‹ L'instruction publique et la RévolutionChapitre 55 sur 110 · Lettre au rédacteur du Moniteur (t" septembre · texte numérisé non relu

Lettre au rédacteur du Moniteur (t" septembre

< Jeudi, à cinq heures un quart, les représentations de ma pièce de Paméla ont été suspendues par un ordre du Comité de salut public de la Convention nationale et il n'y eut point de spectacle ce soir-là au ThéAtre- Français. Je n'ai su que le jeudi soir, très avant dans la nuit, quels étaient les motifs de l'arrêté du Comité. J'ai changé sur-le-champ ce qui, en 1793, avait paru prêter à des allusions que je n'avais pu prévoir lorsque je composai ma pièce en 1789 et 1790. Le vendredi matin le Comité a vu et approuvé mes changements. Un nouvel arrêté a donné main-levée de la suspension. ....Je me suis rendu au désir de plusieurs patriotes qui paraissaient fAchés que Paméla se trouvât noble; elle sera donc roturière et sans doute elle y

gagnera Je ne voulais pas laisser le moindre doute sur mes sentiments

bien connus. La liberté est ombrageuse. Un amant doit avoir égard aux scrupules de sa maîtresse et j'ai fait d'ailleurs bien H'autres sacrifices aux principes de notre Révolution. >

1. Convention nationale, séance du 3 septembre 1793 (Moniteur ^ w 248).

Barère : Le Comité a pris cette nuit des mesures pour raviver l'esprit public... Le théâtre de la Nation qui n'était rien moins que national a été fermé. Cette disposition est une suite du décret du 2 août, portant qull ne serait joué sur les théAtres de la République que des pièces propres à animer le civisme des citoyens. La pièce de Paméla^ comme celle de VAmi des lois, a fait époque sur la tranquillité publique. On y voyait non la vertu récompensée mais la noblesse ; les aristocrates, tes modérés, les Feuillants se réunissaient pour applaudir les maximes professés par des milords.... Le Comité fit arrêter la représentation de la pièce. L'auteur y fit des corrections; cependant il y laissa des vers qu'on ne peut pas approuver, tel est celui-ci :

« Le parti qui triomphe est le seul légitime. »

....Le Comité se rappela de l'incivisme marqué dans d'autres occasions parles acteurs du théAtre de la Nation...., il fit attention que le principal vice de la pièce de Paméla était le modérantisme ; il crut qu'il devait faire arrêter les acteurs et les actrices du théAtre de la Nation ainsi que l'auteur de Paméla,

Si cette mesure paraissait trop rigoureuse à quelques-uns, je leur dirais : les théAtres sont les écoles primaires des hommes éclairés et un supplément à l'éducation publique.

piication, et c'est ainsi que notre poète passa dix-huit mois dans les fers et faillit payer de sa tête le crime d'avoir, sous la République, mis des aristocrates à la scène.

Tout autre que l'auteur de Paméla eût été révolté d'un tel acte de violence ; François de Neufchâteau le prit avec une admirable sérénité : il continua de faire des vers dans sa prison comme à son accoutumé. Il en fit de toutes espèces, d'anacréon tiques et de sacrés, mêlant tous les genres et tous les rhytmes, passant, avec une aimable désinvolture, de l'ode égrillarde à la prière, et chantant tour à tour Bacchus et l'Être Suprême. On voit d'ici l'homme. Considérons maintenant le ministre.

Comme tel, François de Neufchàteau tient sans contredit une place distinguée dans l'histoire de son temps. Cette âme sensible, ce versificateur aimable, élevé par le hasard des circonstances à l'une des plus hautes dignités de l'État, sut, du jour au lendemain, s'improviser administrateur. Sa facilité, qui était merveilleuse, lui tint lieu d'expérience : en quelques semaines il fut au courant des nombreux services qui ressortissaient de son département : les routes, les travaux publics, la navigation, l'agriculture, le commerce, les manufactures, les hôpitaux, les écoles, son activité s'étendit à tout. Ministre une première fois du 30 messidor au 23 fructidor an V, il trouva moyen, pendant ce court laps de temps, d'expédier plus de lettres et de circulaires que son prédécesseur n'en avait écrit en vingt mois. Durant son second ministère, ce fut bien mieux encore : sa correspondance du 2 thermidor an VI au 6 messidor an VII forme près de deux gros volumes in-octavo.

