‹ L'intelligence des bêtesChapitre 8 sur 9 · Michelet. VInsecU · texte numérisé non relu

Michelet. VInsecU

leur estomac. La becquée est une lourde et douce tâche, elle se donne chaque jour, et comme la fourmi, toute butineuse qu'elle est, n'emmagasine pas de provisions pour nourrir sa lignée, il lui faut récolter, au jour le jour, les liquides sucrés dont se compose principalement Talimentation des larves, et les leur donner de la même manière que les oiseaux nourrissent leurs petits, opérations laborieuses et minutieuses s'il en fut ; mais de quoi la tendresse maternelle ne vient-elle pas à bout? Les ouvrières ne se contentent pas de cette preuve d'affection pour les petits êtres dont elles ne sont que les nourrices bénévoles, leur dévouement embrasse tous les détails de l'éducation : soins hygiéniques, soins de propreté, de conservation et de défense, elles remplissent tous ces rôles à leur égard. Elles passent à chaque instant leur langue sur leur corps, les lèchent, les brossent, les caressent, distendent leur peau et la ramollissent ^ comme pour les préparer à l'épreuve critique de leur seconde métamorphose.

Les larves de certaines espèces passent l'hiver amoncelées au fond de leurs cases, et, dans ce cas, leur corps est garanti du froid par une fourrure de poils, livrée qu'elles n'ont jamais dans la belle saison : l'hibernation est exclusivement propre aux ouvrières ; les mâles et les femelles n'existent qu'au

printemps dans les fourmilières et ne se métamorphosent qu'au commencement de l'été.

Avant de se changer en nymphes, les larves des fourmis proprement dites et des fourmis privées d'aiguillon, se filent une coque de soie cylindrique, allongée, d'un jaune pâle, très-lisse, et d'un tissu serré qui se moule exactement sur leur corps ^ elles s'y renferment.

La nymphe y dans les premiers moments, est toute blanche, à l'exception de ses yeux de couleur brune. Sous cette forme transitoire, elle possède tous ses organes ; les parties de l'animal adulte se distinguent nettement, rangées, dans un ordre régulier, sur les côtés et le dessus du corps. Les yexxt bordent la tète; les antennes sont logées entre les pattes; celles-ci sont pliées en deux et disposées latéralement; les ailes ressemblent à des moignons ovales, couchés également le long du corps; le corselet et l'abdomen, ainsi que l'insecte entier, sont renfermés dans la coque comme dans un sac.

L'animal remue encore quelque peu lorsqu'il vieni de cesser d'être larve , tnais bientôt il tombe dans une immobilité complète. Pendant ion état de nymphe, il change graduellement de couleur, passe du blanc au jaune pâle et ensuite au rouge; quelques espèces finissent par prendre une teinte brune ou noirâtre. La nymphe a déjà tous ses organes, mais

dépourvus de consistance. Jusqu'à son entière déli* vrance, elle ne peut se passer des bons offices des ouvrières. Incapable de s'affranchir toute seule de ses entraves, elle périrait infailliblement dans sa coque si un secours ne lui venait du dehors; les ouvrières, averties instinctivement de ses besoins, connaissent le moment précis où leur intervention est nécessaire. Cet instant arrivé, trois ou quatre d'entre elles se réunissent, montent sur la coque, la pincent , la tiraillent, la tordent , l'amincissent à l'une de ses extrémités, arrachent quelques fils de soie au tissu qu'elles veulent percer, insèrent leurs dents à travers les mailles rompues, brisent chaque fil l'un après l'autre, puis enfin agrandissent l'ouverture en coupant une bande dans le sens longitudinal de la coque : une grande difficulté est maintenant surmontée, mais l'insecte captif, du moins pour beaucoup d'espèces, n'est pas encore en liberté. Chez la noire cendrée, la mineuse et quelques autres encore, la délivrance est presque immédiate, leurs nymphes sont nues, c'est-à-dire sans coque, lorsque arrive le jour où elles sont maîtresses d'elles-mêmes. Aussitôt après leur passage de l'état de larve à celui de nymphe, les ouvrières se hâtent de les débarrasser de leur manteau. Dans quel but le déchirent-elles prématurément? on l'ignore; on sait seulement que ce n'est pas. pour mettre plus vite

les prisonnières en liberté et leur enlever plutôt la seconde tunique qui s'applique immédiatement sur leur corps : elles ne leur rendent jamais ce dernier service qu'autant que leurs organes se sont suffisamment raffermis et sont en état de se mouvoir avec facilité. Ceci n'est point une hypothèse, Huber et Latreille appuient oette opinion de faits bien bb« serves; du reste, il est aisé de les contrôler. Si Ton s'avise de tirer de leur coque des larves venant de filer et n'étant pas encore métamorphosées, elles se dépouillent, il est vrai , quelques jours après de leur peau, mais elles ne peuvent dégager leurs pattes; celles-ci y restent attachées ainsi que leur abdomen; nul ne leur venant en aide dans cette extrémité, elles ne tardent pas à périr. La coque, dans les espèces chez lesquelles on la rencontre, semble destinée à préserver la nymphe de l'impression directe de l'air et à empêcher les substances liquides dont son corps est rempli de s'évaporer trop vite ; son enlèvement prématuré entraîne le dessèchement des parties vitales de. l'insecte et détermine promptement sa mort.

Toutes les larves, y compris celles qui, indépendamment de la tunique enfermant chacun de leurs membres, se filent une coque et gardent jusqu'à la fin de leur seconde métamorphose cette espèce de sac collectif, n'acquièrent la liberté complète de

leurs mouvements que lorsque l'enceinte intérieure de leur prison a disparu. Pour se dépouiller une dernière fois avant de se montrer insecte parfait, la nymphe gonfle et contracte en même temps ses membres à l'aide de contorsions réitérées ; la pellicule se rompt en dessus; l'animal délivre d'abord sa tête, puis son corselet, puis son abdomen; il fait ensuite glisser la tunique le long de ses pattes, dernière partie qu'il cherche à dégager en se donnant force* mouvements; il a beaucoup de peine à s'en débarrasser : il y parvient, selon l'expression pittoresque de de Géer, « à peu près comme nous nous défaisons d'une chemise en la tirant par en bas. * Tout n'est pas fini; une opération délicate reste encore à accomplir : il s'agit de tirer les membres de l'état d'inertie où leur maillot les a tenus; les ouvrières encore, darië cette circonstance, sont d'un précieux secours; elles dégagent de leurs gaînes, avec des précautions et une adresse infinie, d'abord les antennes et les palpes labiales, ensuite les pattes et les ailes, puis délivrent délicatement toutes les membranes susceptibles de s'étendre. La jeune fourmi est alors en état de marcher, elle a surtout besoin de se refaire après une délivrance aussi la* borieuse : ses gardiennes s'empressent de lui apport ter à manger.

Cette sollicitude envers les petits confiés à leurs

soins, les ouvrières la leur cotitlnuent plusieurs jours encore après c|ue les nymphes ont terminé leur dernière métamorphose ; elles surveillent les nouveau-nés, les accompagnent partout dans la fourmilière, les initient aux dédales de leur labyrinthe, les nourrissent avec le plus grand zèle; en un mot, elles ne cessent leur tutelle désintéressée et n'abandonnent leurs pupilles à eux-imêmes, qiîe lorsqu'ils sont tout à fait en état de pourvoir à leur subsistance et de contribuer à leur tour aux charges de la société.

Tandis qu'une partie des fourmis secondent le» ef* forts des nymphes et rompent les entraves des mâles , des femelles et des ouvrières» à mesure que Tépoque de leur dernière transformation est arrivée, d'autres chargent sur leurs mandibules les coques et les tuniques vides, et les réunissent dans les loges les plus éloignées du centré de l'habitation. Certaines espèces les charrient loin du nid , d'autres les sèment sur sa surface extérieure, quelques-unes leâ entassent dans des cases particulières.

La liberté dont jouissent les nouveau-iiés après leur délivrance n'est pas absolue pour tous les sexes. Les ouvrières, en compensation de leur vie de sacrifice, ont seules leurs coudées franches, elles peuvent circuler de jour et de nuit dans toutes les parties de la fourmilière, entrer,. rester dans le nid,

en sortir à leur gré ; rien ne limite leur indépen* dance. Les mâles et les femelles ne partagent pas leur privilège, ils sont cantonnés. A la vérité, ils ont le loisir de se rendre réciproquement des visites dans leurs logements respectifs ; faculté même leur est laissée de se promener dans l'intérieur de la cité, voire même d'aller de temps en temps respirer le grand air sur la voûte extérieure du nid, mais toujours sous la surveillance d'une escouade d'ouvrières qui les garde à vue; à la moindre alerte, on les fait rentrer au fond de la fourmilière : défense leur est faite d'en franchir les bornes en temps ordinaire; quand ils s'échappent, c'est qu'ils ont forcé la consigne et déjoué les efforts des ouvrières surprises ou impuissantes à retenir une multitude indisciplinée.

Dans nos climats, les mâles et les femelles paraissent avec leurs ailes vers la fin du mois d'août ou le commencement de septembre. La fourmi hercule, la pubescente, la fourmi des gazons sont les premières à se montrer ailées ; d'autres, comme la fugace (formica fugax), ne laissent voir ces organes que plus tard.

Toute aile doit voler, partant l'apparition des fourmis ailées est l'indice de l'émigration prochaine des mâles et des femelles. La propagation de l'espèce les pousse hors de la fourmilière ; rarement

raccouplement a lieu dans le nid, il s'accomplit hors de son enceinte, dans le vague des airs. Cette époque arrivée, les ouvrières semblent avoir le pressentiment de la fuite qui se prépare. Loin de s'y opposer, elles multiplient les ouvertures pour faciliter la sortie des individus ailés; mais, en même temps, elles les suivent avec une sorte d'anxiété, courent d'un mâle à Tautre, leur oiaFrent à manger, les palpent avec leurs antennes; quelques-unes même, comme la fourmi des gazons, grimpent avec eux sur les plantes environnantes et les accompagnent jusqu'à l'extrémité des herbes les plus hautes ; - on dirait qu'il leur en coûte de les voir partir, mais elles ont beau prodiguer les caresses, la nature a parlé, il faut lui obéir; à chaque instant mâles et femelles font.irruption de tous les points du souterrain; parés de leurs habits de noces, les ailes argentées, transparentes, irisées, ils couvrent toute la surface du nid : l'effervescence, l'ivresse, le délire, agitent, mêlent, entraînent toute celte cohue ; enfin, à un moment donné, par une sorte d'impulsion générale, les mâles s'élèvent dans l'air, en tournant le dos au nid, les femelles s'envolent avec eux dans la même direction.

La saison et l'heure de l'accouplement varient selon les espèces; le plus souvent c'est dans l'aprèsmidi que ce grand événement se passe, la nuit

quelquefois en est aussi témoin , mais toujours il est subordonné à J'état de ratmosphèré. Pour que le départ des mâles ait heu, il faut que le jour soit beau et que la chaleur dépasse quinze degrés ; si cette double condition ne se rencontre pas, les ouvrières empêchent la sortie ; rien ne fait-il obstacle? elles lâchent la bride à cette troupe impatiente, rentrent seules dans l'habitation et suivent les évolutions de la gent empennée.

Les mâles , toujours en nombre plus considérable, ne sont pas tous appelés au bonheur de la paternité ; proportion gardée , peu d'entre eux y participent ; leurs amours aériens offrent des aspects variés.

Dans la plupart des espèces, la troupe ailée s'élève en tourbillonnant au-dessus de la fourmilière et tombe bientôt à terre semblable à un nuage qui crève tout à coup ; un crépitement prolongé signale sa chute.

Pendant l'ascension de la noce, il est des fourmis qui, sans motif apparent, désertent le bataillon auquel elles étaient mêlées, font une pointe eu l'air et vont se joindre ensuite à une nuée d'autres fourmis voltigeant autour de la cime d'un arbre : ce cas n'est pas fréquent.

Chez quelques espèces, les mâles et les femelles, en quittant la fourmilière, forment comme une

espèce d'essaim. Ils se balancent dans l'air ^ montent et s'abaissent toqr à tour, mais lentement, et chaque fois d'une hauteur de trois ou quatre mètres, a peu de distance du sol et non loiq de la fourmilière d'où ils ont pris leur essor. Les mâles, qui forment le gros de l'essaim, volent obliquement et en zigzag avec une grande rapidité. Les femelles, suspendues en l'air comme un ballon, planent, tournées contre le vent et senjblent immobiles, mais ce n'est qu'une illusion d'optique, elles montent et descendent avec le reste de la troupe.

