NOTICE
'auteur du petit traité dont nous publions i, la. traduction, bien qu'il ne soit pas compté ^^ parmi les plus grands maîtres de la science, !^^^^^ n'en est pas moins un personnage des plus intéressants. Sa carrière fut courte^ mais très-brillante et remplie de travaux curieux, de découvertes originales qui font vivement regretter qu'une fin prématurée l'ait interrompue. Telle qu'elle est^ renfermée dans une période d'une dizaine d'années, elle n'a pas été inutile aux progrès de l'art pour lequel de Graaf avait de grandes dispositions naturelles , en même temps qu'une passion aussi vive que désintéressée. Nous essayerons, ses ouvrages à la main, de foire ici sa brève biographie.
Il était d'une bonne famille de Hollande. Son père^ Corneille , était architecte et ingénieur à Shoonhaven(i),oîiil s'était acquis l'estime et la reconnaissance de ses concitoyens par l'invention de plusieurs machines hydrauliques. Son fils devait tenir de lui par le côté chercheur et inventif de l'esprit. Sa femme s'appelait Catherine Van Breenen et était de famille patricienne.
Régnier de Graat (2) naquit de cette union ^ à Shoonhaven , le 3o juillet 1641. C'est dans cette ville, qui n'était point dépourvue de bons maîtres^ qu'il fit ses humanités. Il les fit bonnes, car son latin est clair et correct. Il cite fréquemment les poètes, et non sans à-propos. Il avait l'intelligence prompte et le travail facile. Il dut être de bonne heure en mesure de commencer ses études médicales. Pour s'y livrer, il avait le choix entre les nombreuses universités ou académies qui florissaient alors dans cette partie de l'Europe et où des maîtres illustres distribuaient la science à de nombreux écoliers.
Il se rendit d'abord à Utrecht. Nous savons qu'il y était en 1660, c'est-à-dire à dix-neuf ans (3). Il y travailla sous la direction de Diemerbroeck, dont il garda un souvenir reconnaissant et auquel il rend hommage
(i) Schoonhaven est une petite pas corrigée. Elle s'explique par
ville entre Arnheim et Rotterdam. la prononciation du nom en hol-
(2) Son nom est écrit de Graef landais,
dans le titre de l'édition française (3) Dans son livre Pavtium geiii-
dii traité sur /e suc pancréatique. talium Jc/ensio, écrit en 1672, il
De Graaf ayant quitte la France dit : u ... Licet ergo ante duode-
sans avoir revu les épreuves de cim annos IJUrajecti circa cam-
cette édition , cette erreur ne l'ut dem materiam occnpatusfuerim. »
N' O T r C E SIR R E G \ [ n R DE G R A A F . I [
dans le traité même que nous publions (i). Diemerhroeck enseignait la médecine et l'anatomie. Ce fut vers cette dernière science que se portèrent surtout les études du Jeune de Graaf. Il en fit dès lors l'objet d'une prédilection qui ne l'abandonna jamais. Il la considérait comme la base nécessaire de toute étude médicale. « Si, dit-il dans son premier ouvrage, selon les sçavansj la perfection où la médecine est parvenue est presque tout entière deûe à l'anatomie, quoy que la plupart de ceux qui l'ont cultivée avec le plus de soin ne se soient attachez qu'à l'examen superficiel des muscles ou d'autres choses dont on tire peu de fruit, que ne doit-on pas attendre du travail de ceux qui s'appliquent principalement à descouvrir la nature et l'usage des viscères et d'autres entrailles dont chacun sçait que viennent les grandes maladies, comme ont fait et font encore tous les jours les anatomistes de notre temps (2) ? « Il commença donc à Utrecht les recherches et les expériences qu'il devait continuer et développer à Leyde, tant à l'académie qu'à l'hôpital de cette ville.
De Graaf, on le voit^ parle de Vusage des viscères. C'est que, en effet, il n'entendait point s'en tenir à des recherches purement anatomiques. S'il était resté
(i) « Isbrand de Dicmerbroeck, ]^\e.éo\s,.n [Trahé de Clystcribus.)
irès-céicbre professeur à l'Académie Diemerbrocck professa la médecine
d'Utrecht, sous les auspices duquel pendant vingt-quatre ans à Utrecht.
j'ai commencé mes études médica- Il a laissé des ouvrages estimés sur
les, et qui m'a si bien fait connaî- l'anatomie pathologique. II mourut
tre le corps humain, que. si j'ai fait, en 1674.
depuis, quelques progrés dans cette (2) Traite du suc pancréatique,
belle science, c'est à ses leçons que édition française.
dans cette sphère étroite, il n'aurait point été ce qu'il est en réalité, un génie inventeur. Il y avait eu avant lui des anatomistes très-habiles. Mais il voulut aller plus loin qu'eux et faire plus qu'eux. Pour lui, l'anatomie ne fut qu'un moyen de faire ce qu'on appelle aujourd'hui de la physiologie expérimentale, de la plus délicate et de la plus ingénieuse. Il voulut non-seulement connaître la construction des organes^ mais aussi pénétrer le secret de leurs fonctions. On verra dans quelle mesure importante il y réussit. C'est par ce côté surtout qu'il se distingue^ et c'est ce qui le désigna de si bonne heure à l'attention de ses contemporains.
L'université de Leyde, où il se rendit en quittant Utrecht, était la plus renommée des Provinces- Unies (i). Elle avait, notamment, deux professeurs de
(i) Elle avait été fondée en 1575 par Guillaume de Nassau, l'année qui suivit le siège victorieusement soutenu par Leyde contre les Espagnols, et avait pris rapidement une grande importance. Un livre curieux et rare, publié en 1614 par deux libraires de Leyde, Jacob Marci et Juste de Colster {Aima et Illiistris Academia Leidensis), raconte dans tous leurs détails les fêtes qui signalèrent l'inauguration de l'Académie, et montre, dans une intéressante gravure, la procession qui 9c fit à cette occasion. On y voit d'abord V Ecriture sainte , sur un char, accompagnée par les quatre Evangélistes : c'est la faculté de théologie. Après elle, vient la fa-
culté de droit représentée par la Justice, à cheval, les yeux bandés, tenant le glaive et la balance, et suivie des jurisconsultes Julien, Papinien, Ulpien et Tribonicn. En troisième lieu figure la Médecine, aussi à cheval, portant des plantes médicinales et un vase, escortée de quatre cavaliers, qui sont : Hippocrate, Galien, Dioscoride et Théophraste. Enfin les lettres sont personnifiées par Minerve, armée de la lance et du bouclier à tête de Méduse, allant à cheval, et suivie de Platon, d'Aristote, de Cicéron et de Virgile. Les professeurs et les magistrats de la ville accompagnaient ce cortège, qui, au son dos instruments et des tambours.
médecine dont l'enseignement attirait de nombreux étudiants. C'étaient Van Horne et de le Boe, plus connu sous son nom latin de Sylvius, qui tous deux ont marqué leur passage dans l'histoire de l'anatomie (i). De Graaf y fut attiré à son tour et y passa les années i663 et 1664. C'est de cette dernière année que date son premier ouvrage sur le suc pancréatique {2]. Il avait alors vingt-trois ans. Ce fut dans l'enseignement de Sylvius qu'il conçut l'idée de ce travail. Il reconnaît de fort bonne grâce les obligations qu"il a à son maître, dont les encouragements le poussèrent à tenter une
et passant sous de nombreux arcs de triomphe, se rendit au bâtiment de l'Académie, située sur le canal de Rapenburg. Là, sur un navire richement décoré, se trouvait Apollon, qui jouaft de la lyre, accompagnant les neuf Muses, qui chantaient. Neptune tenait le gouvernail. Apollon vint au-devant du cortège et, après maintes congratulations en latin, introduisit les professeurs dans le bâtiment de l'Université, où le professeur de théologie fit le discours d'inauguration.
