ÉDUCATION — COOPÉRATION
d'observations suivies pendant un certain temps, je demandai à M. Sclater de m'en laisser choisir un dans la collection de la Société zoologique. Il fut assez aimable pour accédera ma prière, et mon choix tomba sur un spécimen de Cebiis faiuellus (Capucin brun du Brésil), qui me parut se distinguer entre tous par son intelligence.
N'ayant point où installer l'animal dans ma maison, je. le confiai à ma sœur qui demeure tout près de moi, en lui demandant d'avoir soin de prendre note de tout ce qui lui paraîtrait intéressant comme manifestation intellectuelle de la part de l'animal. En conséquence, dès le moment de son arrivée jusqu'à celui de son départ, elle consigna jour par jour tout ce qu'elle eut occasion d'observer quand j'étais absent. Je m'étais d'abord proposé de faire un résumé de ce journal, mais plus tard en le relisant dans cette intention, je crus préférable de le citer en entier et de lui conserver le caractère spontané de notes jetées sur le papier. D'ailleurs, la psychologie du singe a été si peu étudiée, qu'il y a intérêt, à mon avis, à donner en détail une série complète d'observations. Je dois ajouter que j'eus en général l'occasion de vérifier moimême, après coup, l'exactitude de chaque note; mais je puis aussi bien dire que je n'attache pas plus d'importance à cette vérification que si elle avait trait à mes propres observations, ayant autant de confiance dans celles de ma sœur que dans les miennes. Il me reste à expliquer que l'état de santé de ma mère l'oblige à garder la chambre, et que le singe y passa les six premières semaines de son séjour dans la maison ; nous l'avions, de cette manière, constamment sous les yeux, et il servait en même temps à distraire ma mère. Voici maintenant le journal de ma sœur, in extenso, et sans modification aucune :
18 décembre. — Est arrivé dans une boîte, escorté de son gardien, semblait effarouché et cria pas mal lorsqu'on le fit passer dans une boîte plus grande.
19 déc. — Je l'ai retiré de la boîte où il a passé la nuit, et j'ai attaché une chaîne à son collier. Il s'est montré doux et résigné, se cachant la tête entre mes genoux.
20 déc. — Il est devenu beaucoup plus remuant et se montre quelque peu agressif, surtout envers les domestiques. Il
^'lO . LES SINGES
s'est pris d'affection pour ma mère et joue doucement avec elle sur son lit, mais se démène furieusement à l'approche d'une bonne. J'ai remarqué aujourd'hui qu'il casse des noix en les frappant du fond de l'écuelle qui lui sert à boire (ses dents ne sont pas assez fortes pour briser les coquilles). Il déploie une activité incessante toute la journée; la nuit venue il s'enroule adroitement dans ses chaudes couvertures et dort profondément jusqu'à environ huit heures.
21 déc. — Je vois qu'il aime beaucoup à faire des espiègleries. S'étant emparé aujourd'hui d'un verre à bordeaux et d'un coquetier, il commença par jeter le verre à terre de toute sa force et naturellement le brisa ; mais comme le coquetier résistait à ce traitement, il chercha des yeux quelque substance dure qui en eut raison. La colonne en cuivre du lit lui parut convenable, et il se mit à frapper dessus à bras raccourci avec le coquetier qu'il ne tarda pas à briser complètement à son entière satisfaction. Pour casser un bâton, il le passe entre le mur et quelque objet pesant et se suspend à l'extrémité pour faire levier. Souvent lorsqu'il en veut à quelque effet de toilette, il commence par le découdre en cassant les fils avant de le déchirer avec sed dents. S'il lui tombe sous la main quelque objet auquel nous n'ayons pas l'air de tenir, il le lâche bien vite ; dans le cas contraire, ne serait-ce qu'un morceau de papier, il ne s'en dessaisira à aucun prix; les friandises perdent leur effet, et si on le gronde, il se fâche et garde sa proie jusqu'à ce qu'il l'ait complètement détruite. Je lui ai donné aujourd'hui un marteau pour casser ses noix * il a parfaitement su s'en servir,
22 déc. — Une personne étrangère (une couturière) étant venue dans la chambre, je voulais qu'elle vît le singe casser une noix avec son marteau. Mais la noix que je lui donnai était mauvaise, et il fit une grimace de désappointement qui fit rire la couturière. Gela le mit en colère, et il lui jeta tout ce qui se trouva à sa portée : d'abord la noix, puis le marteau, puis la caft'tière qu'il prit dans la cheminée, et enfin toutes ses couvertures. Il jette avec force et précision, le projectile dans les deux mains, les bras tendus en arrière au dessus de sa tète, le corps droit.
