Aut illœ pedibus connexae ad limina pendent
Aut intus olausis cunctantur in œdibus omnes, Ignavœque famé et contraoto frigore pigrœ.
Elles pendent au seuil de la ruche, enchaînées les unes aux autres par les pattes, oh bien demeurent sans mouvement au fond de leur prison, engourdies par la faim et contractées par le froid.
2k. At genus immortale manet, multosque per annos, Stat fortuna domus, et avi numerantur avqrmn.
Mais sa race est immortelle ; la famille demeure florissante pendant longues années, et les ancêtres sont remplacés par d'innombrables générations.
Tenues grandia.
Horace.
Nous sommes entourés de prodiges^ et parce que la scène et les acteurs sont à nos pieds, nous pas<^ sons avec indifférence à côté de drames pleins d'in* téréty véritables reflets des passions humaines, capables à eux seuls de tenir en échec notre superbe raison. A quelques pas de nous, en effet, s'agite une grande nation. L'industrie et les arts lui sont familiers ; elle a ses sculpteurs, ses architectes, ses maçons et ses tisserands. C'est à la fois un peuple pasteur et un peuple guerrier. Ses lois ne seraient pas indignes d'un Lycurgue, d'un Solon, et cependant sa liberté est entière. L'autorité, confiée à chaque citoyen, s'exerce au profit de tous, sans ambition
qui veuille dominer. Les mœurs se ressentent d'une vie de prévoyance et de frugalité ; le luxe est banni, mais l'aisance règne partout, et, comme les besoins sont simples, simple aussi est le langage. Un lien ^d'affection mutuelle rend l'assistance facile et fait que toys s'entr'aident naturellement. L'amour de la patrie anime au travail comme il excite au combat; tout citoyen est soldat pour la défendre. Dans cette merveilleuse république, chacun a ses attributions définies dont il s'acquitte par sentiment et sans contrainte ; et telle est l'harmonie qui règne dans toutes ses parties, que les prisonniers de guerre eux-mêmes, affranchis des dures conditions de l'esclavage, ne sont pas plutôt incorporés dans leur nouvelle patrie, qu'ils se transforment en serviteurs dévoués et deviennent ses plus fermes soutiens: cette république modèle est celle des fourmis.
Les fourmis appartiennent à la famille des hétérogynes dans l'ordre des hyménoptères. Comme les abeilles, les guêpes et les bourdons, elles vivent en sociétés plus ou moins nombreuses, composées de trois sortes d'individus: des miles, des femelles et des ouvrières au neutres.
Leur signalement bien connu ne permet de les confondre avec aucune autre tribu d'insectes. Petit corps porté sur de longues jambes, taille svelte et légère, sans vain orneinent qui embarrasse, déno-
tent tout d'abord une classe éminemment laborieuse, ménagère par excellence.
Chaque sexe est reconnaissable à ses proportions. Les ouvrières ont le corps trapu et ramassé, tel qu'il sied à des gens de peine ; elles sont plus petites que les mâles , ces derniers n'atteignent jamais la taille des femelles.
Ouvrières et femelles ont les yeux petits, les mâles les ont gros et saillants. Les yeux lisses, disposés en triangle sur le vertex, se rencontrent rarement chez les ouvrières; leur tête, en revanche, levier puissant à Faide duquel elles accomplissent leur rude labeur, est fortement charpentée, elle déborde sur le corselet en s'élargissant à sa partie postérieure.
Toutes les fourmis sont pourvues d'antennes coudées, insérées vers le milieu du front; celles des mâles sont plus longues et plus minces. Organe spécial du toucher, les antetmes sont en rapport intime avec rinstinct , elles sont pour les fourmis un signe de ralliement, Téprouvette délicate avec laquelle elles interrogent tout ce qu'elles rencontrent chemin faisant. « C'est par les antennes qu'elles se communiquent leurs idées, » dit Pierre Huber.