L'aile de la fourmi, bien que fortement organisée, îi'est pas faite pour soutenir un lonç vol, encore moins pour vaincre une résistance sérieuse : le moindre zéphyr sufQt pour disperser les escadrons volants, mais à peine rompus ils se reforn^ent promptement; parfois encore, un coup de vent surprend la noce au milieu de ses danses, l'éparpillé en plusieurs bandes, la ballotte à droite, à gauche, et finit par la confondre en un seul essaim ; dans ce péle-méle accidentel distingue alors qui le pwt sa fiancée I

Chaque femelle accouplée entraîne son mâle avec elle et le transporte où bon lui semble; ce dernier meurt immédiatement après avoir accompli 3a suprême fonction. Les mâles qui p'ont pu §'unir ne vivent guère plus longtemps. La fourmilière natale

leur est à jamais interdite ; ils Tont quittée volontairement, ils n'y rentreront plus ; et comme ils ne sont organisés ni pour travailler, ni pour se défendre, ni pour subvenir à leurs besoins ; comme ils n'ont plus de nourrices à leurs côtés pour les loger et les faire vivre, une fois hors de la cité, ils sont condamnés à errer, sans abri, sans nourriture, exposés à mille dangers ; ils ne tardent pas à périr. Swammerdam croyait que les fourmis fécondées retournaient par instinct à la mère patrie, mais les faits, mieux observés, prouvent qu'il n'en est rien. Que deviennent-elles donc? Habituées aux soins des ouvrières et , grâce à leur sollicitude, n'ayant jamais pâti de la faim ni des intempéries de l'air, auront-elles le même sort que les mâles? Nullement. Leur existence est bien autrement précieuse aux sociétés de fourmis, elles portent en germe les générations futures, c'est d'elles que dépend la prospérité des républiques. Elles ne seront pas abandonnées à elles-mêmes, ce qui équivaudrait à un arrêt de mort, puisqu'elles sont incapables de pourvoir à leur subsistance ; la fourmilière qui les a vues naître est toujours prête à les accueillir avec empressement; elles ont, en outre, bien des chances de rencontrer quelque butineuse de leur espèce, il n'en faut pas davantage pour les sauver. Les ouvrières en niaraude quittent tout pour les suivre ;

elles s'attachent à ces jeunes mères, abandonnent leur propre fourmilière, et vont recruter d'autres compagnes qui deviennent leurs auxiliaires : de nouvelles colonies sont aiasi fondées.

Aussitôt après avoir reçu une double vie, la femelle se fait volontairement aptère. Elle tend d'abord ses ailes avec force , les amène au devant de sa tête , les croise en divers sens , et à force de les renverser d'un côté, puis de l'autre, les détache de leurs articulations ; toutes quatre tombent en même temps. Quelquefois son manège varie : elle se couche à terre, écarte brusquement ses ailes d'une façon désordonnée, fait passer ses pattes postérieures près de leurs points d'attache et les comprime avec force contre le sol; les ailes, ainsi torturées, ne tardent pas à céder. Cette mutilation, quelque surprenante qu'elle paraisse, ne semble pas lui causer la moindre souffrance, car à peine les ailes sont-elles tombées, qu'on voit la fourmi brosser son corselet, se promener, manger, exactement comme Si rien d'extraordinaire n'avait marqué son existence.

Les femelles vierges conservent leurs ailes au dedans comme au dehors de la fourmilière; la perte de ces organes, tout accident à part, indique donc que l'accouplement a eu lieu: les vestiges des membres mutilés ne s'oblitèrent pas.

Le premier soin des femelles fécondées est de

chercher un gîte; elles courent aussitôt sur le sol, en quête d'un domicile. Il est bientôt trouvé lorsque les mariages se sont célébrés autour du berceau natal ou dans la fourmilière même ; dans le premier cas, leurs anciennes compagnes y ramènent toujours un certain nombre des épousées; dans l'autre, elles les y retiennent de force, font une garde assidue autour d'elles, et pour être plus sûres qu'elles ne quitteront pas le nid, elles leur arrachent elles-mêmes les ailes: nos captives se prêtent sans difQculté à cette mutilation.

La maternité ouvre une vie nouvelle aux femelles; les ouvrières les regardent à bon droit comme l'espoir et le soutien de leur société, puisqu'elles doivent leur rendre de nouveaux citoyens en échange de ceux qu'elles ont perdus. Et d'abord tout danger leur est soigneusement évité. On leur réserve des chambres spéciales dans la partie souterraine du nid; une sentinelle se tient sans cesse à leur côté et prévient leurs besoins ; juchée sur son ventre et les pattes postérieures posées à terre, elle surveille tous leurs actes et épie le moment où elles pondront pour ramasser aussitôt leurs œufs : cette garde est fréquemment relevée, de telle sorte qu'il n'y a jamais d'interruption dans la surveillance. Dès que la maternité est bien déclarée, les hommages lui sont prodigués. Un cortège de douze à quinze ou*-

vrières ne quitte jamais les femelles élevées à cette dignité; elles n'ont nullement à se préoccuper de leur subsistance, les neutres s'en chargent; à différentes heures du jour, selon que la température est jugée la plus favorable, on les remonte dans les étages supérieurs. Quelque passage est -il difficile à franchir? des porteuses à leurs ordres les saisissent entre leurs dents ; les femelles n'ont qu'à se pelotonner afin d'occuper moins de place et de ne pas gêner les mouvements de l'ouvrière. Quand celle-d est fatiguée, elle se retourne, la femelle déroule son corps, on la voiture alors à reculons. Les porteuses se relayent ; à chaque halte, la femelle est entourée de son cortège qui la flatte avec les an-tonnes et multiplie les prévenances ; lorsqu'elle daigne marcher, sa cour l'enveloppe si complètement, qu'elle ne peut s'avancer qu'à pas lents, comme il convient du reste à la dignité d'un personnage. Il n'est sorte d'attentions dont on ne l'accable ; les ouvrières la sollicitent à prendre la liqueur sucrée qu'elles lui dégorgent , elles la brossent, la lèchent, la caressent. A la moindre apparence de danger, on emporte les mères à fond de cale, et si l'ennemi a pénétré dans la cité, les ouvrières, avant de songer à leur propre sûreté, volent à leur secours, les entraînent par des issues secrètes loin du champ de bataille et ne les quittent que lorsque tout

péril a complètement disparu. Les femelles, on le voit, sont en possession de privilèges exceptionnels que justifie parfaitement leur importance. La fourmilière cependant* n'en est pas moins une prison pour elles, mais leurs gardiennes s'emploient si bien à leur en adoucir les ennuis, qu'après avoir séjourné un certain temps dans le nid où elles ont été retenues malgré elles, nos captives prennent bra* vement leur parti de cette claustration et n'essayent plus de s'enfuir.

Bien que réunies en certain nombre dans la môme fourmilière, les femelles font bon ménage entre elles et n'éprouvent vis-à-vis les unes des autres ni jalousie ni rivalité ; elles vivent en paix avec les ouvrières et ne troublent jamais l'harmonie si désirable dans toute société. Les bons offices dont elles sont l'objet s'étendent aussi aux autres habitants de la république ; tous les efforts, tous les dévouements sont mis en commun pour développer la prospérité générale : il ne pouvait en être autrement, sous peine de voir arriver bientôt la décadence de l'État.

En effet, en même temps que la population s'accroît par les pontes et les éclosions journalières, les travaux augmentent en proportion. Il faut des logements aux nouveaux venants, et, de plus, il les faut sur-le-champ pour des milliers d'existences qui ne peuvent encore se suffire à elles-mêmes. Im-

mense est la tâche des ouvrières; par bonheur, la main-d'œuvre répond toujours à Turgence des besoins. Chaque ouvrière qui arrive à la vie active naît bûcheronne, charpentière, pourvoyeuse; dès sa naissance, elle sait à fond tout ce qu'elle doit faire ; son dévouement appartient à la société, il ne lui fera jamais défaut. D'autres ressources aident en* core à faire face aux nécessités : la division du travail, d'une part; de l'autre, l'entente parfaite qui existe entre tous les membres de la même société, l'assistance mutuelle qu'ils se prêtent, doublent les forces de chacun ; de cette manière, la besogne n'est jamais en retard.

Il est curieux de voir, au fort des travaux, quelles peines incroyables prennent les ouvrières. Toute construction, tout agrandissement de bâtisse est pour elles l'occasion d'une foule de corvées plus ou moins dures ; avec quelle intelligence elles s'entr'ai* dent alors î Deux fourmis, par exemple, sont-elles attelées à une poutre? s'agit-il de la charrier jusqu'au nid? A quiconque n'y regarde pas de près, il semble que cette association musculaire n'agit que comme une force machinale, chassant devant elle la pièce de bois ; mais les choses ne se passent pas aussi simplement. En examinant leur manœuvre avec une certaine attention, on voit que la fourmi la plus rapprochée de la fourmilière tire la poutre à

dllei tandis que l'autre la pousse dans le même sens. Leui* entente e^t encore plus parfaite peut-être lorsqu'il est question de voiturer par monts et par vaux un objet d'un certain volume; à chaque instant, Tune de» ouvrières est sans cesse occupée à soulever le fardeau et à le maintenir en équilibre, tandis que l'autre l'entraîne de son côté : les problèmes les plus ardus de la statique sont audacieusement abordés et résolud. Quelle vigueur, quelle adresse ne déploient-elles paë pour franchir, ici une ornière de plusieurs centimètres, à leurs yeux sans doute profonde comme une vallée; là une butte, une tau*^ pinière, véritables montagnes pour les pauvres in-^ sectes I Point de difficultés au-dessus de leur courage; plus d'une fois, dans ce trajet épineux, elles trébuchent, culbutent, roulent dans des fondrières, mais jamais elles ne lâchent prise ; elles remontent intrépidement le précipice, triomphent de tous les obstacles et parviennent enfin à leur but. Règle gé* nérale, toute entreprise commencée par les fourmis est menée à bonne fin. Qui n'a été témoin de leurs efforts persévérants guand elles escaladent un mur, ayant un éclat de pierre. entre les dents? En vain elles glissent, elles chancellent, elles tombent à plusieurs reprises, rien ne les rebute ; chaque fois elles escaladent la paroi avec une nouvelle ardeur^ et si leur butin est trop lourd pour une telle ascension,

elles réclament un coup de main : leurs compagnes ne les refusent jamais.

Il n'est sorte de services que les ouvrières ne se rendent réciproquement. Au dedatis, répartition des œufs dans les cases, surveillance des mâles et des femeljes, éducation des petits, alimentation des recluses, soins de propreté, réparation et accroissement des bâtiments, ouverture et fermeture des portes, garde et défense du nid, rien ne se fait san^ un mutuel concours. Au dehors, elles butinent ensemble ou isolément, attaquent seules ou de concert, suivant leur degré de résistance, les chenilles et les autres insectes dont elles font leur proie , portent ou voiturent les maraudeuses trop fatiguées, ramènent à la fourmilière celles qui par hasard se sont égarées, et nourrissent les travailleurs absorbés par leur ouvrage. Mais quoi de plus touchant que l'affection qu'elles se témoignent quand une de leurs compagnes vient à être blessée 1 L'expérience de Latreille est bien connue* Ce savant avait arraché les antennes à plusieurs fourmis. Rendues comme folles par cette mutilation, elles erraient çà et là, cherchant leur route. Quel ne fut pas Tétonnement de l'illustre naturaliste en voyant quelcjues ouvriè* res s'approcher de ses victimes, diriger leur langue sur les organes blessés, et y laisser tomber, à plusieurs reprises, une gouttelette jaunâtre, en guise

de baume, pour calmer leurs douleurs! Ce n'est pas la seule preuve de Tintérêt qu'elles se portent. Un jour, le docteur Ébrard embrocha une fourmi avec une épingle. Plusieurs ouvrières, cheminant près de là, avaient passé outre. Survient une fourmi plus compatissante ; elle s'approche de la suppliciée, échange avec elle un jeu d'antennes, la prend avec ses mandibules et cherche à l'entraîner. Peine inutile, l'instrument de torture tenait bon. Elle tourne alors autour de sa compagne, reconnaît la nature de l'obstacle, s'efforce par diverses secousses d'arracher l'épingle, mais en vain; la délivrance étant impossible, elle se met à caresser la tête de la pauvre infortunée et se retire. Si l'on coupe la patte à une fourmi, et si on la rejette, ainsi amputée, sur son nid, la première fourmi qui la rencontre, la palpe avec ses antennes, lèche sa plaie, la suspend à son cou et l'emporte au fond de la fourmilière, dans une des salles de l'infirmerie. Il n'en est plus de môme lorsque la mutilation est plus grave; par exemple, lorsqu'on a enlevé le ventre à une fourmi et qu'on ne lui a plus laissé que la tête et le corselet, la malheureuse se met à courir comme une perdue. A son approche, les autres fourmis, saisies d'horreur, fuient épouvantées ; néanmoins, à quelque temps de là, l'une d'elles reviendra sur ses pas, abordera ce tronçon vivant, le prendra avec ses mandibules et

le portera, non plus à Thôpital (une pareille blessure ne se guérit pas), mais elle le déposera quelque part, en dehors de la fourmilière : elle ne peut rien de plus pour soulager sa compagne. On a vu des fourmis témoigner un tendre intérêt à de pauvres moribonds, les suspendre à leur cou, les transporter hors du nid et les déposer dans un endroit abrité, comme si, en les séparant de la foule, elles avaient voulu adoucir l'angoisse de leurs derniers moments.

