‹ L'insurrection algérienne de 1871Chapitre 6 sur 6 · SES CARACTÈRES ET SES CONSÉQUENCES · texte numérisé non relu

SES CARACTÈRES ET SES CONSÉQUENCES

Revenons à la zaouïa de Seddouk. Au début de l'insurrection, nous y trouvons encore des ménagements et de la diplomatie mais bientôt emportés par le torrent des passions furieuses que les habiles ont déchaînées, mais qu'ils sont impuissants à modérer et à contenir.

Le 6 avril, avait été signé le traité d'alliance entre le Moqrani et les chefs de la zaouïa. Le 8 avril au matin, des masses de Kabyles «Haut accourues au marché des Mcisna, Cheikh-Haddad, qui depuis des années n'était pas sorti de sa cellule, parut devant cette multitude. Il s'avançait lentement, soutenu par ses deux fils, entouré de l'élite de ses moqaddem, cassé par l'âge et les austérités, émacié de veilles et de jeûnes. Il déclara solennellement que ses deux fils étaienl désormais ses naïb ou lieutenants. Il fit donner lecture d'une proclamation qui conviait tous les fidèles au djehad ou guerre sainte. La querelle commencée par un noble mécontent devenait ainsi celle de tous les vrais croyants. 11 leur remit un drapeau que « le prophète Mohamed lui avait apporté pendant la nuil ». I) jeta son bâton au milieu d'eux en s'écriant : « C'en est fait îles Français! Avec ce bâton vous n'avez plus rien à craindre. Plantez-le sur la place de Bougie, et vous jetterez sans peine les Français à la mer. »

L'appel du vieux pontife fut adressé à tous ses moqaddem,

que leurs Khouau ue pouvaient manquer <lc suivre « à peine de

Forfaiture et de sacrilège ». Aziz, qui n'était point un fanatique,

i expliqué plus tard, «levant la cour d'assises, pourquoi il avait

LE DJEHAD.

mis en œuvre ce formidable Instrument du djehad, el il l'a fait en homme politique et non en halluciné religieux : Lorsqu'on est en insurrection, dit-il, le djehad est un moyeu d'action, <t j. m'en suis servi... Du moment que j'étais insurgé, je devais mettre en œuvre tous les moyens utiles à ma cause; le djehad, comme les titres que j'ai pris ou qu'on m'a donnés, d'émir des musulmans, de défenseur de la religion, etc., n'étaienl que ieê procédés d'exécution imposés par les circonstances. »

Cette même recherche du « procédé » se retrouve dans un autre moyen qu'il mit en œuvre pour agir sur les masses. Comme s'il craignait que l'honneur de Dieu et du Prophète ne fussent pas des motifs suffisants pour les entraîner, il fit courir le bruit que la France, ruinée par les Prussiens, allait prendre les terres des Kabyles pour les distribuer à ses citoyens dépouillés, aux colons algériens et aux juifs. En outre, les partisans du Moqrani, dont les biens étaient déjà frappés de séquestre, allaient refluer, par centaines de mille, dans les bonnes terres de Kabylie. On sait l'effet que des menaces analogues produisirent sur les paysans français de 1792 : elles firent sortir du vieux sol gaulois « quatorze armées »; de même, les mensonges d'Aziz armèrent dans l'Atlas cent mille combattants.

Aux feux allumés sur les montagnes, la guerre sainte s'embrasa d'un seul coup, de laMedjana à la Méditerranée. Les fermes de nos colons furent partout incendiées; les moqaddem conduisirent simultanément leurs Khouan à l'assaut de Dellys, de Tizi- Ouzou, de Fort-National, de Dra-el-Mizan, de Bougie, d'Akbou, de Batna.

Dès le 14, Aziz avait passé, non loin d'El-Kseur, une revue de son armée, et l'on avait vu dix mille guerriers se prosterner sous la bénédiction de son frère Cheikh-Mahmed. A l'autre bout du pays, des courriers d'Aziz avaient, malgré les répugnances de Si Mahmed-el-Djaadi, oukil ou gardien du tombeau d'Abd-er- Rahman-bou-Kobreïn, ainsi que des moqaddem des environs, tous très opposés à l'insurrection, donné lecture de l'appel à la guerre sainte et annoncé les prétendues spolia lions donl les Kabyles étaient menacés. Il fallut un ultimatum du Moqrani pour vaincre la résistance de Si Mahmed-el-Djaadi, le principal personnage religieux du pays. Les modérés furent contraints de céder. Le 20 avril au matin, des milliers de Kabyles étaient déjà en armes autour de la zaouïa, lorsque i'oukil, accompagné de

Y amin-el-oamtma, le chef de guerre élu des Aït-Smaïl, sortit de la mosquée, portant déployée la bannière du saint, et suivi de nombreux Khouan psalmodiant le dikr des Rahmanya. Il passa en revue les contingents, que commandaient ou des moqaddem ou les amin des villages, investis de nouveau par lui au nom d'Aziz. 11 lançait d'une voix haute et vibrante le nom des chefs et le chiffre de chacun des contingents, récitant sur chaque groupe de combattants une de ces courtes prières du rituel « qui ouvrent sûrement le paradis aux vrais croyants ». Pour leur coup d'essai, ils devaient attaquer le village et le bordj de Dra-el-Mizan. A ce moment se place le miracle d'Abd-er-Rahman, une des plus curieuses scènes religieuses de cette guerre ; mais laissons la parole au commandant Rinn :