A coup sûr, tout n'est pas également bien venu dans cette production à jet continu; il s'y trouve des parties faibles en grand nombre, et la rhétorique déclamatoire en estsouventinsupportable. AutantBénézech était sec,autant François de Neufch&teau est prolixe et pompeux. Il rap-

pelle avec moins de talent H. de Fontanes. C'est lui qui en qualité de président du Sénat conservateur, rédigera et présentera au premier Consul la fameuse adresse se terminant par la prière « de donner au peuple des institutions tellement combinées que leur système lui survécût.» Et c'est luiqui, dix ans plus tard, en 1814, tiendra ce langage étonnant à Louis XYIII, en lui présentant une députation de la Société d'agriculture : « Voilà, Sire, une partie des efforts que la Société a faits dans des temps bien difficiles. Que ne fera-t-elle pas sous le gouvernement tutélaire d'un père de famille qui nous est enfin rendu! *. »

En 1797, François de Neufchâteau n'avait pas encore deviné Napoléon sous Bonaparte : sa confiance dans la République et les institutions républicaines était sans bornes, comme son zèle, et si la bonne volonté, l'application, le souci des moindres détails avaient été Suffisants pour mettre un terme au désarroi de toutes choses, son passage aux affaires eût certainement fait époque. Malheureusement, les circonstances ne lui permirent d'exécuter qu'une très petite partie des réformes qu'il avait conçues.

Au nombre de ces réformes, il s'en trouve plusieurs dont la seule idée révèle une réelle intelligence des besoins de l'enseignement. François de Neufch&teau n'était pas depuis quinze jours au ministère, qu'il connaissait déjà combien le défaut de livres élémentaires nuisait au succès des écoles centrales, et qu'il appelait sur cette lacune l'attention des administrateurs de département. « Citoyens, leur écrivait-il, à la date du 18 thermidor an V, je vous adresse onze cahiers de la partie d'histoire natu-

1. A rapprocher du questionnaire cité plus loin où François de Neufcb&teau demande aux administrations départementales • si les professeurs se sont attachés à inspirer dans leurs leçons la haine de la royauté. » A rapprocher aussi de la circulaire du même sur la fête de Tanniversaire de la juste punition du dernier roi des Français.

264 L'tNSTRUCTIOir PUBLIQUE ET LA RÉVOLUTION.

relie comprise dans le Portefeuille des enfants, ouvrage couronné par le jury des livres élémentaires, dont le jugement a été sanctionné par le corps législatif. Je vous invite à répandre parmi vos administrés les annonces qui vous sont adressées par les auteurs, et soit pour étendre la publicité de l'ouvrage, soit pour en faciliter l'acquisition, à vous conformer aux instructions données dans les circulaires qui ont accompagné les précédents envois des autres livres élémentaires, savoir : grammaire de Lhomondj celle de Panckoucke, Catéchisme français, Éléments d'histoire naturelle, abécédaire et géographie.

a Je vous dois aussi de nouvelles observations relatives à une mesure qui est bien d'accord avec Tesprit du gouvernement et qu'il s'est empressé d'adopter ; c'est la distribution, dans tous les départements, des ouvrages dont il dispose comme sortis de l'Imprimerie de la République, ou dont il juge convenable de faire Tacquisition pour généraliser les progrès des connaissances. De ces ouvrages, les uns sont destinés à l'enseignement public dans les écoles, tels que les livres élémentaires dont il vient d'être fait mention ; les autres doivent contribuer à l'instruction populaire et être répandus dans les campagnes, comme la Philosophie du peuple; les troisièmes doivent fournir des lumières utiles aux sciences, aux lettres ou aux arts, ou être considérés comme des monuments élevés par le patriotisme et être déposés dans les bibliothèques centrales. Voici la liste des derniers qui ont été envoyés jusqu'à présent par la cinquième division de mon ministère : Hermès^ traduit de l'anglais de Jacques Harris. Voyages de Howel et de Capper au retour de l'Inde, traduit de l'anglais; les quatre premiers cahiers du Journal de FEcole polytechnique ; Grammaire du citoyen Roullé ; les Frxincs^ poème; Manuel des autorités constituées de la république française. »

Un peu plus tard, le 20 fructidor, c'est aux professeurs

•LE DIRECTOHIE. 265

et bibliothécaires des écoles centrales qu'il s'adresse, pour les inviter à rédiger eux-mêmes « ces ouvrages élémentaires que de si pressants intérêts réclament depuis ni longtemps. ^

