CHAPITRE PREMIER
I. Nécessité d'un coup d*œil rétrospectif. — Bd quel état la Rétoluiion a trouvé l'en8eigDem6nt. — Quelle part retient à TËglise et à la royauté dans la* fondation des petites écoles. — Le Concile de Latran. — la Réforme et le Concile de Trente. — Louis XTV et la réyocation de l'édit de Nantes. — Les ordonnances' de 1698 et de 1724. — Caractère confessionnel deâ petites écoles. — Leur nombre et leur organisation d'après les monographies publiées dans ces dernières années. — Ce qu'il faut penser de ces monographies et des statistiques qu*elles contiennent. — Des congrégations d'hommes et de femmes vouées à l'enseignement : Jean- Baptiste de la Salle et les Frères dits Ignorantiiis, — Installation matérielle des petites écc^es. — Condition des recteurs. — Modicité de leur rémunération fixe, et avantages particuliers qu'ils trou raient dans beaucoup d'offices accessoires. — De leur nomioation par les communautés. — De l'approbation et de la surreillance épiscopales. — Légitimité de celte surveillance au moyen âge, et nombreux arrêts qui la consacraient. —Son caractère suranné au dix-huitième siècle. — Cahier inédit des doléances des instituteurs de Bourgogne aux États généraux. — Efibrls des intendants et de leurs subdélégués pour subsiiluer leur autorité à celle de l'Église. ~ IL Statistique des établissements d'enseignement secondaire dans les dernières années de l'ancien régime. — Comparaison de cette statistique avec la dernière publiée en 1868. — Multiplicité des collèges. — (Vpin-.on de Richelieu, de Louis XIV, de la Chalotais. — Situation peu florissante de quelques-uus de ces établissements. *- Condition des régenta. — > Établissement de la gratuité dans les collèges de l'Université de Paris. — Situation morale de cette Université. — Origine et nature des critiques dirigées contre elle. —Les parlementaires «t les philosophes;
L^INSTRUCTION PUBLIQUE i
leur coalUioD. — L'esprit janséniste et Tesprit révolutionnaire. — Port- Royal se veDge. — Injustice et violence de cette campagne en commun.
— Comme quoi un système d'éducation qui a produit les deux plus grands siècles littériiires des temps modernes ne méritait pas tant de sévérité ~ Un témoin à décharge : Rollin, autorité de son témoignage. — L'Université vengée. -^ Nécessité d'une réforme de la discipline et des études.
— Les parlements l'entreprennent après l'expulsion des jésuites. — Concours d'agrégation. — Règlement du collège Louis -le* Grand. — Le plan d'éducation de Rolland. — Testament scolaire de l'ancien régime : idée d'une éducation nationale et civile laissant à la religion sa place nécessaire dans l'enseignement .
Le chapitre qu'on va lire n'a pas la prétention d'être complet : ce n'est qu'une introduction, la préface en quelque sorte obligée d'une étude où l'on s'est proposé de marquer ce que la Révolution a fait pour l'instruction publique à ses divers degrés ; si^ comme Tont avancé ses apologistes, elle a tout créé, ou si, comme le prétendent ses détracteurs, elle a tout détruit sans rien fonder. Entre ces deux opinions violentes et plus passionnées peut-être que raisonnables, la vérité, naturellement, tient le milieu. Mais, pour la dégager, il n'eût pas suffi de se renfermer dans la période qui va de 1789 à Tan YlII. Un coup d'œil rétrospectif était nécessaire. Dans quelle situation la révolution de 1789 a-t-elle trouvé l'enseignement? Il fallait avant tout fixer ce point. La plupart de nos historiens l'ont négligé; mais ils avaient une excuse, Tabsence de documents. Cette excuse, nous ne saurions aujourd'hui l'invoquer. Depuis une quinzaine d'années, beaucoup de travaux importants ou consciencieux ont jeté sur les ori-^ gines de la question qui nous occupe une vive lumière. Sans doutOi il y reste bien des parties obscures et douteuses ; tout n'a pas été dépouillé ni classé ; nos archives recèlent encore bien des richesses inexplorées. Cependant on peut déjà^ sans trop accorder à l'hypothèse^ s'avancer
avec quelque sécurité sur un terrain ainsi préparé et, sans avoir la prétention de dresser un bilan très exact et très complet, nous possédons dès maintenant assez de données pour déterminer avec quelque précision la part qui revient à l'ancien régime en matière d'instructioq publique.
