liberté de la Charité y des Fonctions publiques y de l'Éducation politique de la France. Nous ne saurions trop les encourager à y donner encore plus de netteté et de hardiesse. Qu'ils ne cessent de réclamer pour nous, non le droit de nous donner un maître, pris dans telle famille.

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élu par tel mode de suffrage, un maître à une ou plusieurs tètes, mais le droit d'être maîtres nous-mêmes chez nous, le cultivateur sur son champ, le père de famille au foyer domestique, l'ouvrier à son établi, le prêtre à l'autel, le professeur dans sa chaire, — le droit de faire nos affaires en un mot et même de les mal faire, jus utendi atque abutendij comme disent les jurisconsultes en parlant du droit par excellence, du droit type et source de tous les autres, la propriété. Pour défendre cette grande cause, qu'ils fassent valoir hardiment et tour à tour les argumens appropriés à l'esprit de chaque parti. Qu'ils s'efforcent de bien persuader aux conservateurs, inquiets avant tout du repos public, que la soumission passive à un état abstrait engendre autant de révolutions qu'elle en prévient, et livre à des jours donnés toute une nation à la discrétion d'une émeute maîtresse d'un télégraphe. Qu'ils fassent rougir les démocrates dont l'orgueil ou plutôt l'envie se contente de l'égalité dans la servitude. En toute chose , qu'ils prennent à cœur de substituer à cette police soi-disant tutélaire et en réalité tracassiëre, qui a la prétention de nous conhaitre tous par notre nom, pour faire notre éducation et nous rendre bons, l'autorité de la loi, dont le regard froid ne s'arrête sur nous que pour nous punir quand nous avons mal fait. C'est là la vraie liberté, la liberté des honunes faits, celle qui est nécessaire à chacun pour le développement de ses opinions, quelles qu'elles soient, et qui touche tous les gens d'honneur au point sensible qui leur est commun, la dignité. C'est celle-là par conséquent dont la conquête réclame et peut employer le concours de tous les bras.

Après être remontés hardiment aux principes, qu'ils ne craignent pas de descendre aux détails de l'application. C'est là même, si je ne me trompe, la partie vraiment originale et fructueuse de la tâche qu'ils se sont proposée. Bien loin de fatiguer le lecteur, ce sont les détails au contraire qui à la longue peuvent seuls soutenir et réveiller l'attention. Un public comme le nôtre, blasé et tant de fois déçu, n'accorde jamais qu'un demi-intérêt aux considérations générales. On le voit, il est toujours prêt à tomber d'accord des théories pour s'épargner la peine d'y réfléchir, sauf à se rejeter sur les difficultés de la pratique pour se dispenser de faire un effort. Dans le cas présent, combien de gens nous accorderont en thèse générale que l'influence de l'état est excessive chez nous, que l'individu y est à la fois trop asservi et t'^op protégé, trop empêché et trop dispensé d'agir! Mais ils demanderont tout de suite d'un ton découragé si l'émancipation est possible après tant d'années et un si long usage de la tutelle, si les fils enchevêtrés qui nous lient à l'état peuvent être démêlés sans que le lien social lui-même, celui qui fait l'unité

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et la force de la nation, soit relâché en même temps. Voilà les doutes auxquels un examen détaillé seul peut répondre. C'est là une carrière tout ouverte pour des esprits actifs et intelligens, lancés déjà sur la bonne piste. Encore une recommandation. Qu'ils soient sobres d'exemples pris à l'étranger : en général, ces exemples inquiètent les Français plus qu'ils ne les touchent. Sans compter que notre amour-propre en souffre, nous sentons trop bien qu'ils ne nous conviennent qu'à moitié, et que nous ne sommes ni Anglais ni Américains. Ce qu'il nous faut, c'est un plan d'émancipation national, gallican, tenant compte de notre histoire, de notre caractère, même de nos faiblesses. 11 y a là matière pour une suite d'études patriotiques qui auraient, entre autres avantages, celui de consolider, par la confiance qui naît d'un travail commun, cette concorde d'élémens divers que les rédacteurs de Varia ont eu le mérite d'inaugurer dans leur province.

Est-ce là tout cependant? et, après s'être maintenue tant qu'il ne s'agit que de tracer une ligne de démarcation entre le domaine légitime de l'état et celui de l'individu, cette concorde va-t-elle expirer à la limite même qui sépare ces deux domaines? Entrés dans \e^ régions de l'état lui-même, c'est-à-dire dans celles de la politique proprement dite, nos divisions vont-elles sur-le-champ reparaître? Unis tout à l'heure, devons-nous nous retourner subitement les uns contre les autres, libéraux constitutionnels contre démocrates purs, et monarchiques de telle nijance contre monarchiques de telle autre? Je crois très fort qu'il n'en est rien, et que nous avons encore un long et même très long bout de chemin à faire ensemble.