Cet attachement des membres d'une même famille les uns pour les autres, cette véritable fraternité est durable, l'égoïsme ne vient jamais l'altérer. Plus d'un fait le prouve. Huber avait pris une fourmilière des bois afin d'en peupler un de ses appareils vitrés, n en mit en liberté une partie, qui planta sa tente au pied d'un marronnier, non loin de sa maison ; les autres fourmis restèrent prisonnières dans son cabinet. Au bout d'un certain temps, ces dernières furent transportées dans son jardin, à quelques pas de l'autre fourmilière. Plusieurs des captives parvinrent à s'évader; elles rencontrèrent et reconnurent leurs anciennes compagnes : aussitôt assaut d'étreintes et de caresses ; elles gesticulaient, se palpaient mutuellement avec leurs antennes et se prenaient par les mandibules. Les fourmis établies au bas du marronnier emmenèrent les autres dans

leur nid; elles vinrent bientôt en foule chercher d'autres fugitives, se risquèrent même à pénétrer jusque dans l'appareil vitré, et finirent pas déter^ miner une désertion complète à laquelle elles aidèrent par des enlèvements successifs : il y avait quatre mois que ces fourmis n'avaient eu entre elles aucune communication.

te même expérimentateur mit, une autre fois, des fourmis fauves dans un appareil; mais sa position inclinée ne fut probablement pas de leur goût, elles allèrent se loger dans une cloche placée audessus de la table. Pour les faire revenir dans Tappareil, Huber imagina de chauffer le verre au moyen d'un flambeau. Des fourmis qui, par aventure, se trouvaient là, sensibles à cette nouvelle température, exprimèrent d'abord leur satisfaction en se brossant la tête et les antennes; bientôt oîles remontèrent à l'étage supérieur et en descendirent tenant dans leur bouche plusieurs de leurs compa* gnes qu'elles déposèrent à l'endroit le plus chaud. Les nouvelles débarquées, après s'être chauffées pendant quelques instants, montèrent aussi dans la cloche et transportèrent à leur tour d'autres fourmis; les recruteuses se succédaient par centaines; en peu de temps il ne resta plus un seul individu dans la partie supérieure de Tappareil : les ouvrières, qui avaient goûté les premières la sensation

d'une douce chaleur, n'avaient pas voulu en garder la jouissance pour elles seules.

La fourmi éch ancrée (formica emarginata)^ si friande de douceurs et qui en veut tant à notre sucre et à nos confitures, ne va pas en expédition .^vec une intention de gourmandise égoïsfe, c'est dajis un but d'intérêt général qu'elle rapine; là est son excuse, si toutefois elle en a besoin pour prendre ce qu'elle rencontre en ce bas monde : n'y a-t-elle pas des droits aussi bien que nous? La première (jui découvre une nouvelle terre promise dans l'arnîQJre aux provisions retourne sur ses pas, feit part de l'aventure à ses compagnes, et convie la J)ande entière à venir faire nopces et festins; elle paraît jopir d'autant plus de son exploit, qu'elle a amené 91^ pillage un plus grand nombre de copartageants.

Cette affection, cette mise en commun d'intérêts, si rares chez tous les animaux, h l'exception du peuple des fourmis, suppose nécessairement entre les membres d'une même société l'intervention d'un langage quelconque qui exprime les désirs et les besoins de chacun d'eux ; sans cela comment expliquer l'association de tous les efforts, le concours de toutes les volontés vers un même but ?

Le secret de la puissance des républiques de fourr mis et de l'harmonie étonnante qui règne chez elles réside évidemment dans la faculté que possèdent

ces insectes de se communiquer leurs idées à l'aide des antennes; cet organe est pour eux un véritable talisman, il est peut-être le foyer originel de Tintelligence dont ils font preuve.

Quand on attaque une fourmilière, les ouvrières campées au fond du souterrain laisseraient sans secours leurs compagnes de la surface exposées au danger, si les premières n'étaient promptement informées du péril qui menace: elles en sont rapidement instruites. Naturellement, la résistance commence sur la fourmilière, et, pendant que les sentinelles se défendent avec courage, quelques miliciens se précipitent m fond des galeries, font jouer leurs antennes sur les premiers individus qu'ils rencontrent, et jettent l'alarme dans les profondeurs de la cité. L'agitation se répand aussitôt de quartier en quartier ; des milliers de combattants accourent en foule, pleins de menaces et de fureur, h la défense de leur foyer : l'ennemi a trouvé à qui parler.

Si l'on inquiète les fourmis hercules à l'époque où leurs mâles et leurs femelles ailés se promènent sur le chêne où ils résident, à l'instant quelques ouvrières se détachent de la iile, courent de l'un à l'autre individu, en décrivant un demi-cercle, les heurtent avec leurs antennes, leur frappent le corselet et leur inoculent ainsi leurs craintes et leur irritation. Ceux-ci, à leur tour, vont sonner le tocsin,

décrivent également différentes courbes, et choquent avec leur tête toutes les ouvrières qu'ils rencontrent sur leur passage. En un clin d*œil, les signaux se répètent de tous côtés, les ouvrières parcourent vivement la surface extérieure de l'arbre; celles du dedans, averties probablement par le même procédé, sortent en masse et se joignent aux groupes tourbillonnants. Les mâles et les femelles hercules sont à peine avertis du danger, qu'ils font précipitamment retraite ; mais aucun d'eux ne gagne son gîte sans que Tordre lui en ait été intimé; ils n'obéissent qu'après plusieurs sommations. Les ouvrières, elles, comprennent toujours à demi-mot: ces dernières, évidemment, sont douées d'un sens intellectuel plus exquis. Le fait suivant, rapporté par Huber, vient à l'appui de cette hypothèse :

« Le pied de ma fourmilière artificielle, dit-il, plongeait dans des baquets qu'on avait soin de tenir toujours pleins d'eau ; cet expédient, inventé d'abord pour fermer le passage aux fourmis, devint pour elles une source de jouissances, car elles boivent, comme les papillons, les abeilles et d'autres insectes, pendant les chaleurs de l'été. Un jour qu'elles étaient réunies au pied de la fourmilière artificielle et occupées à lécher les gouttelettes qui filtraient entre les fibre > du bois, ce qu'elles paraissaient préférer à boire dans le bassin même, je

m'amusai à les inquiéter; cette petite expérience donna lieu à une scène qui me parut concluante, La plupart des fourmis remontèrent aussitôt le long du pied de la fourmilière ; il en resta cependant un petit nombre que ma présence ne parut pas avoir alarmées et qui continuèrent à boire ; mais une des premières redescendit et s'approcha d'une de ses compagnes qui semblait absorbée par le plaisir de se désaltérer. Elle la poussa sivec ses mandibules, à plusieurs reprises, en baissant et relevant la tète par saccades, et réussit bientôt à la faire partir. L'officieuse fourmi s'adressa ensuite à une autre ouvrière qui buvait encore, chercha à la stimuler par derrière en frappant son abdomen, mais, voyant qu'elle ne paraissait pas la comprendre, elle s'approcha de son corselet et lui donna deux ou trois coups avec le bout de ses mâchoires : la fourmi, prévenue enfin de la nécessité de s'éloigner, remonta précipitamment sous la cloche. Une troisiènae, avertie de la même manière et toujours par la même fourmi, regagna promptement le logis ; mais la quatrième, qui restait seule au bord de l'eau, ne se retirait point, malgré les preuves de sollicitude dont elle était l'objet ; elle ne paraissait faire aucune attention aux secousses réitérées de la donneuse d'avis ; celle-ci la prit enfin par une de ses jambes de derrière et la tira brusquement : la fourmi, qui se désaltérait en-

core, se retourna en ouvrant ses larges pinces avec toutes les apparences de la colère, puis se remit tranquillement à boire ; mais sa compagne ne lui en laissa pas le temps; elle passa devant elle, la saisit par ses mandibules et l'entraîna rapidement dans la fourmilière. »

On sait que les fourmis se donnent réciproquement à manger. L'ouvrière, trop occupée pour aller chercher elle-même sa nourriture et qui éprouve le besoin de la faim, en avertit une de ses compagnes en la frappant rapidement avec ses antennes; la pourvoyeuse, à l'instant même, s'approche d'elle; toutes d'eux ouvrent leur bouche, avancent leur langue; l'une d'elles dégorge les sucs renfermés dans son estomac; l'autre, pendant cette opération, caresse sa nourrice avec ses antennes et lui brosse la tête avec ses pattes antérieures. Même manège lorsqu'une butineuse revient des champs et veut se débarrasser des liquides sucrés qu'elle a recueillis : à l'aide de ses antennes, elle prie un passant à cet impromptu ; le convive ne se le fait pas dire deux fois, l'invitation est comprise et acceptée sans façon, au moment même.

Le docteur Ëbrard croit que les fourmis n'ont pas bonne vue et qu'elles se servent de leurs antennes pour se conduire, comme les aveugles de leur bâton; seulement, d'après lui, nos insectes montre-

raient plus d'habileté. Quelle que soit la justesse de cette observation, il est certain que les fourmis se dirigent à la fois par le sens du tact et de Todorat, dont le siège principal gît dans les antennes; ces organes sont pour elles, comme les yeux de l'homme, une sentinelle avancée destinée à servir de moniteur. Personne n'ignore que, pour arrêter les fourmis dans leur marche, soit qu'elles cheminent isolément ou par files, il suflit de passer, h diverses reprises, le pied ou la main à travers le sentier qu'elles parcourent. Laissent-elles quelque émanation sur leur passage? ce fil conducteur invisible, une fois détruit, les déroute-t-il? nul ne le sait; toujours est-il qu*après avoir hésité pendant quelques instants sur la ligne de démarcation où la trace de leur passage a disparu, elles finissent ordinairement par franchir le Rubicon et retrouvent promptement leur piste au bord opposé. Les dérange-t-on violemment dans leur voie accoutumée? elles commencent par éprouver quelque embarras, ne savent quel parti prendre, retournent souvent en arrière en sondant le terrain avec leurs antennes; puis, inspection faite des lieux, elles reviennent sur leurs pas et poursuivent hardiment leur chemin : un point de repère dont la petitesse échappe à nos regards leur tient sans doute lieu de boussole et les remet dans la bonne direction.

C'est encore par le contact des antennes que la fourmi reconnaît si elle a affaire à un ami ou à un ennemi; des signes particuliers, compris de tous les citoyens de la même fourmilière, ne laissent passer aucune erreur à cet égard ; on peut s'en assurer par Texpérience suivante. Enlevez des fourmis d'une fourmilière et remettez-les, après un certain laps de temps, dans leur nid. Le premier sentiment de ces émigrées rentrant au logis est une vive inquiétude ; elles veulent s'échapper, mais la faite n'est pas facile au milieu de celte foule bruissante, qui va, vient, circule de toutes parts sur la fourmilière. Les premières ouvrières qu'elles rencontrent, à défaut de passe-port, leur demandent le mot d'ordre ; elles échangent entre elles des contacts d'antennes. C'est bien, on s'est compris, nos exilées sont du pays ; leur agitation cesse, elles pénètrent avec confiance dans le labyrinthe natal, on les y accueille comme des sœurs qu'on avait crues perdues. Faites maintenant l'expérience inverse. Introduisez dans la fourmilière des fourmis appartenant à la même espèce, mais qui font partie d'un autre nid, les choses se passeront autrement que tout à l'heure. Les mêmes préliminaires auront lieu de part et d'autre, mais l'interrogatoire au moyen des antennes, loin de rassurer les intruses, ne fera qu'accroître leur frayeur et leur empressement à s'enfuir : elles ne

sont pas de la cité, haro sur l'étranger ! L'éveil est donné, on leur fait une chasse à outrance ; malheur à elles si on les attrape ! Une multitude furibonde s'accroche à leurs pattes, à leur corps, à leurs antennes et les entraîne de force dans la sombre caverne. Là, qu'en fait-on? personne ne le saurait dire. Probablement, si elles sont de simples étrangères pour l'habitation, les droits d'une certaine parenté de race ne seront pas entièrement méconnus ; on se contentera de les houspiller en manière de correction, puis, après une détention de quelques jours, on les absoudra : elles seront incorporées dans la société et en partageront tous les travaux. Mais si, par hasard, des fourmis d'une autre tribu ont osé faire une incursion illicite dans la fourmilière, leur vie est bien compromise : une lutte acharnée s'engage ; assaillies de tous côtés par des combattants qui se renouvellent sans cesse, elles payent cher la fatale pensée qui les a jetées sur le domaine d'autrui. On leur applique le décret portant peine de mort contre tout étranger. Il est cependant quelques rares exceptions h cet alien-bilL Certaines fourmis, des mineuses principalement, permettent l'entrée de leur fourmilière, non pas à des fourmis autres que celles de leur propre espèce, ni à des individus de même souche dont le nid serait ailleurs, mais seulement à des êtres paisibles et tout à fait

inoflfensifs, à des pucerons, à des cloportes, à des perce-oreilles ; ceux-là n'ont rien à redouter de leur part, ils sont toujours assurés de leur droit de bourgeoisie, malgré la différence profonàe des races.

