‹ L'insurrection algérienne de 1871Chapitre 5 sur 6 · ET UN SUPÉRIEUR DE CONFRÉRIE BEN-ALI-CHERIF ET CHEIKII-H ADI) A I · texte numérisé non relu

ET UN SUPÉRIEUR DE CONFRÉRIE BEN-ALI-CHERIF ET CHEIKII-H ADI) A I

Du grand vassal militaire passons aux chefs religieux qui eurent, avec lui, un rôle principal pendant l'insurrection : du Moqrani, passons à Si Mohamed-ben-Ali-Chérif, le marabout de Chellata, et à Cheikh-Haddad (1), le grand maître des Rahmanya de Seddouk.

Le Moqrani est un seigneur depée; les deux autres sont des seigneurs ecclésiastiques. Seulement il y a de commun entre le Moqrani et Ben-Ali-Chérif qu'ils sont des nobles de race, tandis que Cheikh-Haddad est un homme sans ancêtres, un parvenu. Au point de vue des origines ethnographiques, Ben-Ali-Chérif est un Arabe pur, un chérif, c'est-à-dire un « descendant du Prophète »; le Moqrani est un Berbère arabisé; Cheikh-Haddad est un pur Berbère. Entre les deux premiers, nous l'avons vu, il y avait une amitié et une alliance assez étroite, quoique la différence de laïque à clerc s'y fit sentir ; mais entre le marabout de Chellata et le supérieur de Seddouk, il y avait une rivalité d'influence qui se traduisait en une haine violente, bien que dissimulée sous les formes de la diplomatie d'Eglise.

Il importe ici de bien saisir la différence profonde qui sépare un marabout d'un chef de confrérie.

On donne le nom de marabout [mrabet, lié, dévoué) tantôt à des tribus entières, tantôt à des familles ou à des individu-. La puissante confédération des Ouled-Sidi-Cheikh est maraboutique; maraboutiques sont un certain nombre de tribus de la Kabylie, qui portent souvent le nom de Cheùrfa (pluriel de chéri/). Tous les membres de ces familles ou de ces tribus participent à la sainteté de leur ancêtre ou premier fondateur, bien que fort peu d'entre eux joignent à cette noblesse religieuse la connaissance

(1) C'est-à-dire le cheikh forgeron. On dit aussi Cheikh-el-IIaddad.

du Koran. La plupart des mosquées sont desservies par des imam ou prêtres, qui ne sont pas nécessairement des marabouts. On ne devient pas marabout, au moins de son vivant, mais on naît marabout. S'il se rencontre un homme savant dans la loi, donnant l'exemple de toutes les vertus prescrites par l'islam, il peut bien être honoré durant sa vie comme un saint ; mais il n'est marabout qu'après sa mort, et alors cette qualité se transmet à ses descendants, quand même ils ne seraient ni vertueux, ni saints, ni savants.

Combien ne voyons-nous pas de ces koubba dont la blanche coupole éclate dans la verdure des montagnes kabyles? Elles recouvrent des tombeaux de saints. Quels sont ces saints? de quelles vertus ont-ils donné l'exemple? de quels actes pieux ou héroïques ont-ils enrichi l'hagiographie musulmane ? On ne le sait pas toujours. Si quelques-uns sont de date relativement récente, si d'autres sont connus pour avoir été les premiers apôtres de l'islam dans le pays, certains pourraient bien n'être que d'anciens dieux puniques ou romains, peut-être des saints du christianisme honorés sous des noms musulmans. On assure que Sidi-bou-Saïd, qui a donné son nom au joli village arabe qui, de sa Large tache blanche, domine l'emplacement de Carthage, ne serait autre qu'un glorieux confesseur et martyr de la foi chrétien ne, LouisIX, roi de F ranci*. Anciens ourécents.le» bienheureux delà Ivabylie sont avant tout des saints locaux, comme ces saints bretons que nous a révèles M. Renan, protecteurs dételle ou telle moula- ne. doux au pauvre monde comme furent certains dieux des païens ou certains bienheureux du christianisme, écoutant les prières qu'on leur adresse pour obtenir la pluie sur les biens de la terre, la fécondité des troupeaux et des récoltes, l'heureuse délivrance des femmes. Ce sont des saints très patriotes : pendant des siècles il- préservèrent dr> invasions leur chère Ivabylie. permettant bien aux Arabes et aux Turcs de couvrir le bas pays, mais leur interdisant l'accès de la montagne, prêts à faire tomber [es foudres du ciel sur l'ennemi téméraire qui se serait hasarde dan» le voisinage de leur tombeau. C'est grâce à ses « quarante saints » que la Kabvlie a si longtemps gardé sa fière indépendance.

Quelle que soil leur origine, presque toujours il y a des gens i|ui descendent ou prétendent descendre d'eux, s'installent auprès

de leur koubba. Marabouts eux-mêmes, héritiers du pouvoir de commander aux élément- et de deciderla victoire, ilssont craint-.

BEN-ALI-CHÉRIF ET CHEIKH - Il A D D A h. :>,\

respectés, aimés. Naguère [es plus habiles, avec les libéral i! fidèles, se faisaient, de beaux revenus. Un de ces habiles était Si Mohamed-ben-Ali-Chérif, marabout de Chellata. Sa zaouîa (1), située, au col de Chellata, sur une des routes les plus fréquent

du pays, recevait beaucoup de mendiants et de pauvres voyag limais plus encore de passagers riches, si bien que les aumônes reçues dépassaient de beaucoup les aumônes distribuées. De nombreux villages se considéraient comme les « serviteurs religieux »

delakoubba, lui payant la dime, alimentant ses quêtes.