Deux mandibules vigoureuses, triangulaires, de substance écailleuse, garnies de dentelures au côté interne et terminées en pointes, défendent la bouche. En même temps qu'elles servent d*arme de
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guerre, elles sont un moyen de préhension pour I saisir et charrier les matériaux de construction, creuser et déblayer les souterrains, sculpter les édifices et transporter larves et nymphes. Une lèvre inférieure, sous forme de gatne conique, protège une langue encuilleron, rétractile, qui avance ou recule avec les mâchoires et lèche les sucs nourriciers. i Le cou, mince et court, joint la tète au corselet. '
Celui-ci, ovoïde chez les femelles, convexe dans ! les m&les, s'arrondit chez les ouvrières en une bosse tantôt continue, tantôt interrompue vers le milieu par un enfoncement. Quatre stigmates s'y distribuent par paires opposées. Le corselet (chez les mâles et les femelles seulement, car les ouvrières sont aptères) donne attache supérieurement à quatre ailes grandes, inégales, veinées, s'accrochant l'une à l'autre dans le vol et ne formant alors qu'un même plan horizontal; inférieurement, il porte trois paires de pattes d'inégale dimension; les postérieures sont les plus longues de toutes. Le tarse ou pied se termine par deux crochets qui aident l'insecte à se fixer sur les points où il chemine. Chaque paire de pattes est armée d'un éperon, et, de plus, frangée de poils très-cour4s qui, tenant lieu de brosses, jouent un rôle très-actif dans la toilette des fourmis : elles servent à nettoyer et lustrer les diverses parties de leur corps.
L'abdomen grosj court, ovale ou carré, toujours plus volumineux dans les femelles» se compose, comme dans tous les hyménoptères, de six anneaux chez les ouvrières et les femelles, de sept chez les mâles. Dans les deux premières catégories, il recèle à rintérieur, près de l'anus, une liqueur acide très» pénétrante: la fourmi la projette en se dressant sur ses pattes et en courbant son ventre en dessous. Chez certaines fourmis, ce moyen de défense est complété par un aiguillon se bifurquant en deux lancettes, il porte dans la blessure un poison subtil. Rien de semblable chez les mâles, race absolument désarmée; leurs mandibules mêmes , faiblement dentelées, ne leur permettent qu'une demi-résistance, tandis que celles des ouvrières sont à la fois des pinces redoutables et de puissantes tenailles : il est vrai, ne quittant le nid que pour s'accoupler, leur vie sédentaire et inoccupée n'avait pas besoin d'être protégée de même que celle des fourmis vouées au travail et exposées chaque jour au danger de courses aventureuses.
Ainsi que chez les abeilles, les ouvrières ont seules le département des travaux publics ; Tunique fonclion des femelles consiste à perpétuer l'espèce ; les mâles, également dispensés de toute occupation, sont réservés pour la fécondation.
La bâtisse, les approvisionnements, l'éducation
des petit», tous les soins du ménage, la défense du nîd, en un mot, tout ce qui constitue la vie active, utile, dévouée, tombe dans le lot des ouvrières. Pour qui les juge superficiellement, elles semblent de malheureux ilotes auxquels l'empire de l'air est fermé et que leur rôle laborieux attache pour toujours à la glèbe.
Mais comme tout se compense dans la nature, aux ouvrières appartiennent la force, l'autorité, la puissance. Rien ne se fait que par elles. Tutrices nées d'une immense famille au berceau, par leur vigilance, leur tendresse et leur sollicitude, sans être mères elles-mêmes, elles participent aux fonctions et aux jouissances de la maternité. Seules, elles décident de la paix ou de la guerre; seules, elles prennent part aux combats: tête, cœur et bras de la république, elles assurent sa prospérité, veillent à sa défense, fondent des colonies, et dans leurs œuvres se montrent de grands et courageux artistes.
