A LA FIN DE L'ADMINISTRATION DU CITOYEN BENEZECII
Pour mettre le corps législatif en état d'embrasser d'un coup d^œil ce qui a été fait et ce qui reste à faire dans chaque branche de Tinstruction publique proprement dite, on croit convenable d'envisager successivement chaque titre de la loi du 3 brumaire an IV, sur laquelle repose toute Tinstruction publique.
Titre L — Des Écoles primaires.
Quarante-cinq départements ont fait connaître la distribution de leurs arrondissements et ont envoyé leurs règlements pour qu'ils fussent soumis à l'approbation du Directoire exécutif.
Les autres départements ont gardé le silence sur cet objet.
On ne saurait dissimuler que tout semble conspirer à anéantir cette partie si importante de l'instruction publique. Pour concevoir toute l'étendue du mal, et reconnaître en même temps la nature des remèdes qu'il faudrait y apporter, il est nécessaire de se rappeler que la Convention a organisé successivement de trois manières différentes les écoles primaires.
Par la loi du 29 frimaire an II, les instituteurs s^établissaient où bon leur semblait; après s'être fait agréer parla municipalité du lieu de leur résidence, ils recevaient du gouverne-
ment une somme annuelle, par chacun des élèves auxquels ils donnaient leurs soins. Ce mode de payement avait Tinconvénient de faire dépendre l'existence des instituteurs du nombre de leurs élèves, et ceux qui se trouvaient dans une commune populeuse en admettaient beaucoup plus qu'ils n'en pouvaient instruire. Il arrivait aussi de là que les écoles étaient trop éloignées les unes des autres, parce qu'il ne s'en établissait point dans les endroits qui n'avaient pu fournir un assez grand nombre d'élèves.
Pour lever ces obstacles, la loi du 27 brumaire an III distribua les écoles primaires sur la surface de la République proportionnellement à la population, et fixa un traitement annuel pour chaque instituteur. Les dispositions très favorables do cette loi entraînaient malheureusement trop de dépenses, et l'avilissement des assignais vint rendre presque nul ce que le gouvernement payait aux instituteurs. Ce plan n'eut donc encore aucun succès. Une seule mesure pouvait pallier le mal, c'était le logement accordé aux instituteurs : et la jouissance d'un jardin, dans les maisons presbytérales consa* crées à l'instruction publique par la loi du 25 brumaire an II. Dans la vue de soulager le trésor public, on n'accorda par la loi du 3 brumaire, aux instituteurs, que le logement, soit en nature, soit représenté par une indemnité.
Lorsque cette loi parut, la plupart des instituteurs étaient découragés par la misère afiTreuse dans laquelle les avait plongés le discrédit du papier-monnaie, et le plus grand nombre d'entre eux prévit que, par les dispositions de la nouvelle loi, leur sort ne s'améliorerait point. Ils jugèrent que les parents, obligés de payer les leçons données à leurs enfants, aimeraient mieux les confier à des maîtres de leur choix qu'à des instituteurs élus suivant les formes constitutionnelles et républicaines. Leurs craintes n'ont été malheureusement que trop fondées. Prévenu de toutes parts que les instituteurs établis par la loi voyaient leurs classes désertes, le Directoire exécutif, sur le rapport qui lui fut fait à cet égard, adressa au corps législatif un message dans lequel, en invitant les conseils à prévenir la ruine des écoles primaires, il leur indiquait, comme une des mesures les plus efficaces pour paralyser la
mauvaise volonté des habitants des campagnes, celle de les obliger à contribuer, suivant leurs facultés communes, pour faire un traitement fixe à l'instituteur de leur commune, soit qu'ils envoyassent ou non leurs enfants. Ce moyen réunit les plus grands avantages et ne charge point le trésor public. U semble même qu'on pourrait s'en servir pour atteindre les célibataires qui doivent contribuer comme tous les autres citoyens à l'instruction publique; tôt ou tard, il forcerait, par leur intérêt, les gens de la campagne à renoncer à leurs préjugés et à profiter d'une instruction dont ils feraient les frais.