On n*a jamais contesté qu'il y eût de florissants collèges et de fameuses universités en France avant la Révolution. L'entreprise eût été par trop osée. On s'est contenté, sur le témoignage singulièrement intéressé des parlementaires et des encyclopédistes, de condamner comme rétrograde renseignement qui se donnait dans ces collèges et dans ces universités. Les petites Écoks ont eu moins de bonheur: j usqu'à ces dernières années, ou faisait plus que les critiquer, on en niait l'existence, ou, quand on n'allait pas jusqu'à ce point, on les passait complètement sous silence. Lisez tous les rapports officiels ou parlementaires qui ont paru de 1830 jusqu'à ces derniers temps, vous y trouverez à peine de loin en loin une allusion à l'ancien régime. Il semble que ce soit à notre époque et principalement à la monarchie de Juillet, que revienne le mérite d'avoir créé de toutes pièces l'instruction primaire. Longtemps cette opinion, qu'il eût au moins fallu se donner la peine de démontrer, n'a pas trouvé de contradicteurs; elle était passée à l'état d'axiome, on la subissait sans la raisonner, comme un dogme, on ne la discutait pas.
Cependant tout s'use, même et surtout les dogmes, et, de nos jours, une critique plus pénétrante et plus sévère a revisé bien des jugements consacrés par une longue prescription, et qui avaient pour eux les plus illustres autorités. Assurément cette critique n'est pas à l'abri de tout reproche: elle manque un peu de hauteur et se perd trop souvent dans les infiniment petits. Elle a une fâcheuse tendance à conclure du particulier au général. Enfin, chose plus grave, elle n'est pas toujours suffisamment impartiale. On l'a vue dans le même temps entreprendre les plus étran^
ges réhabilitations et poursuivre insidieusement la ruine dfsplus patriotiques légendes. Mais parmi tous ces défauts, il lui reste au moins d'avoir exhumé beaucoup de pièces et de documents qui seront de précieux matériaux pour les historiens à venir et qu'il n'est déjà plus permis de négliger.
C'est ainsi que nous pouvons^ gr&ce aux monographies publiées dans ces dernières années ^ retrouver la trace d'un grand nombre de petites écoles dans les diverses provinces de France. A vrai dire, les auteurs de ces monographies n'ont pas fait une bien merveilleuse découverte, et Ton n'était pas sans soupçonner avant eux l'existence d'une organisation telle quelle de l'instruction primaire. La collection des ordonnances royales et synodales, celle des actes et décisions des conciles, abondent en témoignages de la sollicitude et des efforts que la royauté française et le clergé déployaient de concert pour l'éducation du peuple. Dès le moyen âge, ce zèle s'était afflrmé par des actes significatifs. Le concile de Latran entre autres (1179) avait ordonné que chaque église cathédrale eût un maître chargé d'instruire gratuitement les clercs et les écoliers pauvres, et qu'un écolâtre fût établi dans les autres églises et monastères, injonction souvent renouvelée par les papes et les conciles postérieurs. Mais c'est surtout à partir du seizième siècle que se marque dans l'église et chez nos rois la préoccupation d'instruire le peuple, et que cette préoccupation devient vraiment une affaire d'État. En face de la réforme menaçante, l'Église se discipline et se réorganise. Le concile de Trente s'ouvre et les jésuites naissent. Dans le même temps, la royauté fait appel à toutes les forces vives de la nation. Contre Luther et Calvin elle dresse ses parlements, ses universités, les petites écoles elles-mêmes. Le magister
1. Voir pour quelques-uns do ces travaui, dans la Retue des Detur- Mondes du 16 octobre 1879, une fort intéressante étude de M. F. Brunetite.
de village devient une puissance avec laquelle il faut compter, un levier, Tauxiliaire naturel du gouvernement dans sa lutte contre Thérésie. Déjà, pendant les guerres de religion, il apparaît avec ce caractère. Sous Louis X(V, après la révocation de Tédit de Nantes, son rôle s'élargit et se précise encore.
a Voulons, lisons-nous dans une ordonnance de I698^que Ton établisse autant qu'il sera possible des maîtres et des maîtresses dans toutes les paroisses où il n'y en a point, pour instruire tous les enfants et nommément ceux dont les pères et mères ont fait profession de la religion prétendue réfornée, du catéchisme et des prières qui sont nécessaires, pour les conduire à la messe tous les jours ouvriers, leur donner l'instruction dont il ont besoin sur ce sujet, et pour avoir soin pendant le temps qu'ils iront auxdites écoles, quïls assistent au service divin les dimanches et les fêtes; comme aussi pour apprendre à lire et à écrire à ceux qui pourront en avoir besoin, le tout en la manière prescrite par l'article 25 de notre édit d'avril 1695 concernant la juridiction ecclésiastique, ainsi qu'il sera ordonné par les archevêques et évéques, et que dans les lieux où il n'y aura pas d'autres fonds, il puisse être imposé sur tous les habitants
1 . La même main royale avait déjà signé cette lettre à l'éyèque d'Oleron (6 août 1668):
Monsieur TËvèque :
« Estant informé de Tapplication a?ec laquelle vous travaillez & confirmer les nouveaux convertis de vostre diocèse dans les bons sentiments qui leur ont été inspirés et des soins particuliers que vous prenez pour bien instruire les enfants dans les principes de la religion, je vous fais cette lettre pour vous témoigner la satisfaction qui me reste d'une conduite si conforme à mes intentions et vous dire que vous ne sçauriez rien faire dans la conjoncture présente qui me soit si agréable, que de préposer un ecclésiastique d*une vertu et d'une capacité distinguées qui n'ayt d'autre occupation que de parcourir tous les lieux de vostre dioceze pour visiter les malstres d'école, examiner s'ils s'acquittent de leur devoir et les ayder de ses conseils pour les bien remplir, avec pouvoir de faire tout ce quil estimera à propos pour l'instruction et l'éducation des enfants. »
6 l'instruction publique et Lk RÉVOLUTION
la somme qui manquera pour leur subsistance, jusqu'à celle de 150 livres pour les maîtres et 100 livres pour les maîtresses.