Le premier établissement d'une fourmilière présente un de ces spectacles animés dont on a peine à détacher ses regards; c'est tout un monde en miniature. Quelle activité et quelle ardeur l Ici de prudents éclaireurs vont sondant le terrain; là, des batteurs d'estrade se lancent intrépidement à travers les hautes herbes ; plus loin, de hardis pionniers escaladent les végétaux, grimpent sur les
arbres, et du haut de ces belvédères aérieijs inspectent la contrée. Des myriades de petits êtres presque imperceptibles se dispersent de toutes parts. Ceux-ci parcourent les chemins, explorent les avenues; ceux-là fouillent les broussailles; ailleurs, de noires processions assiègent le bord de la fourmilière, charriant qui un brin de chaume, qui un débris de feuilles, qui de longues pièces de bois auxquelles se .sont attelés plusieurs ouvriers de bonne volonté. Tous sont à Tœuvre : les uns traînent des fragments ligneux, les autres sont chargés de petites pierres, de petits coquillages; des liles entières de travailleurs sont dans un continuel va-et-vient; ils montent, descendent, se heurtent, se croisent : le nid semble l'image de la confusion, mais celle-ci n'est qu'apparente ; malgré cette multitude innombrable d*arlisans, malgré cette cohue de gens affairés, tout se passe avec ordre; chacun apporte en tribut sa portion' de butin. Il s'agit de bâtir la cité; ce n'est pas trop d'un assaut général donné à tous les environs ; au besoin, la terre entière serait mise au pillage pour fonder la patrie.
Dans l'art de bâtir, les fourmis, à coup sûr, ne déploient pas la science mathématique des abeilles, ni les fantaisies romantiques des guêpes ; mais pour être plus simples, leurs constructions n'en ont pas moins un mérite réel aux yeux de l'observateur.
Non-seulement leurs matériaux et leurs procédés diffèrent, mais plusieurs espèces savent encore apporter à leur travail d'ingénieuses modifications; chez toutes, la grandeur de TédiGce forme un piquant contraste avec l'exiguïté de l'ouvrier et montre tout ce que peut une association de forces dirigées vers un même but: qu'elles élèvent leurs bâtiments avec de la terre, qu'elles les découpent dans l'intérieur des arbres ou qu'elles les construisent simplement avec des bûchettes, des feuilles ou d'autres menus débris, leur habitation n'en répond pas moins aux besoins multiples du peuple qu'elle abrite.
Chaque espèce de fourmi a son ordre spécial d'architeeture.
La fourmi fauve (formica rufa)^ l'une des plus communes dans nos bois et le long des haies , ra masse tous les objets de facile transport qui se ren contrent à sa portée, des fragments ligneux , des brins de paille, des feuilles, des débris de coquil lages et d'insectes, pour ériger le dôme de sa métropole; elle y entasse encore toute espèce de graines, du blé, de l'orge, de l'avoine, non comme provisions d'hiver dont se munit sa prévoyance , mai dans le but de fortifier la couverture du nid. force de voiturer des matériaux de toute espèce, surface s'élève et finit par prendre l'aspect d'i
monticule arrondi 9 dont la base, souvent couverte de terre et de parcelles plus solides^ forme la zone au-dessus de laquelle se dresse la partie ligneuse de la fourmilière. Au premier abord, on dirait une masse informe; mais dans ce simulacre de chaos, un œil attentif ne tarde pas à démêler la disposition ingénieuse à l'aide de laquelle la fourmi met son nid à Tabrides inqndations, le préserve des injures de l'air, le défend contre ses ennemis et tamise les rayons du soleil pour chauffer l'intérieur de l'habitation et graduer sa température.
Le monticule qui signale la fourmilière n'est que l'enveloppe extérieure du nid , sa partie essentielle et la plus considérable plonge sous terre, à diverses profondeurs; des avenues habilement ménagées conduisent du sommet de l'édifice dans Tinteneur, elles 5ont d'autant plus multipliées que les habitants sont plus nombreux. Leur ouverture est plus ou moins large. Quelquefois il en existe une principale au sommet ; le plus souvent cependant on en voit plusieurs d'égale dimension, autour desquelles serpentent, delà base au faîte du monticule, beaucoup de passages plus étroits. Ce sont les portes de l'habitation , comme Thèbes et Memphis avaient les leurs ; c'est par ces issues que les fourmis fauves se rendent au dehors. Bien différentes des espèces qui fuient la lumière et se tiennent confinées au fond