•Le manque d'hospitalité a été reproché de tout temps aux fourmis : c'est un défaut, à coup sûr, mais nul n'est parfait en ce monde; nos insectes, d'ailleurs, rachètent ce travers par plus d'une qualité sociale.

Braves par excellence, les fourmis ne le cèdent ni aux guêpes ni aux abeilles pour leur dévouement à la famille et à la patrie; au besoin, elles y sacrifient leur vie. Quiconque les inquiète dans leur domicile est aussitôt assailli par une nuée de combattantes. Les unes le pincent, le mordent, le tiraillent; les autres le poignardent à coups d'aiguillon ; l'artil*lerie, enfin, le bombarde et l'inonde de flots d'acide formique : tel est l'acharnement qu'elles déploient dans cette lutte désespérée pro ans et focis, que rieti n'est capable de leur faire abandonner larves, nymphes, mâles ou femelles ; l'ablation même de l'abdomen n'empêche pas leur fureur de s'assouvir contre l'ennemi; réduites à n'avoir plus que la tête et le corselet, elles s'accrochent à lui par les dents et le mordent avec rage : la mort seule peut leur faire lâcher prise.

Certains naturalistes fdnt honneur aux fourmis

d'une déférence marquée pour leurs doyens d'âge, pour leurs ouvrières qui, par un long séjour dans la fourmilière, ont acquis une expérience consommée. Sont-ce là les chefs de la république? y a-t-il des chefs? les auteurs les plus accrédités ne se sont pas prononcés sur ce point. Il semble avéré que, dans le gouvernement des fourmis, les ouvrières sont toutes sur un pied d'égalité parfaite et qu'elles exercent toutes individuellement le commandement dans la fourmilière. Il n'en est pas moins vrai, cependant, que, parmi certaines espèces, chez la fourmi hercule, par exemple, on rencontre quelquefois un individu plus gros que les autres, le corps garni de poils et marchant d'un pas plus lent que le reste des ouvrières. Celles-ci, dès qu'elles aperçoivent le grave personnagç, s'approchent de lui, le caressent avec leurs antennes, lui brossent le corps et lui oflfrent avec empressement de la nourriture : hommage rendu, sans doute, à quelque magistrature suprême; elles n'ont pas coutume d'user de tant de cérémonies vis-à-vis des fourmis d'un volume et d'une taille ordinaires.

Les fourmis, pour qui sait les observer, peuvent tenir lieu de baromètres; certaines manœuvres, de leur part, indiquent infailliblement un changement de temps.

Si les fourmis rentrent en foule à la fourmilière

quand ses ouvertures restent libres, c'est un signe d'averse, mais de courte durée.

Les ouvertures supérieures de la fourmilière sont-elles closes, alors que les fourmis regagnent •leur gite ou sont déjà rentrées? ajttendez-vous prochainement à une forte pluie.

Lorsque les portes placées au sommet ou sur les côtés de la fourmilière sont fermées et que les fourmis n'en continuent pas moins de sortir par les ouvertures pratiquées au bas du nid, c'est signe qu'il pleuvra, mais seulement après cinq ou six heures.

En hiver, quand le temps s'est tout à coup radouci, les fourmis montent, parfois, en foule au sommet de la fourmilière ; dans les premiers jours du printemps, elles ont l'habitude de s'y rassembler, s'y agitent d'un mouvement continuel, marchant les unes sur les autres : dans le premier cas, c'est une simple satisfaction qu'elles se donnent; dans le second, on dirait qu'elles veulent se dégourdir et se familiariser derechef avec le soleil, qu'elles n'ont pas goûté depuis leur long sommeil; mais, dans le reste de Tannée, quand on les aperçoit sur le faîte de la fourmihère, c'est signe de pluie prochaine.

Après une pluie, les fourmis fauves tiennent-elles les portes de leur nid fermées, le matin ou durant le jour? c'est signe que le mauvais temps n'a pas

cessé; les voit-on, au contraire, ouvrir leurs portes après une pluie? c'est un indice que le beau temps va reparaître. Les fourmis mineuses remontentelles, en hiver, leurs œufs près de la surface du nid, quoiqu'il gèle encore? c'est un signe que le dégel ne tardera pas. Au lieu de cela, descendentelles leurs œufs très-avant dans leur souterrain? on peut être sûr que le froid va devenir plus intense.

Indépendamment de ces faits, il est probable que les mœurs des fourmis, bien étudiées dans chaque espèce, révéleraient d'autres signes dont on pourrait tirer d'excellents pronostics : l'instinct animal surpasse ici singulièrement les facultés de l'homme, car celui-ci n'a pas, en lui-même, d'éprouvette assez sensible pour percevoir et deviner, à coup sûr, les variations du temps; il est obligé de recourir à des instruments de précision, inventés, il est vrai, par son génie.

La durée de l'existence des fourmis n*a jamais été déterminée d'une manière précise; on croit que les ouvrières vivent plusieurs années. Frugales comme les Spartiates, elles se nourrissent de chairs mortes aussi bien que de proies vivantes ; dans ce dernier cas, elles attaquent de vive force les insectes, les tuent et les rongent, mais n'en extraient que les sucs, car leurs mandibules, excellents scalpels pour disséquer, ne sauraient les aider à broyer

les aliments ; elles ne font que couper : leur bouche est exclusivement façonnée pour la succion, aussi prennent-elles la plus grande partie de leurs vivres sur les fleurs, principalement sur les ombellifères. Les pucerons et les gallinsectes contribuent aussi à leur fournir des liquides sucrés ; quand la famine sefaitsentir, elles mangent leurs pucerons; quelquesunes même dévorent jusqu'à leur propre descendance : l'extrême nécessité en fait autant d'Ugolins.

Dans nos climats, presque toutes les fourmis s'engourdissent dès que la température descend audessous de 2 degrés Réaumur; elles s'entassent par milliers au fond de leurs nids, accrochées les unes aux autres et passent ainsi tout l'hiver sans prendfe la moindre nourriture : elles ne font pas de provisions; leurs besoins cessent comme par enchantement quand arrive la morte saison. L'hibernation n'a pas lieu dans les pays qui ne connaissent pas le froid; les vivres aussi ne manquent jamais dans ces climats privilégiés. En France, le petit nombre d'espèces que l'hiver ne plonge pas dans un sommeil léthargique vit de pucerons ; ceuxci traversent la saison rigoureuse enfermés dans les fourmilières, comme nos troupeaux la passent dans des étables ou des bergeries.

Les pucerons, hémiptères vivipares en été sans accouplement, ovipares avec le secours du naâle, à

rarrière-saison, jouent un rôle important dans la vie des fourmis : ils sont, pour ainsi dire, leurs vaches à lait. Partout où l'on rencontre des pucerons, on est sûr que les fourmis ne sont pas loin; presque toujours il s'en trouve un certain nombre au milieu de leurs troupes ; elles circulent parmi eux, sans que leur présence les inquiète ; leurs rapports réciproques sont excellents, mais, pour Tune des deux parties, celte liaison intime n'est pas tout à fait désintéressée.

La famille si nombreuse et si variée des pucerons vit de la sève des plantes, elle y puise sa nourriture à l'aide d'une trompe extrêmement fine qui s'insinue entre les fibres de l'écorce. Le travail de la digestion achevé, une partie des sucs pompés par l'animal est expulsée de son corps et se montre, sous forme de gouttelettes transparentes, soit à l'extrémité de son ventre, soit sur les deux petites cornes dont il est surmonté : ce résidu liquide et sucré est une manne providentielle, les fourmis la recherchent avec avidité; elles ne se bornent pas à la recueillir, elles savent encore en provoquer l'apparition à l'aide d'un petit manège qui sent étonnamment le courtisan. La fourmi a-t-elle jeté son dévolu sur un puceron? elle le flatte de ses antennes et caresse l'extrémité de son ventre ; comment résister h de si bons procédés ? le puceron fait sortir

aussitôt la flne gouttelette et Toffre au bout de ses cornicules, notre butineuse en fait immédiatement son profit. Elle aborde ensuite un second puceron sur lequel elle veut prélever pareil tribut; même manège, même résultat. La fourmi passe alors à un troisième, à un quatrième et même à un cinquième puceron et les exploite tous comme les précédents, puis elle les quitte et va en aduler d'autres auïquels elle demandera même salaire, sans être jamais refusée : chaque puceron paye comptant et en nature les caresses et les titillations qu'il reçoit. Après tout, quoi de plus légitime que ce commerce volontairement consenti de part et d'autre? le liquide sucré ne coûte rien au puceron ; le débit qui s'en fait a si peu le caractère d'une contribution forcée, que si les fourmis négligent trop longtemps de visiter messieurs les pucerons, ceux-ci lancent, par une sorte de ruade, leur manne sur les feuilles; elle ne sera pas perdue pour cela, la première butineuse passant de ce côté en fera son affaire. Mais la meil* leure vache, dit le proverbe, n'est pas intarissable. Il arrive parfois qu'à force d'avoir été traits par leurs visiteuses, les pucerons se trouvent à sec ; la fourmi aurait beau faire jouer toutes ses batteries, la source merveilleuse est momentanément épuisée, il faut attendre que le déficit soit comblé. Au bout de quelque temps, la gouttelette reparaît; le pu-

ceron ne s'en montre pas avafe^ le même individu la prodige souvent, coup sur coup, sans mettre presque d'intervalle entre ses largesses.

La fourmi brune, la fauve, la noire cendrée la fuligineuse et bien d'autres encore sont très-amateurs de ce genre de nourriture ; toutes sont ingénieuses à se la procurer. L'habileté, ici, consiste évidemment à faire conter le plus souvent possible la magique ibntaine ; mais, de toutes les fourmis, cell6 qui semble la priser avec le plus de sensualité, c'est la fourmi rouge. Noh-seulement elle saisit la bienheureuse gouttelette avec une dextérité surprenante, mais elle se sert de ses antennes pour la porter à sa bouche, l'enfonce avec l'extrémité renflée de cet organe, et l'y fait entrer en la pressant alternativement avec chacune de ses branches qui fonctionnent comme des doigts.

La plupart des fourmis vont trouver les pucerons sur les plantes mêmes où ils ont l'habiiude de se fixer. Leur goût pour ces insectes est si prononcé, qu'elles les recherchent sur le tronc et jusque sur les branches les plus hautes des arbres où ils ont élu domicile : dans ce cas, elles en profitent sans les déplacer. Tel n'est pas le mode de faire de quelques mineuses : elles entretiennent des pucerons à domicile dans leurs fourmilières et en font, sinon leur unique, du moins leur principal moyen de subsis-

tance ; de ce nombre sont : la fourmi brune, la fourmi des gazons et la fourmi jaune. Cette dernière mérite une mention particulière. Très-répandue dans nos jprairies et nos vergers, elle vit sous terre, ne 'hante aucun arbre, ne fait aucune chasse aux insectes et sort très-rarement de son antre. Cependant, elle ne se passe pas d'aliments; les pucerons qui vivent sut les racines des plantes sont tenus en chartre privée au fond de son trou pour ses besoins personnels; elle a ainsi, sans quitter sa tanière, tout ce qu'il lui faut pour subsister, bon souper et bon gîte, et repas toujours servis à point.

L'association tacite des fourmis jaunes avec les pucerons est un modèle d'harmonie; ces derniers sont fêtés, choyés, caressés, exactement comme s'ils étaient de la famille. Ils se laissent transporter d'un point à un autre, sans résistance, et ne cherchent pas à s'échapper; pour les faire changer de place, il suffit qu'on les chatouille avec les antennes ) ils retirent alors leur trompe engagée dans l'épiderme des racines : datne fourmi n'a pltis ensuite qu'à les prendre entre ses mandibules; ils se fixent, sans contrainte, là où on les dépose, et s'y tiennent dans une immobilité presque absolue, la tête en bas et l'extrémité postérieure du corps en l'air, entièrement à la dévotion de leur partenaii e : l'homme, en vérité, n'a pas de bétail qui lui soit plus complète-

ment soumis : « Une fourmilière, dit Huber, est plus ou moins riche, selon qu'elle a plus ou moins de pucerons, ce sont ses vaches et ses chèvres : on n'eût pas deviné que les fourmis fussent des peuples pasteurs. »

L'affection qui unit les fourmis aux pucerons a toute l'énergie qui naît de l'intérêt réel et immédiat. Vient-on à troubler le nid des fourmis? à l'instant, les unes entraînent leurs pucerons au fond du souterrain pour les soustraire au danger , tandis que d'autres repoussent l'ennemi ; suivant l'état de la température, elles les tiennent dans des cellules profondes ou voisines de la surface, rassemblent et gardent leurs œufs avec le plus grand soin, les lèchent constamment et les enduisent d'une espèce de gluten; en un mot, elles les traitent avec la même sollicitude que s'il s'agissait de leur propre postérité.