23 déc. — 11 est toujours en guerre avec Sharp (petit terrier), mais les deux adversaires semblent se respecter mu-
tuellement jusqu'à un certain point Le chien se jette sur les noix, etc., et les emporte là où le singe ne peut les atteindre; le singe met la main sur le chien mais a peur de ' le tenir ou de lui faire mal. 11 se dédommage en lui jetant des noix, des morceaux de carotte et en jacassant à son intention. Quelquefois il lui tend la main comme pour faire la paix, mais le chien s*en méfie et se tient à Técart. Son inimitié à regard des domestiques augmente; il y a surtout une bonne qui ne peut lui donner une noix sans qu'il ne cherche à lui empoigner rudement la main; souvent aussi il lui jette quelque projectile. Par contre, ma mère fait de lui ce qu'elle veut.
24 déc. — Il me mordit plusieurs fois aujourd'hui quand je l'enlevai du lit de ma mère après sa récréation habituelle du matin. Je n'y fis aucune attention ; mais il eut ensuite honte de sa conduite, et re^<ta assis pendant quelque temps la figure dans ses mains*. En raison de son espièglerie il aime beaucoup à renverser tout ce qu'il peut, mais il a toujours soin de se garer. Ainsi il s'amusera à attirer vers lui une chaise jusqu'à ce qu'elle perde l'équilibre, mais sans quitter des yeux le haut du dossier, et quand il le voit s'incliner de son côté, il se retire vivement et prend un plaisir infini à la chute du meuble. Il agit de même avec des objets plus pesants, n y a par exemple une toilette avec dessus en marbre, qu'il a déjà réussi à renverser plusieurs fois au prix de maints efforts et toujours sans se faire le moindre mal *.
25 déc. — J'ai remarqué aujourd'hui que s'il convoite un objet que sa longe ne lui permette pas d'atteindre, il cherche à l'amener vers lui à Taide d'un bâton; s'il n'y réussit pas, il prend un châle par les deux coins, le rejette d'abord en arrière au-dessus de sa tête, de manière à ce qu'il lui pende dans le dos ; puis le lançant vivement et en avant, il en recouvre l'objet de sa convoitise et l'amène à lui en tirant sur le
i. J'ai eu FoccasioD depuis (14 janvier 1881) de reconoaitre que cette apparence de tranquillité n'est pas preuve de remords ; car, même lorsqu'il n'a pas réussi à mordre, il se produit toujours chez lui après un accès de colère, une sorte d^affaissement que j'attribue à la fatigue. 11 m'a souvent mordue depuis le 24 décembre, et somme toute parait y prendre plaisir.
2. Quand il a affaire a des objets pesants, il les manipule avec une grande prudence, et ce n'est qu'après les avoir soigneusement examinés quelque temps et les avoir étudiés qu'il se décide à les renverser,
BOlfANBS. II. — 16
châle. Lorsque sa chaîne à force de s'entortiller autour des barreaux du séchoir qui lui sert d'appareil gymnastique, se raccourcit par trop, il Texamine attentivement, la tire d'un côté, puis de l'autre avec ses doigts pour se rendre compte du sens, et une fois renseigné sur ce point, fait le tour des barreaux avec les changements de direction voulus jusqu'à débrouillement complet. Souvent il se sert de sa queue pour soulever sa chaîne au-dessus de sa tête, de peur de s'entraver. Quand je le détache le matin pour l'emmener au lit de ma mère, il manifeste toujours une certaine-agitation, sautant et tirant sur sa chaîne Mais si quelque anicroche me fait tarder à le dégager, il s'assied tranquillement auprès de moi et se met à manier la chaîne comme pour m'ai<ler; résultat auquel, à vrai dire, il ne parvient jamais.
26 déc. — H paraît aim^r beaucoup à inspirer un mouvement de rotation aux objets qui s'y prêtent. Si on lui donne une pomme ou une orange entière, il commence toujours par la faire tourner comme une toupie avant d'y mordre. Pour manger une orange, il s'y prend de la manière suivante : Il commence par enlever avec ses d^nts un [)etit morceau de l'écorce, et à l'endroit ainsi mis à nu il enfonce profondément son doigt long et mince ; puis il met le fruit sous un morceau de grillage en fll de fer qui se trouve à sa portée et, collant ses lèvres au trou fait par son doigt, il suce le jus qu'il exprime en pressant le grillage contre l'orange. Lorsque le jus devient abondant, il le laisse couler dans sa bouche en tenant l'orange au-dessus de sa tête.