de leurs retraites, tant que le soleil est sur l'horizon nos insectes aiment à vivre en plein air, ils n'évitent nullement la présence de l'homme et ne craignent pas d'accomplir devant lui une partie de leurs travaux. Pendant le jour, dn voit les fourmis fauves s'ébattre sur leur nid et y transporter, en tous sens, une foule de matériaux. Elles n'ont alors aucune inquiétude pour leur domicile , des milliers dé soldats sont là tout prêts à repousser l'ennemi assez téméraire pour tenter de s'y introduire ; mais à mesure "que la lumière décline et que l'ombre s'accroît, la prudence conseille les précautions . elles rétrécissent , par degrés , le diamètre de leurs avenues. Vers le soir, l'aspect de la fourmilière change d'heure en heure , les fourmis sont occupées à fermer leurs passages. Cette tâche, ainsi que toutes les autres manœuvres, s'opère parla division du travail, les emplois sont répartis selon les forces et l'aptitude des individus. Chaque ouvrière remplit toujours la même fonction. L'une apporte de petites poutres; une autre les charrie auprès des portes; une troisième les fait tomber au fond d'un trou ; là, une autre fourmi s'en empare et les dispose audessus de l'ouverture ; successivement, de nouvelles poutres, de plus en plus faibles, s'ajoutent aui premières et sont placées en sens inverse ; l'entrée n'est déjà plus qu'un étroit déOlé. La nuit venue,
tous les passages sont barricadés , fermés , toute trace d'ouvertures est dissimulée au moyen des feuilles sèches qui les recouvrent. Avant la clôture absolue des portes , les habitants de la fourmilière gagnent petit à petit leur gîte; les aventurières s'empressent de rentrer ; le couvre-feu ramène les retardataires au fond du nid ; tout y repose, à l'exception des sentinelles cachées derrière les portes , et chargées de veiller à la sûreté générale.
Au point du jour , la scène change. D'abord , nul bruit, aucun mouvement dans la fourmilière , le calme y règne comme dans une cité bien gardée. Quelques fourmis, seules, font leur ronde sur les dehors du nid. A mesure que l'aube blanchit davantage, certaines ouvrières, plus matineuses, montrent leur tête à l'entrée des galeries; la place explorée, on enlève les barricades, les ponts-levis, les chevaux de frise; les obstacles de toutes sortes sont dispersés sur la fourmilière , la circulation est rétablie et la joyeuse peuplade d'accourir, de tou» tes parts, à la surface du nid pour jouir du retour du soleil et recommencer ses travaux. L'ouverture et la fermeture des portes exigent plusieurs heures d'un travail continu. Chaque matin, pendant la belle saison , les mêmes opérations se renouvellent ; les jours où la pluie menace , ce que les fourmis devinent bien mieux que Mathieu Laeusberg, les portes
restent fermées ; le ciel se montre-t-il nébuleux? on n'ouvre qu'en partie l'entrée des avenues.
A son origine, la fourmilière est une simple cavité pratiquée dans le sol ; les fourmis, avant tout, commencent par s'assurer d'une retraite souterraine. Dans ce but, elles se partagent en plusieurs détachements; on y distingue le camp des mineuses et celui des pourvoyeuses, l'un et l'autre renforcés d'un bataillon de manœuvres. Dès que la tranchée a été ouverte à coups de mandibules ou que le hasard a offert quelque trou favorable, les bûcheronnes vont en-quète des matériaux destinés à fournir la charpente extérieure ; arrivées au nid , elles se déchargent de leur fardeau et partent de rechef pour butiner. Les ouvrières à domicile charrient, à leur tour, feuilles et bûchettes et en disposent d'abord sans plan bien régulier , elles se bornent à masquer l'entrée de la tanière. De leur côté , les mineuses agissent. Sans compromettre la solidité des parties qu'elles attaquent, elles détachent des blocs, trouent la muraille, creusent ses parois , et , quoique travaillant chacune séparément, poursuivent une idée commune; les déblais sont repris par les manouvrières et^ portés à la surface. Pendant ce temps , diverses escouades de travailleurs continuent d'apporter du dehors des débris de toute nature; à mesure que l'excavation s'approfondit,