Ben-Ali-Cbérif était donc le marabout le plus saint, le plus riche et le plus puissant de toute la région. Un règlement du fondateur de la zaouîa interdisait à son successeur, sous peine de déchéance, de franchir les limites de cette terre d'Eglise, lui imposait la vie d'un cloîtré, d'un reclus, d'un moine. La conquête française l'émancipa. M. Rinn a remarqué que les marabouts se résignent volontiers à la domination des chrétiens, car « rien n'arrive sans la volonté de Dieu » : toute force émane de lui, et, la force des infidèles en émanant également, les vrais croyants sont tenus de s'incliner devant elle, pourvu qu'elle n'attente pas à leur croyance. Môme, ajoute l'éminent historien, « beaucoup de marabouts poussent la résignation plus loin et acceptent volontiers des emplois lucratifs ». Ben-Ali-Chérif était également un de ces résignés. Son influence nous ayant paru digne d'être recherchée et utilisée, il ne se fit point prier. C'était un homme intelligent, d'esprit ouvert, qui appréciait la supériorité de la civilisation européenne et devinait quels éléments d'ordre et de progrès elle pouvait apporter dans l'anarchie indigène. Il finit par être nommé, le 24 décembre 1869, bachagha delà Grande Kabylie orientale : ce titre soumettait à son autorité les gens deSeddouk; il lui donnait une situation égale à celle du Moqrani. Comme celui-ci, Ben-Ali-Chérif devint officier de la Légion d'honneur, un des favoris du régime impérial et l'un des invités aux fêtes de Compiègne. C'était un civilisé, « un des indigènes les plus civilisés de l'Algérie », déposait M. Warnier, qui, emporté par son animosité contre lui, ajoutait : « Il a conservé tous les vices de sa race et y a ajouté tous les vices de la civilisation française (2). »

Malheureusement pour lui, notre conquête avait eu dans le pays d'autres conséquences. L'invasion de 18o7, qui couvrit non

(1) Au sens propre, coin, retraite; par extension, monastère, école,

(2) De la Sicotière, Déposition de M. Warnier, préfet d'Alger.

plus seulement la plaine, mais la montagne, qui foula le sol protégé par les « quarante saints », qui campa au pied des koubba et mit en fuite les prêcheurs de guerre sainte, avait porté un coup terrible au prestige des marabouts vivants comme des marabouts défunts. Le montagnard cessa de croire à l'invincibilité des bienheureux locaux et les chanteurs populaires les tournèrent en ridicule.

Infortunés quarante saints, où étiez-vous Quand brûlait la mosquée de Bou-Zikhi (1)?

De cette époque de désillusion tous les historiens font dater le progrès des confréries religieuses. Les Khonan, autrement redoutables pour notre autorité, prirent la place des marabouts. Cette franc -maçonnerie musulmane flattait tous les instincts froissés par la conquête nouvelle ou par l'ancienne organisation sociale. C'était l'islamisme, retrempé à ses sources les pluspures, qui venait remplacer l'islamisme tiède et transigeant de l'âge précèdent. La confrérie offrait aux croyants l'attrait d'une religion mystique en relations plus directes avec Dieu et son Prophète, aux militants une organisation secrète qui les isolait du vainqueur et les armait contre lui. Elle prenait le Kabyle, démocrate et républicain de naissance, amoureux d égalité, jaloux des grands chefs et des grandes situations acquises, par les principes de nivellement absolu sous des supérieurs élus par leurs égaux.

Lu 1880, lorsqu'il fut question des mesures à prendre contre les congrégations de France, certains orateurs du Parlement français, comme Paul Bert, les assimilèrent aux confréries musulmanes. Puis l'insurrection de Bou-Hamama, « l'homme au turban », mil à l'ordre du jour la question des Khonan, que l'on prit à considérer en bloc comme les ennemis les plus redoutables de Dotre domination. Mais, en Algérie au>si. il y a confréries et confréries, Khonan et Khonan.

M. Rinn, dans son livre de 1884, a étudié vingt-deux ordres musulmans, dont L'organisation présente beaucoup de traits communs, mais dont les principes et les tendances ne sont pas du tout les mêmes. Il y a des confréries inoffensr mime les

Aïssaoua, d'autres <jui nous ont toujours été bienveillantes, comme les Tidjanya, et d'autres <jui sont dangereuses pour notre

(1) 0.;iH;ral Banoti rs populaires de lu Kabylie du Jurjura.

BEN-ALI-CHÉRIF ET CHEIKH-HADDAD

autorité. Ou plutôt, le principe commun à toutes étant l'obéissance passive envers un chef, on peul dire, d'après les expérienc faites, qu'étant données les traditions de chaque ordre el les dispositions de ses chefs actuels, certaines de ces confréries se sonl

montrées inoffensives et les autres dangereux-.

Sur les vingt-deux confréries étudiées par M. Hinn, seize p< sèdent en Algérie un nombre appréciable d'adhérents : elles atteignent ensemble le total de 1 61) 000 affidés. Celle qui présente l'effectif le plus considérable est celle des Rahmanya, au nom! de 96 91o(l). Peu nombreux dans la province d'Oran, ils sont 36660 dans celle d'Alger et 56 303 dans celle de Constantine.