En 1875, l'Université de Leyde, qui compte encore aujourd'hui six cents élèves et vingt professeurs, a célébré le trois centième anniversaire de sa fondation.
(i) « Van Horne a mérité des louanges des anatomistes et des chirurgiens. II a fait sur l'anatomie et la chirurgie diverses remarques importantes, et il est à présumer que, avec le zèle qu'il avait pour ces deux sciences, il leur eût fait faire
de plus grands progrès, si la mort ne l'eût enlevé à la fleur de l'âge. » (Portai, Hist. de l'Anat. et de la Chir.) Il mourut en 1670.
Patin écrit en i656 à Ch. Spon :
(I II y a ici un honnête homme, professor anatomictis Leidensis, nommé M. J. Van Horne. Il m'a prié de le mener chez M. Riolan, qu'il a vu avec une joie incroyable. »
François de le Boe {Sylvius) exerça la médecine à Leyde et à Amsterdam, et devint professeur à Leyde en 164S. On lui doit quelques découvertes anatomiques. 11 mourut en 1672.
De Graaf dit de ces deux professeurs : « Clarissimi D. Sylvius et D. Va7t Horne, prof essores et pra^ceptores mci, duni Leydtv studiis incumberem, optimè de me meriti. » C'était néanmoins Sylvius qui lui était le plus cher.
(2) Disputaiio medica de natura et usu succi pancreatici. Leyde, 1664. Nous n'avons pas pu mettre la main sur cette première édition.
14 NOTICE SUR REGxN'IER DE GRAAF.
expérience des plus difficiles (i). « La recherche du suc pancréatique, dit-il, a été entreprise par beaucoup de personnes^ mais avec un succès différent, et Ton peut dire que, de tous ceux qui y ont travaillé, il n'y a eu que M. F. de le Boequiait monstre clairement ce que devoit estre ce suc pancréatique... Estudiant sous lui, en l'année 1664, je trouvay cette matière si importante, que je résolus de l'approfondir, y estant porté en partie par ma curiosité naturelle, et en partie pour contenter celle de mes amis (2), qui m'en pressoient continuellement et qui demeuroient à Leyde exprès pour voir quel succès auroit une recherche de laquelle dépendoit en quelque façon la gloire de nostre maître commun^ et sur laquelle estoit fondé tout ce que nous avions appris en médecine (3). »
On voit, par ce passage^ que de Graaf, malgré sa jeunesse, était, à l'Université de Leyde, beaucoup plus qu'un simple écolier. Son intelligence, son goût pour l'étude^ sa passion pour les expériences, et sa fortune, sans doute, qui lui permettait de s'y livrer, le désignaient en quelque sorte comme chef de la jeunesse
(\) Ex citjus fSylviiJ lectionibus, en Allemagne, en 1686, à l'âge de
tam publicis qiiam privât is, non quarante-huit ans.
diffitcmur nos pleraque hujiis doc- Il eut également pour condisciple
trina.' fiindamenta hausisse. fTr. et pour ami le célèbre Frédéric
de succo pancrCLitico, 16'; j.J Ruysch, né en i638, qui fit faire
(2) Ce fut à Le\de qu'il connut de si grands progrès à la science
Sténon, médecin danois, qui était anatomique. Fontenclle a fait son
à peu près de son âge et devint son éloge comme membre de l'Académie
« intime amy ». Sténon a décou- royale des sciences de Paris,
vert les conduits salivaires supé- (3) Cette citation est empruntée
rieurs. Il a laissé un grand nom à la préface de l'édition française
dans la science. Il mourut évcquc, du traité.
ID
qui hantait la cité savante (i). Il Ht donc ses expériences, qui confirmèrent, en effets les opinions de son maître, et ce fut à la prière de celui-ci qu'il donna au public « un petit traitté latin dont le prompt débit me persuada , dit-il;, qu'il n'avoil pas été mal reçu » (2). Le bruit de sa réputation naissante ne tarda pas à dépasser les limites de l'Acadéniie.
Malgré l'éclat scientifique dont brillait alors la Hollande^ de Graaf voulut, comme presque tous les hommes distingués de son temps ^ venir à Paris piour
(1) L'ouvrage que nous avons cité plus haut (Aima et Illustris Academia Leidensis) nous fait aussi connaître les ressources scientifiques que la jeunesse trouvait à Lcj'de. Il décrit, et représente, dans des gravures, la bibliothèque, le jardin botanique et la salle d'anatomie de l'université. Nous y voyons que les livres de la bibliothèque étaient placés sur des rayons peu élevés, disposés transversalement comme les bancs d'une église, avec un passage au milieu. Devant chaque rayon était un pupitre sur lequel le lecteur posait son livre, retenu par une chaîne à sa tablette.
La bibliothèque était riche. Scaligcr lui avait légué bon nombre de manuscrits grecs et orientaux. Le jardin botanique contenait toutes les plantes médicinales et était orné, à l'une de ses extrémités, d'un vaste portique pour la promenade pendant les jours de pluie. La salle d'anatomic comprenait six rangs de gradins, disposes en amphithéâtre. Au milieu et en bas se tenaient le professeur et les audi-
teurs de marque, immédiatement autour de la table sur laquelle était placé le cadavre. Le second gradin était destiné aux élèves. Les curieux, les auditeurs de rencontre, se tenaient sur les gradins supérieurs. Sur les dossiers des gradins étaient disposés des squelettes d'hommes et de femmes, tenant des petits drapeaux sur lesquels étaient écrites des sentences. On y voyait aussi les squelettes d'un grand nombre d'animaux, et d'autres empaillés. Au fond, dans une espèce d'armoire ou de vitrine, se trouvaient les instruments pour l'anatomie et la chirurgie.
(I Les étudians, lisons-nous dans les Délices de la Hollande (i 6g -jj, y jouissent de plusieurs privilèges moiennant qu'ils se soient fait immatriculer. Ceux qui passent vingt ans sont francs d'accise pour un tonneau de 84 stoops de vin par an et pour une demi-tonne de bière par mois. » Cette université méritait bien le titre dCalina parons.
(2) Traité du suc pancréatique.
éiilion francai.^e.
lO NOTICE SUR REGNIER DE GRAAF.
compléter son éducation médicale. Il comptait y trouver des facilités nouvelles pour continuer ses recherches, en même temps que les conseils des hommes savants^ qui y étaient réunis en plus grand nombre que dans aucune autre ville de l'Europe. C'est en i665 qu'il lit ce voyage (i).
Il fut reçu à Paris avec beaucoup de faveur et d'empressement, et se trouva bien vite admis dans toutes les réunions scientifiques qui se tenaient alors dans cette capitale. Parmi ceux qui lui firent accueil, figure le grave Chapelain, quij malgré le coup porté à sa réputation par la publication de sa Pucelle (2), était encore^ surtout pour un étranger, un personnage considérable. On sait qu'il avait été chargé par Colbert de dresser la liste des savants de tous pays qui méritaient de recevoir les libéralités de Louis XIV. Chapelain, qui ne passe pas pour avoir été fort tendre, paraît cependant avoir témoigné beaucoup de bienveillance au jeune médecin hollandais. Ce qui est certain, c'est qu'il l'aida dans la traduction de son Traité du suc pancréatique, qui parut à Paris en 1666 (3). De Graaf, dans la dédicace qu'il lui fit de
(i) (I Eg-o qui anno i065 in Gai- Régnier de Graef, médecin hollan-
liam profectus siim. » CPartiiim dois. A Paris, chez Olivier de Va-
g-enitalium defensio.J rennes, libraire au Palais, en la
(2) La Pucelle avait paru en gallerie des Prisonniers, 1666. » i656. In- 18. Ce petit volume est rare.