L'état en effet, c'est bientôt dit; mais de quel état parlons-nous? Il peut être composé de bien des façons et agir de bien des manières. Les attributions qu'un esprit sensé ne peut disputer à l'état, la police, la justice, la levée des impôts nécessaires aux dépenses d'intérêt commun, l'exécution de ces dépenses, la défense du sol national, l'état peut les exercer par différentes sortes d'organes qui se réduisent au fond à trois principaux. Elles peuvent être réunies entre les mains d'une grande autorité constituée au centre du pays et rayonnant ensuite sur chaque point du territoire par l'intermédiaire de délégués qui relèvent d'elle, qu'elle nomme et révoque à volonté, et qui n'ont d'autre tâche que d'obéir à ses commandemens. Ou bien ces mêmes attributions peuvent être réparties entre un grand nombre d'autorités diverses, créées directement dans chaque lieu par l'élection et n'ayant entre elles d'autres liens que celui qui est nécessaire pour qu'elles ne s'entravent pas les unes les autres» et que leur existence simultanée n'engendre pas la guerre civile»

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Enfin quelques-unes seulement peuvent être détachées pour être dévolues à des corporations indépendantes qui» lUie fois créées» se recrutent et se gouvernent elles-mêmes. En un mot» pour sortir des définitions abstraites et montrer les choses sous leurs traits reconnaissables, un pouvoir central chargé de toute l'administration, — des pouvoirs communaux ou provinciaux décidant des intérêts locaux, — de grands corps, comme étaient les universités ou les parlemens de l'ancien régime avec certaine attribution souveraine, — telles sont à peu près les trois seules faces sous lesquelles puisse se dessiner, en regard' de la liberté de l'individu, la physionomie de cette force publique qu'on appelle l'état.

De ces divers modes de procéder, chacun sait qu'il en est un que l'état français a jusqu'ici affectionné particulièrement. C'est le premier, c'est celui qui réunit tout le pouvoir au centre, pour le faire découler ensuite, par une série de canaux superposés les uns aux autres et engrenés les uns dans les autres, jusqu'aux extrémités. Toute l'histoire de France a conspiré dans ce sens. Tout le sol a été nivelé, toutes ses eaux vives ont été coUigées par des ingénieurs monarchiques ou républicains, pour rendre facile une canalisation de cette espèce. Un pouvoir colossal à Versailles ou à Paris, s'appelant Louis XIV ou la convention, nommant les juges et les intendans des moindres villages, ces fonctionnaires arrivant de la capitale avec ordre de faire rapport de tout et de ne rien décider sans un ordre supérieur, voilà l'idéal toujours poursuivi par tous les pouvoirs, aux applaudissemens de tous les publics, quelquefois dérangé par les circonstances, mais enfin plus complètement atteint qu'un idéal n'a coutume de l'être en ce monde. Quant aux deux autres formes que Vêtat peut revêtir, il les a toujours considérées ou comme des vêtemens trop étroits qui gênaient ses mouvemens^ ou comme des costumes surannés pour jamais passés de mode. Des pouvoirs locaux indépendans, à peine, à aucune époque un peu récente de notre histoire, en avons-nous connu l'ombre. Il serait difficile de dire ce qui était le plus sacrifié ou le plus maltraité par nos maîtres, des assemblées provinciales de l'ancien régime ou de nos conseils-généraux actuels, des échevins de paroisse d'autrefois ou de nos modernes conseils municipaux. Les uns et les autres, traités en véritables mineurs ou interdits, n'ont jamais pu délibérer sans ordre ni prendre une décision qui n'eût besoin d'être confirmée. Ils n'ont été que des rouages, et des rouages souvent inutiles, d'une grande administration centrale. Quant à des corporations maîtresses d'elles-mêmes et remplissant sous leur responsabilité propre quelque grand devoir social, l'ancienne France en connaissait sans doute; mais apparemment elle s'en est repentie, car la nouvelle y a

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mis bon ordre. Il n'en reste pas un vestige, et toutes les précautions ont été prises pour en chasser les fantômes des voûtes ou des palaid où par habitude ils pourraient avoir tentation de revenir. Nos magistrats inamovibles sur le papier, mais nommés, avancés et mis à la retraite par décret impérial, limités à tout instant dans leur compétence par les arrêts de conflits ou les refus d'autorisation du conseil d'état, ne peuvent guère se faire l'illusion d'être les héritiers des parlemens. Et si l'université de France, fille des rois et adoptée par un empereur, s'est, en raison de cette double origine, quelquefois senti monter au cerveau des fumées d'indépendance, des décrets comme ceux de 1852 sont venus à temps châtier cet anachronisme de vanité.