2*7 déc. — Il s'était emparé aujourd'hui d'un document d^une certaine importance, et, comme d'habitude, j'essayai en vain de le lui faire rendre. Insensible aux friandises que je lui offrais, il ne taisait que jacasser en réponse à mes câiineries, et quand à la fin per tant patience, je le menaçai avec une canne, il devint furieux et s'élança vers moi en grinçant [des dents. Ma mère intervint alors et prit un siège à côté de 'lui, aussitôt il sauta sur ses genoux et lui permit tranquillement de prnndre le document Malheureusement en recevant le papier des mains de ma mère, je me permis de rire, ce qui ranima sa colère, et il se mit de nouveau à crier et à grincer des dents. Je m'aperçois qu'en thèse générale, le rire l'agace. Pendant qu'il joue avec ma mère sur son lit, il est toujours
HISTOIRE D'UiN CAPUCIN BRUN 2 il
de la meilleure humeur du monde, et tant que je reste tranquille ment assise sur le lit, tout va bien ; mais si je ris, de ses regards affectueux par exemple, il s'élance vers moi comme pour me chasser, et revient t(^moignf^r plus d'atfection que jamais à ma mère, faisant la culbute ou se couchant su? le dos, avec force grimaces comiques et une sorte de bruU ressemblant à un rire léger.
28 déc. — Sa chaîne est attachée au dessus en marbre d'une toilette, reposant sur le plancher le long du mur. La plaque de marbre, avec ses rebords, forme une masse assez lourde que Tanimal ne pourrait déplacer en donnant du collier sans se faire du mal ; aussi quand la longueur de sa chtiîne ne lui permet pas d'accomplir quelque espièglerie, il s'en va droit au dessus de toilette, passe un bras entre le mur et lui, récarte de manière à pouvoir le repousser de ses quatre extrémités en s'arcboutant contre le mur, et raidit alors ses longues jambes jusqu à leur dernière limite. Toutefois il ne se décide à pareil effort que sous l'inspiration du génie du mal ; qu'on lui mette sa nourriture là où il ne peut l'atteindre, il ne se donnera pas tant de peine. Aujourdhui, c était à la doublure en cuir d une malle placée près de lui qu'il en voulait. J'éloignai la malle ; mais il eut bien vite fait de s'en rapprocher en poussant la plaque de marbre pour suppléer à la longueur de sa chaîne.
29 déc. — Ce qui me frappe r'est qu'il ne s'pmporte jamais contre la personne qui le tient par sa chaîne. Il devient furieux si on lui enlève la moindre des choses, mais si on l'en éloiorne en le tirant, il ne manifeste aucun ressentiment. S'il cherche à mordre quelqu'un et qu'on arrête son élan en le maintenant par derrière au moyen de sa chaîne, il se soumet sans se retourner pour essayer de mordre la personne qui lui a fait manquer son coup, comme le ferait un chien en pareille circonstance. On dirait qu'il considère son enchaînement comme une loi naturelle à laquelle il est inutile de chercher à résister. Par contre, il paraît se rendre parfaitement compte du point d attache de sa chaîne, et ne point ignorer que s'il était assez malin pour la défaire, il serait libre. Après que nous l'eûrnes vu remuer la plaque de marbre de la manière que j'ai décrite, nous fîmes établir un boulon à boucle dans le plancher et aussitôt que l'on y eût attaché sa chaîne, il commença à étu-
2i4 LES SLNG£S
dier le nouveau système * et poursuivit ses recherches pendant des heures, passant et repassant rapidement la chaîne dans Tanneau. Quand il eut reconnu que cela n*y faisait rien, il se mit à marteler la chaîne et Tanneau de toutes ses forces et persista dans cette occupation tout le reste de lagournée.
30 déc. — 11 est toujours occupé à travailler la chaîne à son point d'attache. A force de la passer et de la repasser, il avait âni à un moment par bloquer complètement l'anneau, et réduire sa longe de plus de moitié. Il me fallut pour le dégager au moins un quart d'heure, durant lequel il resta tranquillement assis auprès de moi, suivant mes mouvements avec le plus grand intérêt, écartant mes doigts par moment pour mieux voir, et d'autre fois me lançant un regard plein d'intelligence comme pour me demander comment je m'y prenais. Lorsque j'eus remis tout en ordre, il reprit son travail et s'y entêta pendant plusieurs heures, mais il eut soin de ne pas engager la chaîne dans l'anneau une seconde fois.
