‹ L'insurgé, 1871Chapitre 8 sur 21 · L'INSI T · texte numérisé non relu

L'INSI T

On a ordonné à Girardia d'abattre son chien. Il n'a rail ni une ni deux, et m'a dépftché son gér pour m'altacher la pierre an cou et. me jeter à la rivière.

11 eût pu attendre, cependant.

Car un soldat s'est chargé de me descendre pour tout de bon — un soldat à panache et à trois galons d'or, qui a déjà repassé sa llamberge, à ce que l'on raconte, et qui vent venger son général.

Ce général, Yusof, un bai baie, vient de rendre ce qu'il avait d'âme. J'ai hurlé à la mort, prèl de son cadavre, au nom des innocents qu'il avait fait i itsiiner.

Son état-major a délégué le plus fort au sabre, pour me clouer saignant sur le cercueil.

(l'est ce qu'on dit du moins; c'est ce que vient de m'apprendre Vermorel.

— On vous provoquera demain, ce soir peut-ôtre...

— C'est bien. Restez là et écoutez-moi. Si, au nom de ce colonel, les culottes rougea viennent me demander réparation, réparation ils auront et je leur ferai bonne mesure. Vous savez mon dl Poupart? Il était entendu que l'on tirerait ju

ce que le plomb manquât, et canon contre poitrine, à ?olontél Or, Poupart était mon camarade, .•s soudards sont mes ennemis; doui devons

donc aller plus loin avec Ceux-oJi II n'y aura qu une

balle, une seule : les casseurs de poupées en seront pour leur frais de tir. On se postera dans cette cour , là-dessous, s'ils veulent; on ira où j'ai abattu Poupart, s'ils préfèrent. Mais deux heures après leur visite, sans procès-verbal, et sans pourparlers! Voulez-vous être mon témoin?

— Diable!...

— Allons, vous le serez. Mon cher, nous allons vider une bouteille de derrière les fagots, et trinquer à la belle occasion qui est donnée à un pékin et à un réfractaire de tenir en joue un commandant de régiment !

Il fait un soir tiède, mon logis est loin du bruit.., c'est le crépuscule et le silence.

Deux ou trois fois des bottes ont fait sonner le pavé. J'ai espéré que c'étaient eux; je voudrais en finir du coup.

— Je reviendrai demain, a dit, près de minuit, Vermorel. Le bateau est peut-être parti trop tard d'Algérie. Au matin, ils pourront être arrivés.

Personne ne s'est présenté, pas plus aujourd'hui qu'hier.

C'est à mourir de colère ! Avoir fait ses provisions de courage, s'être préparé à une fin superbe ou à une victoire qui dominerait la vie — et rester sur les angoisses de l'attente, et l'humiliation du suicide imposé par Girardin!

L'officier a été moins bête que je ne croyais. Pentin: 11*1 t i! jamais - tiguiser

bancal, voyant que j'avais déjà la langue coupée, et, qu'en tant que journaliste, j'étais mort.

Km effet, l'avertissement collé en tête de la feuille de Girardin me désigne comme dangereux. Nulle part, on ne voudra de celui qui, du premier jour, attire la foudre sur la maison où il entre.

Ile voilà bien loti : repoussé de partout !

Je me sens moins libre que quand je traînais la guenille dans les coins sombres. J'avais l'indépendance de celui qui, dans un cul de basse-fosse, peut er lu pierre, et taire un trou par où il sautera sur la sentinelle pour l'i

était ma force — maintenant, la mèche est éventée, i'- suis signalé. Et, comme la bftte noire des gardes-chioc m », au bagne, je verrai s'écarter de moi ceux qui ont peur du bâton aussi bien que ceux qui le manient.

C'eût été une autre paire de manches si j'avais tué

raide le Colonel !

— Mais, mou cher, les témoins n'auraient pas voulu, et ?ous eussiea encore passé pour un lâche.

-i bien possible !

