Le bureau d'inspection de l'ancien projet
Aussi le projet de Lakanal souleva-Hl «ne assez vive opposition. On lui reprocha d'engager la République dans une voie ruineuse en mettant à la charge de TÉtat les frais d'établissement d'un trop grand nombre d'écoles ^ et en substituant au système de la rétribution par tête d'élève celui des traitements fixes. L'objection n'était pas sans valeur et la réponse qu'y fit Lakanal fut assez em^ barrassée : « J'entends, dit-il, une objection : l'exécution de notre projet grèverait d'une dépense énorme les finances de la République. Je réponds que, si la loi portée pour l'organisation des écoles primaires (celle du 29 frimaire an II) avait été ramenée & exécution, elle aurait jeté la République dans des dépenses plus consi|iérables. Par quelle fatalité nous oppose-ton de pareilles objections lorsque nous proposons un plan simple et organique d'instruction nationale î... Le projet de vandaliser la France pour l'asservir aurait-il donc survécu au moderne Pisistrate? )^
L'argument de Robespierre était alors sans réplique; il nous paraît moins concluant aujourd'hui. Lakanal eut aussi quelque peine à défendre son programmed'études, que beaucoup de membres de la Convention trouvaient excessif, étant donné surtout qu'il s'appliquait aux deux sexes.
Baraillon, entre autres, en fit la critique en termes assez piquants : « j'attends, dit-il en se résumant, que l'on me prouve qu'il importe au sexe de savoir l'arpentage, ïf Le mot portait juste.
Un autre membre, Leflot, demandait « qu'on établît des peines contre les parents qui n'enverraient pas leurs enfants aux écoles. » C'était revenir au principe de l'éducation impérative que le décret du 29 frimaire avait déjà
1. D'après les calculs de Lakanal lui-même, la dépense se serait élevée i, 54600000 liyres.
consacré, mais qQ'on n'avail encore appliqué nulle part. La motion ne fut pas appuyée : elle rappelait de trop mauvais jours.
Le décret du 7 ventôse an III. — Nous entrons ici dans une phase nouvelle de l'histoire de l'instruction publique pendant la Révolution. Depuis trois ans, les écoles primaires avaient été la principale, on pourrait dire Tunique préoccupation de la Convention. Toutes ses pensées, tous ses efforts s'étaient tournés de ce côté. Soit que l'organisation des autres degrés d'enseignement lui parût moins urgente, soit que l'idée qu'elle s'en formait fût encore trop confuse, elle avait toujours ajourné cette partie de sa tâche. Cependant, la suppression des collèges et des universités avait apporté dans les habitudes et les besoins des classes intermédiaires un trouble au moins égal à celui qui était résulté pour les classes rurales de la fermeture ou de l'abandon des petites écoles. La bourgeoisie provinciale, surtout, regrettait beaucoup ces maisons où elle avait été élevée; réduite à placer ses enfants dans des pensionnats qui s'étaient organisés à la hâte, ou chez des professeurs* particuliers, ce qui lui était fort onéreux, elle soufTraità la fois dans ses affections et dans ses intérêts. Pendant la Terreur et tant qu'avait vécu Robespierre, elle s'était tue. Après le 9 thermidor, auquel elle avait bruyamment applaudi, on lui devait bien quelque satisfaction,
Le comité d'instruction publique, en tous cas, jugea le moment venu de s'occuper du second degré d'enseignement, et chargea son président Lakanal de présenter à la Convention un rapport et un projet de décret sur la matière. Lu dans la séance du 26 frimaire an III, ce travail fut adopté presque sans discussion et devint peu de temps après le décret du 7 ventôse.
Nous ne nous arrêterons pas longtemps à ce décret ; ce que nous pourrions en dire ferait double emploi avec les
l'irstructio!! pukliquk. 9
obserTalion? que nous aurons à présenter sur la partie similaire de la loi du 3 brumaire an IV et serait sans grand intérêt, vu que le vote de la Convention ne fut suivi d'aucune mesure d'exécution. Nous en donnerons seuement les principales dispositions.
« Chap. i*', art. l". — Pour renseignement des sciences, des lettres et des arts, il sera établi dans toute l'étendue de la République des écoles centrales distribuées à raison de la population; la base proportionnelle sera d'une école par trois cent mille habitants.
ce Art. 2. — Chaque école centrale sera composée : !<" d'un professeur de mathématiques; S^'d'un professeur de physique et de chimie expérimentales; 3*' d'un professeur d'histoire naturelle; 4* d'un professeur d'agriculture et de commerce ; 5"* d'un professeur de méthode des sciences ou logique et d'analyse des sensations et des idées; 6« d'un professeur d'économie politique et de législation; T"" d'un professeur de l'histoire philosophique des peuples; 8» d'un professeur d'hygiène; 9° d'un professeur d'arts et métiers; lO^'d'un professeur de grammaire générale; ll<» d'un professeur de belles-lettres ; 12« d'un professeur de langues anciennes; 13<> d'un professeur de langues vivantes les plus appropriées aux localités ; 14* d'un professeur des arts du dessin.