31 déc. — Cette journée a été marquée par un accident. Il s'est pris un doigt de pied dans une charnière du séchoir. Malgré la douleur qu'il devait ressentir, il ne fit point de bruit et ne chercha pas à retirer son doigt, ce qui n'aurait servi qu à lui faire plus de mal, au lieu de cela, il resta sans bouger, se contentant de pousser de petits cris plaintifs jusqu'à ce qu'il eût attiré mon attention. Pendant que je dégageais son pied, non sans lui faire quelque mal, il se tint parfaitement tranquille et ses regards exprimaient la reconnaissance.
P' janvier 1881. —A l'heure qu'il est, il a complètement renoncé à l'idée de détacher sa chaîne tout seul", la multiplicité et l'insuccès de ses efforts lui ont sans doute ôté tout espoir de ce côté. 11 se fâche maintenant quand on l'attache. Quand je le détache, il est tout à la joie ; quand j'assujettis de nouveau sa chaîne à l'anneau du boulon, il ne se rend pas compte tout de suite de ce que je fais ; mais sitôt qu'il se sont à l'attache, il se jette sur moi et me mord.
10 janv. ^ Étant toujours attaché au même endroit, il n'a pas l'occasion de montrer son intelligence sous un aspect
i. 14 janvier 1881. — La plaque de marbre ne fut point enlevée après la pose du boulon ; mais il n'a jamais cherché à la remuer depuis que la chaîne n'y est plus attachée.
nouveau. Son affection pour ma mère a augmenté. Lorsqu'elle sort, il cesse de suite ses jeux et ses espiègleries et se met à courir en rond d'une manière fébrile, avec un petit cri d'appel d'un ton très doux (qu'il ne fait jamais attendre quand elle est dans l'appartement) et des temps d'arrêt pour mieux écouter Tant qu'elle est absente, il ne prend aucun repos, néglige tous ses amusements et ne se fâche que rarement ; mais sitôt qu'elle est de retour il reprend toutes ses habitudes, et se montre généralement plus méchant que jamais avec le monde.
Il arrive souvent à ma mère de lui retirer des objets des mains, sans qu'il lui en veuille, mais il se dédommage en gratifiant quelqu'un d'autre de ses tracasseries. Je crus d'abord qu'il y avait erreur de sa part, qu'il ne pouvait se résoudre à croire que sa meilleure amie l'avait dépouillé, et pensait par conséquent que ce devait être quelque autre personne. Mais à force de le voir se comporter toujours de la môme manière, j'ai acquis la conviction qu'il sait très bien à qui s'en prendre. On dirait qu'il trouve de bonne politique de maintenir de bonnes relations avec une personne entre toutes, et de décharger sur une autre avec qui il s'est déjà pris de querelle, la colère qu'il éprouve en se voyant dépouillé. — Il se fâche toujours davantage quand ma mère me remet ce qu'elle lui a pris, que quand elle le garde (voir 26 décembre) et c'est peut-être en partie pour cela qu'il m'en veut ; il croit que c'est un triomphe pour moi d'obtenir possession de ce qu'il convoite. De môme ma mère peut rire autant qu'elle veut, mais si je me permets la moindre hilarité, je m'attire généralement quelque projectile. Lorsque ma mère rappelle une bonne qui vient de quitter la chambre, il se met en colère contre cette dernière et la salue à son retour d'une grôle de projectiles. Quelquefois ma mère fait semblant de gronder et de battre les domestiques, et, en pareil cas, il prend fait et cause pour elle avec une extrême vigueur; mais quand je cherche à briguer sa sympathie par les mêmes procédés, il reste à peu près indifférent. Ma mère revient-elle après une absence, il pousse des cris de joie en entendant sa voix sur l'escalier, mais la reçoit assez tranquillement lorsqu'elle entre dans la chambre. Pendant qu'elle est dehors, il se montre aussi doux avec moi qu'avec elle. Peut-être est-il trop triste
pour se mettre en colère, ou bien est-il aimable par prudence en l'absence de sa meilleure amie. Sitôt qu elle est de retour, il reprend goût à ses jouets et redevient plus désagréable que jamais.
11 janv — Quand il vous lance un projectile, il a maintenant riiabitude de grimper sur les barreaux du séchoir: il semble qu'il ait compris que Ton ne s'inquiète guère de ce qui tombe à vos pieds, et, n'étant pas assez fort pour vous jeter à la tète des objets pesants comme un tisonnier ou un marteau, il commence par grimper à la hauteur de la tète de son enntmii, ce qui lui permet de lancer son projectile plus haut et plus loin.