L'ordre eut pour fondateur précisément un Kabyle, un homme de la tribu des Guechtoulen et de la section des Aït- Smaïl. Ce fut Mahmed-ben-Abd-er-llahman, mort en 1793, surnommé Bou-Kobreïn, c'est-à-dire « l'homme aux deux tombeaux ». Il n'y a donc pas lieu de s'étonner que cette confrérie se soit propagée dans les deux Kabylies ; on pourrait plutôl admirer qu'elle y ait fait si peu de progrès de 1793 à 18o7. Des deux tombeaux dans chacun desquels, par un miracle d'Allah, repose le corps entier d'Abd-er-Rahman, l'un à Alger, l'autre dans son pays natal des Aït-Smaïl, celui-ci, avec la zaouïa qui l'entourait, ne fut le centre, pendant longtemps, que d'une confrérie peu nombreuse. Elle fut troublée et affaiblie par les dissensions des fidèles. Ali-ben-Aïssa, un Marocain, que le fondateur, au moment d'expirer, avait investi de tous ses pouvoirs, enjoignant à ses disciples de le regarder « comme son visage et comme sa langue » et de ne lui « désobéir en quoi que ce soit », réussit à donner à l'ordre une grande extension ; mais un de ses successeurs fut empoisonné, un autre chassé. Les zaouïa du Sud se séparèrent de leur communion, et dans la Kabylie même la prépondérance passaàlastfOM^deSeddouk, dans la vallée de l'Oued - Sahel.

Presque tous les ordres musulmans sont gouvernés par un chef suprême, héritier du fondateur, et dénommé moulay-triga ou cheikh-triga, c'est-à-dire le « maître de la voie ». De ce grandmaître ou général de l'ordre part, en remontant dans le passé, une liste de noms, comprenant d'abord ceux de ses prédécesseurs, puis celui du fondateur, puis ceux des saints personnages donl

(1) Les frères se disent khouan, les sœurs khouatat. Les khouatai ne sont pas comprises dans les chiffres ci-dessus, qui sont d'ailleurs des minuna.

celui-ci a hérité les doctrines, enfin les premiers successeurs du Prophète dans le khalifat, le Prophète lui-même et l'ange Gabriel. C'est ce qu'on appelle la chaîne ; d'une part elle aboutit au grand-maître actuel, de l'autre elle s'accroche au trône même du Tout-Puissant. Sous les ordres du cheikh supérieur, il y a d'abord les khalifa ou naïà, c'est-à-dire « les lieutenants », qui sont comme les provinciaux de lof dre. Au-dessous, iesmoçaddem ou prieurs, chefs de zaouïa. Ils ont pour les assister des agents intérieurs : chaouch, huissiers; reqqab, courriers; naqib* préposés. Les simples Khouan (1) sont ordinairement répartis en sept ou huit degrés, suivant qu'ils sont plus avancés dans l'initiation.

Les pouvoirs du cheikh suprême se transmettent par ia désignation qu'il fait de son successeur ; mais il a soin de réunir les principaux khalifa etmoqaddem pour la leur faire agréer. Le choix ne tombe pas nécessairement sur son fils ou sur un membre de sa famille : il importe que l'élu soit le plus pieux, le plus savant, le plus apte à défendre les intérêts de l'ordre ; le grand-maître, en ce cas, ne laisse à sa descendance naturelle que l'héritage de sa sainteté et la noblesse maraboutique. Quant aux khalifa et moqaddem, quelquefois ils sont nommés par le grand-maître, mais du consentement des Khouan; quelquefois présentés par les Khouan à la nomination du grand-maître. Tous les officiers de l'ordre nul également le droit de conférer l'initiation ; ils sont les lieutenants militaires et politiques du cheikh suprême, ses juges, 366 percepteurs.

Le pouvoir est. à tous les degrés, à la fois autocratique et parlementaire, comme dans L'ancienne Église chrétienne, lue ou deux fois par an, les moqaddeni se réunissent en hadra ou chapitre autour du grand-maître ou d'un khalifa, lui rendent compte de cf qui m' passe dans leur province , lui remettent tout ou partie des sommes perçues, prennent avec lui les décisions d'intérêt commun, el reçoivent ses instructions. De retour chez lui, chaque moqaddem réunil en djelala ou synode ses principaux Khouan et leur fait pari des décisions du hadra.

Les pratiques communes aux frères d'un même ordre, les

nés quasi maçonniques auxquels ils se reconnaissent sont Vouerd et le dikr.

[\ Les khouatat ou ml également groupées autour de moqaddemat ou

prieures.

BEN-ALI-CHÉRIF ET CHEIKH-HADDAD

Uouerd, e'esl la règle. Elle comporte, avanl tout, l'obéissance passive envers Le supérieur :

Tu seras ontre les mains de ton cheikh comme Le cadavre entre les maios du laveur de morts (1); obéis lui en tout ce qu'il a ordonné, -t Dieu

même qui commande par sa voix... N'oublie pas que tuea Bon esclave

Lu ne peux rien faire sans sou ordre 2.

On ne doit rien cacher à son cheikh, pas plus que Le malade à son médecin. On lui doit compte de tous ses actes, de toutes paroles, même de ses pensées les plus secrètes. Outre L'obéissance au supérieur, on doit a ses frères, une affection et un dévouement sans bornes. Ce lien fraternel doit être plu- forl que les liens de famille; la solidarité va, dans certaines sectes, jusqu'au communisme: les objets prêtés entre Khouan ne sont pas sujets à restitution.

Parmi les pratiques recommandées sont le renoncement au monde, la retraite, la veille, toutes les variétés d'abstinenci d'ascétisme, le devoir d'assister a,ux hadra, djelala et zerda réunions suivies de festins), le paiement de la ziara (cotisation tarifée et obligatoire) et de la hadia (aumônes et cadeaux).

Le dikr consiste à répéter cent, deux cents, cinq cents, mille fois de suite, soit le nom d'Allah, soit la formule islamique (Il n'y a d'autre divinité qu'Allah, etc.), soit quelque verset du Koran, soit quelque invocation rédigée par le fondateur.