Plusieurs espèces, pour s'assurer la possession de leurs pucerons, font preuve d'une singulière industrie. Sur le premier rameau de la plante qu'habite une famille de ces- insectes, elles bâtissent une espèce de dunette; des sentinelles s'y tiennent constamment pour surveiller les alentours de la place; pendant que les unes font le guet, les autres jouissent paisiblement de leur intimité avec les pucerons. La fourmi brune ne se contente pas d'une seule maisonnette, elle construit autour de chaque ra-

muscule de la plante où les pucerons se sont fixés une série de cases allongées où elles viennent puiser, à Taise et sans trouble, la liqueur favorite. D'autres espèces casernées dans le creux d'un arbre se rendent auprès des pucerons par un boyau couvert, au moyen de galeries qu'elles établissent et conduisent jusqu'aux branches où résident leuï's troupeaux. On en a vu, enfin, qui, après avoir re* lancé les pucerons de rameau en rameau, les suivirent jusque sous les feuilles radicales d'un plantain où ceux-ci s'étaient retirés après la dessiccation de la tige extérieure, et, là, s'enfermèrent avec eux en maçonnant avec de la terre les vides existant entre le sol et la marge des feuilles; elles creusèrent ensuite le terrain sous-jacent pour approcher plus commodément de leur bétail; elles s'étaient, en outre, ménagées des galeries souterraines qui communiquaient de l'étable à leur propre habitation.

On n'en saurait douter, les pucerons rendent des services signalés aux fourmis, surtout à celles qui font métier de mineuses. Pendant la belle saison, ces dernières trouvent sur eux d'amples provisions de bouche, car quelques gouttelettes d'un puceron suffisent pour satisfaire l'appétit d'une fourmi. L'hiver, les pucerons offrent une ressource plus précieuse encore aux espèces qui ne s'engourdissent

pas. Ils ne s'endorment pas, comme on Ta prétendu, pour se réveiller ensuite charitablement en même temps que les fourmis. Dès les premiers froids un peu rigoureux, les pucerons exposés à l'air libre succombent ; leurs œufs seuls survivent pour continuer l'espèce. Ceux qui sont renfermés dans les fourmilières perdent connaissance et sont privés de tout mouvement aussitôt que le froid devient intense, ils appendent glacés au fond des cases. Dans cet état léthargique, privés eut-tnêmes de nourriture, ils ne sauraient en dispenser à leurs hôtesses autrement que par leur propre chair : c*est aussi ce qui a lieu. Quand toute .végétation est paralysée par le froid, lorsque la vie des plantes pérennes est eh quelque sorte suspetidue, les fourmis mineuses, aux abois, cottsoWment leur bétail ; qui oserait les en blâmer? N'eti faisons^nous pas autant à l'égard de nos vieux serviteurs, de nos animaut domestiques, qui ont si longtemps travaillé et peiné pour nous? Hélas! nécessité d'estomac étouffe tout sentiment du cœur.

Les fourmis, toujours très-jalouses de létir possession, ne souffrent pas que des étrangers s'aviôent de leur disputer leur nourriture de prédilection, elles les chassent à coups de mandibules. Ordinairement, elles montent la garde autour de leurs pucerons et n'attendent pas l'arrivée des maraudeurs;

pour peu qu'elles aient d'inquiétude sur le compte de leurs pèresjiourriciers, elles les emportent entre leurs dents et A'ont les déposer en lieu sûr. Néanmoins, elles ne sont pas tellement prémunies contre une surprise ou un coup de main, qu'on ne les leur dérobe de temps à autre : deux fourmilières, parfois, cherchent réciproquement à s'enlever leurs richesses; on en vient alors aux coups. Souvent ce n'est qu'un combat partiel, qu'une affaire d'avantgarde ; mais, quelquefois aussi, ces enlèvements à main armée dégénèrent en véritables batailles auxquelles prend part le gros de la république.

La possession d'une famille de pucerons n'est pas la seule cause des combats que se livrent certaines espèces de fourmis. Un autre intérêt qui prend sa source dans le désir de savourer, sans rien faire, les douceurs de l'existence, et la volonté fixe de se procurer des serviteurs qu'on chargera de tous les travaux intérieure et extérieurs, jette fréquemment une fourmilière sur une autre fourmilière ; la guerre alors est déclarée, elle éclate sur toute la ligne. Les deux camps se battent avec fureur, celui-ci pour la défense de la famille et de la terre natale, celui-là pour faire des prisonniers et satisfaire des désirs ardemment poursuivis ; Tune et l'autre armée, dans ce cas, font usage de leurs armes les plus meurtrières, de dards, de mandibules, d'acide formique; leur

acharnement est si grand, qu'on voit souvent une multitude de champions mordre la poussière : l'affaiblissement des uns toujours, et parfois aussi la ruine des deux États, sont la conséquence ordinaire de ces grandes querelles : la provocation part toujours des sociétés mixtes de fourmis.

On donne ce nom a toute fourmilière qui, indépendamment de ses habitants naturels, se compose encore d'une ou de deux espèces étrangères, enlevées dans le premier âge à leurs sociétés natales , et incorporées à celles de leurs ravisseurs, pour devenir, à l'état d'insectes parfaits, leurs serviteurs et leurs auxiliaires.

L'origine des sociétés mixtes est encore un problème. Elles commencent évidemment, conime les autres fourmilières normales, par n'être composées que de mâles, de femelles et de neutres d'une seule et même espèce. Ainsi formées, elles doivent bâtir elles-mêmes leurs édifices, élever leurs petits et pourvoir à leur propre subsistance ; les auxiliaires qu'on remarque dans leurs nids ne sont que le fruit de la rapine et nullement le résultat d'une constitution primordiale ; elles peuvent donc, à un ceptain temps, se passer d'aides. Et comment en serait-il autrement ? Avant qu'ils soient assez en force pour devenir exclusivement un peuple de soldats, avant de conquérir des serviteurs qui les dispen-

sent de tout travail autre que celui de la guerre, il faut nécessairement que les neutres de ces sociétés mixtes fassent d'abord comme ouvrières les travaux que, plus tard, ils feront exécuter par des étrangers; donc, ce n'est qu'après un certain accroissement de la république que leur instinct primitif se dénature et devient paresseux et pillard. Quant à la conservation des sociétés mixtes, elle a lieu de la môme manière que chez les autres fourmilières : quelques femelles fécondées demeurent au logis et continuent la race originelle.

Dans les sociétés mixtes, toujours plus riches en citoyens que les fourmilières simples, l'espèce importée dépasse en nombre la population première qui se Test annexée. Il n'est sorte d'attentions et de soins qu'elle ne lui rende. Non-seulement tous les habitants du nid vivent entre eux en parfaite intelligence, mais les maîtres de céans sont léchés, brossés, caressés, nourris et portés par leurs serviteurs; ceux-ci élèvent leurs petits, soignent leurs mâles et leurs femelles, vont aux provisions, construisent , réparent , agrandissent le domicile et creusent les galeries. A peine les étages sont-ils montés, avant 'même qu'ils soient achevés, ils y transportent leurs hôtes : on dirait qu'ils n'ont rien de plus pressé que de les faire jouir de leurs propres travaux. La fourmilière mixte où ils vivent

ensemble, sans se douter qu'ils appartiennent à deux races ennemies, vient-elle à être bouleversée? les maîtres ne s'y reconnaissent-ils plus? ils font jouer leurs antennes sur la tête de leurs aides; à l'instant, ces derniers comprennent qu'on a besoin de leur intervention, ils prennent leurs pachas entre leurs mandibules et vont les porter dans rintérieur de la fourmilière qu'ils connaissent à fond, en leur qualité de majordomes et de ménagères de la maison. Eux-mêmes ne se retrouvent-ils plus à travers ce désordre accidentel? ils déposent sur un point du nid les maîtres qu'ils portent, s'en vont à la découverte des lieux, et, quand ils ont retrouvé le fil du labyrinthe, courent reprendre leur fardeau à l'endroit où ils l'ont déposé et l'iqtroduisent dans le souterrain. En cas d'embarras qui obstrue la voie, les auxiliaires mettent leurs maîtres à terre, écartent l' obstacle, puis rejoignent les individus qu'ils se sont chargés d'accompagner dans la cité et qui dans l'inlérieur de l'habitation demeurent sous leur dépendance absolue : les deux départements de l'intérieur et de l'extérieur sont ici nettement tracés.

Deux espèces, en France, constituent les tribus guerrières chez lesquelles on observe des sociétés mixtes, ce sont la fourmi roussâtre {polyergus ru" fescms) et la fourmi sanguine {formica sanguinea).

Leurs ouvrières, seules^ ont Tipslinct de la guerre; leurs femelles et leurs mâles, destinés uniquement à la propagation de l'espèce comme chez les autres fourmis, suivent la règle commune et ne prennent aucune part aux combats.

Une organisation particulière et des mœurs bien tranchées différencient Tune et l'autre espèce; toutes deux s'attaquent exclusivement aux fourmilières des noires cendrées et des mineuses.

Les roussâtre$ ont les mandibules longues, étroites, arquées, sans dentelures, c'est-à-dire façonnées en croc, plutôt qu'en machine de transport ou en instrument de travail. En effet, ces fourmis, purement guerrières, ne construisent pc^s, n'élèvent pas leurs petits et ne se nourrissent pas elles-mêmes ; elles ne respirent que les combats.

Autres sont les sanguines ; Jeur organisation, en tout semblable à celle des autres fourmis travailleuses, les rapproche beaucoup de ces dernières pour les habitudes. Gomme elles, elles s'occupent personnellement de tous les travaux nécessaires au maintien de leurs sociétés; elles ne font pas, à l'exemple des roussâtres, de ces razzias générales, de ces invasions à fond qui dépeuplent toute une fourmilière; comparativement à cette tribu féroce, ce sont d'honnêtes voleuses : elles se bornent à enlever un petit nombre d'aides pour leur faire partager

leurs travaux et prendre soin de leur progéniture quand elles s'absenteront du nid : elles ne rapinent pas par goût, mais seulement par circonstance et dans les cas extrêmes : les roussâtres, au contraire, n'écoutent que leur passion pour le vol, ce sont des pirates de profession.

Huber a tracé de main de maître leurs combats.

« Le 17 juin 1804, dit-il, en me promenant aux environs de Genève, entre quatre et cinq heures de raprès-midi, je vis à mes pieds une légion de grosses fourmis rousses ou roussâtres qui traversaient le chemin. Elles marchaient en corps avec rapidité; leur troupe occupait un espace de huit à dix pieds de longueur sur trois ou quatre pouces de large; en peu de minutes, elles eurent entièrement évacué le chemin ; elles pénétrèrent au travers d'une haie fort épaisse et se rendirent dans une prairie où je les suivis; elles serpentaient sur le gazon sans s'égarer, et leur colonne restait toujours continue, malgré les obstacles qu'elles avaient à surmonter.

« Bientôt, elles arrivèrent près d'un nid de fourmis noires cendrées dont le dôme s'élevait dans l'herbe, à vingt pas de la haie. Quelques fourmis de cette espèce se trouvaient à la porte de leur habitation. Dès qu'elles découvrirent l'armée qui s'approchait, elles s'élancèrent sur celles qui se

trouvaient à la tête de la cohorte ; Talarme se répandit au même instant dans Tintérieur du nid, et leurs compagnes sortirent en foule de tous les souterrains. Les fourmis roussâtres, dont le gros de l'armée n'était qu'à deux pas, se hâtaient d'arriver au pied de la fourmilière ; toute la troupe s'y précipita à la fois et culbuta les noires cendrées qui, après un combat très-court, mais très-vif, se retirèrent au fond de leur habitation. Les fourmis roussâtres gravirent les flancs du monticule, s'attroupèrent sur le sommet et s'introduisirent en grand nombre dans les premières avenues; d'autres groupes de ces insectes travaillaient avec leurs dents à se pratiquer une ouverture dans la partie latérale de la fourmilière.: cette entreprise leur réussit, et le reste de l'armée pénétra, par la brèche, dans la cité assiégée. Elle n'y fit pas un long séjour; trois ou quatre minutes après, les fourmis roussâtres ressortirent à la hâte par les mêmes issues, tenant chacune à leur bouche une larve ou une nymphe de la fourmilière envahie. Elles reprirent exactement la route par laquelle elles étaient venues, et se mirent sans ordre à la suite les unes des autres : leur troupe se distinguait aisément dans le gazon par l'aspect qu'offrait cette multitude de coques et de nymphes blanches portées par autant de fourmis rousses. Gelles-ci traversèrent une seconde fois la

haie et le chemin dans le même endroit où elles avaient passé d'abord, et se dirigèrent ensuite dans des blés en pleine maturité où j'eus le regret de ne pouvoir les suivre.