Cependant, le commandant Moutz a rassemblé le goum des Nezliou, qui, à l'exception d'un de ses çof, est resté groupé autour du bordj. Son caïd, le brave Ali-ben-Telaach, et ses frères, guerriers renommés, sont à la tête de cette cavalerie, qui s'ébranle le fusil haut et part avec entrain. En face, Si Mahmed-el-Djaadi, calme et impassible, marche lentement, un peu en avant des colonnes rebelles. II porte toujours déployée la bannière de monseigneur Abd-er-Rahman-bou-Kobréïn. Quelques pas encore, et notre goum, lancé au galop, va culbuter le porte-drapeau et son état-major de Khouan, quand, soudain, nos cavaliers font cabrer leurs chevaux, s'arrêtent brusquement, sautent à terre et se précipitent pour embrasser la main ou le pan du burnous de Mahmed-el-I)jaadi. A ce spectacle, les Kabyles ont suspendu leur marche; bon nombre de Khouan sont convaincus que c'est la bannière du saint patron des Rahmanya qui a arrêté le goum au service des infidèles; et ceux qui savent que, la veille au soir, le caïd a eu une entrevue secrète avec le moqaddem, se gardent bien de le dire. Mahmed-el-Djaadi, satisfait de l'elfet produit, voudrait bien en rester là. 11 parle de remettre au lendemain l'attaque des barricades, afin d'avoir des contingents encore plus nombreux. Ahmed-ben-Telaach, frère du caïd et moqaddem convaincu, insiste pour agir sans délai. Son avis l'emporte, et on marche cette fois sur les cinq barricades qui ferment les rues du village.

Ici s'arrête l'effet miraculeux des mérites du saint. On entra bien dans le village, qu'on trouva évacué par les Français, mais le bordj resta imprenable. Notons que cette défection du gouni de Nezliou, en présence môme de l'ennemi, est un des rares faits de ce genre que nous ayons à enregistrer alors dans notre armée indigène. Mais veut-on voir encore à l'œuvre l'enthousiasme guerrier des Kabyles? Lisons ce que raconte le commandant Rinn des imessebélène ou dévoués, qui donnèrent à Fort-National son dernier assaut, le matin du 22 mai :

LE DJEHÀD. ',♦

Ces imessebélène qui, par un vomi solennel, font le sacrifice de leur fie, ne sont pas des confesseurs de la foi, mai» des guerriers. Leur enrôlement ne peut avoir lieu que «pour défendre le sol du paya contre un** nation étrangère ou pour en chasser les envahisseurs », Il est interdil d guerres de tribu à tribu. Les représentants de l'autorité politique et g rière ont seuls qualité pour provoquer ces enrôlement», pour fixer le nombre des imessebélène et pour déterminer leur rôle. Quand le groupe esl constitué, on appelle un marabout qui va prendre les imessebélène et les conduit devant ladjemaa (1) et les notables assemblés. Le taleb et ton» les assistants disent la prière des morts : les imessebélène, immobiles et silencieux, écoutent, mais ne prient pas; car c'est sur eux que se fait la prière, et déjà leur vie ne leur appartient plus.

Ne dirait-on pas une légende romaine, des Décius se dévouant aux dieux infernaux, des Curtius se préparant à combler le gouffre? Dans le cercle de Fort-National, on trouva 2 280 de ces volontaires ayant fait d'avance le sacrifice de leur vie !

Ni l'enthousiasme religieux, ni la bravoure téméraire, ni la supériorité numérique des insurgés, ni les rochers et les précipices de la Kabylie, ne purent vaincre le courage discipliné de nos colonnes. Les indigènes, à qui l'on avait raconté que la France était perdue, qu'elle était obligée de prendre des juifs et des mercantis pour les déguiser en soldats, furent stupéfaits de voir reparaître, plus nombreux que jamais, les zouaves et les grandes capotes, avec les longues files de canons. Les chants populaires de la Grande Kabylie sont l'écho de cette désillusion :

Bou-Mezrag n'est pas un homme. Qu'est-il donc? Un insensé, un imbécile. Il a trompé Arabes et Kabyles; il leur a fait croire qu'il connaissait la situation des chrétiens... Gheikh-el-Haddad a commis un crime monstrueux, il a souillé la religion arabe. 11 a des enfants dépravés qui ne savent commettre que des actions étranges de perversité... Qu'il redevienne forgeron; ses ancêtres ont forgé le fer... Aziz a désiré les honneurs, mais ce n'est pas en s'amusant qu'on arrive aux dignités; les hommes de gouvernement ne se laissent pas séduire par des caresses... Les hommes de la confrérie ont seuls causé l'insurrection. C'est Aziz qui a excité les Khouau... Le drapeau d'Aziz est sale, pareil à un haillon rapiécé.

(1) Conseil municipal d'un village kabyle.

Par contre, le poète populaire célèbre, sur un ton presque lyrique, nos généraux, nos régiments, nos drapeaux :

Le général Lallemand est sorti avec sa musique et ses tentes; il est arrivé avec ses soldats invincibles; les canons et les balles ont parlé. Voici Saussier : devant lui se dressent les tambours; il se dirige droit au but. L'étendard brodé et orné de franges, c'est le général Saussier qui le porte. Il s'est élancé avec l'intrépidité et l'audace du lion. Il s'est emparé de tous ces forgerons, fils d'hérétiques... (1).

