CHAPITRE XV
L'intellectuel et la solitude. — En général l'homme ordinaire, simple unité quelconque de la masse, craint et hait la solitude ; quelquefois par accès il se prend pour elle d'une belle passion ; il s'y réfugie pour se libérer de toutes les gênes sociales, qui l'emprisonnent, l'accablent, empiètent sur son indépendance, lois, règlements, conventions, convenances, usages, ces mille liens noués autour de lui avec une férocité sournoise ; il se propose d'y amena ger son existence à sa façon et d'y goûter vraiment la liberté. Il n'y demeure pas longtemps ; séparé du troupeau, il se sent désemparé ; le soutien lui manque ; il est effrayé de n'avoir à compter que sur lui ; il a peu de ressources et celles qu'il possède ont besoin d'être stimulées ; laissées à leur chétive insuffisance, elles s'évanouissent ; il est annihilé, il s'ennuie. Le silence lui pèse; il le trouve horriblement triste; le spectacle, le bruit de l'activité humaine lui sont indispensables ; sans quoi il a la sensation de la diminution de la vie, de la
mort, du tombeau. La solitude affecte l'intellectuel tout autrement ; il vit par la pensée intérieure et cette pensée, le tumulte ou simplement le frôlement de ses semblables la contrarient, la refoulent, la font taire ; au milieu d'eux il éprouve un resserrement, une incapacité ; c'est loin d'eux, en rentrant en lui-même, qu'il se trouve à l'aise et se dilate ; dans le silence la vie devient pour lui plus réelle et plus ample ; le contact des hommes l'oppressait, il est délivré ; comme il n'a rien à tirer d'eux, il ne les regrette pas ; il ne saurait être lui-même que dans son cabinet, parmi ses instruments de travail ; là il se sent discrètement entouré ; ses livres n'élèvent point la voix pour troubler ses méditations ; mais leur concours fidèle lui est assuré ; si sa pensée faiblit et est à court d'aliment, c'est là qu'elle ira chercher le trésor d'idées propre à la ranimer et à lui rendre sa vigueur.. Ceux qui les ont écrits sont morts, mais non ce qu'ils y ont déposé d'eux ; leur compagnie muette est pour lui plus chaude d'excitations que le tourbillonnement tapageur des vivants.
L'intellectuel et la fréquentation de ses semblables. — Il n'est pas très friand du commerce de ses semblables ; après les heures d'étude il faut bien rentrer dans le monde ; il le fait plus par nécessité que par plaisir. Il y tombe, comme des nues, au milieu des vilenies, qui sont inhérentes à toute société humaine, intrigues, fourberies, mensonges, intérêts poursuivis avec âpreté, déchaînement des convoitises et des passions ; tout cela lui paraît mesquin et il s'étonne qu'on y consacre son existence, quand il y a tant de grandes choses qui vous sollicitent et vous appel-
lent. Mais laissons les bassesses ; à une époque de travail universel et divisé comme la nôtre, nous avons tous ou presque tous une profession, un métier, qui occupent nos instants, qui nous façonnent et qui, même aux heures de repos, donnent à nos pensées une direction particulière. L'industriel ne perd pas de vue son usine, le commerçant son négoce, le financier les affaires de Bourse, le magistrat les choses de son ressort, l'artilleur sa batterie et le professeur sa classe ; tous ces gens-là aiment à se grouper par affinités pour converser de ce qui leur tient au cœur et la conversation ne languit pas ; mais, pour un étranger, il n'y a pas grand'chose à prendre ; il demeure abasourdi et voudrait s'en aller ; que s'ils se piquent de laisser de côté leur spécialité, c'est à peu prés le néant; ils n'imaginent point qu'on puisse s'intéresser à des idées pures. On se plaint de la disparition des salons où, dit-on, l'on causait ; il serait instructif de savoir de quoi l'on y causait ; assurément on y déployait de l'esprit et, comme la sociabilité était fort appréciée, on mettait en commun ses ressources ; c'était un pique-nique ; mais, comme il fallait s'en tenir aux besoins de la communauté, le niveau n'était peutêtre pas très élevé. Les gens de plaisir ne sont pas moins absorbés par leur genre d'existence que les professionnels; tout s'y ramène pour eux et s'y résume; ce sont, eux aussi, des spécialistes à leur manière; les menus incidents, qui surviennent dans le cercle de leurs relations, défrayent leur curiosité ; comment ils se sont amusés hier, à quoi ils s'amuseront demain, voilà ce qui est capital ; ils ont une provision d'idées courantes dans leur milieu, qu'ils échan-
gent comme une monnaie banale; jamais rien d'original, ni de profond ; ils sautent d'une chose à une autre, sans ({ne la seconde ait plus d'importance que la première; c'est le caquetage d'une volière en émoi. Alors même qu'ils effleurent les choses intellectuelles, ce n'est que superficiellement, d'un mot; ils n'y voient rien de sérieux, mais une simple variété de leurs amusements.