Je ris dan- un monde de sceptiques et de nonchalants. Les ans a'auraii al pas cm a mon envie tra-

ôô l'insurgé

gique, îes autres m'en auraient voulu d'introduire la mort dans le duel de presse et m'eussentcalomnié, pour que je ne plantasse pas, sur le chemin du boulevard, ce jalon sanglant.

Heureusement, je suis fort, et si mes conditions avaient été repoussées, j'aurais endommagé la binette du provocateur et je lui aurais tiré les moustaches, jusqu'à ce que la foule s'attroupât!

Aux faubouriens et aux sergents de ville accourus, j'aurais crié :

— Il voulait me saigner, comme un cochon, parce qu'il sait le sabre... je lui propose la partie à bout portant, et il cane ! Laissez-moi donc taper dessus !

On m'aurait peut-être fait assassiner, par mégarde, fait casser les côtes ou les reins, sournoisement, pendant le transfert au commissariat, sinon au poste, dans un tumulte de violon, où un faux ivrogne eût soulevé la querelle, et où la clef du geôlier, ayant l'air de nous séparer, m'aurait défoncé la poitrine.

Rien de tout cela ne s'est passé.

Je n'ai, par bonheur, confié à personne cette rumeur venue jusqu'à moi. Si j'en avais ouvert la bouche, les camarades n'eussent pas manqué de prétendre que j'avais inventé le colonel pour inventer le duel à mort.

Quelle misère !

VTTT

Villemessant conlinuc à crier sur les boulevards :

— Viflgl niant-, quel machin !

Drôle il'Iinnime!

rardin avec de gros yeux ronda, les bajoues blêmes, la moustache d'une vieille brisqoe, la bedaine et les manières d'un marchand d'hommes, mais amoureux de son métier et arrosant d'or cochoru vendus.

Capable de massacrer de sa bltgut féroce un rédacteur qui a lait four chei lui, mais, deux minutes pissant de l'œil » comme il aime à dire, AU récil d'une misère il.- loyer, d'une maladie de gamin, d'une infortune de vieillard ; vidant sous et celle à louis dans le tablier d'un

la mu-, d'un geste aussi crâne que celui ivec lequel il crevait la paillasse a l'orgueil d'un débutent, ou même d'un ancien : déll-

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catesses des gens — l-'animal! — mais ayant le cœur sous la fesse !

Il faut que ses bonisseurs attirent lu foule ! Si un des gagistes ne fait pas l'affaire, il lui flanque son sac devant le public, à la parade, et lui fait descendre, la tête en bas, l'escalier de la baraque. Il exige des sujets qui, sur un signe de lui, cabriolent et se disloquent, sautent au lustre, fassent craquer le plafond ou le filet...

Je ne lui en veux pas de ses brutalités graissées de farce !

— Eb 1 là-bas ! le croque-mort, j'ai quelque chose à vous demander ! C'est-il vrai que quand vos parents sont venus à Paris, pour s'égayer, vous les avez conduits à la Morgue et au Champ - des -Navets? Oui?... Ah! zut, alors ! Et moi qui veux des rigolos ! Vous ne l'êtes pas pour deux sous, vous savez ! Non, vrai, vous n'êtes pas rigolo ! Ah ! je sais bien ce qu'il faudrait pour faire faire risette à monsieur... une bonne révolution? Si ça ne dépendait que de moi... mais que dirait « mon Roy? » Voyons, oui ou non, sans barguigner, fusillera-t-on papa à l'avènement de Sainte-Guillotine?

Ma foi, non ! Après tout, i! a ouvert un cirque à toute une génération qui se rongeait les poings dans l'ombre ; sur le sol où l'Empire avait semé le sel biblique de la malédiction, il a jeté, lui, le sel gau-

- de ce sel qui ravite ares, et remet la pourpre dan plaies ' Paria lui doit, à ce patapouf, un regain de té et d'ironie. Légitimiste, royaliste? niions donc ! Il est un blagueur de la grande école, et, i son journal tirant à blanc contre les Tuileries, le premier insurgé de l'Kmpire.

