CHAPITRE XIV
Le chat est, à n*en pas doater, un animal d*une ^ande inteHigence, que Ton estime* trop souvent au-dessous de sa valeur, par suite du contraste qu'elle présente avec celle de son rival en domesticité, le chien. Or, il faut tenir compte de la différence de tempérament. Peu sociable dans ses dispositions, vivant de proie, adonné à des mœurs vagabondes, dépourvu de cette docilité affectueuse qui distingue la race canine^ le chat n*a jamais subi que très légèrement les influences psychologiques transformatrices qui, au cours d'une association intime et prolongée avec l'homme, ont, comme nous le verrons, si profondément modifié le fonctionnement intellectuel chez le chien. Il n'en est pas moins un animal très bien doué au point de vue intellectuel, et, malgré les désavantages résultant de son tempérament, il n'a pas entièrement échappé aux privilèges d'éducation qu'entraînant presque forcément des siècles de domesticité. C'est ainsi que le chat familier, dans ses rapports avec ses maîtres, se montre d'un caractère beaucoup moins incertain que la plupart des animaux sauvages du môme genre que Ton apprivoise dès leur bas âge — il est bien entendu que l'humeur capricieuse que montrent dans l'apprivoisement presque tous les membres de la race féline est 1 expression du conflit entre l'expérience individuelle et l'expérience héréditaire. Mais le trait par lequel le chat se distingue de toutes les autres espèces sauvages du môme genre lorsqu'on les soumet à l'apprivoisement, ic'est la capacité que seul il possède de s'attacher avec quelque force d'affection à l'espèce humaine. Dans cer-
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tàins cas ert à la fôTeat» de certaines cîrcohstantes, sbn aflTëo-: tien s'élève à la hauteût* de celle du chien. L'i^Ht^rtlnCe où nous sommes de la race sauvage d*oti il tire son oMgittè^ ne nous permet pas d'apprécier l'étendue des résultats psychologiques que riiifluence de Thomtoe a produits ici. Mais il y a intérêt à se rappeler que l'animal qui se rapproche le plus du chat domestique, cest-à-dire le chat sauvage, ne lui ressemble, que par la taille et la structure anatomique. Comme caractère, il diffère de son congénère à ce poiht qu'il n'e.st pas, sur toute la face du globe, d'animal aussi rëfractaifeà Tapprivoisement.
Prises dans leur ensemble, les espèces sauvages de race féline manifestent toutes le même tempérament iHsociable, féroce et rapace. Hardies quand elles sofit atix abois, elles rie cherchent [ms à se mesurer avec des adversaires dangereui, mais bien plutôt à se mettre en sûreté par la fuite. Nous savons maintenant aussi que le courage proverbial du lion ressemble fort, la plupart du temps, à de la prudence, et que les tigres mangeurs d'hommes saisissent leurs victimes à rimproviste. ïi est certain que les grands carnassiers de raeè féline sont doués d'un degré considérable d'int'-lligence ; les tours qu'on leur apprend dans les ménageries suffiraient à le prouver. Mais, par suite du conflit entre le naturel et les résultats de l'éducation, les dispositions des sujets les mieux apprivoisés sont très incertaines et constituent une source pèfmatiente de danger pour les « Rois des lions »; La seule espèce sauvage dont les services soient acquis est le guépard; on l'utilise dans le sens de ses instincts, en lui monti*ant une antilope qu'il chasse à la manière de ses ancêtres.
Pour en revenir au chat domestique, on connaît comme uïi trait de son tempérament émotionnel, la manière dont il s'attache plutôt aux endroits qu'aux personnes. C'est \k une particularité indéniable de la psychologie des chats considérée en général, malgré les nombreuses exceprions qui se présentent chez les individus. Il est probable qu'elle est là transformation ultime de l'attachement instinctif de leurs ancêtres sauvages à leurs repaires.