14 janv. — Ayant réussi aujourd'hui à s'emparer d'un balai de cheminée, il eut bientôt fait d'en dévisser le manche ; il se mit de suite à chen^her la manière de le remettre en place et finit par y arriver à force de persévérance. Tout d'abord, il se trompa de bout, et fit tourner le manche pendant quelque temps dans le trou du balai- et dans le sens du pas de vis. Mais voyant qu'il n'obtenait aucun résultat, il changea de bout, l'ajusta à l'entrée du trou et recommença à le faire tourner. L'o[)ération était naturellement assez difficile, car il lui fallait ses deux mains pour maintenir le manche en position et le faire pivoter sur lui-m^me, tandis que la longueur des crins du balai le rendait instable. 11 tâchait de l'affermir avec un de ses pieds de derrière, mais malgiré cela ce ne fut pas sans peine qu'il réussit à faire mordre la vis ; enfin, à force de constance, il en vint à bout, et eut dès lors bientôt fait de visser le manche à fond. Ce qui me parut particulièrement remarquable, c'est qu'en dépit de ses nombreux échecs au début, il n'essaya pas une seule fois de tourner le manche dans le sens contraire au pas de vis. L'opération accomplie, il la répéta jusqu'à ce qu'il se fut familiarisé avec l'art de visser et de dévisser, après quoi il se mit en quête de quelque autre amusement. Il est curieux qu'il ti^mne tanf à obtenir un résultat qui ne lui ra|)porte aucun avantage matéii^l. On dirait que le seul désir d'accomplir une tâche qu'il s'est imposée suffit pour l'encourager aux plus grands efforts. C'est là en apparence un sentiment très» humain, qui ne se retrouve chez aucun autre animal que je sache. Ce n'est pas pour se faire applaudir qu'il travaille, car il ne s'occupe pas de
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HISrOIRE DtJN CAPUQN BRUN 247
voir si on le regarde ; c'est tout simplement dans le but d'arriver à son but, et tant qu'il n'y est pas arrivé, il s'y acharne sans se permettre la moindre distraction.
16 janv. — Lorsqu'il est en colère, s'il n'a pour projectiles que des objets auxquels il tient, il fait force gestes comme pour vous les jeter à la tôte, mais ne s'en dessaisit point ; au contraire, s'il a sous la main quelque vieux jouet dont il est fatigué, il n'hésite pas à vous le lancer. Il frappe le monde avec une longue canne qu'il a ; lorsqu'on est hors de portée, il en frappe le plancher de toute sa force pour montrer ses intentions. Rien de plus drôle que de le voir grimper rageusement sur le séchoir, avec son bâton qui l'embarrasse mais avec lequel il espère pouvoir frapper un bon coup une fois parvenu en haut. Le chien est trop gâté pour avoir peur du bâton s'il le voit entre nos mains ; mais quand c'est le singe qui le tient, il se montre très craintif. Le singe ne peut pas souffrir que le chien s'installe dans le fautr'uil où il prend lui-même place quelquefois avec ma mère, et comme ce siège est hors du rayon de sa longe, il se sert du bâton pour faire déguerpir son rival en lui donnant des coups de pointe.
18 janv. — Il s'est mis dans une grande colère contre la bonne qui balayait l'emplacement qui lui est affecté, et à chaque coup de balai il en saisissait le manche. Ma mère est venue remplacer la bonne, et aussitôt il a retrouvé^ sa bonne humeur, et s'est mis à l'aider en rassemblant les débris dans les coins en petits tas qu'il pousse ensuite devant le balai.
20 janv. — Ayant cassé sa chaîne, il s'élançait furieusement sur la bonne, lorsqu'il aperçut ma mère et sauta aussitôt sur ses genoux. Pendant qu'on préparait une nouvelle chaîne, il se rendit à la boîte qui contient ses noisettes ; on y range aussi diff'érents objets, mais cela n'empêche pas qu'il la considère comme lui appartenant tout spécialement, et rien ne l'exaspère comme de voir quelqu'un Touviir pour y prendre quelque chose, alors môme qu'il a plus de noisettes qu'il n'en peut .manger. Voyant qu'il cherchait à manipuler la serrure de cette boîte, je lui en donnai la clef et pendant deux bonnes heures il s'efforça de trouver le moyen de s'en servir. La serrure est en assez mauvais état, et pour la faire jouer il faut appuyer sur le couvercle, ce qui revient à dire qu'il n'y avait guère de chance que l'animal pût ouvrir la boîte ; mais il
finit par trouver la manière d'introduire la clef et de la tourner de droite et de gauche, essayant à chaque fois de soulever le couvercle pour voir s'il avait réussi. En cela il ne faisait^ évidemment qu'imiter ce qu'il avait vu faire ; ce qui le prouve c'est qu'il retirait la clef de la serrure à chaque tour» et la promenait en tâtonnant tout autour du trou, comme il arrive souvent à ma mère de le faire par suite de sa mauvaise vue quand elle cherche à introduire la clef dans la serrure. Le singe pense évidemment que ce tâtonnement est en quelque sorte essentiel à la réussite de l'opération, et n'a garde de l'omettre quoiqu'il puisse parfaitement faire entrer la clef du premier coup.