(3) En voici le titre : « Traitté de II est orné de figures. On y voit la nature et de l'usage du suc notamment la curieuse planche du pancréatique, où. plusieurs niala- chien vivant, au ventre duquel est dies sont expliquées, principale- attachée la fiole qui reçoit le suc ment les fièvres intermittentes, par pancréatique.
cette traduction, s'étend avec les expressions d'une vive reconnaissance sur les secours qu'il reçut de lui. « Ma qualité d'estranger, dit-il, et l'estat de mes affaires m'obligeant à abandonner cet enfant incontinent après l'avoir mis au monde (i)^ je ne pouvois le laisser en de meilleures mains que les vostres; outre qu'ayant contribué autant que vous avez fait à sa naissance par vos bons avis^ et par tant d'heures précieuses que vous m'avez si humainement accordées pour le mettre au point où il est, vous estes en quelque sorte obligé de le considérer comme s'il estoit à vous. »
Chapelain, on le voit, eut une très-grande part, sinon la plus grande j dans la rédaction française de ce traité. On ne peut supposer que de Graaf, qui avait passé toute sa jeunesse à l'étranger et qui n'avait alors résidé en France que pendant un an, possédât assez la langue française pour écrire un pareil ouvrage. Dans sa préface ou avis au lecteur, il revient sur le service littéraire que'lui a rendu Chapelain. Après avoir dit qu'il a pu perfectionner son livre à la suite des expériences qu'il a faites en France^ il ajoute : « Comme je les ai faites avec des médecins françois, et une autre personne très-curieuse, avec qui j'avois tous les jours des conversations sur cette matière en sa langue, je me suis insensiblement engagé à écrire ce traitté en françois, ce qui seroit à moy une témérité insupportable,
(i) Ce passage prouve que de orthographie d'une façon défec- Graaf ne revit point les épreuves tueuse. L'éditeur a été trompé par de cette édition où son nom est la prononciation.
l8 NOTICK SUR REGNIER DE GRAAF.
si je l'eusse entrepris sans son secours. Mais ce généreux amy me l'a donné si considérable que, pour ce qui regarde le langage et l'impression , je croy qu'il y aura peu de choses à reprendre. «
Ce n'est pas sans quelque étonnement que nous avons vu le poëte Chapelain associé à des médecins (i) dans des expériences anatomiques, et fouillant avec eux les mystérieux replis du pancréas. Aussi nous sommesnous demandé s'il était bien le « généreux amy « dont parle ici de Graaf. Celui-ci avait, en effet, trouvé, à Paris, un autre Mécène dans la personne de Habert de Montmor, dont nous parlerons tout à l'heure. Cependant il y a , entre les termes de la dédicace et ceux de l'Avis au lecteur, des ressemblances qui ne nous permettent pas de ne point trancher la question en faveur de Chapelain. Dans cette même dédicace, d'ailleurs, de Graaf nous révèle, chez l'auteur de îa Pucelle, une inclination pour la science qui était moins connue que son goût malheureux pour la poésie, a Comme ce traitté, dit-il^, contient une doctrine nouvelle qui ne manquera pas d'être combattue par beaucoup de gens, il luy falloit un protecteur qui luy pût servir d'advocatdans ces occasions. Et je ne le pouvois trouver plus heureusement qu'en vous qui , par cette forte inclination que vous avez toujours eue pour l'histoire naturelle, et par cet esprit et ce sens à quoy rien
(i) Les biographies de Cliapelaiii cette science, si étrangère aux tranous apprennent que, dans sa jeu- vaux de toute sa vie, persister ou ncsse, il étudia la inédccine; mais se réveiller si tard chez lui. Peutil est curieux de voir le goût de être eût-il été un excellent médecin.
ne résiste, avez tellement approfondi cette science qu'on peut dire que personne n'y est aujourd'huy plus éclairé que vous. » Même en faisant la part de l'exagération permise à une dédicace, on doit reconnaître que ce passage est un brevet de savant décerné à Chapelain, qui se trouve ainsi couronné d'un double laurier. Quant à sa générosité, elle put l'entraîner jusqu'à prêter sa plume, mais probablement rien de plus (i).
Parmi les autres personnes de marque que de Graaf connut et fréquenta pendant son séjour à Paris, nous avons déjà nommé Habert de Montmor, auquel il dédia plus tard un de ses ouvrages. Habert de Montmor était conseiller du roi et maître des requêtes de son hôtel. Il aimait et cultivait les lettres, les sciences et la philosophie (2). Huet, évêqued'Avranches, raconte qu'il fut introduit chez Montmor par Chapelain, qui, sans doute, y présenta aussi le jeune de Graaf. C'était une maison précieuse pour ce dernier. « Montmor, en effet, dit Huet dans ses Mémoires, réunissait chez lui un jour par semaine un grand nombre de savants qui se communiquaient les uns aux autres leurs doctes et utiles remarques sur la philosophie naturelle. J'assis-
(i) Tallemant des Réaux, dans en 6 vol. in-fol., les œuvres do
V Historiette sur Chapelain, abonde Gassendi , qui avait été son hôte
en traits singuliers sur l'avarice pendant plusieurs années et était
sordide du poète. mort dans sa maison. « A la tête
(3) Il avait été reçu à l'Académie de cette édition, dit l'abbé d'OIivet
française en i635. Il a fait quelques (Catalogue de Messieurs de l'A-
vers français et un poëme latin. De cadémie) , se trouve une préface
natura rerum, dans la manière de latine de M. de Montmor, écrite
Lucrèce, qui n'a pas été publié. Il sensément et de bon goût. » Cet
réunit et publia en i658, à Lyon, éloge n'est pas tant à dédaigner.
tais souvent à leurs discussions et, de temps en temps, je leur donnais à connaître et à juger mes propres écrits sur cette matière (i). » Nous voyons^ dans la dédicace du traité De virorum organis, qu'il fit à de Graaf un accueil empressé , qu'il l'invita à sa table et se plut à l'entretenir fréquemment, non-seulement aux réunions ordinaires qui se tenaient dans sa maison , mais aussi dans des promenades qu'ils faisaient ensemble dans son carrosse (2). De Graaf rappelle ces témoignages de bienveillance en termes qui montrent qu'il en fut touché. De telles relations prouvent assez le cas que l'on faisait et de son savoir et de la sympathie qu'inspirait son caractère.
Il y avait à Paris d'autres réunions du même genre^ dans lesquelles de Graaf fut admis et écouté. Il s'en tenait une, depuis longtemps déjà, chez Bourdelot(3), qui avait été médecin de la reine de Suède, et avait, par le crédit de celle-ci, obtenu une abbaye. Bourde-
(i) Mémoires de Daniel Hiiet, commençaàteniràriiôteldeCondé,
èvêque d'Avr anches, traduits pour où il logeait, une sorte d'académie
la première fois du latin enfran- composée, de savants et de lettrés.
çais,par M.Charles Nisard. Paris, A son retour de Suède, ces réu-
18 58. nions continuèrent d'avoir lieu,
(2) Habert de Montmor demeu- dans sa maison, toutes les semaines, rait, à Paris, rue Saint-Avoye. Il II mourut à soixante-quinze ans, avait une maison de campagne au victime de la bévue d'un valet qui Mesnil , entre la Seine et la forêt avait placé par erreur un morceau de Saint-Germain. Cette maison d'opium dans un pot de roses muselait sans doute le but des prome- cades dont il se servait pour se nades en carrosse dont parle de purger. Comme il était tombé dans Graaf. un état d'insensibilité apparente,
(3) Pierre Michon était né à Sens et qu'on s'empressait de le réchaufen 1610. Il prit le nom de Bourde- fer, on lui brûla le talon avec la lot, qui était celui d'un de ses oncles bassinoire. La gangrène se mit dans maternels. Ce fut vers 1645 qu'il la plaie et il en mourut.
lotj qui s'appelait Michon^ de son nom de famille, a été fort tympanisé par Guy-Patin, et il paraît, en effet, n'avoir pas été exempt de quelque ridicule. Toutefois, il avait ses bons côtés. Non-seulement il exerçait gratuitement la médecine, pour remplir l'engagement qu'il en avait pris en recevant ses bulles de Rome sans bourse délier, mais encore il donnait aux pauvres les médicaments dont ils avaient besoin. Cela fait pardonner un peu d'ostentation, sinon de charlatanisme, qui semble avoir été, si l'on en croit Patin, dans le caractère du personnage (i).