Girardin aussi.

11 en e-t du momifié de la Liberté comme du poassafa du / igaro. Si l'on casse la glace dans laquelle il a mis refroidir son masque, on trouve de la bonté tapie dans la moue de ses lèvres, el des larmes gelées dan- m froid-.

11 n'a pas le loisir d'être sentimenteux, le pâle, ni

d'expliquer son dédain de l'humanité, ni pourquoi il

a le droit de fbuailler, en valets, ceux qui sont gens

laisser remailler, les pleutres ! Il n'insulte pas

i qu'il estime, pas de danger !

Il a donne un coup de OOUteau dans mon fatr.is

d'illusions, mais il me l'a porté en pleine poitrine.

— C'est parce que je roui ai reconnu courageux,

ni' i-t-il dit l'autre jour, où, en pleine soirée, il m'a

ini tous, et s'etl prom longtemps.

tOUl d'un COUp, et, me li\.tnl :

— Vous eroyei «pie je méprise les i luvres, d'à ce pas? Non! Mais je trouve Imbécile l'homm

cerveau robuste qui fait le puritain avant d'avoir assuré sa liberté en mettant de l'or dans son jeu. Il en faut! Et puis, a-t-il ajouté plus bas, on peut faire le bien — en cachette, par exemple... sans quoi les affamés vous mangeraient la vie I

Il paraît, en effet, qu'il est un charitable, ce cynique !

J'ai appris même que, dans le cimetière de Saint- Mandé, l'homme atteint par sa balle peut dormir consolé; que la veuve du mort vit, depuis l'enterrement, du pain donné par la main ensanglantée du duelliste, et que le fils a pour tuteur inconnu dans la vie celui qui tua son père (1).

Shakespeariens à leur façon, ces deux journalistes du siècle : l'un traînant le ventre de Falstaff, l'autre offrant la tête d'Yorick aux méditations des Hamlets!

— Mettez-vous dans vos meubles, mon cher, ayez

(1) Jules Vallès tenait cette particularité de M. Lalou, directeur de la France, qui a continué de servir la pension allouée par M. de Girardin à la personne en question. D'un autre côté, M. Bonn, neveu de celle qui fut la véritable et dévouée compagne d'Armand Carrel, vint trouver Vallès, après la publication de l'Insurgé dans la Nouvelle Revue, pour le prier de démentir le fait. Sa tante, à ce qu'ai affirmait, était dans une situation à ne recevoir aucune espèce d'aumône, n'avait jamais eu de fils»- et de plus, n'avait aucun rapport avec la femme secourue par M. de Girardin — la bonne foi de celui-ci, dieait-il, ayant été absolument surprise. S.

mu journal à vous ! ae cène do me beugler le gros Yillemessant.

C'est bientôt dit; mais je vais essayer tout de môme !

J'y ai consacré six mois — six mois pendant lesquels je n'ai employé mon temps qu'à prendre des consommation- mineuses, dan- des endroits luxueux OU je taisais des stations de deui heure- en guettant les richards, comme jadis, à l'époque de Chassaing, en attendant les sept sous pour le gloria, lin// /'/•//, el pour lesquels le délégué au crédit était parti en expédition.

Que de petites lâchetés et de hontes comiques !

J'ai ri aux calembours de Bis de famille, plus bêtes que des oies; j'ai fait la bouche en cul de poule quand ils en contaient « une bien boni parce qu'il- devaient mettre cent louis dans l'affaire; j'ai rincé le bec a des chevaliers d'industrie qui me promettaient un héritier ou un usurier... et qui se fichaient de moi.

Ah ! j'ai bien fait de naître Auverpin I

autre se serait lassé et aurait demandé grâce à l'ennemi. Blol, je n'ai pas cédé d'une semelle — ce sont mes semelles qui ont cédé.

que, pendant ce chômage, ce qui me lit de l'argent du / j'ai même des dettes)*

Me voici arrivé au dernier billet de ceril Crânes.

Je le ménage, en mangeant du pain et on bu-

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