« Je retournai vers la fourmilière qui avait souffert cet assaut, et j'y trouvai un petit nombre d'ouvrières noires cendrées perchées sur des brins d'herbe, tenant à leur bouche quelques larves qu'elles avaient sauvées du pillage; elles ne tardèrent pas à les rapporter dans leur habitation. »

Les fourmis roussâtres en train de piller ne se contentent pas d'une expédition par jour, elles retournent une seconde et même une troisième fois à l'attaque, et chaque fois qu'elles reviennent à leur fourmilière chargées de butin, leurs serviteurs les accueillent avec empressement, les flattent avec leurs antennes, leur donnent à manger et les débarrassent de leurs prisonniers qu'ils conduisent dans l'intérieur du nid. Hais si la chance des combats n'a pas été favorable, si les fourmis roussâtres n'ont rien rapporté de leurs courses, leurs auxiliaires ne déguisent pas leur désappointement, ils les tiraillent, les chassent et ne leur permettent l'entrée de la fourmilière qu'au bout de quelques instants : la brouille, du reste, n'est jamais bien longue ; une fois le premier bouillon de colère jeté, ils reviennent à leur allure accoutumée et continuent de

vivre en bonne harmonie avec leurs seigneurs et maîtres.

Les tribus belliqueuses n'enlèvent jamais que des larves et des nymphes d'ouvrières dans les fourmilières qu'elles envahissent, elles n'ont que faire des autres sexes impropres à tout travail et qui ne seraient qu'une charge de plus pour leur nid. Elles négligent également les individus adultes, nonseulement à cause de la résistance que ceux-ci pourraient opposer, mais parce qu'elles savent d'instinct qu'elles ne vivraient pas en paix avec des prisonniers dans la force de l'âge. De jeunes captives, au contraire , tirées de leur mère patrie dès la première enfance, avant d'avoir la conscience d'ellesmêmes et d'avoir pu connaître aucune de leurs concitoyennes, élevées, en outre, par des congénères familiarisées avec la nouvelle patrie où elles ont subi leurs métamorphoses, s'habitueront facilement, malgré la différence d'espèces, à leurs ravisseurs, et vivront avec eux sous le même toit, comme s'il ' n'abritait qu'une seule et même famille : dans cette transplantation forcée qui ne connaît ni oppression ni servitude, leur instinct se développe sous l'empire de circonstances toutes spéciales, aussi leur affection ne distingue-t-elle les roussâtres que pour leur témoigner plus de dévouement.

Les roussâtres commencent leurs expéditions à la

fin de juin, vers les quatre ou cinq heures de Taprès-midi, et avancent le moment de leur départ en raison de la diminution graduelle que subissent les jours dans les mois de juillet et d'août ; elles ne sortent que lorsque la température dépasse ^seize degrés Réaumur et qu'il ne pleut pas.

Des signes précurseurs annoncent ordinairement qu'elles vont se mettre en campagne. D'après les observations du docteur Ébrard, elles se préparent au combat en se léchant les pattes, en se brossant les antennes et les mandibules ; elles vont et viennent, sortent et rentrent, courent de l'une à l'autre, et frappent de leurs antennes et de leur tête le corselet de leurs compagnes. La foule augmente, l'agitation s'accroît, les cœurs des guerriers s'enflamment; enCn le signal du départ est donné, la fourmilière regorge de combattants, ils se lancent en avant, ardents à la marche, chacun s'efl'orçant de dépasser celui qui le précède. Dans leur irruption hors du nid, les roussâtres ont toute l'impétuosité d'un torrent, elles se répandent d'abord de tous côtés, mais bientôt la colonne s'organise ; huit ou dix guerriers se rangent de front; des sergents de file s'échelonnent sur les flancs; la troupe, dès le moment du départ, sait où elle doit tendre, des éclaireurs sont allés reconnaître la fourmilière à attaquer. L'armée entière s'ébranle sur une longue

file, une avant-garde la précède, elle part à la course, en ligne droite et sans tâtonner. Aucun chef ne commande le corps expéditionnaire. La tête se renouvelle à chaque instant; les fourmis qui se trouvent en avant n'y restant que quelques instants ; bientôt elles obliquent, décrivent une courbe sur les côtés, puis vont se ranger dans le corps de Tarmée ou bien à Farrière-garde : par ce mouvement de conversion qui les ramène incessamment les unes vers les autres, toutes sont instruites, à chaque instant, de ce qui se passe : s'il en était autrement, les premières bandes, souvent en avance d'un quart d'heure de marche sur le gros de la troupe, risqueraient de donner seules contre la fourmilière qu'on se dispose à envahir, elles pouirraient essuyer un échec, sans être secourues à temps; dans tous les cas, Téveil serait donné, et le succès de l'attaque deviendrait plus difficile ou même serait compromis.

Les roussâtres, par leurs espions et par leurs auxiliaires, connaissent la plupart des fourmilières aux environs de leur nid ; aussi varient -elles chaque jour leurs expéditions; les plus lointaines ne durent guère plus d'une heure. Rarement, elles se partagent en deux corps et marchent de deux côtés différents; la bande la plus faible ne tarde pas à s'apercevoir qu'elle n'est pas en force, elle re-

tourne sur ses pas et vient grossir l'armée principale. Les deux troupes, par hasard, sont-elles également fortes et capables de se mesurer avec ceux qu'elles veulent attaquer? elles s'en vont piller chacune de leur côté.

Pendant qu'elle est en marche, l'armée expéditionnaire fait généralement une ou plusieurs haltes; chemin faisant, elle néglige toutes les fourmilières qui n'appartiennent pas aux mineuses ou aux noires cendrées ; arrivée près de l'endroit où elle soupçonne l'existence de leurs nids, elle explore le sol à l'aide de ses antennes, comme le ferait le chien qui interroge une piste; parvenue enfin sous les murs de la place, la colonne s'arrête une dernière fois et se concentre pour rendre l'attaque plus irrésistible.

Rien ne saurait exprimer l'impétuosité avec laquelle les roussâtres fondent sur une fourmilière, on ne peut la comparer qu'à la furie de nos légions françaises montant à l'assaut : c'est là le secret de leur force. En un instant, la place est escaladée, envahie, prise, pillée ; par toutes les portes, par toutes les brèches, les colonnes victorieuses reparaissent emportant larves et nymphes en guise de trophées, la déroute des noires cendrées est complète, elles fuient sur tous les points, se sauvent avec leurs mâles et leurs femelles, entraînant avec

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elles, hors de la fourmilière, tout ce qu'elles ont pu sauver de leur progéniture.

Quand le pillage n'a pas été total, les roussâtres, à peine de retour dans leur fourmilière, y déposent leur butin enlevé aussitôt par les auxiliaires, et retournent au combat : on les a vues tomber à trois reprises consécutives sur la mémei fourmilière et presque toujours avec un égal succès. Parfois, cependant, les noires cendrées, averties par le malheur des premières invasions, se hâtent de barricader leur demeure après le départ de la horde envahissante ; elles amoncellent autour des ouvertures tout ce qui se trouve à leur portée, terre, poutres, madriers, matériaux de toute espèce; des senlinelles sont posées à toutes les portes ; elles-mêmes se tiennent prêtes à repousser, en nombre, un nouvel assaut. Cette fois, du moins, elles ne seront pas surprises; l'invasion projetée est conjurée, mais le danger subsiste toujours : les roussâtres, dans leur ap petit de conquêtes, sont insatiables; en attendant l'occasion de retourner au pillage, elles vont se reposer tranquillement au fond de leur souterrain, sans plus de soucis que si elles n'avaient jamais fait acte de brigandage.

Les roussâtres n'ont d'autre occupation que la guerre; les noires cendrées, au contraire, sont extrêmement pacifiques, partant timides ; elles se dé-

fendent tant bien que mal. Leur résistance, en face d'un ennemi audacieux, intrépide, n'est jamais ni bien longue ni bien terrible, c'est pourquoi leur ville finit toujours par être envahie et pillée. Il n'en est pas de même des fourmis mineuses; ce n'est pas sans tenir vigoureusement tète à l'ennemi qu'elles succombent, et si elles payent cher leur résistance, elles ont du moins en mourant la consolation de s'être battues à outrance, et d'avoir fait tomber plus d'un ennemi sous leurs coups.

Les fourmis roussâtres, en attaquant les mi- .neuses, savent fort bien qu'elles ont affaire à une peuplade qui se défendra vaillamment ; leur tactique se règle sur la résistance qu'elles doivent éprouver. Leurs colonnes s'avancent plus serrées que lorsqu'il s'agit de noires cendrées, elles marchent alors avec une rapidité étonnante. Autant que possible, elles procèdent par surprise et s'élancent avec impétuosité sur ces nouveaux adversaires. Les mineuses ne les sentent pas plutôt chez elles, qu'elles montent en foule sur leur fourmilière et se jettent avec fureur sur les assaillants. On se bat corps à corps; roussâtres et mineuses se mêlent, s'attaquent avec fureur et, dans leur rage, confondent souvent amis et ennemis. Un instant les chances du €ombat paraissent douteuses ; déjà les mineuses ont repoussé une portion des envahisseurs et leur ont

repris leurs nymphes; mais après une résistance héroïque, la garde qui défend les portes de la cité est enfoncée ; les roussâtres s'emparent d'une galerie, s'introduisent dans la place, la mettent à sac, et n'épargnent que les larves et les nymphes dont elles s'emparent. Une scène toute de contraste se passe alors sur le champ'de bataille jonché de têtgs, de pattes, de membres épars, de cadavres et de blessés. Tandis que la fourmilière pillée offre tout le désordre d'une ville prise d'assaut, qu'une partie des vaincus s'enfuit loin de la cité en ruine, ejpportant çà et là ce qu'ils ont pu sauver de larves, de nymphes, de mâles et de femelles; les vainqueurs*^ eux, chargés de butin, sortent du souterrain. Toute résistance sérieuse a cessé, ils ne songent plus qu'à rentrer chez eux, mais les débris de l'armée des mineuses leur disputent encore leur proie. Leur courage tient du désespoir, ils tentent un dernier effort, poursuivent l'ennemi, s'accrochent aux pattes j aux antennes de leurs adversaires, les mordeat, les tiraillent, et, tout mutilés eux-mêmes, cherchent à leur arracher les coques de leurs nymphes. Ces attaques répétées retardent sensiblement le retour de l'armée triomphante, mais celle-ci n'en poursuit pas moins sa retraite -en bon ordre; elle marche en colonne serrée, repousse sans peine les dernières tentatives d'un courage malheureux et

regagne enfin ses foyers : les auxiliaires l'y reçoivent avec empressement.

La paix dans Tintérieur des fourmilières mixtes de roussâtres et de mineuses n'est pas plus troublée qu'elle ne Test dans les nids où la tribu belliqueuse vit avec ses auxiliaires les noires cendrées. Les larves et les nymphes de mineuses^ une fois parvenues à l'état adulte dans leur seconde patrie, sortent en foule du matin au soir pour butiner, et partagent leurs vivres avec leurs rudes possesseurs. Ainsi que les autres auxiliaires, elles s'occupent de tous les soins du ménage , bâtissent comme elles, surveillent les mâles et les femelles, alimentent les petits, portent et nourrissent les neutres roussâtres, en un mot elles s'acquittent de toutes les fonctions des noires cendrées, sont aussi bonnes ouvrières qu'elles et ne s'en distinguent que par plus de vivacité, plus de courage, et plus d'empressement à défendre le nid adoptif.

Les faits se passent à peu près de même dans les fourmilières mixtes de sanguines.

Cette espèce, facile à reconnaître à son ventre noir cendré , léjèrement bronzé , et à ses pattes d'un rouge de sang, établit ordinairement son nid le long des haies, à Fexposition du midi; c'est un composé de terre, de débris de feuilles et de brins d'herbe liés ensemble par un solide mortier.

Les sanguines se tiennent sur leurs fourmilières plus ^souvent que les autres fourmis maçonnes, elles prennent part aux travaux de leurs îiuxiliaires, sortent volontiers par la pluie et profitent des averses pour bâtir et agrandir leur demeure. Cependant, malgré leur aptitude au travail et leur extrême activité, elles ne peuvent se passer d'aides ; la chasse assidue à laquelle elles se livrent aux dépens des petites fourmis et la cour qu'elles font aux pucerons les tiennent presque constamment hors du logis ; leurs petits auraient fort à pâtir de leur absence, s'ils n'étaient soignés par de bons serviteurs. Le besoin seul les force de piller, mais elles usent avec discrétion de leur instinct belliqueux et se contentent toujours d'un nombre de prisonniers bien inférieur à celui que se permettent les roussâtres : tout au plus attaquent-elles cinq ou six fourmilières dans le courant de chaque été.