les déblais terreux servent, concurremment avec les matériaux déjà mis en œuvre, à boucher la plupart des vides et à donner une certaine consistance à l'édifice. Il grandit à chaque instant et prend, de plus en plus, la forme bombée. On le croirait massif, mais bien s'en faut , c'est un labyrinthe miné de toutes parts. Pendant sa construction , les fourmis y ont réservé de nombreux espaces vides qu'elles transforment en galeries aboutissant au dehors de la fourmilière. L'intérieur du nid renferme des corridors, des carrefours, des places publiques, des chambres, des salles spacieuses, mais très-basses , disposées par étages les unes au • dessus des autres et destinées à recevoir temporairement les larves et les nymphes : tous ces aménagements communiquent entre eux par des passages souvent verticaux. La salle la plus grande, le forum, occupe la partie centrale de l'habitation; elle surpasse les autres en hauteur; de simples poutres la traversent et soutiennent le plafond ; tous les corridors débouchent vers ce point , c'est là que se tiennent la plupart des fourmis. Le bâtiment ainsi excavé et suspendu en quelque sorte sur des ogives, croulerait infailliblement sous le poids de ses innombrables habitants , si les matériaux de l'édifice étaient uniquement juxtaposés ou même simplement entrelacés ; mais la terre qui remplit leurs
interstices, tour à tour délayée par Teau des pluies, séchée et durcie par le soleil , devient ciment sous cette double influence, lie ensemble toutes les parties de la fourmilière, leur donne de la consistance et les rend imperméables; jamais le nid proprement dit n'est mouillé, même après une pluie continue, sa forme bombée tend à en écarter les eaux. Il n'est pas rare de rencontrer des fourmilières qui ont plus de soixante centimètres d'élévation sur une profondeur au moins égale. Que de main-d'œuvre I que de fatigues de toute espèce 1 quels héroïques efforts ces petits êtres n'ont-ils pas dû faire pour élever ce colossal monument ! Mais c'est bien autre chose , vraiment , quand un malheureux accident renverse ou écrase l'édifice. Gomme de juste on court au plus pressé. Les survivants volent au secours des mourants et des blessés; on retire de dessous les décombres mâles, femelles, larves et nymphes et on les • porte dans des cases provisoires , en attendant que la cité soit rebâtie. Tout ce qui est resté debout dans ce grand désastre est utilisé, tout ce qui chancelle est étayé ; la nation entière des travailleurs se fait maçonne, charpentière ; d'infatigables ouvrières transportent, du matin au soir, une multitude de matériaux ; les pourvoyeuses se chargent de nourrir ceux qui travaillent; grâce à ce puissant concours de bonnes volontés, la cité sort bientôt de ses
ruines; elle compte presque autant d'habitations restaurées que de logements nouveaux, et, suprême elfort de l'intelligence! les nouvelles bâtisses se raccordent avec les anciennes.
La partie souterraine du nid ne peut être observée que lorsque la fourmilière est adossée à un terrain en pente ; enlevez la calotte ligneuse qui la couvre , et vous apercevrez la coupe intérieure de rhabitation , vastes catacombes où des loges horizontales creusées dans la terre s'échelonnent par étages; elles offrent, du reste, les mêmes dispositions qu'on remarque dans la denjeure des fourmis maçonnes.
Cette catégorie comprend les fourmis dont les nids ou monticules ne sont composés que de terre; sans mélange d'autres matériaux, et présentent, à l'intérieur, des cases, des loges voûtées et des galeries construites avec art.
Les fourmis maçonnes comptent de nombreuses espèces; toutes bâtissent avec une terre plus ou moins compacte. Les unes, telles que la noire cendrée et la mineuse {formica fusca, cunicularia), emploient une terre assez grossière; les autres, comme la fourmi brune, la jaune {formica brunnea ^ fulva) se servent d'une pâte extrêmement fine; chacune édifie à sa façon.
La fourmi brune, l'une des plus petites du genre,
se distingue par son industrie. Sa fourmilière ^ de forme arrondie, est ordinairement établie au milieu des prés, des gazons, ou sur le bords des sentiers.
Redoutant la lumière et la grande chaleur, elle se tient, pendant le jour, renfermée dans son habitation , n'en sort qu'après le soleil couché ou par la rosée, et bien que son nid ait deux ou trois petites ouvertures à la surface , elle ne le quitte qu'en se dérobant à la faveur de galeries souterraines dont Tissue s'ouvre quelquefois à plus d'un mètre du monticule. Les étages de sa demeure , élevés de dit à douze millimètres et divisés par des cloisons dé un millimètre environ d'épaisseur , sont fabriqué)^ d'un grain si fin, que les parois internes des murs semblent lisses. Ces étages ne sont pas horizontaux, ils suivent la pente du terrain; les fourmis brunes, dans leurs bâtisses , ne s'astreignent pas à un plan uniforme, elles s'inspirent des lieux et des circonstances; mais quelque disposition qu'elles adoptent, celle de leurs étages est toujours concentrique: l'étage supérieur recouvre tous les autres , l'étage suivant embrasse celui au-dessous , ainsi du reste' jusqu'au rez-de-chaussée qui communique avec les logements souterrains.