Le seul autre trait remarquable de la vie émotionrtellef du chat, c'est le traitement proverbial qu'il fait subir à la proie tombée en son pouvoir. Le sentiment qui le pousse à
torturer la souris qu*il a prise, me semble justement attribué par Topinion générale à un goût spontané pour la torture. A propos de Thomme, John Stuart Mill dit qu'il existe chez •certaines créatures humaines une faculté spéciale ou un instinct de cruauté, se traduisant non pas seulement par une indifférence passive au spectacle de la souffrance physique, mais bien par le véritable plaisir qu'elles prennent à la contempler ou à la produire. Or, parmi tous les animaux, le chat et le singe sont les seuls chez lesquels j*al trouvé trace de passion de ce genre, si toutefois il est permis d'établir une analogie entre le mobile de Thomme et celui d'un animal en matière de cruauté gratuite.
En ce qui concerne le singe, je réserve mes preuves pour le chapitre qui lui est consacré; quant au chat, le fait est tellement acquis qu'il n'y a pas lieu de s'y étendre.
Intelligence générale.
Comme caractéristique générale des facultés d'ordre supérieur, il est à remarquer que tout chat, quelque familier qu'il soit, peut, lorsque les circonstances l'exigent et souvent môme de son propre mouvement, dépouiller avec la plus grande facilité tout l'attirail intellectuel résultant de l'expérience acquise dans des conditions artificielles, et retourner pour ainsi dire dans sa nudité première aux mœurs naturelles de ses ancêtres. Cette aptitude pour l'état sauvage montre le peu de profondeur de l'influence psychologique qu'un apprivoisement prolongé a exercé sur le chat, à la différence du chien. Un chien terrier perdu dans les repaires de ses ancêtres est aussi à plaindre qu'un enfant seul dans la forêt ; un chat en pareille circonstance est bien vite à son aise. Il va sans dire que cette différence provient de ce que l'intelligence du chat ne s'étant jamais ni prêtée au service de l'homme, ni accoutumée à une confiance intelligente en lui, ne s'est jamais trouvée mise en demeure comme celle du chien, de se départir de plus en plus de son attitude première d'indépendance sous l'influence croissante de la direction humaine. Quand un chat se trouve séparé de ses protecteurs, il sait donc toujours parfaitement se tirer d'affaire
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grâce à Texpérience intacte que lai ont léguée ses ancêtres sauvages.
Ceci posé en termes généraux, je vais maintenant citer quelques exemples du degré le plus élevé d'intelligence que l'on rencontre chez le chat.
Voici d'abord qui se rapporte à la faculté d'observation. M™« Hubbard avait, m'a-t-elle dit, un chat braconnier fort amateur de jeunes lapins dont il se régalait à Técart, dans une ancienne étable à cochon. Un jour il prit un petit lapin noir, et au lieu de le manger comme les autres, il l'apporta à la maison sans lui faire de mal et le déposa aux pieds de sa maltresse, comme s'il voulait lui montrer le spécimen insolite qu'il avait rencontré. Ce ne fut pas du reste la seule preuve de discernement zoologique que donna ce chat; en une autre occasion il se présenta à la maison avec une hermine d'été vivante qu'il désirait également exhiber.
M. A. Percy-Smith me raconte comme quoi, voulant éprouver rintelligence d'une chatte qu'il possède, il s'était avisé de la châtier toutes les fois que ses petits commettaient une faute. Ce traitement la décida bien vite à leur enseigner de bonnes manières en les grondant et en leur tapant sur les oreilles quand leur conduite laissait à désirer.
M. Blakman me parle d'un chat à lui qui, de son propre mouvement, se mit à mendier des morceaux à la manière d'un terrier dont il avait dû observer les heureux résultats. Mais il fallait qu'il eût faim pour se mettre dans cette attitude, qu'aucune séduction ne réussissait à lui faire prendre s'il n'y était pas disposé. « Il avait également une autre habitude. » Youlait-il sortir, il venait au salon et faisait entendre un » miaulement particulier pour attirer l'attention. Si ce moyen » pestait sans effet, il vous tirait par vos vêtements avec ses » griffes, et lorsqu'il avait réussi à se faire remarquer, il se » dirigeait vers la porte d'entrée et s'arrêtait en répétant son » miaulement jusqu'à ce qu'on le laissât sortir. «
Passons maintenant aux preuves de raisonnement. M. John Martin m'écrit de Saint-Clément, Oxford, que sa gouvernante vit dernièrement sa chatte, dont le lait venait de tarir d'une façon prématurée, porter un morceau de pain à ses petits. Le rôle du raisonnement est ici évident.