Leur manière de combattre diffère complètement delà tactique des roussâtres. Elles ne partent jamais du nid en grandes colonnes, elles marchent par petits détachements. Arrivée en face d'un nid de noires cendrées, leur troupe ne se lance pas à Tassaut, comme le font les roussâtres : elle agit avec circonspection et se disperse d'abord autour de la fourmilière ennemie. De légères escarmouches s'engagent; tandis que quelques champions luttent

de part et d'autre, les sanguines envoient des courriers à leur camp ; pendant ce temps, elles gardent leurs positions et tiennent en échec les noires cendrées. L'arrivée des messagers fait partir un nouveau détachement qui rejoint bientôt la première troupe. La petite armée fait alors un pas en avant, mais jusqu'ici, point d'engagements sérieux ; à part quelques combats partiels dans lesquels les assiégés prennent toujours l'initiative, on ne fait guère que s'observer; les sanguines comprennent qu'elles ne sont pas en nombre suffisant pour forcer l'entrée de la fourmilière, elles dépêchent de nouveaux courriers : cette^ fois, des renforts plus considérables arrivent, le blocus se resserre, on se rapproche de plus en plus de la fourmilière qu'on va bientôt attaquer sérieusement.

Déjà, dans leur prudence, les noires cendrées, en prévision d'une chance contraire, ont apporté leurs larves et leurs nymphes en dehors du nid et les ont mises en tas, du côté opposé à celui qu'occupe l'armée des sanguines,afinde pouvoir les soustraire plus facilement aux ravisseurs; les femelles, pendant ce temps, s'enfuient; la bataille est imminente, elle s'engage. Les sanguines, en force, se jettent sur la fourmilière; les noires cendrées, après avoir résisté aussi bien que possible pour des insectes pacifiques, lâchent pied, courent à leurs petits amon-

celés auprès du nid et les emportent loin du champ de bataille. Aussitôt les sanguines pénètrent dans la fourmilière, s'emparent de toutes les avenues et s'établissent dans la cité conquise. L'affaire est terminée, le pillage est à Tordre du jour, on y procède régulièrement. La troupe victorieuse vide toutes les cases de larves et de nymphes; un va-et*vient de pillards, les uns chargés de butin» les autres courant après leur proie, s'établit, de la fourmilière des sanguines à la fourmilière des noires cendrées, il ne cesse que lorsque cette dernière a été entièrement dépouillée de toute sa jeune génération.

Les fourmis sanguines, dans leurs expéditions guerrières, suivent une même route, ce qui fait qu'au moindre signal, elles savent toutes où il faut se porter; grâces aux courriers qui se succèdent sans interruption pendant l'engagement, les renforts ne se font jamais attendre, ils déterminent toujours le succès en jetant sans cesse des troupes fraîches contre les bataillons affaiblis des assiégés.

Toutes les nymphes, transbordées de l'établissement ruiné dans la société mixte, deviennent fourmis adultes dans le courant du mois d'août. Ce n'est pas seulement sur les petits des noires cendrées *que les sanguines font un emprunt forcé d'auxiliaires, elles prélèvent un semblable tribut sur les mineuses, et, singularité dont la cause n'est point

encore connue, leurs fourmiliè/es mixtes renferment souvent trois espèces de fourmis à la fois, des sanguines et des auxiliaires noires cendrées et mineuses: toutes vivent entre elles en bonne intelligence et conservent leur instinct et leur allure particulière, malgré leur éducation commune dans la même société mixte.

Il n'est pas rare de voir les sanguines, après s'être emparées d'une fourmilière , s'installer au lieu et place des insectes qu'elles en ont chassés. Quand ce caprice leur traverse le cerveau, elles l'ont bien vite satisfait : larves, nymphes, mâles, femelles, auxiliaires sont installés en peu de jours dans le nouveau gtte; les sanguines en font leur demeure et partent de là pour de nouvelles déprédations. Quel que soit du reste leur domicile, elles l'occupent rarement au delà d'une année.

Les sanguines ne sont pas les seules, parmi les fourmis, qui désertent leur berceau, plusieurs espèces l'abandonnent également par divers motifs. Lorsqu'une fourmilière est très-vieille, que la végétation environnante, l'ombrageant fortement, l'a rendue moins saine, vient un moment où ses habitants la quittent tout à coup pour aller s'établir autre part. Les fourmis prennent également gtte ailleurs quand leur nid a été maintes fois bouleversé par les passants ou que les sociétés mixtes de leur vol-

sinage kur ont enlevé, à diverses reprises, leur postérité ; dans cette succession d'infortunes, lasses de réparer sans cesse des ruines toujours nouvelles, elles émigrent et vont jeter les fondements d'une nouvelle patrie dans quelque lieu moins exposé.

L'émigration des fourmis ne doit pas être confondue avec l'essaimage des abeilles. Chez celles-ci, c'est une simple colonie qui, trop à l'étroit dans la ruche, ou pour tout autre motif inconnu, se sépare de la mère patrie et va tenter fortune sur d'autres rivages, sous la conduite d'une mère ; la métropole n'en subsiste pas moins, malgré le départ d'une portion de sa population. Chez celles-là, la peuplade entière dit un éternel adieu à ses pénates et va s'établir dans une autre cité. Pendant quelques jours, les relations continuent entre les fourmis qui se sont déjà expatriées et celles qui n'ont pas encore quitté le toit natal; un chemin battu, pratiqué par certaines espèces, comme la fourmi fauve, mène ordinairement de l'uix^ à l'autre gîte, jusqu'à ce que le premier soit tout à fait délaissé : l'émigration est alors consommée.

Uhabile naturaliste Bonnet, avec son esprit observateur, n'avait pas maûqué de remarquer que certaines fourmis en train d'émigrer se portaient les unes les autres; mais dans quel but dérogeaient-

elles ainsi à leurs habitudes ordinaires? il l'ignorait; aujourd'hui ce n'est plus un mystère^ il est facile de s*en rendre compte.

Une ouvrière, citoyenne d'un nid que d'implaca* blés ennemis ont plusieurs fois ravagé ou que l'âge sans pitié a pris plaisir à bouleverser, se laisse gagner un matin par la peur de mourir de misère, ou d'avoir sans cesse à reconstruire une habitation incessamment détruite. Pourquoi ne pas chercher gtte ailleurs? se dit-elle. Tout en butinant, s'offre à ses regards un lieu sûr, à l'abri de tout danger. A quelque temps de là, passe une de ses compagnes : l'accoster, la flatter avec ses antennes et lui faire part de son dessein, c'est tout un ; on tombe d'accord, le voyage est accepté. Aussitôt dit, aussitôt fait, nos deux aventurières se saisissent par les mandibules, l'orateur se fait porte-balle, et ^ tandis qu'il se retourne pour enlever celle qu'il a gagnée par son éloquence, l'autre se roule et se suspend à son cou : les voilà partis pour le futur Eldorado. Ar^ rivée à ce lieu fortuné, la porteuse met à terre la fourmi à laquelle elle a servi de pilote, celle-ci se déroule, retombe sur ses pattes et se fait recruteuse zélée pour la nouvelle patrie. Même manège à l'égard d'autres fourmÎ3. D'abord, le nombre des porteuses est petit; mais, à mesure que se multiplient les pèlerinages, le nombre des recruteuses

augmente en proportion. Bientôt, le sentier qui mène de Tune à l'autre cité ne désemplit pas, c'est une procession continue de porteuses chargées de leurs compagnes et de fourmis qui s'en reviennent à vide pour recruter au détriment de l'ancien nid ; le nouveau déjà est en voie de construction.

En général 9 les enlèvements se font degré à gré; les deux partenaires échangent réciproquement un jeu d'antennes sur leur tête; sans plus d'explica* tiens, l'un se pend au cou de l'autre, la porteuse l'emporte et tous deux arrivent ainsi au rendezvous. Quelquefois, cependant, la désertion s'opère par une espèce de petite violence. Celles qui mènent Taffaire saisissent par surprise leurs compagne^ dans la fourmilière même et les entraînent au dehors, sans leur laisser le temps de résister ; elles les emportent ensuite avec rapidité, sans qu'elles se débattent : la course^ le grand air, la vue du nou* veau domicile, calment la susceptibilité de la fourmi traitée avec un tel sans façon, elle ne tarde pas à se rendre elle-même complice du même embauchage vis-à-vis de ses autres compagiles.

Ge mode de recrutement n'existe pas chez toutes les fourmis, il se pratique avec les mêmes circon*stances chez la fourmi fauve, chez l'hercule, la pubescente, la noire cendrée, la sanguine et la mineuse. Les fourmis des gazons en agissent de même.

seulement elles se portent le corps en Tair et la tête en bas; les fourmis brunes et les fuligineuses n'usent pas .de porteuses dans leurs émigrations, elles n'y ont recours qu'en cas de danger et uniquement vis-à-vis des larves, des nymphes et des ouvrières qui viennent d'accomplir leur dernière métamorphose.

La translation du personnel de l'ancien nid au nouveau gtte, ne s'effectue pas d'un seul coup, le recrutement est toujours l'affaire de quelques jours; les ouvrières cessent de se porter dès qu'elles sont familiarisées avec la route qui conduit à la nouvelle demeure. Cette dernière est quelquefois sujette à changements ; elle ne réunit pas toujours les avantages qu'on lui avait d'abord supposés, aussi arrive-t-il qu'on la quitte pour une seconde, une troisième, et même une quatrième habitation trouvée préférable; souvent encore, après bien des tâtonnements et des essais infructueux, on revient à l'ancien foyer : le recrutement alors recommence, mais en sens inverse.

Quand la nouvelle fourmilière est très-éloignée de celle qu'on a quittée, des gîtes intermédiaires, espèces de relais, servant aussi quelquefois de places de refuge, sont pratiqués sur la route et deviennent autant de stations de repos; des sentinelles les gardent, elles ep ouvrent et ferment les portes

matin et soir; ces étapes subsistent temporairement à l'état de petites colonies se rattachant, par quelques liens, à la métropole.

Dès que le recrutement est en pleine activité, une partie des ouvrières se fixe sur l'emplacement de la future habitation et se met vaillamment à l'œuvre pour bâtir le nouveau domicile. Le souterrain est creusé, agrandi, déblayé; des matériaux sont charriés de toutes parts; les constructions s'élèvent comme par enchantement; cases, voûtes, salles,, corridors, sont rapidement bâtis. Quand le nid est percé de nombreuses galeries, qu'il est en étad'être occupé et ne réclame plus que des perfectionnements secondaires, les ouvrières s'occupent de leur déménageaient; elles transportent, à qui mieux mieux, larves, nymphes, mâles et femelles dans la nouvelle demeure ; la population alors est au grand complet ; l'ancien nid est à jamais abandonné, la patrie récemment fondée n'a plus qu'à prospérer sous la triple impulsion du travail, de l'activité et de l'industrie : ainsi finissent et recommencent les fourmilières.

Les abeilles, les fourmis et bien d'autres animaux d'un ordre inférieur, attestent que la réflexion préside à leurs opérations ; en remontant l'échelle des êtres, une multitude de faits déposent à Tenvi en faveur de Tintelligence des bêtes,

Celle de l'éléphant qu'on a dressé, celle du castor à la fois ingénieur et architecte, sont proverbiales , n'en parlons pas. On sait avec .quelle merveilleuse fidélité le chien conserve le souvenir des lieux, même lorsqu'il ne les a traversés qu'une seule fois. Il sufiBt qu'un cheval ait rencontré, par occasion, un gîte confortable, pour qu'il s'arrête plus tard, de lui-même, devant l'auberge hospitalière, quand bien même il ne l'aurait pas revue depuis longtemps. C'est le souvenir des dangers courus qui tient l'animal en défiance et préserve ses jours isans cesse menacés. Le renard qui a essuyé le coup de feu du chasseur ne passera jamais volontairement à portée d'un homme armé d'un fusil ; il sait maintenant par expérience qu'on peut l'atteindre sans l'approcher, mais il cheminera hardiment à la , distance hors des atteintes de son ennemi- S'est^I vu pris au piège? y a-t-il laissé quelque chose de sa personne, queue ou patte? c'en est fait, il évente le fer meurtrier et garde aux engins de toute espèce une telle rancune, qu'il faut imaginer d'autre» em*bûches pour mettre son savoir en défaut. Même circonspection de la part du loup. Sa force n'y fait rien. Il a bientôt compris que l'homme lui a déclaré la guerre. Il n'a fait qu'entrevoir l'humaine engeance, mais l'impression aubsiste; les'cris : Au loup! Au loup ! retentissent toujours à ses oreilles, les cla-

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meurs de rattroupemènt lui disent toujours combien il est détesté et quel sort l'attend s'il vient à être pris, aussi jamais émanation d'homme ne frappe son odorat sans réveiller en lui l'idée d'un danger quelconque; il fuit les habitations, ne prend qu'un sommeil inquiet et se fait déprédateur nocturne. S'il a senti les étreintes d'un piège, son allure devient précautionnée, l'appât le plus séduisant lui est suspect, ses souvenirs y lisent quelque perfidie, la défiance chez lui combat la convoitise, ^n voilà assez pour résister à la tentation.