«Enjoignons à tous les pères, mères, tuteurs et autres personnes qui sont chargées de l'éducation des enfants... de les envoyer auxdites écoles et aux catéchismes jusqu'à rage de quatorze ans... enjoignons aux curés de veiller avec une attention particulière sur l'instruction desdits enfants dans leurs paroisses.»
Vingt-six ans plus tard, une déclaration du nouveau roi (14 mars 1724) renouvelait ces prescriptions et rendait obligatoire cette même imposition de 150 francs pour les maîtres et de 100 francs pour les maîtresses, toujours ce dans les lieux où il n'y avait pas d'autres fonds. »
Que ces prescriptions soient restées la plupart du temps lettre morte, surtout en ce qui concernait les maîtresses, on ne saurait sérieusement le contester. L'idée d'une éducation nationale dirigée par TÉtat et payée par la communauté n'était pas encore née. La royauté se contentait d'encourager l'instruction publique et s'en remettait volontiers pour le reste à l'initiative individuelle. « L'État n'enseignait pas, a très bien dit M. de Salvandy^ Pourquoi Teût-il fait? Il voyait partout des maîtres et des écoles suscités et entretenus par le trésor libre des largesses successives de la foi et de la charité. Ces maîtres, la plupart du temps, ne Tinquiétaient pas sur la direction des esprits, ni ces écoles sur la prospérité des études. » En effet, l'État, c'est-à-dire le roi, n'avait aucun intérêt à enseigner ; il n'avait qu'un intérêt, c'était qu'il y eût beaucoup d'écoles et que ces écoles fussent parfaitement orthodoxes. Ajoutons qu'en y tenant la main, il ne faisait qu'user d'un droit dont tous les régimes ont usé. Louis XIV voulait qu'on apprît aux en-
1. Exposé des motifs du projet de loi sur la liberté d'enseignement. Moniteur du 12 avril 1847.)
faDis une religion qui apprenait elle-même la soumission au prince. La Convention essaiera pareillement de substituer aux commandements de Dieu la Déclaration des droits de l'homme, et au catéchisme' la morale républicaine.
Toutefois, si les ordonnances royales et les d<^cisions des conciles établissent d'une façon générale les titres et mérites de Tancien régime en fait d'éducation populaire, on n'y trouve qu'un petit nombre d'indications sur le nombre et le degré de prospérité des petites écoles» sur leur organisation, leurs ressources, leur enseignement, leur personnel, et c'est ici que les travaux particuliers mentionnés plus haut prennent une véritable importance. On peut aujourd'hui, grâce à eux, se former sur tous ces points des idées fort exactes.
Quel était, par exemple, à la fin du dix-huitième siècle, le nombre des petites écoles relativement à celui des communes? Nous ouvrons le livre de H. Bobillard de Beaurepaire* et nous y trouvons pour tout l'ancien diocèse de Rouen cette curieuse statistique dressée d'après les procès-verbaux des visites pastorales de Mgr d'Aubigné vers 1718 :
1159 paroisses visitées; 855 écoles de garçons ; 306 écoles de filles.
En 1790, nous apprend le même écrivain, «sur 102 communes pour lesquelles on a des renseignements dans le
1. Après le catéchisme (en général ceux du Concile de Trente et de Fleury), les livres les plus répandus dans les petites écoles étaient TAlphabel dit Croix de Jésus, sur la couverture duquel étaient représentées les quatre fins dernières de Thomme, le Petit Latin et le Petit Français ou Trésor dévot, la Vie de Jésus-Christ, le Psautier de David, les pensées chrétiennes, le Pensez-y bien, THistoire abrégée de la religion, la Civilité puérile et honnête, les Contes de Perrault, THistoire des quatre fils Aymon, etc.