CHAPITRE XVI
Préjugé sur l'orgueil intellectuel. — Le vulgaire reproche volontiers à l'intellectuel d'être orgueilleux ; cette imputation, dans le sens où on l'exprime, n'est pas toujours fondée. On sent qu'il possède une supériorité ; de cette supériorité on trouve naturel de tirer profit pour ses besoins courants ; on emprunte des connaissances, des idées, tout ce qui, n'étant pas matériel, n'a pas de valeur monnayée, plus facilement qu'on ne demande de la lumière et de l'eau. On interroge l'intellectuel comme on interroge un répertoire posé sur une table ; or on l'interroge souvent maladroitement. Le public ne se rend pas un compte exact de ce qu'est un intellectuel ; pour lui c'est un savant, et un savant est un homme qui sait tout ; or l'intellectuel est un homme qui sait à fond certaines choses, mais qui en ignore bien davantage. Il le questionne, comme les enfants questionnent les grandes personnes, qui pour eux représentent la science totale. Souvent il l'embarrasse et le prend au dépourvu ; n'obtenant pas de réponse satisfaisante, il se
figure que l'intellectuel garde pour lui son savoir et refuse de le communiquer ; en réalité, si celui-ci ne l'a pas contenté, c'est qu'il ne l'a pas pu. De plus, il lui pose naïvement des questions qu'il croit très simples, mais dont en fait la solution est si compliquée et si ardue , qu'elle n'est saisissable qu'à des intelligences très préparées ; on ne peut donc pas la lui donner, puisqu'elle est au-dessus de sa portée et qu'il est hors d'état de la comprendre. Enfin il n'admet pas le doute, l'incertitude; il croit que sur tous les points on est fixé d'une façon définitive ; si on ne lui répond pas avec une précision positive, il est froissé et s'imagine qu'on se moque de lui.
Humiliations de l'intellectuel. —H y a donc entre l'intellectuel et le public un malentendu, qui le fait accuser d'orgueil alors qu'il ne le mérite pas. Cependant cet orgueil existe ; quand on s'adonne à la pensée pure, on s'en enivre; c'est un breuvage fort ; un esprit vigoureux, qui explore le domaine de l'idée, est fier de la noblesse de ses efforts et de ses conquêtes ; il s'élève de plus en plus et la distance s'accroit entre lui et le commun des hommes, qui demeurent confinés dans la vie végétative ou dans la pensée utilitaire ; il est comme l'aviateur qui voit au-dessous de lui le paysan labourer sa terre et qui vole en plein ciel. Toutefois, s'il ne peut se défendre de quelque orgueil, cet orgueil est maintenu dans d'étroites limites par des humiliations qui sont de nature à lui inspirer plus de modestie qu'on ne lui en prête d'ordinaire.
Il a de vastes ambitions ; pour les réaliser, il se donne tout entier sans restriction et sans ménagements ; il n'existe
que pour son œuvre et il est ardent à se prodiguer pour la mener à bien. Or seul l'intellectuel supérieur est égal à la tâche et l'accomplit dans toute son ampleur ; l'intellectuel de moindre envergure est arrêté par la faiblesse de ses moyens ; il voudrait avoir une intelligence capable de résoudre les grands problèmes, une faculté inépuisable de savoir, de comprendre, d'inventer ; il se sent pauvrement pourvu et sa volonté la plus ferme est paralysée par l'indigence de ses ressources ; il lutte contre un cerveau insuffisant et borné, instrument médiocre, qui ne répond pas à ses aspirations ; ce qu'il fait est infiniment peu de chose auprès de ce qu'il voudrait faire ; il ressemble à ces saints, qui ne se trouvent jamais satisfaits de leur piété et de leurs œuvres, et il n'a pas la ressource d'implorer la grâce.
D'autre part, ce qu'il sait n'est qu'une partie infime de ce qu'il faudrait savoir. Sait-on quelque chose ? Qu'est-ce que l'esprit? Qu'est-ce que la matière? Il a été un peu plus loin que les autres, il n'atteint pas le fond; la science dépasse l'homme. Il ne saisit de la vérité que des parcelles et des fragments ; la spécialisation, qui est une nécessité, lui enlève l'espoir d'embrasser l'ensemble et, dans le cercle étroit qu'il s'est assigné, il ne va pas bien loin; il ne fait qu'ébaucher ; d'autres viendront qui compléteront, vérifieront, tireront les conséquences; les quelques découvertes, qui échoient en partage aux plus forts et aux plus heureux, ne sont rien auprès de ce qui reste à découvrir ; s'il a posé des principes féconds, il aura sur ce qui en découle un droit de suite et ce qui revient légitimement à un ancêtre ; ce sont d'autres pourtant qui seront les pères directs de
cette lointaine postérité. La vérité lui est mesurée parcimonieusement ; il est dans une chambre où pénètrent quelques rayons ; il ne contemple pas le soleil en face.