« Citoyens professeurs, leur écrit-il avec quelque emphase, une des premières et des plus urgentes fonctions de la société est celle que vous remplissez. C'est à vous que la Nation a confié son espérance; elle vous a chargés de faire faire à nos enfants le noviciat de la vie et de la liberté, de perpétuer parmi nous le goût des connaissances et des travaux utiles, de former pour la République la génération naissante. Voilà votre vocation ; mais plus elle est brillante, plus vous devez être jaloux de lui conserver son éclat et de répondre à sa grandeur. Ainsi donc je dois croire que vous ne vous bornerez pas à vous traîner d'un pas nonchalant sur les traces de la routine ; vous ne suivrez pas en aveugles les plans irréguliers ou les méthodes incomplètes précédemment connues. En cherchant à former des élèves dignes de vous, vous aspirerez à la gloire de laisser à vos successeurs des modèles d'enseignement, comme un artiste habile se platt à perfectionner les instruments dont il se sert et à léguer à ceux qui viennent après lui des moyens de le surpasser. En efTet, Citoyens, vous seuls pouvez donner aux écoles publiques ces ouvrages élémentaires que de si pressants intérêts réclament depuis si longtemps. Les plus savantes théories nepeuvent suppléer à votre expérience: vous seuls pouvez trouver, d'après vos méditations éclairées par votre pratique, les moyens les plus sûrs de perfectionner les hommes, d'enrichir la société de talents plus développés, de lumières plus étendues et de vertus plus pures. Pour atteindre ce but, vous devez consacrer vos soins à la recherche des méthodes les plus simples, les plus fécondes et les mieux assorties à cet esprit philosophique que vous devez rendre usuel...

Quant à moi, Citoyens, je mettrai tout mon zèle à couronner le vôtre. Aussi, au nom de votre amour pour les lettres et les sciences, et au nom de la piété que nous devons à la patrie, je vous exhorte à vous occuper sans délai de cet objet essentiel. Je vous demande avec instance de m'adresser avant la fin de Tan prochain, une copie de vos cahiers. J*en provoquerai Texamenpar Tlnslitut national, ce grand jury d'instruction de la République française, et d'après son rapport, je ferai décerner par le gouvernement des récompenses aux professeurs de chaque cours dont les cahiers élémentaires auront été jugés les plus dignes du premierprix et de l'impression auxdépensde l'État... »

L'an d'après, le 17 vendîmiaire an VII, François de Neufchâteau revient encore à la charge ;

ce Citoyens, la rentrée prochaine des écoles centrales me fait éprouver le besoin de m'enlretenir avec vous sur les succès de vos travaux... Déjà le 20 fructidor an V, j'ai recommandé à vos lumières et à votre expérience la composition des livres élémentaires... Vous m'avez entendu, Citoyens; j'ai lieu d'espérer que, par vos soins, on verra la génération naissante digne des hautes destinées que doivent assurer à la République française la valeur de ses fondateurs, la fertilité de son sol, l'industrie de ses citoyens...

« Si l'intérêt pressant que vos travaux m'inspirent, si l'assurance d'être secondé efficacement dans tout ce qui pourra dépendre de mon ministère, peuvent ajouter quelque chose au prix que vous trouvez dans le bien que vous avez fait, je m'applaudirai, Citoyens, de vous renouveler ici les engagements que j ai pris dans ma première lettre.

« Afin d'en acquitter d'abord une partie, j'ai appelé auprès de moi plusieurs membres de l'Institut national pour former un conseil charger d'examiner : P les cahiers ou dictées que plusieurs d'entre vous ont bien voulu me

confier ; â"" les plans et méthodes que se sont empressés de me communiquer beaucoup de citoyens jaloux de concourir aux succès de renseignement,..»

Ces instances réitérées ne produisirent pas, on Ta vu, le résultat qu'en attendait François de Neufchàteau ; le Conseil d'instruction publique ne trouva que fort peu de choses à prendre dans les cahiers qui lui furent envoyés, et dut se borner à recommander aux professeurs des écoles centrales les meilleurs ouvrages existants. C'était cependant une heureuse pensée que d'intéresser le corps enseignant à la production d ouvrages élémentaires, et si les efforts de François de Neufch&teau sont demeurés en ce point comme en bien d*autres inutiles, il serait injuste de lui en imputer la responsabilité.

Il faut aussi lui savoir gré d'avoir essayé de mettre un peu d'ordre et de suite dans les études. L'extrême liberté dont jouissaient les maîtres et les élèves avait nécessairement amené beaucoup de rel&chement, chez les uns comme chez les autres. Les heures des cours, leur nombre, leur durée n'étaient nulle part les mêmes et nulle part ils n'étaient obligatoires. « Les jeunes citoyens, dit un document^ choisissaient chacun suivant ses goûts, ses moyens et le but qu'il se proposait. » Personne ne veillait à leur assiduité *; ils n'étaient, en général, astreints qu'à s'inscrire au début de l'année scolaire chez un des professeurs. Ajoutez à cela que chaque école avait son règlement particulier, arrêté par les administrations départementales et soumis pour la forme à l'approbation du Directoire.

Nous avons déjà signalé tous les inconvénients de cet état de choses. Sans règlement général, il ne pouvait y avoir ni discipline, ni liaison dans les études, témoin ce rapport du président du Conseil général du Gers (Arch. nat.,

Page 1