La forme du chapelet sur les grains duquel se comptent ces prières, la manière dont on balance la tète en les récitant, l'attitude du corps, la position des pieds, des mains, des doigts pendant la récitation, tout cela est particulier à chaque ordre, et il suffit de voir prier un Khouan pour savoir s'il est aftilié aux Qadrya, aux Chadelya, aux Taïbya, aux Zianya, aux Tidjanya, aux Aïssaoua ou à quelque autre des seize ordres qui ont des adeptes en Algérie.

Une association douée d'une hiérarchie aussi fortement oreanisée, embrassant dans ses provinces et prieurés d'immenses territoires, unissant l'énergie d'un pouvoir autocratique et la force que lui donne le principe électif avec la participation des inférieurs aux affaires communes, reposant sur le double principe de l'obéissance passive envers les chefs et de la solidarité absolue

(1) C'est donc bien le perinde ac cadavvr cK-s jésuites. Ignace de Loyola a pu l'emprunter à quelque Khouan marocain rencontré par lui en Espagne.

(2) Présents dominicaux ou Règle des Rahmanya.

entre les frères, utilisant à la fois les talents des uns et la bonne volonté ignorante des autres, agissant dans un grand appareil de mystère et de secret, en communication permanente avec Dieu et son Prophète, pourvue d'une administration régulière des finances, assurée de cotisations, de dons et d'impôts rigoureusement perçus, ayant ses docteurs, ses théologiens, ses casuistes, ses jurisconsultes, recrutant les audacieux, entraînant les faibles, disposant des femmes, constitue assurément une force avec laquelle on doit compter.

Dan- les deux Kabylies, l'ordre des Rahmanya avait une supériorité numérique écrasante : les Tidjanya, avec lesquels nous avons toujours eu de si bons rapports dans l'ouest, les Qadrya, Chadelya, Hansalya, relativement inoffensifs, les Snoussya, redoutables par leurs tendances à la politique militante et par leurs aspirations pan islamistes, ne se comptaient dans le pays que par quelques douzaines. Aucune influence religieuse, soil de confrérie, soit de marabouts, n'était capable de faire contrepoids à la formidable puissance des Rahmanya.

Les dissensions mêmes qui l'avaient ébranlée n'avait eu pour conséquence que de faire passer la direction de la zaouïa des Ait-Siiiailà celle de Seddouk. Heureusement pour nous, les zaouïa du Sud s'étaienl obstinées dans leur schisme : c'est pour cela que tandis que les Rahmanya des deux Kabylies allaient, se jeter en masse dans l'insurrection, ceux du midi, partagés entre les zaouïa de Tolga, Nef la, Cherfet-el-Hamel, restèrent neutres dans la lutte ou fidèles à la France. Peut-être leur tranquillité a-t-elle tenu à ce que, dans cesrégions, leurréseau d'affiliations s'enchevêtrait dans celui des associations rivales, tandis que dans les deux Kabylies il formait \\\\ tissu homogène et très serré.

La zaouïa de Seddouk avait alors pour supérieur le grandinailre des Rahmanya non dissidents, un vieillard qui, comme l'indique son nom de Cheikh-Haddad, était lils de forgeron ou ,i\;iil été forgeron. Sa piété douce et étroite l'avait désigné au choix des Khouan. 11 vivait dans une sorte de cellule ou de trou, comme nos emmurés du «noyen âge, et donnait l'exemple de toute- le- \ ertus monacales. Si la zaouïa des Aïl-Smaïl avait conservé l'étendard et le tombeau du fondateur de l'ordre, c'était à Seddouk que sa doctrine \ ivait et enfantai! des actes.

La ZaOUÏa de Seddouk. résidence d'un ascète qui édifiait» tout

le pa\ - par sa sainteté et ê\ liait t<>ul contact impur avec les infi-

BEN-ALI-CBÉRIF ET GHEIKH-HADDAD.

dèles, quoiqu'il sût user en secrel de ménagements envers les puissants, se dressait donc en face de la zaouïade Chellata eu-

riale demeure d'un marabout mondain, dont les Français avaient

fait un bachaghn, que leur empereur invitait â Compiègi t qui

y promenait, parmi les épaules nues des femmes chrétien] croix d'officier dans la Légion d'honneur. Mien d'étonnanl si les pèlerins se détournaient de Cliellata vers Seddouk et avec eux les ziara, ieshadia et toutes les offrandes qui grossissent le trésor d'un grand seigneur d'Eglise. Ben-Ali-Ghérif méprisait en Cheikh- Haddad un vulgaire Kabyle, un homme de basse condition, un vil forgeron, parvenu à la dignité de saint par des intrigues et des mômeries; il haïssait en lui le concurrent heureux, la maison d'en face, qui débauchait les « serviteurs religieux », accaparait les pèlerins et détournait le ruisseau d'or; il le redoutait comme un fanatique qui disposait d'une puissance incalculable. Il sentait enfin que, si réduite que fût son influence à lui, depuis la déroute de toutes les influences maraboutiques en 1857, elle était encore la seule qui pût tenir tête à là nombreuse milice des Rahmanya. Dès longtemps, comme d'autres marabouts en renom, il avait interdit à ses fidèles et à ses tollm* disciples), sous peine d'excommunication, toute affiliation aux Kliouan. C'est pour ces raisons qu'il avait été si difficile d'amener les reconciliations de janvier 1871.