La réunion qui se tenait chez lui tous les lundis avait pris le nom d'Académie des curieux de la nature (2) , sans doute à l'imitation de celle du même nom qui existait en Allemagne à cette époque et qui
(i) (I II ment presque autant qu'il parle, et, quand il le peut, il trompe ses malades. Il s'est vanté ici, en de bonnes maisons, d'être l'inventeur de la circulation du sang. Il est courtisan , à yeux enfoncés, grand valet d'apothicaire et de toute la forfanterie arabesque, menteur effroyable, joueur et pipeur. Il a été garçon apothicaire.
Ce que je ne dis point de lui par principe de médisance, mais de pure vérité et de solo impulsu, et parce que je désire que vous sachiez par mon organe la vérité sur cet homme. » (Let. de Patin à Ch. Spon, S janvier i65o.) S'il n'j- a point de médisance dans ce portrait, il n'y a pas non plus d'indulgence.
Plus tard, le 16 septembre i652.
Patin écrit au même : (. On le voit
passer par la ville dans une chaise, suivi de trois estaffiers. » Ces « estalfiers » tiennent au cœur du caustique docteur parisien, car il y revient encore deux ans après.
« Comme j'en sortois (de chez Gassendi), j'ai trouvé l'abbé Bourdelot, qui marche en très-révérendissime prélat, grands et longs habits à longue queue, dans un carrosse, suivi de trois estaffiers qui ont bonne mine, x
Patin dit que Saumaise lui proposa d'aller en Suède, et que c'est à son refus qu'il emmena Bourdelot, « qui a bien garni ses mains ».
(2) ... Bourdelot iim ... cujus domiis siiigulis dicbiis Lunce Acadeniiam is'atiirœ ciiriosorum refert.
r Tractât us de virorum organis, Dedicatio.J
prit depuis le nom à' Académie Léopoldine (i). On y discutait des points des sciences, on y faisait des expériences. De Graaf j déjà connu par son traité Du suc pajicréatique , et qui s'occupait des autres travaux qu'il devait publier plus tard, put tenir une place distinguée dans la réunion. Il se loue fort des procédés de Bourdelot à son égard, etj après son retour en Hollande^ il entretint avec lui un commerce épistolaire affectueux (2).
Nous trouvons encore de Graaf chez le docteur Denis (3). c( Je n'oublierai Jamais , dit-il dans sa lettre dédicatoire à Habert de Montmor, le témoignage de bienveillance que vous m'avez donné un jour que Je m'étais rendu dans la maison du docteur Denis, où l'affluence des curieux était si considérable que l'on ne pouvait pénétrer sans peine dans le lieu de la conférence (4). Ayant appris que je me trouvais dans le vestibule, vous avez profité d'un moment où la discussion était suspendue pour me faire introduire, et vous m'avez mis, moi indigne, à votre droite, c'est-à-dire à la place la plus honorable de la compagnie. » Ce petit épisode^ en même temps qu'il montre le cas que
(i) Elle fut fonice vers i65o, par (3) Jean-Baptiste Denis était mêle médecin Bausch, à Schweinfurt, decin consultant de Louis XIV. en Bavière, et se réunit successi- (4) Les conférences du docteur vement à Brcslau, à Nuremberg et Denis ont commencé en 1664 et à Bonn. Ce fut en 1677 que l'em- ont duré de longues années. Elles pcreur Léopold la prit sous sa pro- ont été réunies, au nombre de douze tection et lui donna son nom. mémoires et de quatorze confé-
(2) Vir oplimè de me meritus, rences, dans un recueil intitulé :
mihique litterartim cotnmercio Recueil des mémoires et confc-
intimè conjunctus. fTr. de vir. rences sur les arts et les sciences,
org.J présenté à M. le Dauphin.
l'on faisait du Jeune docteur, témoigne aussi de l'empressement avec lequel étaient suivies les conférences qui se tenaient chez le docteur Denis. On y traitait des questions de mathématiques , de physique et surtout de médecine. Denis était un des apôtres de la transfusion du sang^ et il passe pour un des premiers qui firent cette opération sur des hommes (i). De Graaf fut certainement séduit par la hardiesse et la nouveauté de l'opération, et il la pratiqua plus tard à Délit. Il ne dit point cependant qu'il Tait tentée sur des hommes (2).
Il cite encore, parmi les médecins et chirurgiens qu'il fréquenta à Paris, Elsner, de la Pictière, Gajeu, Philippeaux et Fabre, dont les noms ne se rattachent à aucun fait important pour l'histoire de la science. Il paraît avoir eu des relations particulièrement affectueuses avec le dernier, qui était médecin de Philippe, duc d'OrléanSj et avec lequel il fit des expériences dans l'hôtel même du prince (3).
Il ne donne, malheureusement, aucun renseignement sur les villes de France qu'il visita pendant ses deux voyages, — car il en fit deux. Nous savons seulement que ce fut à l'Université d'Angers qu'il reçut le bonnet de docteur^ le 23 Juillet i665 (4). A cette
il) I] a publié à ce sujet : Lettre (3) ... DumParisiis, in aulâ Dii-
à M. de Montmor, premier maître cis Aurelianensis , prœsente ejtis
des requêtes, touchant des expé- medico Domino Fabre, et quitus-
ricKces de la transfusion faite sur dam aliis , canem dissecaremus.
des hommes. Paris, 1668. (^De usu siphonis.J
(2) De Graaf parle de ces expé- (4) C'est par suite d'une faute
riences dans le traité que nous tra- d'impression que, dans VHist. de
duisons. l'Anat. et de la Cliir., de Portai, on
époque, il n'était point nécessaire d'être docteur pour exercer la médecine. A Paris, par exemple, les licenciés étaient investis de tous les droits énumérés dans la cérémonie du Malade imaginaire (i). Le doctorat n'était qu'une formalité qui ne demandait aucune nouvelle épreuve et que le postulant remplissait à son heure. Beaucoup ne se pressaient pas et attendaient plusieurs années. On sait aussi qu'il était très-fréquent que les médecins^ sortis des nombreuses Universités d'Europe, allassent prendre le bonnet de docteur dans une autre ville que celle où ils avaient fait leurs études^ et le plus souvent à l'étranger. Les savants d'alors voyageaient beaucoup, et, lorsqu'ils avaient quelque réputation, trouvaient, dans toutes les écoles, académies ou universités, un accueil empressé et quelquefois enthousiaste. Il y avait des guerres terribles, des haines à mort, dans le monde scientifique et littéraire, mais il y avait aussi des sentiments très-vifs et trèsactifs de confraternité. Les savants de Hollande , à l'étroit dans leur pays, étaient peut-être plus que tous les autres enclins à se déplacer, et, pour ne parler que des médecins, nous voyons que les premiers professeurs à l'Académie de Leyde étaient allés demander le bonnet de docteur aux Universités d'Italie, à Bologne, à Padoue et à Pavie (2). D'autres se dirigeaient vers
dit Anvers au lieu d'Angers. Il n'y pendait plus que d'eux de devenir
avait point d'Université ;\ Anvers. docteurs. » Les Médecins au temps
(i) « La licence leur donnait le de Molière, par M. M. Raynaud. droit de pratiquer. C'était donc, (3) Aima et illustris Academia au fond, le grade le plus impor- Le/it'?zs/5, aux biograpliics des prêtant. Une fois licenciés, il ne dé- fcsscurs de médecine.
l'Allemagne. Quelques-uns, comme de Graafj venaient en France.