Aziz sentait le découragement et la colère monter autour de lui. Plusieurs fois, il avait écrit à Alger, pour savoir à quelles conditions il serait reçu en grâce. Deux mois et demi après sa prise d'armes, Aziz, avec plusieurs autres chefs, se rendit au village d'Aït-Hichem, où était campé le général Lallemand, afin d'y faire sa soumission. Il la faisait sans conditions; bien plus, il demandait en grâce qu'en souvenir des services passés lui et ses amis fussent employés comme auxiliaires. Il jurait d'employer toute son influence à ramener dans le devoir ceux qu'ils avaient égarés. Le général Lallemand, gêné par les sévères instructions qu'il avait reçues d'Alger, répondit simplement qu'il en référerait au gouverneur général. Alors Aziz obtint l'autorisation d'écrire lui-même à l'amiral de Gueydon. Sa lettre est des plus curieuses :

Je me repens du crime que j'ai commis. Accordez-moi de faire la paix avec moi... Je ferai rentrer tous mes amis sous votre commandement; je vous donnerai un coup demain pour la paix et la tranquillité; je me retournerai avec ma force contre vos ennemis qui m'ont entraîné dans ce crime terrible. Dès que j'aurai reçu votre lettre, avec le pardon, je serai à vos ordres et je vous jure de me battre pour le gouvernement français, avec mes amis, jusqu'à la mort, pour laver la tache qui est sur moi.

Le même jour, le général recevait une lettre de Cheikh- Baddad l'informant que c'était avec son approbation et par son ordre que son fils faisait sa soumission. C'était la grande Kliouannerie qui abdiquait! Si le général avait pu recevoir à merci les chefs repentants, la guerre eût été finie du coup. Mais le viceamiral de Gueydon fit savoir que, pas plus que lui, il n'avait le droit de grâce, qu'on pouvait bien surseoir à l'exécution des mandats d'amener, mais que « tous les coupables devaient être Livrés à la justice un peu plus tôt. un peu plus tard». De même au général Augeraud, qui lui faisait part d'offres de soumission, il répondait

(1) Général Hanotf.ai\ (liants populaires de la Kabylie du Jurjura.

LE DJEHAD. :;i

par la circulaire du 20 mai, ordonnant de ne rien promettre ceux qui se rendraient, d'exiger qu'ils aillent se constituer | hîsoi iniers dans les villes, el de ne pas les employer comme auxiliaires. Il écrivit en marge du rapport d'Àugeraud : Agir comme à Paris; on juge et on désarme; les Kabyles ne sauraient prétendre à plus de ménagements que !<•> Français. > Le crime de musulmans, s'armant pour la foi ou les propriétés qu'ils croyaient menacées, n'était peut-être pas comparable à celui de Français s'armant contre le gouvernement de leur pays, sous les yeux d'un ennemi victorieux, et promenant la torche dans leur capitale.

En octobre, c'était Bou-Mezrag qui recevait la même réponse. Or, se faire traîner dans les villes européennes, où les journaux réclamaient leur tète, comparaître devant cette « justice rouge », où les magistrats seraient assistés d'un jury de colons, être « jugé par des mercantis et par des juifs », comme disait Bou-Mezrag, il y avait de quoi faire réfléchir. Les scrupules de légalité de l'amiral nous valurent une prolongation de sept mois dans l'insurrection ; ils coûtèrent bien des vies de soldats, sacrifiées* dans les terribles marches du Sud.

Cependant, le 9 juillet, à Ain-Sultan, avant que le sortd'Aziz fût connu, le marabout des Aït-Smaïl, le porte-étendard de Bou- Kobreïn, Si Mahmed-el-Djaadi, déposait les armes. Le général Lallemand traitait les chefs indigènes non en criminels, mais en prisonniers de guerre. Il respectait les mosquées, même le tombeau de Bou-Kobreïn, atténuant de tout son pouvoir la rigoureuse politique du gouvernement. Le 2 juillet, sur la volonté exprimée par son père et sur un mot d'Aziz, Cheikh-Mahmed s'était mis en route sur Bougie pour s'y constituer prisonnier. En chemin, un de ses parents éloignés, Saïd-Ouraba, le rencontra ; tous deux mirent pied à terre, suivant la coutume, pour se donner le baiser; mais Saïd-Ouraba, traîtreusement, terrassa le saint, le lia sur sa mule et l'amena dans Bougie. Cet exploit lui valut plus tard un acquittement en cour d'assises. Le 13 juillet, le général Saussier arrivait devant Seddouk et sommait Cheikh- Haddad de rendre sa soumission effective en venant au camp français :

On vit alors arriver, porté sur une civière et suivi d'une Longue file de Khouan sans armes, le grand maître de l'ordre des Rahnianya. Ce fut un

o2 L'INSURRECTION ALGÉRIENNE DE 1871.

spectacle imposant que la reddition de ce vieux pontife octogénaire, quand, descendu de sa civière et soutenu par ses petits-fils, il s'approcha de la tente du général. Son âge, ses malheurs, sa figure de cire émaciée par toute une vie d'ascétisme et de réclusion, la dignité de son attitude frappèrent les plus indifférents et les plus sceptiques de nos soldats. Quant à nos caïds, spahis et auxiliaires, il fallut un service d'ordre pour les empêcher de se précipiter pour toucher ou pour baiser respectueusement les pans de son burnous. Cheikh-el-Haddad répéta au général Saussier la même phrase qu'il avait écrite au général Lallemand : « Je suis comme un mort entre vos mains; je suis entre les mains du Miséricordieux et du Puissant qui a pour attributs de sa dignité le pardon et la miséricorde. » Le général, abrégeant une entrevue qu'il savait être pénible pour ce vieillard, se borna à répondre qu'il attendait les ordres du commandant en chef et du gouverneur. Puis il fit conduire dans une tente particulière Cheikh-el-Haddad, qui s'enferma avec ses petits-fils et quelques serviteurs. Le lendemain, nos auxiliaires demandèrent la grâce d'aller baiser la main du vieux cheikh, qui, pendant toute cette journée du 14, reçut les marques de la déférence et du respect de ceux-là mêmes qui l'avaient combattu avec le plus d'énergie.