Que tout cela suffise à tuer le temps, c'est ce qui est incontestable ; mais dans une société si fermée à ce qui l'occupe, si agitée de choses qui le laissent froid, de sentiments qui n'éveillent rien en lui, l'intellectuel se trouve gêné, comme lorsqu'on survient à l'improviste parmi des gens très différents de vous par la naissance, l'éducation, les habitudes quotidiennes, le train de vie. Il s'abstrait donc de la conversation, qui n'est pour lui qu'un vain bourdonnement'et dont son oreille perçoit vaguement les paroles, sans les transmettre à son cerveau ; il se réfugie en luimême et se refait une solitude intérieure propice au travail de ses pensées. 11 n'est là que matériellement et répond à peine à ce qu'on lui dit ou répond de travers ; il diffère peu d'un stupide et passe pour un extraordinaire distrait, pour un original, ce qui dans le monde est le comble du ridicule.
Ou bien il fait effort pour vaincre la timidité, qui lui est naturelle parce qu'il a vécu seul avec ses livres, et pour ne point paraître absent. Dans la foule il cherche quelqu'un qui ait une valeur, une signification ; si ses efforts n'aboutissent point, il tente de se mettre au niveau de ce qui l'entoure et de ne pas se singulariser ; il essaie de s'intéresser et n'y réus-
sit que médiocrement ; il fait preuve de bonne volonté ; il condescend ; mais cela se voit et reste extérieur ; il est gauche et maladroit ; il force la note et ne parvient pas à rompre la glace.
Le plus souvent il ne se risque dans le monde qu'introduit et guidé ; sa femme lui rend ce service, l'amène et le conduit, lui souffle le nom des personnes présentes et ce qu'il faut dire ; elle ne cache pas à ses amies qu'elle a pris charge d'un être un peu bizarre, enfantin, mais bon et elle l'excuse d'avance ; il est heureux de se conformer et de lui obéir ; s'il ne l'avait point, il serait comme l'aveugle abandonné de son caniche.
L'intellectuel et le plaisir. — Il se trouve mêlé aux plaisirs des hommes ; ceux-ci cherchent dans la société un moyen de rendre l'existence plus agréable et plus gaie ; ils ont un invincible besoin de s'amuser et, pour s'amuser, il faut qu'ils s'assemblent ; c'est dans les amusements en société que se réalise le plus complètement cette solidarité humaine, dont on parle tant et à laquelle ailleurs on s'efforce sournoisement de se soustraire ; ici chacun dépend de son voisin et tient à honneur d'apporter franchement sa part à l'œuvre commune, de l'apporter la plus grande et la meilleure possible, de ne pas faire figure d'inutilité maussade, d'être le boute-en-train. Le premier attrait du plaisir, c'est qu'il n'est pas imposé, comme le travail ; quand il l'est, il devient odieux ; on s'y livre sans contrainte, en suivant son caprice ; il satisfait cet instinct de spontanéité aventureuse, qui est si impérieux en nous et qui mous fait trouver un charme à marcher librement à travers champs.