On peut se demander pourquoi il ne prit point son titre de docteur à l'Université de Paris. Il est probable que celle-ci, très-jalouse de sa suprématie et trèsexclusive , se refusait à donner cette consécration suprême aux médecins qui n'avaient point reçu sur ses propres bancs les doctrines vraiment orthodoxes dont elle croyait avoir le monopole. De Graaf s'adressa donc à l'Université d'Angers, qui n'avait pas les mêmes scrupules et qui put se trouver honorée de la préférence que lui accordait le jeune médecin hollandais. Il séjourna quelque temps dans cette ville et y travailla, car il invoque, à propos d'une de ses expériences, le témoignage de Baillif père et fils et de Hunaud, tous trois professeurs à l'Université d'Angers (i).
Il quitta la France dans le courant de l'année 1666, rappelé, comme il le dit, par « Testât de ses affaires »; il avait été mandé à Delft pour y exercer la médecine, et il avait pris le parti de se fixer dans cette ville. Nous l'y trouvons établi à la fin de 1666. Le docteur Fabrelui»écrit, le 16 décembre de cette année : « J'apprends que, selon votre habitude, vous faites merveille à Delft. Je regrette seulement que vos continuelles occupations ne vous laissent pas assez de loisir pour rendre au monde savant les services qu'il attend de vos recherches sur les mystères les plus profonds de la
(i) Dans le Traité du suc pancréatique.
20 XOTICn SUR REGXIFR DE GRAAF.
nature (i). » Ainsi, dès la fin de 1666, de Graaf était déjà un médecin très-occupé. Malheureusement, son ardeur pour l'étude et le travail n'était pas servie par une constitution robuste. Ses amis de Paris l'avaient remarqué et s'en inquiétaient. « Soignez votre très-délicate santéj écrit le docteur Fabre dans cette même lettre, et conservez-vous le mieux possible, pour vous, pour vos amis et pour la science. » Son portrait, qui l'ut fait à cette époque et gravé par Edelink, a une expression de mélancolie dont il est impossible de n'être pas frappé (2).
Toutefois son établissement à Delft, en 1666^ ne fut pas définitif, car, l'année suivante;, il revint à Paris. Nous le retrouvons, en 1667^ chez le docteur Bourdelot, où l'on discute pendant trois mois les faits et les assertions contenus dans son Traité du suc pafict'éatique, qui avait paru l'année précédente en français(3).
(i) Lettre latine cittic parde Graaf quelques mèches de cheveux sur le
dans son ouvrage Partium genita- front qui ne se trouvent pas dans
liitm defcnsio. le premier.
(2) C'est le portrait que nous En tête de la troisième édition du
donnons en tête de ce volume. traité De succo pancreatico et du
Voici comment il est indiqué dans traité De mulierum orircinis, se
le Guide de l'amateur d'estampes : trouve un autre portrait de Graaf,
(( 23(). Gva&f fRegnerus dej mcdi- en 1672. La figure est un peu plus
cinœ Doctor. H. Watclé. Haut., large, les traits indiquent plus de
ijQ millim.; larg., 87 millim. Pre- maturité. Ce portrait n'est point
micr état : avant la date 1666, après signé.
les mots : Mtatis suœ 25. Le nom (3) Parlant d'une de ses asser-
est écrit Graef. » Cet état, indiqué tions, il ajoute : « Qitod etiam con-
comme premier, n'est en réalité firmatur sequenti expérimenta,
que le second. Nous avons vu une anno j66", a nobis instituto, dum
épreuve sans aucun texte, sauf les in clarissimi D. Bourdeloti œdi-
deux signatures du peintre et du bus, ubi singulis diebus Lunœ Me-
graveur. Il y a, dans le second état, dicinœet PhilosophiiV curiosissimi
Ce second séjour en France ne dura pas plus d'une année. Il était de retour à Delft au plus tard au commencement de 1668. La dédicace à Montmor du traité De virorum organis est datée de cette ville, du 12 mai 1668.
Ce traité fut publié à Leyde, avec deux autres d'une moindre importance : le traité De clj^steribus, dont nous donnons la traduction, et celui De usu siphonis in anatomiâ {\). L'ouvrage entier était, comme nous l'avons dit, dédié à Habert de Montmor. Nous avons cru devoir traduire également cette lettre dédicatoire, qui n'est pas sans intérêt au point de vue biographique.
Le traité De virorum organis est précédé d'une exposition du sujet en forme de lettre adressée au professeur Sylvius. L'auteur y raconte ses études en France, et comment il fut amené à écrire et à publier son ouvrage : « Il y a deux ans environ, comme je parcourais diverses provinces de France, j'obtins en plusieurs endroits la permission de disséquer des cadavres, ce que je' fis avec un singulier plaisir (2),
convenhtnt, libellum hune Gallico anatomiciis insignis , seqiientem
idiomate impressiim , per circiter historiam communicavit
très menses ventilandum publiée (i) En voici le titre : « R. de
proponoremus, etc. » ( Tr. de succo Graaf, med. doct. de virorum or-
panereatico, éd. de 1671.) ganis generationi inservientibus.
Dans le mGme ouvrage, il parle de Clysteribus et de usu Siphonis
d'une observation qui lui fut com- in anatomiâ. Lugd. Batav. et Ro-
muniquée, à Paris, dans cette même terod,ex oj/icind Hackianâ, 16 OS.»
année 1667, par le docteur Gajcu : (2) Il faut citer le latin : « Eorum
K Similiter, anno 166 y, Parisiis, disscctionibus mirum in modum
nobis D. Cajeu . chirurgus atque dcîectabar. »
surtout lorsque je portais le scalpel dans le pancréas et dans les organes de la génération. Sur ces deux points, je fus à portée de recueillir des observations qui n'avaient été faites par aucun des auteurs qui ont écrit sur l'anatomie. J'en fis la démonstration aux hommes les plus doctes et les plus curieux de France^ qui y prirent un tel intérêt, qu'à partir de ce moment, ils me témoignèrent une affection particulière. On pourrait en voir les preuves dans les lettres qu'ils m'écrivent tous les jours. Ils se demandent si ma curiosité a, pour ainsi dire, fait naufrage et s'est échouée sur le pancréas, comme sur l'écueil de Scylla, et m'excitent à rassembler et à publier les observations intéressantes que je fis en leur présence sur les organes de la génération. Mais, jusqu'à ce jour, des obstacles matériels m'avaient empêché de déférer à leurs ardentes sollicitations. Cependant , ne voulant point leur faire absolument défaut, aussitôt que les froids de l'hiver eurent quelque peu diminué le nombre des malades (i)^ j'ai consacré quelques moments de loisir à rassembler les observations que j'avais précédemment recueillies. Ce travail se fit avec tant de facilité, qu'avant même d'y penser je me trouvai avoir écrit mon traité. Comme il eût été impossible de le communiquer par lettre à tous mes
(i) Il est assez curieux de voir à ce que le froid fait disparaître la
que l'hiver, qui est, dans notre trop grande humidité de l'air en-
paj's, si fécond en maladies de tout treîenue par les innombrables ca-
genre, soit, au contraire, en Hol- naux qui sillonnent le sol de ce
lande, un temps de répit pour les pays et qui n'ont que peu ou point
médecins. Cela tient évidemment d'écoulement.