Ce n'est que six mois plus tard, après un dernier combat dans le Sahara, qu'une patrouille française ramassa près d'une petite flaque d'eau deux indigènes blessés qui respiraient encore. L'un d'eux était Bou-Mezrag. Le dernier des rebelles, Bou-Choucha, ne fut pris que le 31 mars 1874; traduit devant un conseil de guerre, il fut passé par les armes le 29 septembre 187o.

«. L'autorité est terrible pour ceux qui sont pris ; elle traite durement les rebelles » , dit la chanson populaire kabyle. Le châtiment des tribus révoltées fut rigoureux et pas toujours équitable : on ne fit presque pas de distinction entre celles qui s'étaient soulevées spontanément, celles que les razzias des rebelles avaient contraintes à l'insurrection, celles mêmes qui ne s'y étaient mêlées que pour empêcher les excès. Non seulement les biens des zaouïa, mais les meilleures terres de la Kabylie, dans la vallée du Sebaou et de l'Oued-Sahel, furent frappées de séquestre. Les unes, celles dont nous ne pouvions rien faire, durent être rachetées à haut prix par leurs propriétaires; les autres furent distribuées à des colons et servirent à l'établissement de villages français. Les Berbères furent rejetés dans les parties les plus abruptes de leurs montagnes, comme au temps des invasions arabes, et, de là-haut, ils peinent encore voir les nouveaux maîtres faisant la récolte sur leurs champs-. En pénétrant dans leurs villages, on enleva 80 000 fusils. On s'enquit de la conduite de chacun, et les confiscations sur les particuliers accompagnèrent les confiscations sur

F.E DJEBAD.

les tribus. Il arriva môme que toi indigène, qui pendant l'insurrection était prisonnier en Allemagne ou servait sous no- drapeaux, dut, à son retour dans sa lrilni,se mettre en instance pour obtenir la restitution de ses oliviers. Cinq cent mille hectan l'étendue d'un département français, passèrent ainsi des mains de leurs propriétaires dans celles du domaine ou des colons. En outre, les indigènes durent payer près de 27 millions pour racheter le reste. Enfin, ils furent frappés d'une contribution de guerre de 30 millions, dont 10 millions, dix fois l'impôt annuel, rien que pour la Kabylie.

En même temps qu'on traitait les indigènes comme des belligérants vaincus, on les punissait comme des Français qui auraient porté les armes contre leur patrie. Tous ceux qui avaient marqué dans l'insurrection furent traduits devant la cour d'assises, soit d'Alger, soit de Constantine, et les condamnés subirent les peines édictées par nos codes. Les débats durèrent deux années entières, et les sentences ne furent pas toujours équitables. Bou-Mezrag, acquitté sur le chef d'insurrection, fut condamné à mort pour crime de droit commun. Aziz, bien plus coupable que lui, relaxé sur le chef de pillages et d'incendie, frappé seulement comme rebelle, fut condamné à la déportation. Contre Ali-Oukaci, qui s'était refusé à tirer un coup de fusil contre nous, contre Ahmed- Bey, qui s'était distingué par son humanité, on prononça la déportation dans une enceinte fortifiée. Ben-Ali-Chérif, complètement innocent des crimes dont on l'accusait, fut condamné à cinq ans de réclusion. Plus tard intervint le président de la république avec son droit de grâce : Ben-Ali-Chérif fut mis en liberté ; Bôu-Mezrag conserva la vie.

En 1879, avec Ahmed-Bey et Ali-Oukaci et d'autres chefs algériens, nous retrouvons Bou-Mezrag apportant un précieux concours au gouverneur de la Calédonie pour la répression de l'insurrection canaque. Libéré en 1882, Bou-Mezrag est resté dans l'île et a essayé d'y fonder une colonie kabyle. Aziz s'échappa du pénitencier de Nouméa, se rendit de Sidney aux villes saintes d'Arabie, invoqua sa qualité de martyr de l'islam pour s'y créer une vie honorée et large, mais, au lieu d'y prêcher la haine de la France, s'étudia à rendre des services à notre consul de Djeddah. Cheikh-Haddad mourut dans les prisons des chrétiens après avoir trouvé moyen de transmettre la grande maîtrise à un vieillard sage et modéré qui ne pouvait porter ombrage à l'autorité française.

En 1881, plusieurs membres de la famille Moqrani, réfugiés en Tunisie, se mirent à la disposition du général Forgemol dès son entrée dans la Régence, lui fournirent des guides, des courriers, armèrent un goum, et plus tard servirent dans les compagnies mixtes organisées par nous.

Ainsi dans l'exil, en Calédonie, en Arabie, en Tunisie, les insurgés de. 1871 ont montré des sentiments français. Les plus malheureux furent ceux que retinrent et retiennent encore les pénitenciers de la Corse et de la Guyane. Il y a eu des amnisties pour les condamnés de l'insurrection parisienne : pour eux seuls il n'y en a pas eu.

Nous n'avons pas essayé d'analyser les récits militaires du commandant Rinn. Cette guerre d'Afrique, éparpillée de la mer aux cinq villes du M'zab, aux oasis de Biskra et Tuggurt, ne comprend pas moins de trois cent 'quarante combats. Il nous était impossible môme de mentionner tant de forts villages pris d'assaut, de défilés forcés, de barricades aux blocs cyclopéens enlevées à la baïonnette, tant de batailles de montagne, de steppe et de désert.