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En outre nos occupations journalières finissent par nous lasser parce qu'elles sont toujours les mêmes, que, mettant exclusivement en jeucertaines de nos facultés, elles n'offrent point d'aliment aux autres ; plus nous les remplissons avec conscience, plus nous éprouvons le sentiment qu'elles nous rétrécissent, que nous ne sommes pas l'homme tout entier qu'a fait la nature, que nous nous retranchons une foule des possibilités qui nous sont ouvertes ; elles nous concentrent et nous tendons à nous répandre ; ce désir instinctif d'extension se satisfait dans l'infinie variété du plaisir ; l'homme qui s'y abandonne est un homme nouveau ; l'observateur est surpris parfois, qu'on le fasse consister dans des choses qui, à ses yeux, en sont tout à fait dénuées ; elles ont pour l'intéressé le mérite d'être autre chose que ce qu'il fait habituellement ; c'est un curieux besoin de l'homme engagé dans des conditions de vie même très supportables, que celui d'en sortir, de dépouiller le caractère de sa profession, d'effacer les traces qu'elle nous imprime, d'abolir ce qu'on est et de renaître tout autre ; la joie d'aller à la campagne et de voyager, d'entendre de la musique, d'assister à un spectacle captivant provient de cette sensation de renouveau, d'oubli total de ce que nous étions tout à l'heure et que nous redeviendrons bientôt ; on se sait plus qui on est ; on n'est plus un homme assujetti à des obligations particulières et façonné par elles ; on est un homme tout court, dans sa plénitude et sans lien avec rien. Considérez dans une salle de théâtre une réunion composite, attentive à ce qui se joue ; il n'y a plus là ni boutiquiers, ni industriels, ni propriétaires, ni financiers, ni
rentiers ; il y a des hommes largement ouverts à des impressions humaines ; le plaisir n'est vraiment délicieux que si l'on ne se rappelle plus rien, ni le cours usuel du métier, ni les soucis de toute espèce qui assombrissent et affligent. Dans le plaisir on s'étourdit, on cherche une ivresse analogue à celle que produisent les excitants et les stupéfiants artificiels, l'alcool, l'opium. Otez à l'homme son besoin d'oubli, il n'y recourra plus. Pour l'homme qui s'amuse, le passé n'a pas existé et il semble que l'avenir n'existera point ; il s'est emparé du présent et fait halte dans la vie. Enfin le plaisir n'est pas une simple indolence apathique, bien que celle-ci soit déjà douce, un relâchement de l'activité, sans quoi il deviendrait vite morose ; les enfants ne s'amusent jamais plus qu'aux jeux qu'ils ont imaginés eux-mêmes ; il en est de même des hommes ; la préoccupation d'une société qui s'amuse est d'inventer des plaisirs qui ne soient pas ceux de tout le monde, de donner à ses fêtes une physionomie originale, de faire ce qui n'a pas encore été fait ; ce qui n'est pour le spectateur qu'une bizarrerie qui l'étonné est pour l'intéressé une nouveauté qui l'enchante, parce qu'il en est l'auteur ; plus dans un divertissement il y a d'imprévu, de création personnelle, plus il est agréable et, s'il s'agit de plaisirs banals, on prétend y ajouter un certain ragoût et ne pas les subir bêtement, comme le premier venu.
L'intellectuel, lui aussi, doit parfois se divertir et même a besoin d'une plus forte détente que le commun des hommes ; la pensée l'épuisé, il faut qu'il cesse. Il s'adonne à un sport ou prend tout bonnement part aux plaisirs
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usuels. Mais ils sont pour lui un moyen et non une fin; il s'en passerait volontiers, s'il était possible ; il ne s'amuse pas pour s'amuser ; il voit là une nécessité pour guérir la fatigue, redevenir frais et dispos et fait une cure. Il ne goûte donc le plaisir que provisoirement et jamais avec un laisser-aller complet. Il s'accorde une récréation, rien de plus ; il part pour une excursion dans un pays qui n'est pas le sien ; mais il ne part point sans esprit de retour et cet esprit de retour ne l'abandonne jamais. En outre il n'éprouve aucun dégoût pour ce qui fait son occupation favorite et par suite il ne trouve pas un charme décisif au changement. Il n'a aucune raison d'oublier ce qui est le fond même de son existence et ne connaît pas l'insouciance frivole. Il tire son plaisir de sa fonction, qui est la meilleure qu'on puisse se proposer et où l'utilité se confond avec l'agrément ; il n'est pas comme l'employé de bureau impatient de laisser décote ses paperasses. Quand il pense dans son cabinet et que les pensées lui viennent lucides et ordonnées, il ressent une jouissance intime, qui n'a point sa pareille ; il n'a qu'un regret, c'est que cela ne puisse durer toujours et qu'il faille s'interrompre ; s'il fait une découverte de valeur, sa joie est vive ; auprès de cela les plaisirs extérieurs que lui offre le inonde lui semblent fades. S'il possède l'esprit inventif et l'ingéniosité, il en a un meilleur emploi que de le dépenser à corser de vains amusements pour les rendre plus piquants et il serait fâché de s'en servir pour des futilités.