M. Biddie, du « Government Muséum » de Madras, cora-
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mnniquèf à Nature (vol. XX', page S(6*) Fanecdote^ suivante :
a En ISll je quittai Madras pour deux mois, laissant à » mon logis trois chats, dont un tâveié de race anglaise, (î'ah » caractère doux et affectionné.
» Pendant mon absence deux jeunes gens vinfreAt slWstal- » 1er chez moi, et se firent xiti plâisîr de taqaîhei* eft d'eflfkrou- » cher les chats. 0^, environ une semaine avant mcftt rèfour, » la chatte anglaise eut d^s petits qu'e'He? cacha soigriêtfse- » ment derrière une étagère, dans* la bibliothèque. Le^ ttistiii » du jour de mon retour je la vis, et après ravoir daressée » corarfte d'habitude, je sortis pendant près d'ttne heurte. A » mon retour je trouvai là jeune famille établie dans uti coin » de mon cabinet de toilette consacré à cet usage, et comme » je questîorinais mon domestique sur la façon dont le déwé- » nagement s'était opéré, il me répondît que la chatte avait » apporté ses petits tin à un en les tenant à la bouche. Pour- » rait-on citer une preuve plus éclatante de confiance raison- » née et d'affection de la part d'un animal? J'avoue que j'en » fus touché. Ma chatte paraissait s'être dit : « Maintenant » que mon maître est de retour, mes chatons n'ont plus rien » à craindre de la part des deux jeunes bârba<*es qui habi- » tent la maison; je vais les tirer de leur cachette pour que » mon protecteur les admire, et je les rtiettr'ai dans le ccfin » oti j'ai élevé en sûreté mes autres enfants. »
le docteur Bannister m'écrit de Chicago à propos d*un chat appartenant à feu son ami, M. Meek, le paléontologue, pour me signaler un trait qu'il tient du défont :
a M. Meek avait établi sur sa table un petit rflîroii' vertical » à l'aide duquel il dessinait sur hors, d'après nature, l'image » retournée des objets qui l'occupaient. Se voyant dans cette . » glace, le chat chercha à plusieurs reprises à se rendre » compte de cette afyparîtion. Après avoir essayé eu vain de » l'atteindre , il se dit apparemment qu'il devait y avoir » quelque chose qui le séparait de l'autre animal, et s'apprd- » chant en tapinois sans quitter l'image du regard, il lança » un coup de patte derrière le miroir Grande fut sa surï>rise » de ne rien trouver, et ce rie fut qu'après riiaintes tentàtiVei^ » du même genre qu'il finît par renoncer à trouver la clef du » mystère; soit qu'il sentit que ^entrepri^5e était au dessus de » ses forcefs, soit qu'il eut cessé de s'y intéresser, w
EXEMPLES flE RAISO'NNEMENT \1V
M*. T.-B: Gfotes commoiïique à Nature {vo], XX, p. 2(91) une observation presque identique. Un chat vo^'ant pouf la preïnièr^ foîfe son irfiage réfléchie dans un miroir, voulut l'attaquer, et coffime il rencontrait la glace, il eiï fit le tour. Ne trouvaiit poîM derrière c€r qu'il cherchait, il revint stir le devant et l&^ yetix fixés sftpson image de manière à ne pas laf quitter de vue, se mit à explorer avec sa patte le dos du miroir. Il paffâlt qu'afprès cette? eitpérienee, ii ne daigna plus jamais faire attention à utë glace?.
