‹ L'intelligence des animauxChapitre 18 sur 38 · LE PERROQUET · texte numérisé non relu

LE PERROQUET

Le perroquet est une intelligence méconnue. A en croire le vulgaire, cet oiseau ne serait qu'un bavard, un écervelé, un animal sans idée à lui, dénué de tout jugement, bon tout au plus chez les commerçants pour crier: A la boutique! Et cependant, le perroquet oc-

cupe sur Téchelle des oiseaux, le rang que tiennent les quadrumanes dans la série des mammifères ; son cerveau est plus développé que celui des autres êtres à plumage ; ce qui nous indique déjà, que nous trouverons chez lui des manifestations intellectuelles. Buffon qui accorde si difficilement de Tintelligence aux animaux a, dans son chapitre consacré aux perroquets, traité longuement la question des facultés intellectuelles.

«Ces oiseaux, dit-il, auxquels rien ne manque pour la facilité de la parole, manquent de cette expression de rintelligence, qui seule fait la haute faculté du langage ; ils en sont privés comme tous les autres animaux et par les mêmes causes, c'est-à-dire par leur prompt accroissement dans le premier âge, par la courte durée de leur société avec leurs parents, dont les soins se bornent à l'éducation corporelle, et ne se répètent, ni ne se continuent assez de temps pour faire des impressions durables et réciproques, ni même assez pour établir P union d'une famille constante, premier degré de toute société, et source unique de toule intelligence. »

Il est certain que les rapports sociaux développent beaucoup l'intelligence ; mais, avant tout, il faut, pour devenir intelligent, un cerveau bien organisé, et il ne faut pas demander à des êtres, dont l'organe cérébral est différent du nôtre,'des manifestations intellectuelles semblables aux nôtres. Encore un coup, les animaux n'ont point la même intelligence, mais il en ont une, de même qu'ils ont un corps dans lequel certains orjranes sont moins développés et d'autres plus perfec-

tionnés que les nôtres ; ils n*cn sont pas moins comme nous, et nous comme eux, des animaux.

Je regrette bien de ne pas encore être d'accord avec Buffon, quand il dit que la faculté de l'imitation de la parole ou de nos gestes ne donne aucune prééminence aux animaux qui sont doués de cette apparence de talent naturel. PourBuffon, le singe qui gesticule, le perroquet qui répète nos mots, n'en sont pas plus en état de croître en intelligence et de perfectionner leur espèce : ce talent se borne dans le perroquet à le rendre plus intéressant pour nous, mais ne suppose en lui aucune supériorité sur les autres oiseaux, sinon, qu'ayant plus éminemment qu'aucun d'eux cette facilité d'imiter la parole, il doit avoir le sens de Touïe et les organes de la voix plus analogues à ceux de l'homme, et ce rapport de conformité, qui, dans le perroquet est au plus haut degré, se trouve, à quelques nuances près, dans plusieurs autres oiseaux, dont la langue est épaisse, arrondie, et de la même forme à peu presque celle du perroquet. Les sansonnets, les merles, les geais, les choucas, etc., peuvent imiter la nature. Ceux qui ont la langue fourchue, et ce sont presque tous nos petits oiseaux, sifflent plus aisément qu'ils ne jasent. Enfin, ceux dans lesquels cette organisation propre à siffler, se trouve réunie avec la sensibilité de l'oreille et la réminiscence des sensations reçues par cet organe, apprennent aisément à répéter des airs; c'est-à-dire, à siffler en musique. Le serin, la linotte, le tarin, le bouvreuil semblent être naturellement musiciens.

Si un animal, le perroquet par exemple, a des sens

et un cerveau plus développés que les autres animaux, je soutiens , malgré Topinion de Buffon, que nonseulement il pourra se montrer plus intelligent que les autres animaux, mais que, déplus, son intelligence sera susceptible de perfectionnement suivant les nécessités contre lesquelles il aura à lutter, suivant Téducation qu'il recevra, et aussi suivant que ses passions seront plus ou moins mises en jeu... Comment! des êtres qui ont la faculté de sentir, de se souvenir de leurs sensations, de les comparer, de les exprimer avec un langage plus ou moins développé, mais toujours en harmonie avec leur sentiment, joie, tristesse, colère ou passion, ces êtres-là ne sont pas intelligents! Pour Dieu, qu'on me dise donc alors ce que c'est que l'intelligence !

Buffon continue : « Le perroquet, soit par imperfection d'organesou défaut de mémoire, ne fait entendre que des cris ou des phrases très-courtes, et ne peut ni chanter, ni répéter des airs modulés : néanmoins, il imite tous les bruits qu'il entend, le miaulement du chat, Taboiement du chien et les cris des oiseaux aussi facilement qu'il contrefait la parole. Il peut donc exprimer et même articuler les sons, mais non les moduler, ni les soutenir par des expressions cadencées ; ce qui prouve qu'il a moins de mémoire, moins de flexibilité dans les organes, et le gosier aussi sec, aussi agreste que les oiseaux chanteurs Tout moelleux et tendre. »

Le perroquet ne manque pas de mémoire, puisqu'il roliont la voix de plusieurs animaux pour la contrr- Tairo. Vous avez dit le mot : il y a une imperfection or-

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ganiquc. Le perroquet n'ayant pas un cerveau aussi développé que celui de T homme, ne possède pas toutes nos facultés intellectuelles , à plus forte raison notre langage, mais il a le sien qui est parfaitement en rapport avec son organisation. Buffon ajoute. « 11 faut distinguer deux sortes d'imitation, l'une réfléchie ou sentie et Taulre machinale et sans intention; la première acquise et la seconde pour ainsi dire innée.