Il y a plus : ces plaisirs mêmes il devient petit à petit impropre à les goûter. Il a pris un pli et des habitudes
qui le dirigent, exclusives de ce qui n'est pas elles. Il s'est accoutumé à tout envisager par le côté sérieux, à raisonner, à définir, à juger, à approfondir, à poursuivre partout la vérité. Or il y a dans les choses les plus frivoles en apparence matière à penser et c'est à ce point de vue que presque malgré lui il les aborde et les considère ; c'est par là que s'opère entre l'homme vulgaire et lui le divorce le plus tranché. Quand nous allons à la comédie, nous ne songeons qu'à nous divertir et du jeu des acteurs et de la verve de l'écrivain ; si nous avons passé là quelques heures de délassement complet et d'épanouissement agréable, nous ne demandons rien de plus et nous nous en allons satisfaits. L'intellectuel se met à étudier la pièce, pèse ses qualités et ses défauts, apprécie le mérite de l'auteur et oublie de s'y divertir, parce qu'elle est pour lui un sujet de travail de l'esprit. S'il ouvre le livre d'un humoriste, il analysera les causes du rire qu'il provoque, il déterminera pourquoi, comment, jusqu'à quel point il est drôle ; dans toute chose faite par l'homme il y a un élément d'intelligence et c'est cet élément qui l'intéresse ; au lieu de laisser s'ébattre en lui l'animalité, de prendre le plaisir comme il vient, sans savoir ce que c'est, il dissèque ce plaisir et ne saurait s'en empêcher. Il ne réussit pas à fermer à clef son cerveau, comme il ferme son cabinet, quand il sort.
Attitude de la société mondaine vis-à-vis de l'intellectuel. — La société mondaine se tient avec lui sur la réserve; elle l'accueille comme on accueille un parent éloigné, qui a vécu de longues années en pays étranger,
qui y a pris un air exotique et qu'on sent différent de soi. Entre elle et lui il y a une distance ; elle se demande sur quel terrain se fera le rapprochement et comment. En même temps une certaine curiosité l'attire; elle se rend compte qu'il y a à gagner à le fréquenter, qu'il sait bien des choses qu'elle ignore, qu'il a des points de vue nouveaux pour elle, qu'il n'est pas une de ces poupées vulgaires, avec lesquelles on échange des mots, parce qu'il faut parler, mais qui sont vides et découpées sur un patron banal. S'il est illustre, si une réputation incontestée le précède, on tient à honneur de le rechercher, on fait quelque effort pour s'élever à son niveau, par crainte de passer pour un imbécile ; on l'entoure, on le flatte ; c'est un grand homme sur un piédestal; mais le grand homme n'est pas toujours amusant ; avec lui il faut se guinder et cette contrainte fatigue; quelqu'un qui sait trop et qui a toujours raison finit par devenir insupportable et antipathique. S'il veut retenir une cour autour de lui, il faut qu'il fasse les honneurs de son savoir et de son esprit, qu'il se dépense pour plaire, se mette à la portée, se résigne à devenir un intellectuel pour dames ; à ce prix il sera le héros de la fête. L'intellectualisme ne saurait être dans le monde qu'un intermède; ou bien on y exploite des alentours qui lui sont très extérieurs, par exemple les intrigues académiques.
L'intellectuel et ses pairs. — Entre l'intellectuel et la société mondaine il ne saurait y avoir de cordiale sympathie ; ils sont à des pôles trop opposés. Il lui reste le commerce de ses pairs ; il le recherche par intérêt non pour les personnes, mais pour les idées; il s'attache à eux non
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comme hommes, mais comme facteurs de vérités. Ce commerce est d'un caractère tout particulier; les intellectuels suivent chacun leur chemin ; ce sont des parallèles qui ne se rencontrent qu'à l'infini. Deux spécialistes d'ordre divers n'ont pas de points de contact; mais chacun possède un trésor d'idées qui pour l'autre est quelque chose d'inconnu ; c'est ce qui les attire ; ils se racontent leurs découvertes faites dans des pays différents et se livrent à de précieux échanges; ils sont comme deux livres, qui se feuilletteraient réciproquement. S'ils s'occupent des mêmes objets, s'ils poussent leurs recherches dans le même sens, il peut se produire un rapprochement qui n'est pas l'amitié et que ceux seuls qui l'ont pratiqué peuvent définir exactement, la collaboration. L'amitié est la fusion de deux sensibilités, la collaboration, l'union active de deux intelligences en vue de créer.