Comme l'avait prévu Ben-Ali-Chérif, c'était une nouvelle conquête de la Kabylie qu'il avait fallu faire : le jour anniversaire de la bataille d'Ichériden du 24 juin 1857, juste sur le même emplacement, un nouveau jugement de Dieu avait décidé du sort de la montagne. L'insurrection, commencée le 15 mars à la Medjana par la révolte du bachagha ne fut réellement terminée que le 20 janvier 1872, à 460 kilomètres de son point de départ, par l'arrestation de Bou-Mezrag à Ouargla. Notre armée d'Afrique, portée par les renforts successivement arrivés de France au chiffre de 86 000 hommes, avait eu à disperser près de 200 000 combattants.

Ce que nous désirons surtout mettre en lumière, c'est Le caractère même de cette guerre. Jamais insurrection ne se produisit dans des circonstances plus défavorables pour nous. Sur notre propre sol, nous avions éprouvé les plus terribles désastres qu'ait encore subis une nation européenne; le tiers de la France et la capitale même étaient occupés par L'ennemi; nous paraissions

LE DJEHAD.

effaces du rang des peuples. La chute de L'Empire semblait avoir brisé le lien qui s était établi entre les indigènes d'Algérie et Le « sultan » de Paris; les décrets rendus par Le gouvernement de Bordeaux avaient troublé Arabes et Berbères dans leurs habitudes

traditionnelles, les avaient froissés dans leur amour-propre, inquiétés dans leurs intérêts les plus chers. L'Algérie axait été complètement dégarnie <le troupes; ton-- les généraux, tous les officiers connus des tribus axaient dû s'embarquer. Après -ept mois de guerre étrangère, au moment où l'arrivée de renforts dans la colonie eût encore prévenu toute tentative de soulèvement, la Commune, éclatant tout à coup, avait retenu nos régiments sous les murs de Paris. Ceux qui prétendent que l'indigène n'obéit qu'à la force doivent bien reconnaître que c'étaient alors la force et le prestige de la force qui manquaient le plus à la France. On aurait pu s'attendre à ce que l'Algérie tout entière, de la frontière du Maroc à celle de Tunisie, de la mer aux plus reculées oasis du Sud, réunissant tous les natifs, Arabes et Berbères, laboureurs et nomades, dans un élan unanime de fanatisme religieux et de haine nationale, se lèverait comme un seul homme pour jeter les Roamis à la mer.

Cependant il n'en fut rien. Sur environ trois millions et demi de musulmans, l'insurrection n'en toucha que 800 000, c'est-àdire pas même le quart. Des trois provinces de l'Algérie, celle qui semblait la plus menacée, celle d'Oran, n'entendit pas un coup de fusil : grâce à d'habiles négociations, on avait amené les redoutables Ouled-Si-Cheikh à ne pas remuer. Dans la province d'Alger, à part les Beni-Menaceur de Cherchell, la moitié orientale du pays fut seule entamée. Dans la province de Constantine, le mouvement n'embrassa que la Petite Kabylie, les déserts à l'ouest et au sud de Batna et Biskra, les tribus de la frontière tunisienne, soulevées par un fils d'Abd-el-Kader. Tout le pays qui entoure Alger et se prolonge jusqu'au désert, toute la zone immense qui s'étend au nord et au sud de Constantine (voyez la carte teintée de M. Rinn) restèrent paisibles. Ces deux grandes villes ne furent troublées que par les émotions d'ordre politique qui affectèrent leur population européenne. Leur population musulmane, sollicitée par les agents de l' Allemagne ou par les émissaires des rebelles, provoquée par de faux documents qui la représentaient tantôt comme implorant le roi de Prusse et tantôt comme réclamant le protectorat de la reine d'Angleterre, ne laissa

échapper aucune occasion d'affirmer sa fidélité inébranlable à la France.

Des grands chefs du Sud, que devaient particulièrement inquiéter les tendances du gouvernement démocratique, pas un ne s'associa à la prise d'armes du Moqrani. Tout le clergé musulman officiel resta dans le devoir; des seize confréries religieuses de l'Algérie, une seule proclama la guerre sainte , et encore une scission s'établit tout de suite entre les zaouïa du nord et celles du sud. Même dans le pays insurgé, des tribus entières s'obstinèrent à suivre nos drapeaux; d'abord les tribus makhzènes, qui, depuis le temps des Turcs, étaient en dissentiment avec les autres; puis des tribus maraboutiques, notamment celle des Cherfa-el-Hareg, celle des Beni-Djaad, qui se maintinrent, en plein pays insurgé, jusqu'à l'arrivée de nos colonnes ; enfin des familles puissantes, comme celle de Ben-Ali-Chérif, comme celle de son ami Ali-Oukaci, que des maladresses avaient exclu de notre camp, mais qui refusa de prendre place dans le camp ennemi. Dans le Sahara, c'est avec les çof de notre parti que nous tenons en échec les çof contraires. Pendant toute la campagne, nous voyons nos officiers continuer à s'entourer de leur mokraznya ou spahis indigènes.

Il y a plus : parmi les populations dites insurgées, beaucoup ne le furent ou ne le parurent que parce qu'elles y furent contraintes par la force, parce qu'après avoir invoqué l'appui de nos colonnes, abandonnées par nous, razziées par les rebelles, dépouillées par eux de leurs troupeaux, de leurs récoltes, de leurs silos, de tous leurs moyens d'existence, voyant parfois leurs familles enlevées comme otages, elles durent feindre de s'associer au mouvement.