Si Ton examine chaque étage séparément, on y découvre des excavations habilement pratiquées, des places, des salles, des cases plus étroites et des
couloirs ou galeries leur servant de communication. Les grandes salles de réunion s'appuient sur des colonnettes, sur des murailles extrêmement minces, ou bien sont supportées par des arcs-boutants. Plusieurs cases n'ont qu'une seule entrée ; il en est dont Torifice répond à l'étage inférieur; sur quelques points, de larges espaces ouverts de toutes parts représentent des carrefours auxquels toutes les rues aboutissent. Les cases et les places les plus vastes sont occupées par les fourmis adultes; les nymphes habitent les loges plus ou moins rapprochées de la surface suivant les heures de la journée et l'état de la température. A cet égard, les fourmis brunes sont de véritables sensitives, elles perçoivent les moindres variations de l'atmosphère et connaissent parfaitement le degré de chaleur qui convientà leurs nourrissons. Leur nid renferme souvent quinze et vingt étages dans sa partie supérieure, et plus encore dans celle qui s'enfonce dans le sol. Quand un soleil ardent traverse les étages supérieurs, les fourmis se Mirent avec leur progéniture dans la partie basse, dans leur fraîche Tempe ; au contraire, si des pluies Continues rendent le rez-de-chaussée inhabitable, on déloge, on se transporte avec larves et nymphes dans les étages supérieurs, à l'abri de l'inondation. Mais comment ce peuple microscopique , travaillant exclusivement avec de la terre, peut-il donner assez
de solidité à des ouvrages aussi délicats ? La terre extraite de la mine est-çUe pétrie ? la fourmi possède-t-elle un ciment particulier pour assembler les molécules terreuses? quels sont ses procédés? voilà l'énigme et voici la réponse. On sait déjà que les fourmis brunes ne s'aventurent hors de leur nid que par un temps frais ou quand le soleil n*est plus sur l'horizon.
Il leur faut nécessairement de l'eau pour lier les particules terreuses qui constituent l'unique matière de leurs constructions;, une forte rosée, la fraîcheur de la nuit, l'humidité, tel est le secret de nos artistes. La pluie tombe, voyons les à l'œuvre. La fourmilière entre en mouvement. Quelques ouvrières se promènent sur le nid et y pratiquent des issues. Plusieurs arrivent du fond de leur gîte, mettent la tête hors du trou en agitant leurs antennes ; reconnaissance faite du temps, elles rentrent. Bientôt, on les aperçoit de nouveau, mais, cette fois, elles ne craignent plus de paraître au dehors, elles se hissent sur la fourmilière et prennent la clef des champs. D'autres arrivent à leur suite portant, entre leurs mandibules, des parcelles de terre roulées en pelottes qu'elles ont détachées du fond de leur demeure, chacune les applique à un endroit déterminé. Là , une fourmi s'en sert pour jeter la base d'un mur ou d*un pilier, principe de
toutesleurs constructions; sur cette assise fondamentale, une autre apporte son mortier; elle le divise, le pousse avec ses dents, de manière k effacer les petites inégalités de la bâtisse ; à l'aide de ses antennes elle palpe chaque molécule de terre, et, après l'avoir convenablement disposée, l'affermit en la pressant avec ses pattes antérieures.
Les fondements des piliers et des cloisons jetés, l'insecte ajoute de nouveaux matériaux à son ouvrage pour lui donner plus de relief. Deux petits murs , destiné^ à former une galerie, s'éièvent-ils, à peu de distance, en face l'un de l'autre ? La fourmi attend qu'ils aient dix ou douze millimètres; elle change la direction de son travail ; au lieu de continuer de bâtir verticalement, elle place horizontalement de la terre mouillée contre l'arête interne et supérieure des deux murs , et lui forme ainsi up rebord qui, se prolongeant par degrés, finit par se rencontrer avec le rebord du mur opposé et remplit l'intervalle de séparation : déjà, le plafond se dessine, il se courbe en cintre, son épaisseur ne dépasse guère un millimètre.