« Chap. II, art. 1". — Les professeurs des écoles centrales seront examinés, élus et surveillés par un jury central d'instruction, composé de trois membres nommés par le comité d'instruction publique.
« Art. 3. — Les nominations des professeurs seront soumises à l'approbation de l'administration du département.
« Art. 4. — Si Tadministration refuse de confirmer la nomination faite par le jury central, il pourra faire un autre choix.
« Arl. 5. — Lorsque le jury persistera dans sa nomi-
nation et l'administration dans son refus, elle désignera pour la place vacante le citoyen qu'elle croira mériter la préférence; les deux choix seront envoyés au comité d'instruction publique qui prononcera définitivement entre l'administration et le jury central. »
Au résumé, le décret du 7 ventôse instituait une école centrale par trois cent mille habitants, et dans chacune de ces écoles quatorze chaires de 3, 4 et 5000 livres suivant la population.
Il restait à régler le placement des nouvelles écoles : ce fut l'objet des deux décrets du 11 ventôse et du 18 germinal, «portant établissement de cinq écoles centrales à Paris » et de quatre-vingt-seize écoles centrales dans les départements ^
l. Tableau des communes de la République où doWeni être placée écoles centrales instituées par la loi du 7 ventôse dernier : Département de rAin, Bourg ;
— Aisne, Soissons;
— Allier, Moulins;
— Alpes (Hautes-), Gap;
— Alpes (Basses-), Digne;
— Alpes- Maritimes, Nice;
— Ardèche, Toumon;
— Ardennes, Mézières ;
— Ariôge, Foix ;
— Aube, Troyes;
— Aude, Carcassonne;
— Aveyron, Rodez;
— Bouche»-du-Rbône, Aix ; ^ Calvados, Caen;
— Cantal, Saint-Flour;
— Charente, Angouléme;
— Charente- Inférieure, Saintes;
— Cher, Bourges;
— Corrèze, Tulle ;
— Côte-d'Or, Dijon ;
— Côtes-du-Nord, Dinan, Guingamp;
— Creuse, Aubusson;
— Dordogne, Périgueux :
— Doubs, Besançon;
Ainsi « le grand édifice promis depuis longtemps à rimpatience des Français » allait recevoir son couronnement. Aux anciens collèges « contre lesquels réclamait la philosophie depuis tant de siècles », la Révolution substituait enfin un vaste ensemble d'écoles où les sciences, la grammaire générale, Tbisloire, le droit, l'économie politique devenaient les principaux objets d'étude. Il ne fallait plus désormais « d'écoles secondaires. » Cette instruction «aristocratique» n'avait plus aucune utilité par
Département de la Drôme, Montélimart;
— Eure, Evreux;
— Eure-et-Loir, Chartres;
— Finistère, Quimper;
— Gard, Nimes}
— Garonne (Haute-), Toulouse;
— Gers, Auch;
— Bec-d'Âmbès, Bordeaux, La Kéolej ~ Hérault, Montpellier, Lodève;
— llle-et- Vilaine, Rennes;
— Indre, Châteauroux j
— Indre-et-Loire, Tours;'
— Isère, Grenoble;
— Jura, Dôle ;
— Landes, Saint-Seyer;
— Loir-et-Cher, Blois ;
— Loire (Haute-), Le Puy ;
— Loire-Inférieure, Nantes;
— Loiret, Orléans;
— Lot, Cahors ;
— Lot-et-Garonne, Agen;
— Lozère, Mende;
— Maine-et-Loire, Angers;
— Manche, Valogne, Avranches;
— Marne, Châloos;
— Marne (Haute-), Cbaumont;
— Mayenne, Laval;
— Meurthe, Nancy;
— Meuse , Verdun ;
— Mont-Blanc, Chambéry;
— Mont-Terrible, Porentruy;
— Morbihan, Vannes;
— Moselle, Metz;
suite « de l'étendue qu'on avait donnée aux écoles ouvertes à l'enfance. » C'est en ces termes que Lakanal s'exprime dans son rapport, et tel est le but que le comité d'instruction publique assignait ambitieusement à sa nouvelle création. Dans sa pensée, les écoles centrales n'étaient pas seulement destinées à remplacer les collèges; ces établissements « régénérateurs » devaient surtout offrir « aux jeunes citoyens exceptés par la nature de la classe ordinaire, une sphère où leurs talents pussent prendre l'essor. »
V École des langues orientales vivantes. — Vers le môme temps et sur le rapport du môme Lakanal (10 germinal
Département de la Nièvre, Nevers ;
— Nord, Lille, Cambrai, Maubeuge;
— Oise, Beauvais;
— Orne, Séez;
— Pas-de-Calais, Arras, Saint-Omer;
— Puy-de-Dôme, Clermont;
— Pyrénées (Hautes-;, Tarbes;
— Pyrénées (Basses-), Pau;
— Pyrénées Orientales, Perpignan j
— Rhin (Haut-), Colmar:
— Rhin (Bas-), Strasbourg;
— Rhône, Lyon;
— Loire, Roanne;
— Saône (Haute-), Vesoul;
— Saône-et-Loire, Châlons, Autun:
— Sartbe, le Mans ;
~ Seine-et-Marne, Fontainebleau;
— Seine-et-Oise, Versailles;
— Seine-Inférieure, Rouen, Fécamp;
— Deux-Sèvres, Niort; ~ Somme, Amiens;
— Tarn, Alby;
— Var, Toulon, Draguignan;
— Vaucluse, Carpentras;
— Vendée, Luçon;
— Vienne, Poitiers;
— Vienne (Haute-), Limoges ;
— Vosges, Épinal ;
— Yonne, Auxerre;