On s'étonne que les animaux, à peine échappés à la tutelle maternelle, accomplissent les fonctions nécessaires à leur conservaliop, et qu'entre plusieurs partis, ils choisissent toujours le meilleur pour arriver à leurs fins; on en conclut qu'ils exercent aveuglément une industrie innée, et que le principe de leurs actions est purement méca-r nique.

La réponse à ces objections est facile.

Quoi de surprenant que des êtres abandonnés à eux-mêmes, presque dès leur naissance, apprennent rapidement tout ce qu'ils doivent savoir? La durée de l'éducation n'est-elle pas en rapport constant avec la durée de la vie ? Cette loi providentielle souffre bien peu d'exceptions. Les mêmes actes, l'emploi des mêmes moyens, les mêmes habitudes chez les indi-

vidus d'une même espèce invoqués comme un argument à Tappui de l'automatisme des bétes, ne prouvent qu'une ehose, c'est qu'étant mues par le même principe, obéissant aux mêmes besoins, agissant pour le même but , celles-ci doivent faire les mêmes choses.

Mais s'ensuit-il qu'elles les fassent toutes fatalement de la même manière, qu'elles ne soient jamais sujettes à l'erreur, et que leurs opérations atteignent de prime saut le plus haut point de perfection? Nullement. A côté des impulsions instinctives de l'animal qui entraînent une partie de ses actes et le mènent droit à son but par une voie infaillible, il est aisé de reconnaître les tâtonnements et la maladresse du noviciat, l'impéritie du jeune âge. La plupart des nids des jeunes oiseaux sont mal façonnés et mal placés ; plus tard, l'expérience corrigeant l'ébauche, les précautions destinées à parer aux accidents révèlent un véritable progrès ; dans la maturité, le mode de faire ne laisse plus rien à désirer, le nid se transforme en chef-d'œuvre.

Par l'action répétée des sensations et l'exercice de la mémoire combinée avec la réflexion, la bête se modifie, dès lors elle est perfectible. Les services nombreux que nous tirons de nos animaux domestiques en sont une preuve irrécusable; l'éducation à laquelle nous les soumettons ne leur infuse pas

notre intelligence, elle ne fait que développer leurs propres facultés en les pliant à nos volontés. A l'état de nature, cette intelligence s'étend à tous leurs besoins mais n'en franchit pas le cercle; elle passe peu à peu dans leurs habitudes, et celles-ci, une fois contractées, revêtent le caractère de l'instinct et souvent s'y confondent : voilà pourquoi il est si difScile de bien juger des mœurs des animaux sans avoir beaucoup vécu avec eux.

Chez les animaux, le développement intellectuel n'arrive pas tout d'un coup , il suit une certaine progression et marche parallèlement avec la constitution physique : des exemples sans nombre appuient cette vérité.

L'art de voler n'est pas dispensé d'apprentissage. L'oiseau de proie dont l'aile a tant de puissance, enseigne à ses petits à se lancer dansl'espace, à s'y balancer, à s'y tenir immobile, à ralentir ou à . précipiter le vol, à calculer les distances et à fondre sur la vittime avec l'impétuosité de la foudre : exercice plein de vertiges, qui a plus d'une fois coûté la vie à de pauvres oisillons.

Les migrations des oiseaux, au premier abord, simple affaire d'instinct où les saisons, l'état de la température et la rareté des vivres jouent un grand rôle, sont, à la fois, un legs instinctif transmis de race en race et l'objet d'un enseignement spécial.

300 LES FOUBMIS.

Ainsi, les tiirondelles préludent à leur départ par de fréquentes et bruyantes assemblées; évidemment, parmi elles, il y a discussion, délibération, décision. Les plusjeunes, étrangères jusque-là à tout voyage, s'y préparent quelques jours d'avance par des évolutions multipliées de vol en troupe; après maintes répétitions, le rôle bien su et l'instruction parfaite, au signal convenu» tout part, la grande armée s'envole conduite par de vieux chefs expérimentés : les trop jeunes et les infirmes sont laissés à la garde de Dieu , dans la patrie abandonnée. Le loup, d'appétit si carnassier, n'exoelle dans son métier de bourreau qu'après une forte éducation. Louveteau, sa mère lui montre oà se retire la proie, comment on l'éventé, on l'attaque, et comment on se dérobe aux poursuites en fuyant le nez constamment au vent, boussole toujours fidèle. Des chasses répétées fortifient sa vue, aiguisent son odorat et rectifient ses jugements nés d'une première impression. L'éducation maternelle terminée, le jeune loup doit vivre désor^ mais de sa propre expérience ; la ruse, l'industrie, l'invention, comme autant d'auxiliaires, lui viennent en aide à la suite des assauts que lui livrent la faim et les embûches de toute espèce. L'habitude du péril le familiarise avec le calcul des probabilités, il arrive de la sorte à l'âge adulte. L'amour

alors se fait sentir; le mariage, la famille, en multipliant ses besoins^ lui apportent de nouvelles idées et le complètent. Tant quils vivent en société, le loup et la louve se défendent mutuellement et chassent de concert, leurs chances de réussite sont doublées. La femelle ira au-devant du chien et se fera donner la chasse, afin que le mâle, débarrassé de cette sentinelle importune, puisse insulter le parc et ravir un mouton privé de son défenseur. S'agit-il d*attaquer une bote fauve? les rôles se divisent suivant la force de chacun. Le loup guette, attaque, poursuit et met la proie hors d'haleine ; la louve, elle, postée d'avance en embuscade, la relance dans un défilé et rend bientôt la lutte inégale : une stratégie si habile, exclut, à coup sûr, toute idée d'automatisme.

Et qu'on ne croie pas que l'intelligence soit le privilège spécial de la force brutale, il n'en est rien, lie loup chassé se fie exclusivement à la vigueur de ses jarrets et à l'excellence de ses poumons; il n'use ni de feintes, ni de retours, ressources accoutumées de la faiblesse : ces ruses ^ de guerre sont elles-mêmes le fruit de l'expérience et nullement un don inné.

Le seul instinct suffit pour mettre en fuite les animaux timides, effrayés de l'aboiement des chjens. Le cerf, dans son jeune âge, cède naturellement à

cette impulsion; sa fuite, alors, est simple et dépourvue de science. Mais lorsqu'il a été poursuivi plusieurs fois, elle part d'un principe intelligent, elle se complique de tours et de détours calculés : c'est tout un système de défense.

Quand au bois

Le bruit des cors, celui des voix N'a donné nul relâche\ la fuyante proie, Qu'en vain elle a mis ses efforts A confondre et brouOler la voie, L'animal chargé d'ans, vieux cerf, et de dix cors. En suppose un plus jeune, et l'oblige, par force, A présenter aux chiens une nouvelle amorce.

Que de raisonnements pour conserver' ses jours l Le retour sur ses pas, les malices, les tours.

Et le change, et cent stratagèmes [sort!]

Dignes desplus grands chefs, dignes d'un meilleur

La Fontaine.

Dn lièvre qui n'a jamais été chassé ne sait guère se dérober à ses ennemis que par la vitesse de sa course. Les vieux ont plus d'une ruse au fond du sac. Ils savent que la chasse peut être longue. L'attaque commencée, ils ménagent leurs forces et proportionnent la célérité de leur fuite à la vigueur de la poursuite. Us évitent les bois où leur fumet les trahirait plus facilement et où les chiens se montrent plus ardents et plus tenaces. Après s'être engagés en plaine, ils gagnent les chemins, revien-

nent sur leurs pas, s'enfoncent dans une haie, se jettent de côté par plusieurs bonds consécutifs, délogent, chemin faisant, le lièvre qu'ils rencontrent au gîte, prennent sa place, et, finalement déroutent bêtes et gens par mille ruses de plus en plus compliquées. Est-ce rinstinct seul qui les leur dicte? assurément, non : elles sont le résultat d'observations multiples , comparées, appliquées, sanctionnées par Texpérience.

Il n'est pas jusqu'aux lapins eux-mêmes, ces têtes à révent, qui ne fournissent des preuves répétées d'intelligence dans leur vie terre à terre, où les banquets et le sommeil occupent une si large place. Lorsque la troupe matinale , quittant sa retraite, s'en va faire sa cour à l'aurore, les vieux lapins que l'âge et l'expérience ont blanchis partagent toujours leur attention entre l'herbe tendre et la crainte du danger.

L^œil éveillé, l'oreille au guet,

ils veillent au salut de la famille. Quelque bruit insolite se fait-il entendre? De leurs pattes de derrière, ils sonnent l'alarme, et ce tocsin se répercute jusqu'au fond du terrier.

Le bruit du coup fait que la bande S'en va chercher sa sûreté Dans la souterraine cité.

La Fontaine.

SK, par hasardi quelque jeune écerveléfait la sourde oreille à ce premier avertissement ^ les doyens, au risque de leur vie , répètent le signal de la fuite, ils ne quittent leur poste, que lorsque les imprudents ont plongé dans leur trou.

Les animaux sont si peu rivés à une invincible fatalité dans la plupart de leurs actions, qu'on les voit modifier celles de leurs habitudes qui semblent comporter le moins de changements : les heures de leurs repas ne sont pas toujours les mêmes. Tout animal qui relève à certaines heures pour manger, y demeure fidèle, « non pas, > dit Le Roy, « comme une horloge qui sonne les heures, mais avec les modifications que les circonstances de la saison ou même de la journée peuvent apporter dahs la vo^lonté d'un être setisible. »

^n septembre, qqand la terre est dépouillée des récoltes de grains, les faisans vivent en troupes dans les remises ; ils s'en vont au gagnage, une première fois au lever du soleil, pour rentrer au bois lorsqu'ils sont repus et que la chaleur rend incommode le séjour en plaine ; une seconde fois , entre cinq et six heures du soir : ils mangent alors jusqu'à la nuit et regagnent la futaie pour y percher. A partir de la mi-octobre, quand la nourriture devient rare et les jours diminuent, ils ne descendent plus en plaine qu'une fois par jour, sur les dix heures du

matin» ]eur repas se prolonge juâqa'au coucher dû soleil : des habitudes calculées sur la mesure du temps, variant d'après les circonstances, certes, ne caractérisent pas des êtres automatiques. ,

Les faisans ne sont pas les seuls qui comptent les intervalles du temps, les perdrix rouges en agissent de même : tout chasseur expérimenté sait à quelles heures il doit les chercher sous bois ou dans la plaine.

Des habitudes analogues se remarqueidt chez le lapin. En été, il sort ordinairement de son terrier un peu avant le coucher du soleil , rôde et batifole toute la nuit, et relève encore vers huit ou neuf heures du matin, quand le temps est frais. Les la* pins sont-ils dehors, en grand ndmbi^e, dès trois heures de Taprès-midi? mangent-ils avec avidité, sans préoccupation du danger? c'est signe qu'il pléuvera dans la soirée ou la nuit : le baromètre le plus sûr ne parle |)aB plus exactement. Qui donc donne aux lapins cette prescience de l'avenir, cette prévoyance accidentelle? si non l'expérience d'une sensation déjà éprouvée qui réagit sur le présent. Le mulot, le campagnol et d'autres rongeurs de la pire espèce, font également preuve de prudence réfléchie en s'approvisionnant contre la disette : où donc, en eux, l'automatisme?

Refuser aux bêtes la pensée, les circonscrire dans

leur existence actuelle, leur enlever toute notion du temps, de Tavenir aussi bien que du passé, et, tout en leur accordant des sensations, leur dénier la faculté de les comparer, n'est-ce pas méconnaître leurs mœurs et substituer à la réalité les illusions d'une théorie systématique?

n ne faut pas l'oublier, les animaux atteignent leur but par des moyens peu compliqués, en rapport avec leurs besoins toujours simples et limités. Le soin de la sûreté personnelle dont la prudence est la sauvegarde, la faim, mère de l'industrie et de la prévoyance, Tattraction réciproque des deux sexes, d'où naissent la tendresse et le dévouement pour les petits, résument les passions fondamentales de l'animal, ses autres énergies en découlent comme de leur source naturelle.

En résumé, malgré l'autorité de Descartes, les bétes ont des sensations comme nous. L'anxiété et le courage de la poule à l'aspect de l'oiseau de proie qui menace sa couvée, la joie expansive du chien à la vue de son maître, la crainte qui le prosterne à ses pieds, en disent plus, à cet égard, que toutes les disputes des philosophes; et, tandis que le plaisir ou la douleur donne à l'animal le sentiment de son existence actuelle , il lui imprime, en même temps, la conscience de son existence passée : la sensation du moment, celle qu'elle lui rappelle, stimule son

désir ou éveille ses craintes, et, par suite, détermine ses actions.

La sensation admise, nulle difficulté à reconnaître que l'animal réfléchit, compare, décide et fait acte d'intelligence; il passe journellement par une série d'émotions plus ou moins vives; elles accroissent la somme de ses connaissances acquises, la mémoire les lui garde en dépôt comme autant d'expédients à son service : •

L'animal n'a besoin que d'elle.

La Fontaine.

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