NOTICE SUR REGNIER DE GRAAF. 2g
amis, j'ai pris le parti de le faire imprimer^ si toutefois vous l'en jugez digne (i). »
Sylvius lui répondit de Leyde, le mois suivant, une lettre des plus flatteuses. Il lui rappelait qu'il l'avait souvent engagé à publier ses observations et il le félicitait de s'être décidé à faire imprimer son traité, par cette raison, disait-il, que le monde est plein d'ignorants et d'envieux qui ne se font pas faute de s'approprier les découvertes d'autrui.
Tout en se livrant à ses hautes études anatomiques, de Graaf ne négligeait point la pratique de la médecine. Partisan décidé de la méthode intestinale, il avait été frappé des difficultés qu'il rencontrait fréquemment pour en faire l'application. Le traité De clysteribiis répond à cet ordre d'idées. Il a pour objet principal de faire connaître un perfectionnement de la seringue que de Graaf avait imaginé pour rendre l'usage du lavement plus fréquent et plus facile. On verra, dans notre traduction du traité et surtout de la lettre qui l'accompagne, comment, non sans beaucoup de peines, il réussit- à combiner un appareil, consistant en un tube intermédiaire, flexible et imperméable, qui permettait aux malades de s'administrer eux-mêmes, ou de recevoir d'une main étrangère le précieux remède, sans aucun danger et sans que leur pudeur en reçut aucune atteinte.
A propos de cet instrument et, comme il le dit luimême, pour que la matière de son traité ne fût pas
(i) Cette lettre est de mars 1668.
3o NOTICE SUR REGNIER DE GRAAF.
aride (i), il étudia les clystères en général et en décrivit les différentes espèces et les effets thérapeutiques. On peut dire qu'il a résumé toutes les données que lui fournissait la science de son temps sur cette branche intéressante de l'art de guérir, en y ajoutant des discussions et des appréciations personnelles d'une grande valeur. C'est à ce double titre qu'il nous a paru digne d'être remis en lumière.
C'est encore un instrument de son invention qu'il décrit dans le « petit traité (2) » De iisu siphonis in anatomiâ. Ce siphon est une seringue particulière destinée à injecter un liquide colorant dans les vaisseaux du cadavre, afin de faciliter la démonstration des professeurs d'anatomie et les études des élèves (3).
Cet ouvrage, où, dans ses trois traités, de Graaf se montrait à la fois anatomiste de premier ordre et praticien distingué, eut assez de succès pour qu'une seconde édition en fût publiée dès l'année suivante. Une troisième parut en 1672. Entre ces deux publications, il avait donné, en latin, une nouvelle édition de son Traité du suc pancréatique, dédiée comme l'édition française^ à Chapelain. Cette édition était augmentée des observations qu'il avait faites en France et de ses réponses aux objections et aux criti-
{i) Quod ne nimis nudù contiiii^^at. point; il se servit d'une espèce de
(3) Tractatultis. siphon, et c'est par son moyen qu'il
(3) Cet instrument se vulgarisa : introduisit du mercure dans les
« ... Ope siphonis a nobis primo vaisseaux spermatiques, et qu'il
in tam frequentem usum anato- poussa dans quelques vaisseaux des
micum Lcidœ et alibiinlroducti.^^ liqueurs diversement colorées, n
Portai l'apprécie ainsi : « De Graaf [Hist. de l'Anat. et de la Chir.,
porta l'art d'injecter au plus haut article Ru)'sh.)
NOTICE SLR REGNIER DE GRAAF. Dl
qucs que ses expériences avaient suscitées. Il y en avait de sérieuses, mais il y en avait aussi qui étaient inspirées par le seul esprit de dénigrement. De Graaf y était assez sensible, et il s'exprime avec quelque vivacité (i) sur ces mauvais plaisants, a beaucoup plus adonnés aux rixes et à la débauche qu'à la dissection des cadavres » (2), et qui le raillent de consacrer autant d'efforts à la recherche de ce suc pancréatique. Il ne se laisse point, d'ailleurs, emporter par l'orgueil. Parlant des anciens, il leur fait équitablement leur part. Il revendique pour ses contemporains le droit d'innover et de progresser, mais il ne croit pas qu'il leur soit donné de dire le dernier mot de la science. Ce passage de sa préface a de l'éloquence dans l'expression et de l'élévation dans les idées. « De ce qu'Hippocrate, dit-il, et les autres anciens les plus célèbres n'ont rien connu du suc pancréatique, et n'ont point touché le fond de l'abîme de la nature, il ne faut pas les en blâmer. II faut louer, au contraire, ces illustres précurseurs de la science, ces maîtres fameux de l'intelligence, de ce qu'ils ont rompu la glace pour nous fraver le passage. Il faut, comme on dit vulgairement, embrasser des deux bras la part de vérité qu'ils ont découverte. Quant à ce qu'ils nous ont transmis d'erreurs, il faut, à mon avis, les redresser avec autant de modestie que nous devons désirer que l'on en montre pour redresser les nôtres. Il faut considérer que, dans
(1) Prcfacc de l'cdition de 1671. rum disscctionibus indidgct. Ce (21 (Quorum iienius rixis ac coin- sont nos étudiants de dixième potationibus inagis quant cadavc- année.
la suite des temps, les infatigables scrutateurs de la nature feront des découvertes qui leur permettront de corriger nos travaux. Les arts sont, en effet, cultivés davantage et se perfectionnent de jour en jour, surtout dans ce siècle, qui a secoué le joug de l'autorité, et où nous n'hésitons pas à remettre en question tout ce qui nous paraît contredit par le ténioignage de la raison ou par celui des sens. Ceux donc qui poursuivent la solution des problèmes de la nature ne doivent pas plus qu'il ne faut se méfier d'eux-mêmes et marcher si étroitement sur les traces des anciens, qu'ils n'osent publier et réclamer pour eux les découvertes qu'ils ont faites dans le vaste champ de la science. »
Sans doute, cet esprit d'indépendance et de libre examen, en matière de science, avait eu déjà d'illustres représentants. Vésale en avait donné le signal en refaisant l'anatomie de Galien. Mais il y avait encore, du temps de de Graaf, bien des médecins, même estimés, auxquels pouvait s'appliquer l'éloge ironique que M. Diafoirus fait de son fils Thomas (i). Riolan et Patin combattirent jusqu'à la fin la circulation du sang. Avec la tournure d'esprit que nous lui connaissons, il est à peine nécessaire de dire que de Graaf fut du côté de ceux qu'on appelait les circulateurs , et que leurs adversaires, jouant sur le mot circulatores^
(i) r. Sur toutes choses, ce qui me les expériences des prétendues déplaît en lui, et en quoi il suit mon couvertes de notre siècle touchant exemple, c'est qu'il s'attache obsti- la circulation du sang et autres nOment aux opinions des anciens, opinions de la même farine. » Le et que jamais il n'a voulu corn- Malade imaginaire est de 1668. prendre ou écouter les raisons et (^'est la date même de notre traité.
appelaient des charlatans. Il parle du mouvement circulaire du sang, a lequel^ dit-il, ayant esté découvert depuis trente-sept ans par le docte Harvaeus, premier médecin du roy d'Angleterre, s'est si bien estably qu'il seroit maintenant difficile de trouver un habile médecin qui ne fust pas de ceste opinion. « (i) Il cite et respecte les anciens, mais il les contrôle. Il ne craint pas de contredire Aristote. Parlant d'une opinion d'Hippocrate, il s'étonne « qu'un si habile investigateur de la nature soit tombé dans une erreur aussi absurde ».