Ce qui justifie l'orgueil intellectuel. — Il a pourtant des raisons pour ne point s'estimer trop bas ; il doit à la nature seule la qualité et la quantité de son intelligence, mais, s'il est devenu un intellectuel, c'est qu'il l'a voulu d'une volonté décidée et inflexible ; parmi les facultés, qui lui étaient départies, il en a choisi une, à laquelle il a attribué une prééminence souveraine ; il ne s'est pas contenté d'en cueillir les fruits spontanés ; il l'a soumise à une culture rigoureuse, assujettie à une méthode sévère ; il l'a dressée en vue d'un but, prémunie contre les défaillances et l'erreur ; il en a fait l'instrument de précision, dont il avait besoin ; aucun effort ne lui a coûté pour l'amener au degré de perfection qu'elle comportait et, s'il en a reçu la matière, la forme qu'il lui a donnée est son œuvre. Après l'avoir disciplinée, il l'a consacrée à la recherche de la vérité et c'est à cet unique emploi qu'il Tu vouée résolument, pendant les trop courtes années qui séparent la jeunesse de la décrépitude. Pour réussir dans sa tentative, il a exercé un contrôle vigilant sur les autres facultés, qui, jalouses de l'intelligence, l'égarent, la refoulent, la gênent dans ses fonctions ; il a dompté leurs révoltes, réprimé leurs empiétements et les a condamnées à ne tenir dans son existence qu'un rôle secondaire. Il a renoncé à ce qui pour la plupart des hommes fait l'agrément et le prix de la vie, la poursuite des plaisirs, la satisfaction des intérêts, l'acquisition des richesses. Il s'est imposé un labeur incessant, dont ses
semblables devaient recueillir les avantages, tandis que lui, peu soucieux du profit, se contenterait de l'honneur d'être au service de la vérité.
Il brave les préjugés qui t'ont rage impuissants autour de la science, les inimitiés qu'elle suscite en lésant des intérêts qui gardent rancune : ainsi les successeurs des médecins de Molière s'insurgent contre un enseignement qu'ils jugent trop élevé et contre les recherches de laboratoire qui renouvellent la médecine ; cela les gêne dans l'application commode des remèdes, qui ont fait leurs preuves... en ne guérissant pas ; ils n'admettent point que d'autres trouvent des remèdes qui guérissent. L'intellectuel n'hésite pas à se singulariser, ce qui rend sa situation délicate, les hommes n'aimant point qu'on affecte de n'être pas comme tout le monde, surtout lorsqu'ils voient là un soupçon de supériorité ; ils ont peu de souci de l'idéal, traitent volontiers ceux qui le poursuivent de fous ou de vaniteux et ne leur épargnent point leur risée ou leurs injures. « Un astrologue un jour se laissa choir... on lui dit : « Pauvre bête !» ; on eut raison de lui dire « Pauvre bête ! », parce que l'astrologie est une chimère, à laquelle il est sot de sacrifier sa sécurité ; mais, c'eût été un grand mathématicien, qu'il en eût été de même ; la malignité humaine ne s'inquiète pas si le penseur tend à la vérité ou se perd dans la rêverie ; elle ne comprend point que, pour se livrer à l'abstraction, on trébuche dans le réel. C'est l'honneur de l'intellectuel, et il y faut un certain courage, que de dédaigner les pièges tendus et les puits ouverts sous ses pas, tandis qu'il porte ses regards en haut; il
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n'échangerait pas son sort contre celui du bourgeois prudent, qui n'évite les chutes qu'à la condition d'avoir sans cesse les yeux rivés au sol et de contempler anxieusement le bout de ses pieds.