21 janv. — Je lui ai donné une cuiller en fer pour voir s'il saurait s'en faire un levier pour ouvrir une boîte dont le couvercle était cloué. Ma mère a en partie compromis l'expérience, en introduisant la cuiller sous le couvercle à un endroit où il y avait une ouverture. Je ne saurais donc affirmer s'il aurait ou non franchi à la longue ce premier pas. Toujours est-il qu'une fois le manche de la cuiller engagé, il sut parfaitement s'en servir et se mit à peser de toute sa force sur l'extrémité libre, de manière à déclouer le couvercle.
22 janv. — Ma mère l'avait pris sur ses genoux pour lui laver les mains avec une petite éponge, opération qu'il adore ; mais lorsqu'elle voulut lui laver la figure, ce fut une autre affaire. — A chaque coup d'épongé, son expression témoignait d'un mécontentement croissant, si bien qu'à la fin il sauta à terre et se jeta avec fureur sur une bonne qui d'habitude jouit de ses bonnes grâces et qui ne faisait rien qui pût le vexer. Du reste, le trait est caractéristique; il cherche toujours à se venger sur autrui lorsqu'il en veut à ma mère. Pendant ou bien après un accès de colère, il mange toujours avec voracité, et lorsque l'accès a duré quelque temps, il s'étend sur le côté; il est probable qu'il se sent épuisé, et à le voir on le dirait mort.
30 janv. — Il se rend fort bien compte de la portée d'une poignée de main, et tend toujours la sienne quand il veut faire preuve d'amitié, surtout quand un de ses amis entre ou sort. Tandis qu'il s'amusait aujourd'hui avec ses jouets sans paraître se préoccuper de son entourage, ma mère se souvint soudain que c'était mon jour de naissance et accompagna ses fé-
licitations d'une poignée de main. Le singe en conçut aussitdt un vif ressentiment contre moi, et se mit à me lancer toutes sortes de projectiles en criant et jacassant de colère jalouse,
1er février. — Le voilà maintenant installé dans la salle à manger, entre la cheminée et la croisée. Ce déménagement Tattriste, car il ne voit plus autant ma mère.
4 fév. — Sa mélancolie persiste et pourrait hien le rendre malade. Il refuse de jouer, et ne fait que languir et grelotter dans un coin. Voyant qu'il avait Tair froid et malheureux, je lui frottai les mains pour les réchauffer ; il se laissa faire avec douceur, et je crois qu'il commence à m'aimer.
8 fév. — Depuis qu'il s'est pris d*affection pour moi, il a retrouvé sa bonne humeur. Il a l'air de m'aimer maintenant autant qu'il aimait ma mère ; du moins, il accepte mes soins, souffre ma présence dans les limites de son domaine, et me permet même de lui retirer ce quil a entre les mains. Mais quand ma mère vient le voir, il se montre indifférent à mon égard, quoique jamais hostile comme par le passé ; quant aux domestiques, il leur témoigne toujours la môme aversion devant ma mère.
10 fév. — Nous lui avons donné ce matin une poignée de morceaux de bois qu'il s'est amusé toute la journée à fourrer dans le feu pour les en retirer fumants et jouir de l'odeur du bout calciné. Il aime aussi à prendre des morceaux de braise au foyer et à se les promener sur la tête et la poitrine, pour se procurer une sensation de chaleur; jamais il ne se brûle. Il se couvre également la tête de cendres chaudes. Voulant allumer un morceau de papier que je lui avais donné, mais ne pouvant pas tout à fait y arriver à cause de sa chaîne, il en fit un rouleau, de manière à pouvoir atteindre le feu, et sitôt qu'il le vit enflammé, il le retira et le regarda brûler dans le garde-cendres avec la plus grande satisfaction. Je lui donnai ensuite un journal entier qu'il convertit en bandes, puis en rouleaux auxquels il mit le feu l'un après l'autre sans jamais se brûler.