A l'abus sur lequel ce message appelait l'attention du corps législatif s'en est joint un autre : le logement en nature et la jouissance du jardin auraient été pour l'instituteur une ressource bien plus réelle qu'une indemnité fixée au gré des administrateurs et soumise aux variations du signe monétaire et à l'état des fonds sur lesquels elle doit être perçue.
Des gens avides ont soumissionné à très bas prix les presbytères dont ils ont chassé les instituteurs avec dureté; et la plupart étaient portés à agir ainsi par l'envie de nuire à la propagation de l'instruction républicaine.
C'est en vain, qu'averti par le ministre de l'intérieur, celui des finances a adressé une circulaire aux administrateurs de départements pour les engager à excepter de la vente des biens nationaux les presbytères dans les lieux où ils se proposaient d'établir des écoles primaires. La plupart de ces maisons ont néanmoins été vendues, et lorsque des communes ont restauré des édifices bâtis jadis à leurs frais pour servir à l'instruction publique, le Conseil des Cinq-Cents à passé à l'ordre du jour sur leur pétition.
On ne peut cependant prendre une meilleure mesure que de disposer des presbytères en faveur des instituteurs, pourvu que la loi établisse en même temps une incompatibilité entre les fonctions de ministre d'un culte et celle d'instituteur.
En résumant ce qui précède, on voit qu*il est indispen^ sable, pour le succès des écoles primaires établies par la loi, de fournir un logement en nature aux instituteurs et de leur fixer un traitement annuel modique, mais assuré. On croit pouvoir affirmer, par l'expérience du passé, que jamais des
écoles ne s'établiront, si Ton n'emploie. ce moyen ou d'autres qui seraient équivalents. Considérant même l'état des petites écoles sous l'ancien gouvernement, on verra que, dans les campagnes, les maîtres avaient une portion de traitement indépendante de leurs élèves, puisqu'ils étaient attachés au culte, soit comme ministres, soit comme agents subalternes.
Le défaut de livres élémentaires propres à l'enfance doit être mis au premier rang des divers obstacles que l'établissement des écoles primaires a rencontrés dans sa naissance. C'est dans cette partie, osons le dire, que le désir d'atteindre une perfection imaginaire a produit le dénûment complet où l'on s'est trouvé.
Il n'existe maintenant entre les mains des instituteurs et des élèves que les abécédaires de l'ancien régime, ou ces petits livrets que produisit la première impulsion du gouvernement révolutionnaire et qui furent salis par les maximes les plus révoltantes.
Les livres élémentaires couronnés par le jury ne peuvent guère convenir qu'aux écoles centrales.
Pour procurer un ouvrage utile aux écoles primaires, il suffirait de composer un syllabaire qui fût également dégagé des formes superstitieuses et des formes anarchiques. Le temps perfectionnerait ensuite cet ouvrage, comme il a fait à l'égard de ceux qui ont rapport à un ordre plus élevé d'enseignement. Il faudrait d'autant moins s'écarter du plan qu'on avait adopté jusqu'à présent pour ces sortes d'ouvrages, qu'on ne doit pas espérer de trouver parmi les citoyens voués à l'Enseignement un grand nombre de maîtres doués d'un esprit assez philosophique pour changer leur routine.
Nous terminerons ce qui regarde les écoles primaires par ces observations qui doivent fixer l'attention des législateurs : puisque l'article 16 du titre II de l'Acte constitutionnel déclare que « les jeunes gens ne peuvent être inscrits sur le registre civique s'ils ne prouvent qu'ils savent lire et écrire, » le gouvernement doit faire tous ses efforts pour placer à la portée des gouvernés tous les moyens qui peuvent contri-buer à les mettre en état d'exercer leurs droits.
Titre IL — Des Écoles centrales.
L'état des écoles centrales présente un résultat beaucoup plus satisfaisant que celui des écoles primaires.
Le nombre des écoles centrales, d'après la division de la République, et en comptant les 5 que doit avoir la commune de Paris, s'élève à 100. Le tableau ci-joint en offre en pleine activité 68, et 42 dont l'organisation est presque achevée.