134 L'INSTRUCTION PUBLIQUE ET Lk RÉVOLUTION.
an llil, s ouvrait rÉcole des langues orientales vivantes, < d'une utilité reconnue pour la politique et le commerce, » à savoir : Tarabe, le turc, le tartare de Crimée, le persan et le malais. L'étude de la plupart de ces langues n'était pas, à vrai dire, une innovation ; il y avait longtemps qu'elles étaient enseignées au Collège de France, lequel par parentlîèsç n'avait pas interrompu ses cours. Mais l'infatigable Lakanal pensa non sans raison, et la Convention fut de son avis, que « celte branche d'enseignement serait mieux placée à la Bibliothèque nationale. » Là, seulement, se trouvaient les manuscrits et les imprimés nécessaires aux professeurs aussi bien qu'aux élèves. Là, par conséquent, devait s'élever «le monument destiné à l'enseignement public des langues orientales. » Le décret du 3 br-umaire an IV. — Cependant, les événements se précipitaient : encouragée par la popularité que ses premiers actes avaient rencontrée dans le pays, la réaction thermidorienne poursuivait énergiquement son œuvre réparatrice. En quelques mois, elle avaitépuré le comité de salut public, fermé les Jacobins, rappelé dans la Convention les survivants de la Gironde, déporté les plus marquants de leurs proscripteurs, Collot d'Herbois, Billaud, Barrère, et détruit par ces coups répétés toute la force du parti montagnard. Elle allait bientôt s'attaquer à la constitution de 1793 elle-même et tenter de substituer au gouvernement révolutionnaire un régime moins anarchique. Une commission de onze membres avait été nommée pour préparer de nouvelles lois organiques, et cette commission, composée de membres de la droite et du centre, avait reçu de la Convention un mandat en quelque sorte illimité. Il était difficile que l'instruction publique ne ressentit point le contre-coup d'aussi grands changements. D'une part, en effet, l'exécution des décrets du 27 brumaire et du 7 ventôse soulevait d'excessives et très nombreuses diflicultés; d'autre part, on ne pouvait
guère loucher à la constitution sans modifier en même temps 4a législation sur tous les points essentiels. Te fut du moins l'avis qui prévalut dans la commission des onze et que traduisit son rapporteur, Boissy d'Anglas. Le passage est à citer : « A côté de Tédilice sacré de l'organisation sociale, dit-il, s'élèvera celui de l'instruction qui doit lui servir d'auxiliaire et en faire essentiellement partie. L'assemblée constituante, après avoir tout fait pour la liberté, eut le tort de ne rien faire pour l'instruction... Quant aux montagnards, — Boissy d'Anglas passe sous silence la Législative, — ces féroces ennemis de l'humanité ne consentaient sans doute à laisser éclairer un moment leurs forfaits par la lueur des bibliothèques incendiées, que parce qu'ils espéraient que les ténèbres de Tignorance n'en deviendraient que plus épaisses.... Représentants du peuple, ce que l'assemblée constituante n'a pas fait, c'est à vous qu'il appartient de le faire; nous avons pensé qu'il était impossible de laisser la constitution d'un grand peuple muette sur ce qui tient à renseignement. »
Passant alors aux mesures adoptées parla commission des onze, Boissy d'Anglas s'exprimait en ces termes :
« Nous vous proposerons d'examiner si les écoles primaires, telles que vous les avez adoptées, peuvent subsister sans modification, s*il n*est pas juste et politique den mettre la dépense à la charge des communes, et par conséquent à celle des citoyens qui ne semblent pas devoir profiter des immenses sacriHces que la nation fait ù cet égard.
« Quatre-vingt-six 'écoles centrales nous ont paru beaucoup trop nombreuses; en les réduisant de moitié, vous éviterez le danger d'appeler aux importantes fonctions de l'enseignement, la médiocrité parasite et ambitieuse qui