Citons un exemple entre cent. Les chefs des Ouled-Cbelich, le 21 avril, viennent au bureau arabe de Batna protester de leur dévouement, demander l'envoi immédiat d'un détachement pour les aider à résister aux bandes armées qui les sollicitent et les menacent. On ne peut rien leur accorder; ils se joignent donc à L'insurrection ; mais ils s'étudient à empêcher les excès et, dès l'apparition de nos colonnes, le i) juillet, viennent faire leur soumission. Comme on leur reproche leur conduite, ils répondent :

Nous sommes allés vous demander aide et protection; vous nous avez bien reçus, mais vous ne nous ave/ pas protégés; nous avons obéi à ceux qui étaient les plus forts. Nous, nous ne sommes ni des seigneurs, ni deB

LE DJEHAT*.

marabouts i revenu s ne ma - \ne

ce que nous labourons... Par Dieu, : .

mis! C'est de notre pU - :ue nous somma venu- v mis Iroarer h

la poudre ne parla* rit de plein g

; nous B - - point des ennemis.

me lai g sm les lèvres de Dali-Ahmed, -

et-Ouidane. près de Dellys. qui. 1 vril. en pleine guerre, demande une entrevue aux officiers français et leur dit :

:-nne vient, noua • as îes premiers à nous soumettre et à combattre de tout <:œur dans woa rangs nous n'aimons pas les Khouan

et nous ne voulons pis de leur autorité; jus -.. nous ne p rien

pour vous, si ce n'es donner des re - - îents quand vous viendrez

en demander comme aujourd'hui: mais - is compromettre que

de recevoir vos émi- n de vous en adre?

X est-ce pas ainsi que. dans le Paris de ce même m 3 d'avril 1871. quarante mille anarchistes ont pu terroriser la grande ville et. au moins en apparence, armer contre Versailles jusqu'à cent mille gardes nationaux ?

Si l'insurrection algérienne n'avait pas été affaiblie par la réaction des éléments contraints sur les éléments enthousia-" par . - - urdes résistances des hommes d'ordre, de travail et de paix enrôlés de force dans ses rangs, par les rivalités persistantes des chefs laïques et des chefs religieux, par la méfiance paysans contre les Khouan. par les vieilles haines de çof à çof

ie tribu à tribu, par les calculs des habiles et les répugnances - modérés, qui ne comprend que ce n'est pas avec 8€ 000 hommes que nous en serions venus à bout? Mais, grâce à ces éléments réfractaires de l'insurrection, sur tout le parcours de nos colonnes. s le soumission ont alterné avec les défense? acharné s plus d'une résistance prévue s'est évanouie, plus d'une position redoutable a été mal tenue, maint assaut contre nos places s'est émoussé: toujours nos chefs ont été renseignes: toujours i colonnes comme nos garnisons ont reçu des émissaires : le 1er mai deux indigènes étaient fusillés par les assiégeants sous les remparts de Fort-National.

On est enclin, en France comme en Algérie, à croire que l'insurrection fut un déchaînement universel de sauvagerie. Parce que nos fermes, dans le pays révolté, furent partout incendiées. on se figure que nos colons furent partout massacres. Il - ssaîft, après tout, d'une guerre de race, d'une guerre de religion, et les

guerres de race ou de religion n'ont jamais été très bénignes, même en Europe. C'est cependant une impression sur laquelle il faut revenir, car les erreurs en histoire entraînent les erreurs d'application pratique. Assurément il y a eu des atrocités commises par les insurgés : on citera tout d'abord le massacre de Palestro, qui alluma chez nos colons algériens des rancunes encore aujourd'hui non apaisées. C'est à Palestro, en effet, mais, pour la plupart, dans la prise d'assaut de la gendarmerie, et les armes à la main, que cinquante Européens furent massacrés par une multitude furieuse. Le second fait particulièrement atroce, ce fut le massacre de la scierie Sallérin, près de Batna, où Mme Sallérin, trois enfants et douze ouvriers européens furent égorgés. Ce qu'il importe de constater, c'est que les meurtres ne furent pas commis par des forces organisées : à la scierie Sallérin, le principal auteur de l'attentat était un malfaiteur de profession, un échappé de notre pénitencier d'Aïn-el-Bey, le bandit Ahmedben-Rahmoun.

Si l'on fait le compte des atrocités commises par « l'armée roulante », par les irréguliers, qui compromettaient l'honneur des deux races belligérantes, le bilan ne serait peut-être pas à notre avantage. Le 22 avril, neuf indigènes sont fusillés près de l'Aima sur le simple avis d'un colon influent: le lendemain une bande de mobilisés arrête le caïd Lekahal et ses gens, qui amenaient à la colonne des mulets de réquisition, et les assomment à coups de crosse. Le 25 avril, à Lambessa, un goumier est fusillé par des miliciens. Le 23 mai, près de Meslouk, les Ouled-Gacem, qui venaient avec leurs femmes et leurs enfants couper leurs orges, sont chargés par de la cavalerie et sabrés au nombre de soixante. Faut-il parler de L'affaire d'Ain- Yacoub, près de Batna? le 4 mai, trente-deux indigènes des tribus fidèl qui avaient apporté des provisions au camp, s'en retournaient paisiblement chez eux, quand ils sont rencontrés par des miliciens : arrêtés aussitôt, traduits devant une sorte de cour martiale irrégulièrement constituée, sur les indices les plus vagues, ils sont condamnés à mort et exécutés. L'argent trouvé >ur eux fut partagé entre les meurtriers. On parle même de certains détails abominables auxquels nous aimons mieux ne pas croire. Quant au fait même du massacre, il ne peut être contesté puisque les autorités françaises durent s'employer à calmer les tribus qui voulaient s'insurger, que le crime, quoique non poursuivi devant

