‹ L'intelligence des animauxChapitre 98 sur 122 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Emotions.

Autant que Ton en peut juger par leurs actions, les araignées sont susceptibles de deux genres d'émotions ; les unes résultant des passions sexuelles (y compris l'amour maternel), les autres de la férocité de leurs mœurs qui les fait vivre de proie. Mais si ces émotions sont en petit nombre et revêtent un caractère en apparence fort simple, elles sont par contre d'une grande violence. Chez plusieurs espèces, le mâle en faisant sa cour brave des dangers qui pourraient bien ébranler le courage d'un Léandre, car la belle est terriblement portée à jouer des pieds et des mâchoires. Ghétif et faible, ce n'est qu'en manœuvrant avec une extrême activité qu'il arrive à célébrer les mystères de l'hymen avec son énorme et vorace compagne, et Tinsuccès lai coûte la vie. Malgré cela, telle est la force de la passion chez ces animaux, que, pour l'assouvir, ils ne tiennent compte d'aucun danger, comme le prouve la conservation de l'espèce. Il n'existe pas dans tout le règne animal d'autre exemple d'un mâle qui risque tant à ses assiduités. Il y en a qui ont plus ou moins à souffrir de la coquetterie ou du mauvais vouloir de la femelle ; mais chpz l'araignée c'est l'appétit sans merci d'une ogresse qu'il faut aflronter. Aussi, par cela même qu'il est unique, le cas est-il intéressant au point de vue de l'évolution. Quand le danger provient de la jalousie des mâles entre eux, on voit facilement Tavantage qu'en retire l'espèce ; c'est ce que

BOICANBB 1. — 13

Id4 ARAIGNÉES ET SCORPIONS

Darwin appelle « la loi du combat », c'est-à-dire la loi du plus fort, qui tend naturellement à maintenir la valeur de *' la race en ne permettant qu'aux mâles les plus vigoureux et les plus braves de procréer. Mais quand c'est la femelle ellemême qui constitue le danger, Tavantage n'est pas aussi évident. 11 faut cependant bien qu'il existe quelque part, pour que la structure du mâle (à en juger par celle de la femelle) ait été; si profondément modifiée en vue de ce danger : si l'espèce n'en tirait pas quelque profit, ou bien le risque ne se serait pas produit, ou bien l'espèce aurait disparu. Tout ce que je puis dire, c'est que le courage et la décision nécessaires au mâle lui sont probablement utiles en d'autres circonstances, et, par leur influence sur la psychologie de ses descendants mâles et femelles, réagissent favorablement sur l'espèce.

Le courage et la rapacité des araignées sont tellement connus qu'il n'y a pas lieu de s'y étendre. Je citerai toutefois comme témoignant de la force de l'amour maternel chez ces articulés, l'exemple d'une araignée que Bonnet jeta avec son sac à œufs dans le trou d'un fourmi-lion, et qui, dépouillée par ce dernier et chassée du trou par l'observateur, revint malgré tout à portée de son ennemi et se laissa enterrer vivante plutôt que d'abandonner son trésor.

Il ne reste plus à mentionner en fait d'émotions que le goût prononcé que les araignées manifestent pour la musique. Par leur nombre et leur variété, les témoignages qui s'y rapportent sont concluants. Ils montrent que les araignées, ou du moins certaines espèces ou certains individus, cherchent à se rapprocher, autant que possible, d'un instrument, surtout quand les sons qu'il rend sont doux ; à cet effet, il leur arrive souvent de se laisser pendre par un fil du plafond au-dessus de l'instrument. Souvent elles se retirent quand les sons augmentent d'intensité. Pendant un concert à Leipzig, le professeur G. Reciain vit une araignée descendre de cette façon d'un lustre tandis qu'un violon exécutait un solo, et remonter bien vite dès que l'orchestre se mit de la partie *. Rabigot, Simonius, Von Hartmann et autres rapportent des cas du même genre.

Faut-il donc croire que des animaux d'un ordre si infime

Page 1