Quatorze départements n'ont rien fait connaître; savoir : ceux des Bases-Âlpes, des Alpes-Maritimes, de l'Ardèche, du Pasde-Calais, du Yar, et les neuf de la Belgique.
Dans Je plus grand nombre des départements, l'ouverture des écoles centrales s'est faite avec solennité, et a paru remplir le vœu des pères de famille et des meilleurs citoyens. On ne doit cependant pas dissimuler que ces écoles ont été reçues avec froideur dans quelques communes, à Paris, par exemple, où le goût de l'instruction doit être cependant plus répandu que dans toute autre commune de la République.
On pense qu'avec de très légers changements dans quelques parties de l'enseignement, on rendrait plus sensible l'utilité des écoles centrales, et on réconcilierait avec elles ceux que les préjugés politiques n'aveuglent pas totalement.
Un professeur, chargé en même temps d'enseigner le latin et le grec, ne peut suffire pour conduire ses élèves jusqu'à l'intelligence des auteurs les plus difficiles de la première de ces langues. Ce n'est pas ici le lieu d'insister sur l'utilité des langues anciennes; elle est suffisamment sentie par les amis des lettres. Ceux qui se livrent à Tétude des sciences ont souvent eu à regretter le temps qu'il leur en a coûté pour apprendre fort mal des langues vivantes qu'ils n'auront jamais occasion de parler, tandis qu'il était facile de faire du latin une langue scientifique, et de s'épargner tous ces projets ridicules, qui ont eu pour objet de créer une langue universelle.
Si la crainte d'augmenter la dépense s'opposait à l'établissement d'un second professeur de langues anciennes, on
pourrait peut-être renvoyer aux écoles spéciales Tëtudo appro« fondie de réconomie politique et de la législation, dont les. professeurs d'histoire de TÉcole centrale enseignerait la partie élémentaire.
L'enseignement de la logique manque absolument dans les écoles centrales. Il a les plus grands rapports avec celui de la Grammaire générale, et on pourrait en charger le même professeur.
Un des meilleurs moyens d'inspirer aux parents de la confiance pour renseignement des écoles centrales consiste à y maintenir la plus grande discipline, et à éloigner entièrement la forme des cours oraux, qui ne conviennent qu'à ceux qui ne cherchent dans l'étude qu'un simple amusement et qui passent leur vie à apprendre des choses qu'ils ne parviennent jamais à savoir.
Les professeurs doivent éviter avec soin de parler de tout ce qui tient au culte. La saine raison leur défend d'exciter dans leurs élèves les sentiments du fanatisme et de la superstition; mais on pense ils seront obligés de respecter les idées religieuses que les parents ont jugé à propos d'inspirer à leurs enfants ; du moins lorsque ces idées ne tendent point à troubler l'ordre et la société.
Pour répandre le nouvel ordre d'enseignement au dehors des écoles centrales, le gouvernement doit employer tous les moyens propres à engager les maîtres de pensions à conduire leurs élèves aux leçons des professeurs de ces écoles. Il pour« rait concéder à des conditions avantageuses, à quelques-uns des maîtres de pensions les plus accrédités, des propriétés nationfiles, sous la condition expresse que leurs élèves fréquenteraient l'école centrale la plus voisine. On a établi, auprès des écoles centrales dans quelques départements, des pensionnats qui forment un foyer d'instruction auquel les parents dont la résidence est éloignée, s'empressent d'envoyer leurs enfants.
U pourrait être avantageux de généraliser cette mesure. Enfin, c'est du temps et de la persévérance qu'il faut attendre le succès de ces écoles, lié entièrement au progrès et àl'affermissement de l'esprit public.
L*IRSTRUCnO!f PUBLIQCf. 27
Titre III. — Écoles pédales.
L'établissement des écoles spéciales étant dans le moment actuel l'objet des travaux d'une commission du Cîonseil des Cinq-Gents, on s'abstiendra d'entrer dans aucun détail à ce sujet.