c( L'une n'est que le résultat de l'instinct commun répandu dans Tespèce entière et ne consiste que dans la similitude des mouvements et des opérations de chaque individu, qui tous semblent cire induits ou contraints à faire les mômes choses ; plus ils sont stupides, plus cette imitation, tracée dans l'espèce, est parfaite : un mouton ne fait et ne fera jamais que ce qu'ont fait et font tous les moutons ; la première cellule d'une abeille ressemble à la dernière. L'espèce entière n'a pas plus d'intelligence qu'un seul individu; et c'est en cela que consiste la différence de l'esprit à l'instinct. Ainsi l'imitation naturelle n'est dans chaque espèce qu'un résultat de similitude, une nécessité d'autant moins intelligente et plus aveugle qu'elle est plus également répartie ».

Assurément chaque être, dans chaque espèce, ayant une organisation analogue, est poussé par cette organisation à des manifestations semblables, mais ce qui n'est pas moins certain , c'est que, chez les oiseaux comme chez toutes les autres espèces d'animaux, il en existe qui ont une organisation supérieure et qui sont plus intelligents, c'est qu'aussi les abeilles peuvent parfaitement modifier la disposition de leurs cel-

Iules, suivant la nécessité. La nécessité selon nous, peut aussi bien sinon mieux que l'éducation, rendre les êtres intelligents.

La seconde imitation, l'imitation acquise, ne peut, d'après Buffon, ni se répartir ni se communiquer à l'espèce; elle n'appartient, dit-il, qu'à l'individu qui la reçoit, qui la possède, sans pouvoir la donner : le perroquet, le mieux instruit, ne transmettra pas le talent de la parole à ses petits.

Toute imitation communiquée aux animaux par l'art et par les soins de l'homme, reste dans l'individu ; et, quoique cette imitation soit, comme la première, entièrement dépendante de Porganisation, cependant elle suppose des facultés particulières, qui semblent tenir à l'intelligence, telles que la sensibilité, l'attention, la mémoire; en sorte que'les animaux, qui sont capables de cette imitation et qui peuvent recevoir des impressions durables et quelques traits d'éducation de la part de l'homme, sont des espèces distinguées dans l'ordre des èlres organisés ; et, si cette éducation est facile et que l'homme puisse la donner aisément à tous les individus, l'espèce, comme celle du chien, devient réellement supérieure aux autres espèces d'animaux, tant qu'elle conserve ses relations avec l'homme ; car le chien abandonné à sa seule nature, retombe au niveau du renard ou du loupj et ne peut de lui-môme s'élever au-dessus.

Il en est pour les animaux comme pour l'homme, toute science acquise ne se transmet pas. C'est l'organisation qui se transmet essentiellement, et avec elle, les aptitudes qu'elle comporte. Un père mathéma-

ticien enseigne les mathématiques à son liis ; celui-ci ne transmettra pas sa science à son enfant, mais cet enfantpourra avoir des dispositions pour cette étude, parce que, de même que la conformation d'un organe entraine certaines aptitudes, de même aussi le développement particulier d'une faculté peut réagir sur l'organisation. Je suis convaincu que toute science d'imitation acquise par un animal, peut, non pas se transmettre, mais entraîner des dispositions. Pourquoi les actions et réactions organiques, et intellectuelles ne se manifesteraient-elles pas aussi bien chez les animaux que chez l'homme? Buffon a enlrevu la vérité, quand il dit que l'imitation communiquée à Tanimal, suppose chez lui des facultés particulières, qui semblent tenir à Tintelligence. Ces facultés sont positivement intellectuelles. Du reste, le savant de Montbard n'a-t-il pas dit que, dans la chaîne du grand ordre des êtres, les oiseaux doivent être, après l'homme, placés au premier rang? La nature a rassemblé et concentré dans le petit volume de leurs corps plus de force qu'elle n'en a départi aux plus grandes masses des animaux les plus puissants ; elle leur a donné plus de légèreté sans rien ôter à la solidité de leur orga* nisation. Elle leur a cédé un empire plus étendu sur les habitants de l'air, de la terre et des eaux ; elle leur & livré les pouvoirs d^unc domination exclusive sur le genre entier des insectes, qui ne semble tenir d'elle leur existence que pour maintenir et fortifier celle de leurs destructeurs auxquels ils servent de pâture.

Ils dominent de même sur les reptiles^ dont ils purgent la terre sans redouter leur venin; sur les pois-

sons qu^ls enlèvent hors de leur élément pour les dévorer ; et enfin sur les animaux quadrupèdes, dont ils font également des victimes.

On a vu la buse assaillir le renard, le faucon ar— réter la gazelle, l'aigle enlever les brebis, attaquer le chien comme le lièvre, les mettre à mort et l(*s emporter dans son aire ; et si nous ajoutons à toui tes ces prééminences de force et de vitesse, celles qmjt; rapprochent les oiseaux de la nature de Thomme, là marche à deux pieds, l'imitation de la parole, la rskémoire musicale, nous les verrons plus près de nous q\ie leur forme extérieure ne paraît l'indiquer, en méine temps que par la prérogative unique de rattrit>ut des ailes et par la prééminence du vol sur la course, nous reconnaîtrons leur supériorité sur tous les animaux terrestres.

C'est ce que nous allons montrer par des faits. Buffon lui-même nous en fournira des preuves.

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