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les tribunaux, fut flétri à la tribune de L'Assemblée nationale el qu'enfin les familles des tués reçurent Leur part dans les indemnités allouées aux victimes de l'insurrection,

Le véritable caractère que les chefs reconnus de l'insurrection travaillèrent constamment à lui imprimer, ce fut celui-là même que les théologiens musulmans attribuent au djehad. C'est une guerre qui, comme toute autre, doit se conformer aux règles du droit des gens. Le croyant, même en état d'insurrection* esl tenu « de ne tuer que les combattants, d'épargner les non-combattants, les femmes, les enfants, les vieillards, les infirmes et les insensés, de respecter la parole donnée et les trêves consenties, d'éviter les cruautés ». « Ces principes, affirme le commandant Rinn, les chefs insurgés, petits ou grands, laïques ou religieux, s'efforcèrent de les faire respecter. » Ils se considéraient comme des belligérants, non comme des rebelles. Le Moqrani, qui était un chevaleresque, Aziz, qui était un civilisé, n'avaient garde de pousser aux excès d'une jacquerie. Bou-Mezrag, condamné k mort par la cour d'assises, dira : « J'accepte la responsabilité incombant au chef de ma famille; que Dieu pardonne aux autres : mais je protesterai toujours contre l'accusation d'avoir pillé et incendié; si nous avions été des pillards et des assassins, mon frère n'aurait pas fait fusiller dans son camp ceux qui avaient saccagé les chantiers de M. Sadler. »

A cette prétention de ne faire qu'une guerre de civilisés, ajoutons que les habiles cherchaient à se ménager la reconnaissance des colons en préservant leur vie et que les indigènes ne sont point insensibles aux souvenirs de bon voisinage, à la mémoire des services reçus. La guerre fut donc conduite avec une modération, une humanité relatives. Partout (la preuve s'en rencontre en cent endroits du livre de M. Rinn) les insurgés, même Khouan, prévenaient les colons du danger qui les menaçait. Même les paysans kabyles qui convoitaient leurs propriétés n'en voulaient point à leur vie; s'ils incendiaient leurs fermes, c'était surtout pour les contraindre à quitter le pays pour jamais, et c'est un moyen qu'ils emploient entre eux contre les gens frappés de bannissement (1). Souvent ils fournirent aux colons des mulets pour emporter leurs effets personnels. Toujours, avant de donner l'assaut à un bordj français, ils offraient une capitulation.

(1) Voyez Hanoteau et Letc-urneux, la Kabylie et les coutumes kabyles, t. III, p. 132.

Bien entendu, jamais nos officiers n'ont prêté l'oreille à ces propositions et jamais les insurgés n'ont réussi à s'emparer d'un lieu fortifié. Mais, comme ils ont toujours respecté les capitulations acceptées par des personnes civiles, il est fort probable qu'ils eussent respecté de même les capitulations militaires.

Si l'on fait le compte des Européens qui périrent dans cette crise, il faut tenir état aussi de ceux qui durent leur salut à des indigènes. À Palestro même, si tant des nôtres furent massacrés dans l'attaque de la gendarmerie, n'oublions pas les quarante personnes qui, après s'être défendues dans la maison cantonnière, réfugiées sur la toiture de cet édifice, menacées par les progrès de l'incendie, conservèrent la vie en se rendant aux assiégeants. Avec deux autres Européens, le capitaine Auger et le iils Bassetti, ils furent confiés à Saïd-Ou-Ali, lamiu-el-oumena de la tribu; les prisonniers furent emmenés par celui-ci dans son village, aussi bien traités et nourris que le permet la pauvreté kabyle, exempts de toute injure, et enfin remis par leur hôte à la première colonne française qui parut dans le pays. Plus tard ils lui témoignèrent leur reconnaissance, après qu'il eut été condamné à mort, en signant une pétition pour demander sa grâce. Le 18 avril, Famin-el-oumena Omar-Benzamoun, rencontrant à Azib-Zamoun, la diligence de DelJys, prévint les voyageurs que la route était coupée et les engagea à descendre dans le caravansérail, où plusieurs colons s'étaient déjà réfugiés, déclarant qu'il y répondait de leur vie. Leur confiance ne fut pas trompée, et, sous la protection de l'inviolable anaïa kabyle, trente Européens restèrent en sûreté pendant vingt et un jours, au milieu d'une population qui se battait contre nos soldats. A Bordj-Menaïel, le même jour, trente-neuf personnes, gardées par huit miliciens, étaient assiégées par trois cents rebelles : le marabout Si-Mouna intervint, assura une libre retraite aux miliciens, après qu'ils eurent livré leurs armes, et emmenachez lui les trente-neuf civils. Le même jour, non loin de là, le caïd Ben-Bouzid, qui était moqaddem des Rahmanya, sauvait un colon et lui faisait rendre son troupeau. Un autre caïd, El-Iladj-Ahmed-ben-Dahman sauvait également un Européen : il n'en fut pas moins condamné à mort, comme insurgé, et exécuté à Alger. Le 18 avril, à l'usine de Boghni, lamin Rabia prenait sous sa protection le gérant A Les ouvriers et, sous l'escorte de ses Khouan, les conduisait au boni) ; plus tard, il n'en fut pas moins condamné aux travaux forcés à