A la fin de son traité De viroriim organis , il annonçait au public qu'il en préparait un autre sur les organes de la génération chez les femmes. Cet ouvrage parut en 1672 (2). Il était dédié à Cosme III de Médicisj grand-duc de Toscane, depuis 1670. Dans sa lettre dédicatoire, de Graaf rappelle la protection que les membres de la famille des Médicis avaient toujours accordée aux sciences, mais il n'indique aucun motif particulier comme l'ayant déterminé à choisir ce patron pour son nouveau livre. Nous savons que Cosme III, qui fut un souverain peu estimable et qui est surtout connu par ses infortunes conjugales (3), avait visité la Hollande en 1669, II n'est pas impossible que
(i) Traité du suc pancréatique, quœ vivipara dicuntur, haud mi-
Odition française. nus quam ovipara abovo originem
(2) Il est ainsi intitulé : Regneri ducere, ad Cosmum III, magnum
de Graaf de Mulierum organis Etruriœ Ducem. — Lugduni-Da-
gencrationi inservientibus tracta- tav., ex officind Hackianâ. i6y2.
tus novus, demonstrans tam ho- (3) Il avait épousé Marguerite-
mines et animalia ca'tera omnia, Louise d'Orléans, fille de Gaston.
de Graaf l'ait vu pendant ce voyage^ et que l'idée de lui dédier son ouvrage lui soit ainsi venue. Quoi qu'il en soitj on ne saurait le soupçonner de vues intéressées. 11 ne cherchait point à tirer profit de ses livres. Celui qui nous occupe lui coûta fort cher, à cause des nombreuses planches qu'il contient, et il ne le fit imprimer que pour l'offrir à ses amis (i).
Cet ouvrage qui , a dit un critique du siècle dernier (2), est « un des meilleurs qu'on ait donnés en anatomie » (3), mit le sceau à la réputation du Jeune médecin hollandais. Il lui assigna un des premiers rangs parmi les anatomistes de son temps , mais en même temps il lui suscita des envieux et des ennemis découverts ou cachés qui ne lui permirent point de jouir en paix de la gloire qu'il avait acquise. L'année même de la publication du traité De mulieriim organisa parut j à Leyde, un ouvrage de Swammerdam , médecin et entomologiste d'Amsterdam, qui contestait les découvertes de de Graaf et l'accusait de s'être approprié les siennes propres et celles de Van Horne (4).
(i) Voici en quels termes il finit (2) Portai. Hist. de l'Anat. et de
son avis au lecteur : Vale itaque, la Cliir.
amice lector, atqiie conattis meos, (3) C'est dans cet ouvrage qu'il
non sine labore et sumptu ador- donne la description détaillée des
natos, tibiqtie gratis oblatos can- ovules, qui, au moment de la fé-
dido et benei'olo Cquo illos cons- condation, se détachent des ovaires
cripsimttsj animo , castoquc pej-- de la femme. Ces ovules ont reçu,
volve. depuis, le nom d'ovules de Graaf
Il dessinait lui-même toutes les [Oi'a Graafiana).
planches de ses traités. Elles ont (4) L'ouvrage de Swammerdam
été fort bien gravées et ont servi à était intitulé : Miraciiliim naturœ,
plusieurs auteurs qui ont fait après sivc titeri miiliebris fabrica, notis
lui des ouvrages d'anatomie, no- in D. Joli. Van Horne prodromum
tammentàBartholin. illustrata. Leyde, 1073.
Swanimerdam avait été l'ami du jeune docteur de Delftj et l'on peut croire que cette circonstance ajouta ù l'amertume que celui-ci ressentit de ses critiques. Il était d'ailleurs savant, et a laissé de bons ouvrages; mais la fin de sa vie montre qu'il avait un esprit mal équilibré (i). De Graaf lui répondit, dans une brochure qui parut à Leyde l'année suivante, sous le titre Partium genitalium defensio, et qui était dédiée à la Société royale de Londres , que Swammerdam avait choisie pour juge du débat (2).
Cette réponse^ dans laquelle de Graaf prend et réfute l'une après l'autre toutes les assertions de Swammerdam , est vive et concluante. Il y rapporte les lettres mêmes de son adversaire qui le reconnaissait pour l'auteur des découvertes qu'il lui conteste dans son traité. Il démontre que, loin de s'être approprié celles
(i) Swammerdam, né en 1637, était fils d'un apothicaire d'Amsterdam. Il avait étudié la médecine à Leyde, oij il avait connu de Graaf, et s'était rendu célèbre de trèsbonne heure par d'intéressantes découvertes en anatomie. Son principal ouvrage est une Historia gencralis Insectorum, qui parut après sa mort, en i685. Vers la fin de sa vie, il devint le disciple enthousiaste d'une illuminée de ce temps qui s'appelait Antoinette Bourignon, et qui était de Lille. Elle considérait la Bible comme insuffisante pour l'édification des fidèles, et voulait y joindre les inspirations que Dieu envoyait à ses élus.
Swammerdam, au retour d'un
voyage qu'il fit dans le Holstein, où Antoinette Bourignon s'était retirée, résolut de vendre son cabinet d'histoire naturelle, qui passait pour un des plus beaux de l'Europe, et de vivre dans la méditation et la solitude. Il mourut peu de temps après, en 1680, ayant la tète fort dérangée, mais sans avoir eu le temps de mettre son projet à exécution. Son cabinet ne fut vendu qu'après sa mort.
(2) En voici le titre : Regncri de Graaf, medici Delplicnsis, Partium Genitalium Defensio, societati regicL' Londini ad scientiam naturalem promovendam instituta', dicata. Lugd.-Batav. , ex qfficinâ Hackianâ, anno lôjS.
de Van Horne (i)^ il a au contraire^ sur des points importants^ contredit les opinions de son maître. Nous ne savons ce qu'en pensa la Société royale de Londres, mais la critique impartiale doit reconnaître que la réfutation de de Graaf fut victorieuse (2).
En même temps que l'ouvrage de Swammerdam parut, contre de Graaf, un libelle anonyme dont il ne nous a pas donné le titre et que nous n'avons pas retrouvé. Il y répondit, à la fin de sa Défense, en termes véhéments et indignés. Ce n'est plus le ton d'une discussion scientifique qui reste courtoise malgré sa vivacitéj c'est l'invective comme on la maniait au xv'' et au xvi'^ siècle , au temps où florissaient ceux que M. Charles Nisard a si justement appelés les gladiateurs de la république des lettres (3). Ce n'est pas toutefois aux critiques et aux railleries dont il est personnellement l'objet que de Graaf croit devoir répondre. Que lui reproche-t-on ? D'être imberbe (4). Il dédaigne les bouffonneries de place publique qui sont l'arme de son adversaire. Mais le libelle s'attaque aussi à la mémoire et à la doctrine de Sylvius, son maître
(i) Van Horne était mort au mo- (4) Bien des passages du temps
ment où s'ouvrit ce débat. font allusion à l'usage où étaient
(2) 0 Swammerdam s'est fait du les docteurs de porter la barbe, tort par sa critique; un homme Quand il est question pour Argant d'un aussi grand mérite que lui de se faire médecin, Toinette lui devait être au-dessus de toute ja- dit : « Tenez, Monsieur, quand il lousie. » (Portai, H/5^ de l'Anat. n'y aurait que votre barbe, c'est et de la Cliir. ) déjà beaucoup, et la barbe fait plus
(3) Les Gladiateurs de la Repu- de la moitié du médecin. » — Et il blique des lettres aux xv% xvi° et existe une thèse :.4« ;«ci/coè^rèa? xvii« siècles, par M. Ch. Nisard. (^Les Médecins au temps de Mo- Paris, M. Lévy, 1860. lière.J
vénéré. Alors sa bile s'échauffe, il ne peut se contenir, et il fustige d'importance le calomniateur anonyme (i).