Si « le fils du forgeron » eût été livré à lui-même, peut-être aurait-il laissé sommeiller la force énorme dont il disposait, se contentant de se perfectionner en sainteté et d'édifier les fidèles. Il n'avait aucune raison de s'intéresser aux revendications des djouad ou grands seigneurs d'épée, à leur regret dés honneurs évanouis, à leur appréhension d'humiliations nouvelles : Khouan et fils du peuple, il n'avait que de la défiance pour L'aristocratie; dévot convaincu, il méprisait ces hommes qui entendaient faire servir la parole de Dieu à des intérêts profanes. Iln'avaii aucun grief contre les Français, qui ne l'avaient point inquiété dans son trou et n'avaient point entravé sa propagande. La présence à la subdivision de Sétif du colonel Bonvalet, que le Moqrani s'obstinait à regarder comme un ennemi de sa famille, rassurait au contraire Cheikh-IIaddad, à qui cet officier n'avait témoigné que des égards. Son âge faisait de lui un homme de paix; par piété, il appréhendait la guerre qui verse le sang innocent; son intérêt le rendait hostile aux insurrections qui ravagent les champs des

serviteurs religieux » et écartent du bon sentier les pèlerins. r l'âge avait rendu sa volonté débile. Il avait deux fils, Cheikh-Mahmed et Aziz. Comme il arrive souvent dans

s familles kabyles, le premier était « l'homme de la planche », c'est- lire le lettré, le saint de la maison: l'autre en

it l'homme <1 Aziz était de beaucoup le plus intelligent :

très sceptique en fait de -ainteté. porté par similitude de goûts

rs le parti des iad, parlant et écrivant en perfection notre

langue, nommé par Les Français caïd des Amoucha.il menait un otédiocrement édifiante dans les villes européennes de

l'Alg

Y vous maintenant à l'œuvre et en lutte la diplomatie, égales s liée, toute cléricale en sa subtilité, des deux iirs d'Eglise. Lorsqu'en février 1871 le marabout de Chellata rendit au supérieur de Seddouk la visite qu'il avait reçue de

fils A/iz. le vieillard se déclara o] - à tout»- prise d'armes :

Pre disait-il à son visiteur, l'insurrection est imminente.

un mal qu'il est de levoir <T ber. — Dites cela à

enfants H à vos Khouan, répondait Beo-ÂJi-Chérif. Eux seuls ^n ce ]

vent la faire ou l'empêcher : c'est à vous d'agir sur eux. — Oh! moi,

•ndait \f- fieni, ne restàt-il à Sétif qu'une femme et un enfant français.

je les couvrirais de mon corps. Je ne sais pas un djouad, moi. je suis un

ne de paix.

En réalit it bien de- chefs que tout dépendait. Les po-

pulation* kabyles n'avaient aucun grief contre nous: le régime militaire leur avait laissé toutes leurs terres, leurs lois civiles et criminelles, leurs chef-, leurs cadis, leurs marabouts et leurs La n ss lu peuple insurgé ne demandait qu'à vivre en paix avec nous l .

Depuis - entrevues a\ s as de Seddouk. Ben-Ali-

- - os doute d ss ri auprès de nous par ses envieux, était devenu suspect aux autorités civiles : A . Dan- leurs dép< fions devant la Commission d'enqui - 3saires le la

République, II. du Bouzel et M. Lambert, ainsi que le préfet Warttier, le chargent à L'envi, affirmant que dès lors il connaissait et approuvait les projets du Moqrani. Un de ses s\ irents,

B Dj lou, aurait même cru devoir le sermonner : Si tu con-

II' . de M. Warnier, préfet d'Alger.

S-ÀLI-CHÉRIF ET CHEIKH-BADDàD.

sons à suivre mi-mc par la pensée, le ba< comme perdu. »

Ainsi on disait do lui ce qne lui-même disait du I -lia.

Le 17 mars, il part pour Alger, on il arrive 1< où il a un

entretien avec M. Lambert. Écoutons la déposition loi-ci :

Ben-Ali-Chérif, dont les mœurs sont plus frai - ibes, avait

doute compris le danger auquel on l'avait ex - \kbon; il s'était

à Alger. Soit comme neutre, soit comme espion, il y était assez à 1' l'insurrection éclatant, son alibi n'eût pas été con aa

palais du gouvernement. Le fond de notre colloque se r niers mots qu'il prononça : » Quelles intentions vous a maniî ha-

gha Moqrani dans l'entrevue d'Akbou .' — Le cœur de l'homme fret fermé à clef, et je n'ai pas la clef du cœur du . s 'ais

point dupe de ces figures orientales. Mon premier mouvement fol Ben- Ali-Chérif lui-même s - clef. M. le général Lallemand m seilla : nous avions peu de troupes à Alger; une telle rigueur tendrait à soulever le Chellata.

Plus développée encore, plus caractéristique est lu dépc s tion de M. Warnier. Il raconte une conversation qu'il eut le 19 mars avec le général Lallemand. le général Lapasse! et B Ali-Chérif étant présents. Nous citons en abi - it :

Le général Lallemand dit au préfet : « Ben-Ali-Chérif vient de nous raconter saldernière entrevue avec Moqrani et tous les efforts qu'il a faits pour l'empêcher d'entrer en guerre contre nous; mais il est convaincu que Moqrani, entêté comme un mulet, ^a, selon *oute probabilité, lever l'étendard de la révolte. » On discuta ce qu'il y aurait à faire pour prévenir malheur. Le général Lallemand proposait de faire débarquer à Bougie la brigade Lapasset qui arrivait de France et de pénétrer de suite ~ur le territoire de Moqrani. Le général Lapasset ajouta :« Je vais partir avec Ben-AIi- Chérif pour Bougie; j'irai ave: lui trouver Moqrani, et je suis certain de l'empêcher de faire des sottises. » Le marabout garda le silence; il n'offrit pas d'accompagner le général. Je pris alors par le bras le général Lallemand, l'entraînai dans l'embrasure d'une fenêtre et lui dis en désignant l'Arabe : a Que fait cet homme ici? Si j'étais à votre place, il irait coucher ce soir au Fort-1'Empereur.S'il est ici, c'est pour savoir où nous en somm il est regrettable que nous agitions des questions semblables devant lui. Son but est de savoir si nous avons des soldats, où nous allons les envoyer, en un mot d'être renseigné sur tout ce que lui et les siens ont intérêt à connaître. » A ce moment on apporta un télégramme; il annonçait que le Moqrani avait livré un premier assaut à Bordj-bou-Aréridj ; on en donna lecture devant Ben-Ali-Chérif. Alors, il se prend aussitôt la tète dans deux mains en s'écriant : >< Ah! le malheureux ! Notez qu'il était parti de cette ville quelques jours à peine avant l'ouverture des hostilités.