13 fév. — Il n'est pas embarrassé pour ouvrir ou fermer les volets, et semble s'en amuser. II a également dévissé tous les boutons du garde-cendres, et démonté la poignée de la sonnette à côté de la cheminée que maintiennent quatre vis.
15 fév. — Il m'a prise en telle amitié qu'il veut constam-
ment me faire partager ses friandises. Cette gén<^rosité n'est pas sans avoir quelques inconvénients, comme j'en eus la preuve aujourd'hui lorsqu'il mit dans ma main, pendant que j'avais les yeux tournés d'un autre côté, une quantité de pain trempé dans du lait.
Il fév. — Étant à manger un morceau de pain grillé, il en offrit une portion au chien qui l'accepta. Je crois bien qu'il avait quelque idée de pincer le chien avec l'autre main — peut-être ma présence l'en empêcha-t-elle, car il sait que le chien et moi sommes bons amis ; en tout cas ses yeux avaient une expression de malice que je n'y vois point quand il me fait une offrande.
19 fév. — Pendant que j'étais à le brosser, il me prit la brosse et se montra fort peu disposé à me la rendre. Je tenais d'autant plus à une restitution, que nous avons soin maintenant de ne lui rien laisser entre les mains, de peur qu'il ne brise les cairea ix des fenêtres. J'essayai de le séduire par d'autres objets, mais tout en courant après eux il ne lâchait pas la brosse. Je finis par m'asseoir, en l'appelant doucement à moi ; il vint alors tranquillement sur mes genoux et mit la brosse dans mes mains, avec l'intention bien évidente d'y renoncer plutôt que de mécontenter sa seule amie.
22 rév. — Il a une manière curieuse de manifester son humeur; c'est pour ainsi dire l'antithèse en action. Est-il en colère, il s'élance en avant des quatre mains, la queue en l'air, le poil hérissé, de manière à se grossir en apparence. Veut-il, au contraire, témoigner de son affection, il s'approche lentement, le corps en forme de cercle, la tête touchant à terre, la figure en dedans, le poil lisse. Il marche sur trois mains et tend la quatrième (une de celles de devant) en avant de son corps. Il compte sur une poignée de main amicale, et lorsqu'il l'a reçue il reprend son attitude ordinaire. Ce mode de progression, en tant que la position de sa bouche tournée vers sa poitrine ne saurait lui permettre de mordre, témoigne d'une façon incontestable de ses dispositions amicales. —
'28 février 1881.
'' Ce compte-rendu peut être admis en confiance. J'ai eu
maintes et maintes fois l'occasion de vérifier la plupart des
I observations qui y sont consignées; mais je désire le complé-
Jer au moyen de certains faits que j'avais observés moi-même ïn premier lieu, et qui ont été omis à dessein. j M'étant procuré dans un magasin de jouets un singe assez bien réussi, je me présentai devant le véritable singe avec mon emplette en faisant mine de lui prodiguer mes caresses. Trompé par les apparences, Tanimal manifesta une extrême curiosité qui tournait quelque peu à l'alarme toutes les fois que je lui tendais le jouet; et même après qu'il m'eut vu le déposer sur la table, il eut peur d'en approcher. D'où il semble résulter que c'était plutôt à ses yeux qu'à son odorat qu'il se fiait pour reconnaître un congénère.
Une autre fois que j'avais mis un miroir sur le plancher, le singe prit son image pour un autre animal. L'alarme qu'il parut ressentir tout d'abord se calma bientôt, et il s'approcha pour toucher ce nouveau compagnon. Voyant qu'il ne pouvait y parvenir, il fit plusieurs fois le tour du miroir, mais sans se fâcher comme le singe du professeur Brown Robertson. Chose curieuse, il se méprit sur le sexe de sa propre image, et se mit à lui faire la cour d'une façon absolument risibie. Il commença par appuyer ses lèvres contre la glace, puis se dressant de toute sa hauteur sur ses jambes de derrière, il s'éloigna lentement, le dos tourné au miroir, regardant par dessus son épaule, après quoi il se mit à se promener de long en large en se dandinant d'un air avantageux. Je remarquai par la suite les mêmes velléités de conquête chaque fois que je mettais le miroir sur le plancher.