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perpétuité. Dans le Ilodna. deux Européens avaient échappé aux

recherches d'une bande : l'un trouva protection chez Saïd-ben- Bou-Daoud, de Msila, qui saisit ensuite une occasion de l'échanger contre un prisonnier arahe ; l'autre se confia aux marabouts de Benezouh, qui le remirent aux autorités françaises. Ahmed-Bey, qui avait été battu par le colonel Bonvalet et avait vu brûler Bon bordj patrimonial, gardait cependant intacts les établissements européens dispersés sur son territoire. Non loin de là,Embarekben-Khellad, un Moqrani, protégeait les colons et leurs biens contre les bandes insurgées : soupçonné d'intelligence avec elles, il fut traduit en cour d'assises et acquitté avec éloges. Près de Batna, le 23 avril, le marabout Ben-Abdessemed, parmi les coups de fusil, venait au secours du colon Chassaing, et le ramenait avec sa famille dans la place. Dans la matinée du même jour il avait préservé onze colons échappés des hameaux voisins. La veille, lors du sac de la scierie Prudhomme, si douze Européens avaient été tués par les insurgés, en se défendant, onze furent sauvés par des gens du pays, rencontrés dans la brousse. Tout ce qui put échapper aux hordes de malfaiteurs reçut asile chez Ben-Abdessemed. Plus tard, les Français lui offrirent des récompenses et des décorations ; il les refusa. Appelé comme témoin à la cour d'assises de Constantine, comme le président lui adressait des éloges, il fit cette réponse : « Ce n'était que mon devoir de musulman. »

Il semble donc que le livre du commandant Rinn est à la fois consolant et rassurant. Il nous montre que nos sujets algériens, même en proie aux excitations de la guerre sainte, ne sont pas des sauvages. Un mouvement insurrectionnel peut être chez eux accompagné d'excès, mais imputables surtout aux individus sans aveu, flétris par leurs lois comme par les nôtres, espèce d'hommes qui ne manque pas non plus dans notre France civilisée et dans notre Paris lumineux. En revanche, les tribus agissant en corps de tribus, les confédérations conduites par leurs chefs élus, les confréries soumises à leurs autorités régulières sont restées, même dans la rébellion, pures des atrocités que réprouvent la morale musulmane comme la nôtre.

Dans ce choc terrible qui ébranla notre domination, la masse de l'Algérie indigène a, en somme, gardé son équilibre. A cette époque nous avions déjà fait naître, parmi les grands comme parmi les petits, assez de sympathies françaises pour que l'immense majorité des musulmans refusât de coopérer au renver-

sèment de notre pouvoir. Dans tout mouvement qui se préparerait contre lui, nous serions donc assurés de voir les forces hostiles contre-balancées par des forces rivales, atténuées et désagrégées par une infinité de résistances et d'efforts opposés. En outre, il est permis d'espérer que la combinaison inouïe de mauvaises chances et de fautes qui donne à l'épreuve de 1871 toute sa portée ne se renouvellera pas.

Il paraît certain que les conséquences mêmes de l'insurrection ont accru les forces qui dans la société indigène travaillent au maintien de l'ordre établi et diminué les forces qui lui sont hostiles. Si l'extension de la colonisation française a pu fournir aux indigènes, surtout en Kabylie, des griefs sérieux, elle a multiplié les points de contact entre les deux races, créé entre elles des intérêts communs, propagé notre langue, vulgarisé notre morale, fait apprécier notre supériorité agricole et industrielle comme la répression de l'insurrection avait fait sentir plus nettement notre supériorité militaire. Le développement de nos chemins de fer et des autres voies de communication profite au cultivateur indigène comme au colon français. Le progrès économique de l'Algérie, sous forme d'accroissement des salaires, hausse du prix des terres et des produits, fait pénétrer sous les tentes et dans les gourbis un bien-être autrefois inconnu : or rien n'est plus propre que les intérêts à atténuer le fanatisme et l'esprit d'aventure. Il n'existe plus de grand chef qui, comme le Moqrani, porte la paix et la guerre dans les plis de son burnous. La croyance en l'infaillibilité des grands-maîtres et des moqaddem, la confiance en leurs promesses de victoire ont dû se ressentir de la désillusion de 1871, comme la foi aux prédictions des marabouts avait été ébranlée par la conquête de 1857. Ce qu'ont perdu les chefs militaires et les chefs religieux, la masse du peuple doit bien s'apercevoir que c'est elle qui l'a gagné. Le régime civil, qui pourrait se définir le gouvernement direct par la France, ne doit plus sembler aussi effrayant qu'il le parut lors de la proclamation des décrets d'octobre 1870 : il a pour effet de substituer la justice française à la justice incertaine dos cadis et l'autorité bien délimitée de nos administrateurs à l'arbitraire des khalifa et des bachagba. Aujourd'hui l'indigène peut connaître exactement le texte des lois qui lui sont appliquées, le chiffre des impôts à percevoir sur lui, et déjà il ne se fait pas faute de les discuter. A l'ancienne société patriarcale, aristocratique, théocratique, sue-

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cède peu à peu une société démocratique qui ne tardera pas à prendre conscience de tout ce qu'elle a d'analogue ou de commun avec la nôtre. La domination française s'est montrée en 1871 ass forte pour que les musulmans puissent désespérer de l;i détruire; elle n'a qu'à se montrer assez juste pour que naisse enfin chez eux la ferme volonté de la maintenir envers et contre tous.

Paris. — Typ. Chamerot et Renouard, J9, rue des Saints-Pères. — 28UG.

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