Ce qui autorise l'intellectuel à prendre une honnête assurance, ce sont deux phénomènes, dont l'évidence est manifeste et l'importance capitale dans l'évolution de l'esprit humain : le recul de l'ignorance, le recul de l'erreur. Théoriquement l'ignorance est vaincue ; il n'est personne aujourd'hui qui voulût prendre sa défense ; tout homme cultivé tient à donner à son fils une instruction égale ou même supérieure à la sienne. Cet hommage au savoir n'est pas, il est vrai, absolument désintéressé; on désire assurer à ses enfants un avenir brillant et l'on se rend compte que l'ignorant ne saurait arriver à rien et reste au dernier échelon social. C'est au moins la constatation d'un fait, la place prépondérante prise par le savoir dans notre société. Une considération plus relevée et également incontestable, c'est qu'il vaut mieux en tout avoir affaire à des gens instruits qu'à des brutes, qu'avec eux on finit toujours par s'entendre, qu'ils sont plus capables d'être utiles et de remplir leur fonction. Ce qui excite des défiances, c'est la demi-instruction, qui en effet a ses dangers ; mais on ne voit pas d'autre remède à la demi-instruction qu'une instruction plus développée.
Et d'autre part, depuis l'origine du genre humain, combien d'erreurs misérables, qui infectaient les intelligences, ont disparu ! C'est une chose à laquelle on ne réfléchit pas assez ; une fois qu'elles se sont évanouies, on n'y pense
plus et, si le hasard vous les remet sous les yeux, on se contente de hausser les épaules et de sourire. Or cette substitution incessante sur les points les plus divers de la vérité à l'erreur est une des caractéristiques les plus consolantes de l'histoire de l'humanité ; ce serait pour un érudit patient un travail de la plus haute portée que de faire l'inventaire de tout ce que l'homme a cru faussement jadis et qu'il ne croit plus ; la liste serait longue et devrait être infatigablement tenue à jour; il faudrait prendre une à une toutes les erreurs, qui ont aveuglé les générations passées, en définir la cause, montrer combien de temps elles ont duré, sous quelle influence et à quelle date elles ont fait place à des notions plus justes et comment beaucoup d'entre elles définitivement exclues des cerveaux éclairés ont continué pendant des années et des siècles à végéter obscurément dans la masse ignorante. Cette récapitulation des victoires remportées par l'intellectualisme ne serait pas une vaine curiosité et du temps perdu. Pour entretenir dans une nation le courage, on lui met sous les yeux ses annales glorieuses et les hauts faits des ancêtres ; de quelle utilité ne serait-il pas pour le bon renom et les progrès de l'intellectualisme d'appeler l'attention de tous, dans une sorte de livre d'or, sur la série ininterrompue des triomphes de la vérité sur l'erreur !
Un autre moyen de garantir l'intellectualisme contre toute hostilité, s'il en existe encore, et contre tout retour offensif, ce serait de signaler sans pitié tous les méfaits de la stupidité. Lorsqu'on écrira l'histoire de l'esprit humain, il conviendra d'y insérer un long chapitre sur
celle de l'imbécillité ; celle-ci est le génie malfaisant qui rend lugubre la destinée de l'homme ; le passé est rempli de calamités et de catastrophes qu'on impute aux mauvais instincts, à l'égoisme, à l'ambition, à la cruauté, aux passions violentes et détestables ; tout cela a sa part de responsabilité dans les horreurs dont l'humanité dans sa marche a épouvanté la terre ; elle est petite, si on la compare à celle de l'imbécillité : chrétiens livrés aux bêtes, massacres des infidèles, bûchers des hérétiques, manifestations de barbarie, mais surtout monuments d'imbécillité. Prenez n'importe quel fait douloureux de l'histoire, vous verrez qu'avec de la clairvoyance, un jugement sain, il aurait pu être évité ou que tout au moins les conséquences en auraient été singulièrement atténuées ; toujours à l'origine on trouve l'aveuglement, le faux calcul, l'imprévoyance, l'absurdité ; tous les vices réunis des hommes n'ont pas eu d'effets aussi funestes que leur bêtise et ces vices eux-mêmes sont entachés de déraison. Si, dans la vie courante, on examine le cas de ceux de nos semblables qui ont échoué, qui se débattent dans une situation fâcheuse, qui sont tombés très bas, on aperçoit que dans telle ou telle circonstance ils ont manqué de sens, qu'ils ont commis des sottises ; avec une intelligence plus clairvoyante et plus réfléchie ils se seraient épargné les infortunes, qui les désespèrent ; ce qu'ils appellent malchance a été à un certain moment défaut de raison. Lucrèce représente les fantômes de la religion païenne pesant de leur poids lourd sur l'humanité ; un fantôme non moins redoutable, un monstre qui domine, enveloppe,
terrasse les hommes, c'est l'imbécillité ; la mission de l'intellectuel est de les sauver de ses griffes.