Nouveau télégramme venant de Djelfa, puis un troisième de Sétif, tous confirmant la fâcheuse nouvelle, tous communiqués à Ben-Ali- Chérif. M. Warnier continue ainsi son récit :

Savez-vous quel fut son premier mot, alors que la nouvelle officielle ne permettait plus de douter de l'insurrection (1)? «Monsieur le commandant des forces de terre et de mer, je vous prie d'accepter ma démission de bachagha «le Chellata. » Je ne pus m'empêcherde dire à Ben-Ali-Chérif : «J'aurais compris que vous nous quittiez pour aller dans votre commandement de baehagha défendre la domination française et empêcher qu'on ne s'associe au mouvement de Moqrani; mais quand vous demandez au général Lallemand d'accepter votre démission, vous nous donnez une très triste idée de votre personne; car vous avez touché, au moment de la rentrée de l'impôt, vos honoraires de l'année, et vous nous abandonnez au moment du danger. Ce n'est pas une conduite digne d'un gentilhomme. » Le général Lallemand trouva que j'avais été un peu loin pour un grand chef, que l'autorité militaire avaitl'habitude de traileravec les plus grands ménagements. Je lui répondis : « Que voulez-vous? Je dis ce que je pense. Ma conviction est nue l'artisan de l'insurrection est devant nous, et à votre place je l'enverrais coucher au Fort-l'Empereur. »

Les deux récits que nous venons de citer ou analyser appellent quelques observations. Remarquons que Ben-Ali-Chérif, dans ses rapports sur l'entrevue d'Akbou, mesure ses confidences suivant qu'il a affaire soit au commissaire général, personnage tout nouveau pour lui, soit au préfet, soit enfin aux chefs militaires. Il a répondu par dos « figures orientales » aux questions de M. Lambert, n'a presque rien dit devant M. Warnier, mais se»! exprimé avec une certaine netteté en présence des deux généraux. Des premiers il se défie : il sait qu'il ne sera pas compris par eux. Est-ce qu'ils ne viennent pas lui proposer brusquement à lui. un musulman, un marabout, obligé de soutenir une concurrence de sainteté avec le reclus de Seddouk, de prendre les armes contre le Moqrani. son coreligionnaire, son collègue comme bâcha gha, son confident et son ami? Il se doute liien de ce que les deux civils ont demandé à voix basse aux généraux: le faire coucher au fort. Ces gens du nouveau régime n'entendent rien à la line et compliquée diplomatie qui s'impose à lui, si compliquée que lui-même ne sait pas encore bien ce qu'il veut faire et qu'il attend conseil des événements. Ce qu'il est venu faire à Alger? comme c'est facile de répondre

M) Ici noua citons textuellement la déposition de M. Warnier.

BEN-ALI-CHÉIUF ET CHEIKH-HADDAD. M

catégoriquement à des questions de ce genre! Y est-il verni simplement pour éviter qu'on ne l'y appelât ou qu'on ne l'y traînât? Pour renseigner ses amis les Français sur les agissements duMoqrani ou pour recueillir des renseignements utiles à lui-même? Pour se faire confirmer dans son emploi ou pour s'en démettre? Pour se faire arrêter et échapper ainsi à tout reproche, soit d<*s musulmans, soit des chrétiens, sur tout ce qui pourra survenir? A peine s'il le sait lui-même. Il n'y a que deux partis extrêmes qu'assurément cet homme sage et pondéré ne prendra pas : se mettre à la tête de l'insurrection ou se mettre à la tête de la répression. Il est à la fois un saint et un officier de la Légion d'honneur, un marabout et un bachagha du gouvernement français. Que de devoirs divers, souvent contradictoires, comporte ce cumul de qualités et de dignités! Il n'y a qu'un rôle qu'il puisse jouer sans se compromettre avec personne : celui de médiateur, de conciliateur, admis aux conciliabules des Français sans se déclarer contre l'insurrection, restant parmi les camps des insurgés sans prendre part à leurs méfaits. Or, ce rôle de médiateur, c'est précisément de cela qu'on s'obstine à ne pas lui parler. Ce commissaire général et ce préfet ne voient qu'une alternative à lui proposer : ou marcher contre le Moqrani ou coucher au fort. Combien la réponse du général Lallemand à M. Warnier lui aurait plu davantage, s'il l'avait connue : « Je le surveillerai et le ferai surveiller. » Eh! c'est justement ce qu'il demande : qu'on le surveille donc assez pour qu'il puisse dire aux insurgés : « Vous voyez bien que je ne suis pas libre d'agir », et aux Français : « Etes-vous bien sûrs maintenant que je n'ai pu faire aucun mal? » le tout sans que la main profane d'un gendarme se soit abattue sur ce burnous blanc qu'effleurent timidement, à l'épaule, les baisers dévots des fidèles, le tout sauve sa dignité de « gentilhomme ». Sa diplomatie c'est celle des gentilhommes d'Eglise, celle d'un de nos abbés diplomates du xvine siècle, d'un Bernis, par exemple. Seuls, nos généraux d'Afrique, avec leur grande habitude du pays, ont l'intuition de toutes ces finesses.