Cette Défense est suivie d'une lettre adressée à Plempius, professeur de médecine à Louvain, et qui forme le complément nécessaire du traité de Clysteribiis. L'auteur y décrit en etîet, minutieusement, le tube intermédiaire, flexible^ qu'il avait inventé, et que son traité n'avait pas suffisamment fait connaître. Cette lettre est datée de 1669. Nous en donnons la traduction cà la suite de celle du traité.
La Défense parut l'année même de la mort de de
(i) Pour montrer de Graaf sous ce jour nouveau, nous traduirons un passage de cette catilinaire.
Après avoir dit qu'il dédaigne de répondre aux attaques dont il est l'objet, il ajoute : « Mais la mémoire vénérée de mon maître Sylvius me force, en finissant ce livre, à attacher quelques [mots brefs, mais justes, au front sans pudeur de ce misérable, quel qu'il soit. Oses-tu bien, lièvre timide, insulter le lion mort, quand, lui vivant, tu n'aurais pas même eu le courage d'ouvrir la bouche devant lui? Est-ce bien lui que tu travestis, dans tes mensonges, en un charlatan qui vend des drogues dans un carrefour, lui dont la renommée sans tache, aussi bien dans son pays qu'au dehors, attirait à Lej-de des élèves venus de l'extrémité de la terre ? Tu composes des satires contre lui, qui n'a jamais rien fait qui méritât la satire, qui n'a même jamais donné prise au moindre reproche... Qui aurait jamais cru qu'un mort ne fût
pas à l'abri d'une langue si venimeuse , et que le trépas même ne fît point reposer les traits de l'envie? Et celui qui vient aboyer à l'ombre de Sylvius et mordre son nom respecté, quel est-il? Sans fonctions, sans titre, sans nom même, puisqu'il a voulu laisser le sien dans l'ombre. Va donc, hibou, te percher sur les tombeaux, va ronger les cadavres, mais reste enveloppé dans une obscurité éternelle, afin que tu ne jouisses pas, auprès de tes semblables, de la honteuse gloire de tes méfaits, afin que ton nom ne souille pas la bouche des hommes honnêtes et doctes qui jugent tes écrits dignes de servir de mouchoir et même de quelque chose de pire; afin surtout que tu évites les mains vengeresses de tous ceux qui, en Allemagne, en Angleterre, en France, et jusque dans les régions boréales, pratiquent avec succès les doctrines de Sylvius. » CDefensio.
in fine. J
Graafj en 1673. Il s'était marié, l'année précédente, avec Marie Van Dick, et il pouvait Joindre le bonheur domestique aux satisfactions du savant estimé et applaudi, malgré ses contradicteurs. C'est à ce moment que la mort vint le saisir. Il n'avait pas plus de trentedeux ans. Ses biographes disent que le chagrin qu'il éprouva des critiques de Swammerdam abrégea ses jours. C'est peut-être leur donner une importance qu'elles n'ont pas eue. On a vu que, dès [666;, la santé délicate du jeune docteur préoccupait les amis qu'il avait laissés à Paris. Son imagination ardente, sa passion pour les études anatomiques, ses occupations de médecin^ ses travaux de cabinet surmenèrent sa frêle organisation et suffisent pour expliquer sa fin prématurée.
Dans cette notice, surtout biographique, nous ne nous proposons point d'examiner et de discuter,, au point de vue scientifique, les travaux et les découvertes de de Graaf. Il nous suffira d'en dire un mot. On a vu l'intérêt qu'ils avaient excité chez ses contemporains. De Graaf, malgré sa jeunesse et la figure imberbe que lui reprochait le libelliste , était regardé comme un maître, et traitait d'égal à égal avec les hommes les plus doctes de son temps. Sans doute, la science moderne a pu redresser et compléter ce qu'il y avait d'erroné et d'insuffisant dans ses observations; mais elle a dû reconnaître qu'il avait fait faire un progrès sérieux à l'anatomie et à la physiologie. Les expériences auxquelles il s'est livré pour recueillir le suc pancréatique d'un chien qui survivait à une opération des
NOTICE SUR REGNIER DE GRAAF. Sq
plus difficiles^ sont extrêmement remarquables. Elles ont été renouvelées de nos Jours, et n'ont pas nui à la réputation des savants qui en ont publié les résultats, en oubliant peut-être un peu trop leur prédécesseur. Dans ses traités sur les organes de la génération^ « il a, dit Portai (i), renversé plusieurs paradoxes et proposé plusieurs vérités importantes ». En ce qui concerne plus spécialement les organes de la femme ^ « il en a, dit le même auteur, donné une description beaucoup plus exacte et beaucoup plus ample qu'on n'avait fait avant lui. Il a découvert^ dans ces parties, plusieurs objets nouveaux qui méritent l'attention des anatomistes ». Sa courte carrière, comme on le voit, a été féconde pour la science qu'il aimait avec passion; il nous a paru qu'elle méritait d'être remise en lumière (2).
De Graaf était catholique, et ce fut, dit-on, ce qui l'empêcha de succéder à Sylvius dans la chaire que
(i)Hist.dc l'Anat.ct de laChir., composts en latin par M. Graaf,
art. de Graaf. médecin et célèbre anatomiste de
(3) Une quatrième édition du la ville de Deift, en Hollande, et tra-
Traité du suc pancréatique parut duitsen françoispar M.N. P.D.iM.,
à Leyde en 1674. Ses œuvres com- enrichie de quarante et une planches
plètes furent publiées à Leyde et à en taille-douce. A Bâle, chez Em-
Lyon en 1677 et en 1705. Une édi- manuel-Jean-George Kong, 1670,
tion en flamand parut à Amsterdam et se vend à Lyon, chez Baritel,
en 1686. La traduction française, vue. ^Icvcicve, à la Constance. » On
qui parut à Bâle en 167g, est ain^i trouve, dans les Ephcmèrides des
intitulée : « Histoire anatomique curieux de la nature, deux disscr-
dcs parties génitales de l'homme tations de Graaf, l'une sur une in-
et de la femtne qui servent à la duration des artères carotides,
génération, avec les traités du suc l'autre sur une matrice mons-
pancréatiqiie , des clystères et de trucuse. Elles ne sont point réim-
l'usagc du siphon en anatomie. primées dans ses œuvres complètes.
celui-ci occupait à l'université de Leyde , et dont la mort le fit descendre en 1672. Il vivait dans un temps où l'on ne considérait pas que la science fût incornpatible avec la foi, et il ne trouvait, dans ses travaux qui lui découvraient les secrets de la nature^ que des occasions nouvelles d'admirer la sagesse et la prévoyance divines. Nous ne devions pas négliger ce trait qui achève la peinture que nous avons essayé de faire de cette noble et intéressante physionomie (i).
(i) Apres avoir dit que Dieu, n'ayant pas voulu créer l'Iiommc immortel, lui a donné les moyens de se perpétuer dans ses enfants, il ajoute : « Dans ce but, il a disposé les divers organes nécessaires à cette fonction avec une si merveilleuse dextérité, que nous pouvons dire justement qu'il a donné là, plus que partout ailleurs, nonseulement le témoignage d'un esprit prévoyant, mais encore d'une admirable sagesse. » ('Tr. de viror.
organis.J Son traité De mulierum organis se termine ainsi : « Nous
avons terminé, avec l'aide de Dieu, très-bon et très-grand, ce traité Nous le soumettons volontiers au jugement des hommes de bon sens, non comme une excitation à des pensées déshonnêtes, mais dans l'espoir que la vérité et la République médicale en recevront quelque avantage, et afin que la prévoyance, jamais assez admirée, par laquelle le Tout-Puisssant assure si miraculeusement la conservation et la propagation du genre humain, éclate aux yeux de tous et de chacun. »
LETTRE DEDICATOIRE