Il a lieu de n'être pas mécontent, lorsqu'il se compare aux autres types d'hommes supérieurs, devant lesquels l'espèce humaine s'incline. Les grands hommes d'action la pétrissent brutalement, tandis qu'il tente, lui, de la transformer par la persuasion et qu'il sollicite son adhésion raisonnée. Il ne leur coûte point de sacrifier des milliers d'existences ; c'est là l'enjeu de leurs vastes combinaisons ; ils emploient pour moyen la force, obtiennent des résultats éclatants; ils fascinent l'imagination ; non seulement ils accaparent le présent, mais ils laissent leur nom aux siècles passés et, lors même que leur œuvre a péri, on en garde la mémoire ; ils apparaissent comme ces dieux de l'antiquité, qui faisaient sentir leur puissance en maniant la foudre. L'intellectuel songe que, s'ils ont été malfaisants, il n'aurait pas voulu être à leur place et que, s'ils ont été bienfaisants, c'est qu'ils partaient d'une idée juste et qu'ils la lui doivent. Les grands écrivains et les grands artistes révèlent l'idéal et font envisager la beauté ; ils élèvent l'humanité au-dessus de la médiocrité et de la platitude, la consolent de ses misères, lui ménagent une vie plus noble, l'enthousiasment pour les héros qu'ils ont créés ; sans eux elle continuerait à se nourrir de pain, mais ses facultés supérieures n'auraient point d'aliments. L'intellectuel n'a pas sur elle une prise aussi directe, aussi profonde, aussi personnelle ; mais il pense que ces belles idées, qu'ils ont revêtues d'une forme immortelle, c'est chez lui qu'elles ont pris naissance et qu'il les leur a cédées pour
qu'ils les ornent et les glorifient. Il tient dans la société humaine le rôle de l'intelligence dans le composé humain c'est-à-dire qu'il est le facteurprincipal, à qui tout se subordonne et de qui tout découle. A la base de tout se trouve la pensée claire et nettement exprimée et c'est dans ce sens qu'on peut entendre la Parole : « Au commencement était le Verbe. »
Enfin ce qui lui donne confiance, c'est que les temps sont passés, où, ignoré et obscur, il accomplissait sa tâche au milieu de l'indifférence générale et sans que le public absorbé par d'autres préoccupations, en soupçonnât l'utilité; il ne tenait alors qu'une fort petite place et son rôle grandit tous les jours; le présent commence à lui appartenir et les âges futurs lui appartiendront bien davantage. La routine, si puissante pendant de longs siècles, est ébranlée et cède ; naguère encore le paysan, tournant et retournant la terre de ses pères, écartait d'elle superstitieusement tout contact, qui n'était pas celui de ses mains calleuses ; il n'avait que dédain pour les inventions des savants ; maintenant il en sent le prix et les recherche ; la culture rationnelle remplace la culture empirique. Les industriels attachent à leurs usines des laboratoires scientifiques, où l'on perfectionne les procédés. L'intellectuel est encore jalousé, il n'est plus méconnu; jadis il n'avait que de maigres ressources et l'on n'eût pas songé à mettre à sa disposition l'argent, dont on avait un usage meilleur et plus pratique ; aujourd'hui on ne lui chicane plus les subsides ; il suffit qu'il signale ses besoins, pour qu'on y pourvoie et, quand les pouvoirs publics sont à court, des
particuliers tiennent à honneur d'apporter une contribution roturière par son origine, princière par sa magnificence, quelquefois princière par l'une et par l'autre. On sait que c'est à la science théorique qu'on doit les applications utiles ; on attend beaucoup d'elle, on la stimule, on lui fait crédit ; il n'y a plus à craindre qu'on la laisse périr d'inanition ; elle est sortie de la période de gêne ; dans tout le monde civilisé des palais se dressent, qui l'abritent. Sur la liste des grands hommes, même de ceux qui sont populaires, des intellectuels figurent ; ils ont des statues, ce qui à notre époque ne les garantit pas de la mauvaise compagnie, et les passants lisent leurs noms au coin des rues, sans savoir toujours ce que ces noms représentent. L'hommage est souvent criard et vulgaire, mais l'intention est bonne et fait bien augurer de l'avenir.