Le soir même de ce jour où sa liberté avait couru quelque risque, Ben-Ali-Chérif, tranquillement, sans vaines alarmes, pour bien montrer qu'il n'a rien à se reprocher et rien à redouter, s'en va passer la nuit dans sa maison de campagne de Mustapha, c'est-à- -dire aux portes d'Alger. Ensuite, lisant dans un journal de la

ri L'INSURRECTION ALGÉRIENNE DE 1871.

ville que lui, Ben-Ali-Chérif, « s'était insurgé avec Moqrani et qu'il combattait devant Bordj-bou-Aréridj ». il lui adresse une sorte de communiqué, le 24 mars 1871 : « Je vous prie de rectifier cette assertion. Quand j'ai quitté le bachaghalik de la Kabylie orientale tout y était calme, et j'espère que ce calme continuera. » Et il signe, malgré sa rprécédente offre de démission : « le bachagba de Chellata. »

L'autorité militaire, rpour ne pas le désespérer, avait accepté sa démission; mais elle l'avait instamment prié de retourner dans son commandement. Le général Lallemand lui avait même promis de paraître bientôt dans le pays à la tète d'une colonne.

De retour à Akbou, le 6 avril. Ben-Ali-Chérif ne tarde pas à s'y voir entouré de l'agitation furieuse qu'ont suscitée ses voisins de Seddouk. Il a moins de raisons que jamais pour s'associer à l'aventure désespérée où le Moqrani s'est jeté à corps perdu et à iète perdue. Il sait maintenant que la réconciliation entre celui-ci et la zaouïa de Seddouk. par les soins d'Aziz, s'est opérée à ses dépens : le bachagha, en échange de la diversion que lui procureront les Ivhouan, s'est engagé à reconnaître la suprématie religieusë de Gbeikh-Haddad sur toute la Kabylie. sacrifiant ainsi le marabout de Chellata. Il sait que le Moqrani a autorisé les nouveaux amis à piller et saccager les terres de l'ancien ami. s il refuse de se joindre à l'insurrection, stipulant seulement le respect de sa vie. Il ne peut ignorer la date de cette convention (6 avril), puisque, ce jour-là, sont arrivés à Seddouk les délégués du bachagha. Bien plus, dans une proclamation remise aux Illoula. le S avril, le bachagha flétrissait le> hésitations du marabout, disant : « J'accomplirai la volonté de Dieu, je le ferai prisonnier, je démolirai son bordj, et tout son bien sera attribué aux combattants de la guerre sainte. »

Le 10 avril, Ben-Ali-Chérif adressait au général Lallemand une sommation qu'il venait «le recevoir de Seddouk, en même temps qu'un rapport sur la situation :

Si ce! étal <!<• choses dure encore quelques heures, disait-il avec un grand sens politique, il raudra, pour ramener les esprits dans la bonne voie, beaucoup il'1 troupes, el j'ose dire faire une nouvelle conquête.

Il annonçait L'investissement imminent de son bordj. Il demandait des secours à Bougie, et de Bougie on se bornait à lui répondre : - Si vous n'êtes pas en sûreté, venez en ville. ^> Ii con-

BEN-ÀLI-CHERIF ET CHEIKH-HADDAD.

tinuait à travailler l'esprit des montagnards pour les détoun de la guerre sainte, déjà déclarée, el s'attirait un»' nouvelle mro clamation fulminante «lu Moqrani. Il esl surtoul inquiet pour la vie de dix Européens enfermés avec lui dans son bordj d'Akbou, et dont il craint de ne pouvoir sauver la vie Le 16 avril, il écrit encore au généra] Lapasset qui s'avance de Bougie:

On m'a donné trois jours pour entier dans la révolte; si voos oe venez pas, je serai contraint de paraître insurgé; si vous venez, je serai avec vous.

Dans ce billet on a voulu voir un chef-d'œuvre de duplicité ; jamais il n'a été si net et si franc; il désirait ardemment que le général vint lui apporter la meilleure raison qu'il pût donner aux insurgés pour rester tranquille.

Au reste, d'un bout à l'autre de l'Algérie, c'est le même cri, des chefs grands et petits, des tribus et même des zaouïa: « Envoyez tout de suite une colonne dans ce pays, ou nous sommes forcés de passer à l'insurrection. » Forcés, c'était à la lettre: les insurgés razziaient les hésitants et des tièdes. Le général Lapasset répondit au marabout : « Faites pour le mieux en attendant des jours meilleurs. » Sans doute, comme le fait observer M. de la Sicotière, « ces mots ne voulaient pas dire: Tournez- vous contre nous ». Non, mais le refus d'un renfort français, quand Ben-Ali-Chérif était étroitement bloqué dans son bordj, équivalait pour lui à la nécessité d'être ou, comme il le dit finement, de « paraître » un insurgé.

Quand la colonne Lapasset rétrograda sur Bougie, afin de s'y embarquer pour Alger, Ben-Ali-Chérif fut bien obligé de capituler. Il déclara donc aux assiégeants que, ne pouvant se faire à l'idée d'être l'allié ou le subordonné des fils de Cheikh-IIaddad, il allait faire, enKabylie, son devoir de musulman; comme gage qu'il n'allait pas y rejoindre les Français, il laissait sa famille à Akbou et Chellata. Il stipula Yanaia, cette garantie inviolable des tribus kabyles, en faveur de ses dix Européens. A ces conditions, le blocus fut levé, et, le 21 , Ben-Ali-Chérif put prendre la route de Chellata. Telles étaient les animosités soulevées déjà contre lui que les montagnards lui refusèrent les mulets nécessaires au transport de sa famille : les plus jeunes des femmes et les enfants durent monter à pied le col : une d'elles, nouvellement accouchée, mourut d'une péritonite quelques jours après. Si la fureur des fanatiques ne se porta pas contre lui aux dernières extrémités,

il le dut au prestige de sa noblesse et à son titre de marabout.