Ainsi, des trois formes possibles de l'état, il en est une qui a décidément la préférence de l'état français, et effectivement elle présente à l'état lui-même tous les avantages pour l'accomplissement de sa tâche : unité dans le commandement, promptitude dans l'obéissance, commodité, célérité, régularité. Malheureusement, si on regarde d'un autre côté, à l'intérêt par exemple de la liberté des individus, le spectacle se retourne, et il est clair que si cette liberté avait à dire à qui elle aime mieux avoir affaire, elle choisirait dans le sens contraire. Ce n'est pas assez d'avoir, une fois pour toutes, nettement déterminé la part de Tétat et celle de l'individu : quelques précautions sont nécessaires pour que la barrière, une fois élevée, ne soit à tout moment franchie. L'individu est faible, l'état est fort; l'individu est désarmé, l'état est en armes. De là tentation constante d'agression d'une part et menace d'oppression de l'autre. Or il est clair que le péril est d'autant plus grand que l'état forme une masse plus compacte, plus unie, plus disciplinée; il s'évanouit au contraire quand l'état est composé de parties mobiles, se faisant équilibre l'une à l'autre. Il est de toute évidence que si j'ai quelque abus à craindre de la part de la force dont l'état dispose, cet abus est cent fois plus redoutable, venant d'une grande autorité centrale, obéie passivement par des milliers d'agens, que de magistratures émanant d'origine différente, se limitant mutuellement, et pouvant se sei4ir de recours et de contrôle réciproques. Il est trop clair que si mon maire, mon juge et mon préfet sont trois personnages indépendans l'un de l'autre, je puis recourir auprès de l'un contre le tort que l'autre me fait, et, frappé à gauche, je puis chercher à droite un défenseur; mais si ce sont trois serviteurs d'un même maître, trois exécuteurs d'une même pensée, trois faces d'un même visage, me voilà pris de tous les côtés, et l'autorité s'élève devant moi comme un mur qui ne laisse aucun jour par où puisse passer un rayon de lumière ou s'exhaler un soupir.

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De plus, sous le régime d'une autorité unique et centrale, l'état n'entretient avec les individus que des rapports de commandement et d'obéissance. 11 ne me laisse d'autre choix que d'être son fonctionnaire ou son administré, d'exécuter ses lois ou de les subir, deux manières différentes de lui obéir. Il n'y a pas pour un citoyen,, sous un tel régime, de troisième alternative. De ces relations toujours ainsi entretenues de haut en bas naît une habitude, ici d'ordre sans commentaire, et là de soumission sans réplique, qui broie dansles âmes le sentiment de l'indépendance et fraie d'avance la voie à toute usurpation illégale. Des pouvoirs moins centralisés au contraire, des communes libres par exemple ou des compagnies indépendantes ouvrent à tout citoyen une entrée directe au sein de l'état lui-même, l'associent à la chose publique sans qu'il ait besoin de courber la tête ou de recevoir la commission d'un supérieur. Cela est vrai surtout des franchises communales, dont la vertu propre est d'établir une sorte de terrain neutre où l'état et l'individu se rapprochent et se rencontrent dans des proportions qui permettent entre eux une égalité cordiale. Une commune libre s' administrant elle-même, c'est une sorte d'être politique mixte qu'on peut appeler à volonté, suivant le point de vue d'où on l'envisage, une liberté ou un pouvoir. C'est l'état encore, car elle représente un intérêt général et a droit de se faire obéir; c'est l'individu déjà, car chacun y siège en vertu de son propre droit et vient y veiDer à ses propres affaires; c'est l'individu agrandi et l'état en diminutif : inappréciable intermédiaire qui prévient entre deux forces inégales les contacts directs d'où naissent les conflits inévitablement terminés par des conquêtes.

Bien d'autres considérations encore feraient voir jusqu'à l'évidence qu'il y a sur ce point capital une contradiction manifeste entre les habitudes invétérées de la France et les conseils les plus élémentaires de la liberté. C'est donc là un nouveau terrain de recherches , de luttes et par conséquent d'union pour les amis de l'une et de l'autre, quelle que soit d'ailleurs leur dénomination politique : nouvelle œuvre de réparation commune imposée par les fautes communes du passé. Comment faire pénétrer dans cette unité massive de l'état français, telle que la traction de tous les régimes nous l'a transmise, des franchises de corporation, de commune ou de province qui allègent le poids dont elle pèse sur la poitrine du pays? Dans ce bloc, comment pratiquer, sans les rompre, des fissures qui permettent à la liberté de s'y faire jour? comment désarticuler l'état sans le détruire? Peut-on rendre aux cours de justice des allures plus indépendantes sans ressusciter les abus des anciennes cours souveraines? Au-dessous de Paris, peut-on créer d'autres centres d'autorité, d'autres foyers de vie publique? A quelles con-

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