La sommité des piliers , les angles produits par la rencontre des murs, les bords supérieurs forment les points d'appui des voûtes, ils servent, en même temps, de fondements aUx loges , aux salles et aux places qui divisent l'intérieur des étages.
De toutes parts les fourmis arrivent avec du ciment, on s'agite, on s'empresse, mais tout se fait avec beau^ coup d'ordre et un accord parfait. L'activité est prodigieuse; c'est, qu'en effet, on ne saurait trop sehâter : l'iiumidité est une faveur du ciel, les fourmis savent, d'instinct, qu'il faut la saisir au passage, sans elle, point de travaux. Toutes les opérations sont réglées comme si Ton avait tenu conseil : galeries couvertes, salles, piliers, loges, places et carrefours s'exécutent à la fois ; un étage succède à un étage, des appartements, au grand complet, s'élèvent, du soir au matin, chacun d'eux exige sept ou huit heures de corvée : la nuit même n'arrête pas l'ardeur des ouvrières.
Les molécules terreuses, mises en œuvre par les fourmis, adhèrent ensemble au plus léger contact, jgaais elles ne sauraient, dans cet état, constituer un édifice solide. Les difl'érentes parties de la bâtisse ne tiennent encore que par juxtaposition; il faut qu'une averse relie plus étroitement les parcelles de terre et vernisse la surface extérieure des plafonds, des murs et des galeries restés à découvert: la pluie, loin de diminuer leur cohésion, ne fait que l'accroître, elle efface jusqu'aux inégalités de la maçonnerie. Le dessus des étages composé de tant de pièces rapportées, après avoir été ainsi lavé, n'offre plus qu'une seule couche de ciment bien uni, et n'a
plus besoin , pour se consolider, que de Taction combinée du vent et du soleil.
Quelquefois, cependant, une ondée trop violente ou une pluie continue renverse les cases dont la voûte n'était pas achevée, les fourmis les ont bientôt relevées. Tant que la terre est suffisamment humide, elles travaillent sans relâclie ; mais il arrive souvent qu'au beau milieu de leurs travaux un vent impétueux s'élève, qui saisit subitement la maçonnerie toute fraîche et l'empêche de prendre , le chômage devient alors inévitable; les fourmis abandonnent l'ouvrage qui a séché trop vite; elles détruisent toute bâtisse nouvelle non couverte arrêtée brusquement par l'effet du vent , et dispersent ses débris sur la dernière plate-forme; un peu plus tôt, un peu plus tard, cette construction avortée serait tombée d'ellemême en poussière. •
C'est en mettant la pluie à contribution pour faire leur mortier et en profitant 4u soleil pour consolider leur établissement , que les maçonnes procèdent à leur construction. Elles savent, à la fois, miner et bâtir; une industrie aide l'autre; cette double opération marche de front dans la partie basse de l'édifice ainsi que dans la zone au-dessus du sol; la même science y préside, seulement, les appartements souterrains sont plus vastes.
Il est facile de suivre la fourmi brune dans son
travail d'architecture ; pour se procurer cet amusant spctacle, il suffît d'un léger artifice : trempez une brosse dans l'eau, passez la main, dans les deux sens , sur la partie flexible , et vous simulerez , de cette manière, une pluie très-fine au-dessus du nid. Les fourmis ne sont pas longtemps sans s'apercevoir que leur toiture est humide ; elles sortent de leur •gîte, circulent rapidement à la surface de la fourmilière , rentrent ensuite dans leurs trous et vont chercher, au fond du souterrain , des particules de terre qu'elles mettent en œuvre sur le nid , en présence même du spectateur ; il les voit bâtir des murs, des cases, des appartements complets ; le printemps est la saison de leurs grands travaux.
L'industrie des fourmis, loin d'être uniforme, a des faces très-diverses.
La fourmi noire {formica nigra), qui fait son nid sur le bord des chemins, dans les champs, dans les jardins, se creuse ^ à fleur de terre, de petites galeries aboutissant toutes à son domicile, comme les branches épanouies d'un éventail.