Il ne trouva quelque sécurité que sous la tente de son ami Ali-Oukaci, parmi les insurgés de IaKabylie occidentale. Insurgé, il le « parut » plus qu'il ne le fut. Xous l'apercevons au siège de Tizi-Ouzou et à celui de Fort-National, mais non pas au rang des combattants. Parmi eux, il est un suspect, presque un prisonnier et un otage.

Dès qu'apparurent les colonnes frauçaises, il voulut faire sa soumission, passer dans notre camp, « être avec nous », tenir au général Gérez la promesse qu'il avait, faite au général Lapasset. Ali-Oukaci l'en détourna, lui remontrant que ce n'était peut-être pas prudent. Il rentra donc à Akbou et, le 28 mai, nous le voyons insistant auprès de Bou-Mezrag sur « la grosse responsabilité qu'il encourrait à continuer une lutte désormais sans issue, puisque l'insurrection de la Commune de Paris était terminée et que la France allait envoyer de nombreuses troupes en Algérie ». Le 30 juin, il se rendit à notre campement d Aït-Hichem, en même temps que son ennemi Aziz, que, même vaincu et prisonnier, il trouvait utile de surveiller de près.

Si « tortueuse » qu'apparaisse sa politique à MM. Lambert et Warnier, on y découvre cependant une logique qui ne s'est jamais démentie. La cour d'assises de Constantine, avec son jury de colons, n'y comprit rien. Elle condamna Ben-Ali-Cbérif à cinq ans de détention. On lui en voulait, paraît-il, de ses anciennes relations avec la cour des Tuileries, des soirées de Compiègne, d'une autre soirée où, même après son arrestation, l'invita l'amiral de Gueydon, et où il sembla, en le frôlant de son burnous tout brodé d'or, braver le procureur général qui l'avait fait arrêter. On fut heureux de frapper en lui le régime militaire. « La leçon est rude pour le régime, s'écriait Y Indépendant de Constantine; mais elle est méritée! » Ses succès dans le monde officiel Valurent au marabout la même défaveur auprès des jurés bourgeois et républicains de Constantine qu'auprès des puritains de Seddouk. L'intérêt que lui portait M. de Gueydon survécut à cette injuste condamnation: Ben-Ali-Chériffut gracié en juin 1874, et rendu à -a chère zaouïa, mais cette fois sans le litre de bacliagha.: il n'y en avait plus dans la région. Là il esl pesté ce qu'il avait toujours été : l'ami de la France et de L'instruction européenne, rennemi des Kliouan et des fureurs religieuses, bon musulman au demeurant.

BEN-ALI-CHÉRIF ET CHEIKH-HADDAD

M. Frin, inspecteur de rAcadémie d'Alger, <jui visita notre marabout vers la fin de 1879, nous fait part dïin curieuï entretien qu'il eut avec lui :

Quand je lui ai parlé d'introduire l'instruction chez les Kabyles, il m'a répondu : « C'est, à mon avis, le seul moyen pour la France de civiliser nos populations et de se les assimiler. La conquête matérielle est faite, il faut la compléter par la conquête morale. » (Ce sont a peu prés textuellement ses paroles.) Il m'a rappelé qu'en 1859, au Conseil général, il avait émis le vœu que des écoles fussent créées dans tous les centres indigènes un peu importants. Sa proposition n'a pas eu de suite. Plus tard, à Alger, dans un conseil, il a soutenu la nécessité pour la France d'instruire les populations kabyles; il a été, paraît-il, vivement combattu par un Fiançais. Plus tard encore, comme il soutenait la même thèse, on lui a objecté la destruction de l'école d'arts et métiers de Fort-National, et il a répondu : « C'est un accident. N'en arrive-t-il pas en France? Rappelez-vous les incendies de l'Hôtel de Ville de Paris, des Tuileries et d'une foule de monuments de la capitale. Est-ce une raison pour désespérer des Français? » Comme je lui demandais ce qu'il lui semblait utile d'enseigner aux jeunes indigènes, il m'a répondu dans le même sens que les cheikhs (c'est-à-dire que l'enseignement fût très pratique et d'une utilité immédiate, qu'il comprît la lecture et récriture arabes, la lecture et l'écriture françaises, un peu d'arithmétique et de comptabilité, quelques notions d'agriculture spéciale au pays et l'usage des outils pour travailler le fer et le bois). Il a ajouté que les maîtres devraient avoir quelques notions de médecine ou tout au moins d'hygiène, afin de faire donner les premiers soins en cas de maladie et d'indiquer les mesures à prendre pour éviter un grand nombre d'affections (1).

Est-ce là un tempérament d'insurgé et de fanatique?

(1) Rapport Frin du 3 février 1880. Annexe au Rapport sur une mission en Algérie de M. Stanislas Lebourgeois, Paris, Dupont, 1880. — Ben-Ali-Chérif est aujourd'hui un beau vieillard de soixante-dix-huit à quatre-vingts ans. Il exploite ou fait exploiter par son fils une vaste propriété que dessert la station d'Azib-Ben-Ali- Chérif et où l'on peut admirer une foret de 25 à 30 000 oliviers tous greffés. Il vil comme un [magnat polonais ou un grand seigneur français de l'ancien temps, négligeant volontiers de payer les petits fournisseurs, large et prodigue pour le reste, entouré de nombreux serviteurs et tenant table ouverte, courtois pour les visiteurs, accueillant pour les Français et entretenant les meilleures relations avec les chefs militaires et les hauts fonctionnaires civils. On lui a tenu si fort rigueur qu'il n'est pas encore réintégré dans les cadres de la Légion d'honneur.

LE DJEHAD OU GUERRE SAIME

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