L'anecdote' qui suit me vient d'un correspondant qui désire absolument rester anoriyme. Je suis sûr de sa bonne foi et je ne vols guère clomraerït të iïiit qu'il me rapporte pourrait être l'oÉrtivrfe du hasard; Après m'avoir expliqué les liens d'amitié qui unissefnt son chat et son perroquet, il me raconte comme quoi un soif il li'y aVaîl personne à la cuisine :
« La cuisinière était moritéef en haut, laissant près du feu » une terrine pleine de pâte qu'elle voulait faire lever. Tout » d'un coup le chat s*en vient à elle d'un air tout excité, » miaulant et tâchant de lui faire signe de descendre, puis la » saisissant par le tablieï' comme pour le tirer. Voyant l'émoi » de ranîriial, la cuisinière céda, et lorsqu'elle fut dans la » cuisine, elle tf'ouva lo perroquet qui criait, appelait, battait » dès ailes et faisait de violents efforts pour se dépêtrer de » la pâte où il â^était enfoncé pour ainsi dire jusqu'au genou.
j^ Il est à peu près cefrtaîn que si on n'était pas venu à son » secours, il se serait enfoncé complètement dans la liasse » mouvante et y aurait péri asphyxié. »
Voici maintenant deux ou trois exemples qui montrent bien lei^ artifices ingénieux qu'un chat intelligent sait adopter pour s'assurer une proie.
M. James Hutchîttgs raconte comment un vieux matou se servit d'un jeune oiseau toftibé du nid pour attirer les parents. Lorsque le petit oiseau cessa de crier et de se débattre, le chat le toucha de sa patte pour l'effrayer avec l'espoir qu'à la vue de son émoi le mâle qui voletait à l'entour aurait l'imprtidence de s'approcher à portée de sa griffe : ce qui ne manqua pas d'arriver plusieurs fois, l'oiseau éludant toutes les attaques, tandis que son adversaire avait à restreindre rardeur d*un chaton qui voulait tuer le petit oiseau. Cette scène dura longtemps et ce fut M. Hutohings qui y mil un
terme. Je ne vois donc pas comment il aurait pu commettre une erreur d'observation. {Nature, vol. XII, p. 330.)
Le fait suivant m'a été communiqué par M. James G. Stevens, de Saint-Stephen, dans le Nouveau-Bruns wick :
« Comme je contemplais, me dit-il, le jardin qui se trouve » devant mon habitation, je vis un rouge-gorge se poser sur » un petit arbre, bientôt après parut sur la scène un chat se » dirigeant à pas furtifs du côté de l'oiseau. Arrivé non sans » peine (nous étions en plein hiver avec un pied de neige sur » la terre) à environ trois pieds de l'arbre, il s'arrêta. Le » rouge-gorge à moitié engourdi n'était guère qu'à un mètre 3> du sol, mais comme la neige n'avait pas de consistance, le » chat ne pouvait guère prendre son élan, ce qui lui fit son- » ger à relancer l'oiseau. Tout d'abord il ne réussit pas à » l'émouvoir, il avait beau se secouer, le rouge gorge n'y pre- » nait pas garde ; enfin à force de se démener il obtint le ré- D sultat voulu, et eut la satisfaction de voir l'oiseau s'envoler » et aller se poser à quelque cinquante pieds de là sur un petit » buisson, au nord d'une palissade. Ayant pris note de Ten- » flroit, notre chat se mit aussitôt en route par un détour » d'une centaine de pieds, les yeux fixés sur le point où s'était y> réfugié le rouge-gorge et tirant parti de chaque buisson » pour masquer son approche. Une fois qu'il ne se sentit plus » en vue, il pressa le pas dans la direction de la palissade » qu'il franchit, puis après l'avoir longée pendant quelque 7> temps, il l'escalada de nouveau. Il avait si bien calculé ses » distances, qu'il arrivait à moins d'un pied du buisson où » se trouvait le rouge-gorge vers lequel il bondit incontinent. » Le coup n'en fut pas moins manqué, mais je fus frappé de » l'habileté avec laquelle il avait été préparé. Dans le cas où » vous jugeriez convenable de publier cet incident, vous pou- » vez vous autoriser du nom du juge Stevens, de Saint- » Stephen, dans le Nouveau-Brunswick, qui en fut témoin. »
L'exemple suivant est emprunté à une communication du docteur Frost, à Nature, et je le cite parce que, tout en accusant un degré presque incroyable de ruse et de prévoyance, il ne me paraît guère prêter à une erreur d'observation et se trouve d'ailleurs, en partie confirmé parle témoignage indépendant de mon ami le docteur K'eih et d'un autre correspondant :