Dès la première fois qu'il me vit, ce singe se prit pour moi d'une affection aussi vive que pour ma mère. Mais sa manière de me souhaiter la bienvenue était toute différente. Quand ma mère rentrait dans l'appartement après une absence, il la rec(wait avec une joie contenue; mais, à ma vue, ses démonstrations faisaient positivement peine à voir. Debout sur ses jambes de derrière et tirant sur sa longe, les mains tendues vei's moi, il poussait des cris avec une vigueur et sur un ton que je ne remaïquai en aucune autre occasion. Il faisait, en ! somme, un tel vacarme qu il était impossible de converser j même en criant ; mais sitôt que je le prenais dans mes bras, |il se calmait et me prodiguait les témoignages d'affection. Le Ison mrme de ma voix, au bas de l'escalier, était le signal de bruyantes démonstrations de sa part, si bien que lorsque je
venais voir ma mère, j'avais soin de monter l'escalier en silence, à moins que je n'eusse l'intention de commencer par une visite à monsieur le gfinge.
Il est reconnu que les singes se montrent très capricieux dans leurs amitiés comme dans leurs aversions ; mais je n'au* rais jamais cru qu'un animal pût être aussi fantasque, sous ce rapport, que le singe en question. Envers ma mère et moi, son empressement à témoigner son affection était positivement touchant; en dehors de nous, il se montrait ou indifférent ou hostile. Ma sœur, à laquelle les animaux s'attachent, d'ordinaire, beaucoup plus qu'à moi, déployait à son égard une patience et une bonté inépuisables, prenant en l)onne part ses morsures, etc. . .; et, de plus, c'était elle qui lui donnait à manger et lui fournissait la plupart de ses jouets. Mais elle avait beau être, de fait, sa meilleure amie, son antipathie pour elle n'était guère moins remarquable que l'attachement passionné qu'il avait voué à ma mère et à moi.
Autre trait qu'il convient de relever dans la psychologie de cet animal; c'est la douceur de ses manières envers ma mère. Avec moi, comme, du reste, avec tout le monde, il se conduisait en vrai singe, avec une entière liberté d'allures ; mais avec ma mère, il avait toute la douceur d'un jeune chat : on aurait dit qu'il savait qu'à son âge et avec ses infirmités elle n'était pas en état de supporter ses façons bruyantes.
Je rendis l'animal au jardin zoologique, vers la fin de février, et, jusqu'à sa mort, en octobre 1881, il se souvint de moi comme au jour où il nous avait quittés. Chaque mois environ, j'allais visiter la maison des singes, et sitôt que je m'approchais de sa cage, il me reconnaissait avec une rapidité étonnante — la plupart du temps avant que je l'eusse distingué — et, courant à la grille, il me tendait les deux mains, à travers les barreaux, avec l'expression de la plus grande joie. Toutefois, il ne poussait aucun cri ; son esprit paraissait trop occupé par les incidents de la vie commune au milieu de ses congénères, pour laisser place aux émotions intenses qu'il avait éprouvées dans le calme d'une existence solitaire. Frappé delà rapidité de discernement dont il faisait preuve en me reconnaissant, quel que fût le nombre des spectateurs autour de sa cage, je résolus de voir s'il me distinguerait au milieu
de la foule compacte qui remplit la salle des singes le lundi de Pâques. L'expérience fut toute à son honneur. Quoique je me trouvasse derrière trois ou quatre rangs de spectateurs, il me reconnut presque immédiatement sans que j'eusse fait le moindre bruit pour appeler son attention, et traversa sa cage encourant pour me témoigner son plaisir. Quand je m'en allai, il me suivit, selon son habitude, jusqu'à l'extrémité de sa cage et y resta, m'accompagnant du regard, tant que je fus en vue.
En dernière analyse, le trait le plus remarquable de la psychologie de cet animal, le plus essentiellement distinctif quand on la compare à celle des autres, était à mon avis son infatigable esprit d*investigation. L'application soutenue dont fit preuve ce pauvre singe en consacrant heure sur heure à tâcher de se rendre compte, dans la mesure de son intelligence, des objets insolites qui tombaient entre ses mains, pourrait servir de leçon à plus d'un observateur superficiel. Et si Ton considère l'intensité de sa satisfaction après avoir réussi à faire quelque petite découverte, comme, par exemple, le mécanisme de la vis, la manière dont il confirmait qu'il avait réussi à comprendre par une pratique opiniâtre du résultat nouvellement acquis, l'étonnante puissance d'abstraction ainsi révélée, on se trouve en présence d'un phénomène si complètement unique dans le règne animal que, pour mon compte, je Ta voue, je n'y ai ajouté foi qu'à force de le voir de mes propres yeux. Selon l'expression de ma sœur, un jour que nous le regardions s'absorber dans ses recherches au point d'oublier tout le reste, « si un singe peut en faire autant, comment s'étonner que Thomme soit un animal scientifique I >' En présence de pareils faits, on comprend comment, partie de si haut, la psychologie du singe peut engendrer celle de l'homme.