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Buffon, Discours sur la nature des animaux

L'ÉVOLUTION MENTALE Xf

dôviennent plus singulières, plus savantes, plus désintéressées, à mesure que les animaux appartiennent à des classes moins élevées et, dans tout le reste, plus stupides. Elles sont si bien la propriété de Tespèce, que tous les individus les exercent de la même manière sans y rien perfectionner. ... On ne peut se faire une idée claire de Tinstinct, qu*en admettant que les animaux ont dans leur smaorium des images ou sensations innées et constantes qui les déterminent ^ agir comme les sensations ordinaires déterminent à agir communément. C'est une sorte de rêve, de vision qui les poursuit toujours ; et, dans tout ce qui a rapport à leur instinct, on peut les considérer comme des espèces de somnambules^. »

L'instinct devient ainsi pour les disciples de Cuvier, pour Flourens en particulier, « une force propre et d'une nature très particulière. . . une force purement organique. . . qui dans la plupart des animaux, et pour la plupart de leurs actions, remplace Tintelligeuce. . . L'action instinctive est l'action que l'animal fait sans aucune vue, mais qui pour être faite par l'homme, demanderait les vues les plus compliquées et les plus savantes *. »

L'animal, agissant sous l'impulsion de l'instinct, ne prévoit pas ce qu'il a l'air de prévoir, ne sait pas ce qu'il a l'air de savoir, ignore ce qu'il fait, n'a aucune idée du but de ses actions, les exé« cute cependant sans pouvoir échapper à la force qui le sollicite et ces actions, parfois d'une extraordinaire complication, sont merveilleusement adaptées à un but ultime qui est d'ordinaire la conservation de Tespèce, au détriment même de l'individu.

Comme il arrive d'ordinaire, cette conception de l'instinct va s' exagérant peu à peu, à mesure qu'on s'éloigne du maître. Entre l'instinct et l'intelligence, Id fossé apparaît de plus en plus profond ; il devient, par exemple, presque un abîme pour A.-L.-A. Fée, professeur d'histoire naturelle à la Faculté de médecine de Strasbourg, qui écrivit, en 1853, des Etudes 'philosophiques sur Vinstifictet l'intelligence des animaux,

L'Homme, pour notre auteur, observe et médite. De l'observation sont nées les sciences physiques ; de la méditation les sciences métaphysiques. Ces deux sortes de sciences témoignent de la double nature de l'Homme, car s'il tient aux animaux par le corpsy son âme a une essence immatérielle et divine. Aussi l'intelligence des

1, Cuvier, ^gne animal^ Introduction. 3« édition, Bruxelles, 1836, p. 27.

2. Flourens, Histoire des travaux et deê idée» de B*tf&ti. 2* édition, 18B0 p. 122.

XII PRÉFACt:

animaux n*est*elle qù*en apparence semblable à celle de IHomme ; elle est limitée et stationnaire ; ne se communique pas et ne se perfectionne que d'une manière tout individuelle sous Vaction immédiate de TPIomme. L'intelligence humaine, au contraire, est transmissible, elle s'accroît, se perfectionne indéfiniment. A Tintb]li;:ence s ajoute, chez les animaux, VinsHnci, Il est d'origine divine ; il a été donné aux animaux quand Dieu créa les êtres vivants en dehors des lois générales qui rég^sent aujourd'hui la matière, afin qu'ils puissent, en se conservant durant un temps, reproduire leur espèce et continuer son œuvre. C'est la puissance créatrice, transmise aux êtres créés. L'instinct étant d'origine divine, ses manifestations restent sans explication ; c'est une propriété inhérente à la vie ; une loi tout aussi impérieuse que celle qui attire vers les pôles l'aiguille aimantée. En tant que propriété de la matière vivante, l'instinct reste stationnaire et immuable ; il donne lieu à des actes circonscrits dans des limites infranchissables. Il n'y a du reste aucun rapport entre le degré de développement de l'instinct et celui de l'intelligence.

C'est là ce qui s'appelle supprimer franchement un problème embarrassant. L'instinct, dit-on, se constate, il ne s'explique pas. Le professeur Fée n'avai Ipas, semble-t-il, par devers lui beaucoup de recherches personnelles sur l'instinct et l'intelligence des animaux ; qu'il ait adopté de confiance, même en les exagérant, des idées en harmonie avec le système philosophique qui dominait de son temps, rien que de très naturel à cela. On est plus ému de retrouver des idées peu différentes sous la plume d^un observateur des plus scrupuleux et des plus habiles, d'un savant à qui l'histoire des Insectes est redevable de splendides découvertes, d'un homme dont le mérite est d'autant plus grand que ses débuts ont été plus humbles, M. J.-H. Fabre, d'Avignon. L'éminent auteur des Souvenirs mtomoîogiques voit, lui aussi, dans l'Homme un être hors de pair. « Rabaisser l'Homme, exalter la bête, pour établir un point de contact, puis un point de fusion, telle a été, telle est encore la marche générale dans les hautes théories en vogue de nos jours ^ » Entre l'Homme et les animaux, il ne veut rien de commun. L'instinct lui apparaît évidemment sous le même jour qu'au professeur Fée. « L'instinct, dit-il*, sait tout, dans les voies

i. Souvenirs entomoîogiguef, 1879, p. 131.

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