La fourmi sanguine ( formica sanguinea) fabrique avec de la terre et d'autres matériaux un tissu serré, extrêmement solide et imperméable à l'eau.
La fourmi des gazons (formica cespitum) fait son nid dans la terre, entre les racines des touff'es de gazon. Elle se bâtit, le long des brins d'herbe.
jusqu'à quinze étages de petites cases et de galeries; des boyaux tortueux construits avec des particules de terre extrêmement fines la conduisent à sa fourmilière. A l'exemple de la plupart des maçonnes , la fourmi des gazons profile de la pluie pour bâtir ses édifices. Elle commence par extraire du fond du nid de la terre qu'elle met en tas et l'emploie à élever des murs parallèles* Quand ils ont un centimètre de hauteur , elle songe à les voûter. Nulle difficulté s'ils ne sont distants l'un de l'autre que de deux ou trois millimètres ; la fourmi applique les molécules terreuses contre l'arête intérieure de chaque muraille, le plafond s'avance en ligne à peu près horizontale; la voûte dérive comme une conséquence naturelle de ce travail par approche, elle est complète, dès que les deux rebords des murs ainsi prolongés se sont rejoints. Mais l'opération n'est pas aussi simple lorsqu'il faut couvrir de vastes salles, des chambres de deux à trois centimètres; toute l'industrie des fourmis n'est pas de trop pour venir à bout de ce difficile problème. Les unes, pour soutenir temporairement la voûte , construisent des piliers qu'elles abattent ensuite en partie, les autres se servent, en guise d'arcs-boutants, de brins d'herbe qui se croisent : patience, industrie et courage finis-sent par triompher de tous les obstacles.
Les noires cendrées {formica fusca) construisent
tout différemment que les autres espèces ; leur industrie est fort simple. Si on la compare au talent de la fourmi fauve ou de la fourmi des gazons, c'est l'enfance de l'art, mais les combinaisons auxquelles ces fourmis onfrecours, ne laissent pas d'être fort ingénieuses. Leur fourmilière, revêtue d'un dôme en terre fermé de toutes parts, n'a d'issue que près de sa base, encore, n'y parvient-on que par une galerie longue et tortueuse se dissimulant à travers le gazon, à une certaine distance du nid. Veulent- elles donner plus d'élévation à leur demeure î elles corn* mencent par couvrir le faite d'une forte couche de terre tirée de l'intérieur. Dans ce lit, elles tracent en creux et en relief le plan d'un nouvel étage. D'abord, l'une d'elles creuse, ça et là, de petits fossés plus ou moins rapprochés et d'une profondeur à peu près égale. Les massifs de terre qui les séparent servent de bases aux murs intérieurs, autrement dit, aux cloisons des cases pratiquées à leur dépens ; les dé" biais qu'ils fournissent sont autant de matériaux de construction, on les utilise pour les plafonds : lorsque des logements ont été installés à la place de la terre enlevée, l'architecte n'a plus à s'occuper que de l'élévation et de la couverture. Une ouvrière entame le sol, elle y creuse un sillon, lequel peu à peu s'élargit en gouttière , elle le borde de chaque côté d'un bourrelet et conduit cette espèce d'avenue de
l'une des cases à la bouche du souterrain. Ce travail est à peine achevé, qu'une autre fourmi ouvre à son tour une galerie aboutissant également aux loges. Les fourmis qui tracent de cette manière le plan d'un mur, d'une case, d'une galerie, d'une avenue, travaillent chacune de leur côté, aussi, arrive-t-il parfois que toutes les parties en construction ne coïncident pas parfaitement les unes avec les autres. Une voûte, par exemple, est ébauchée ; trop basse pour le mur parallèle qui doit la recevoir, elle rencontrerait ce mur d'attente à la moitié de son élévation si on la continuait sur le môme plan. Un pareil obstacle semble insurmontable pour un si faible insecte, les noires cendrées ne s'en émeuvent pas; une fourmi (quelque barbe grise sans doute), passe, reconnaît l'erreur, détruit la voûte commencée, relève le mur sur lequel elle devait s'appuyer, et fait une nouvelle voûte qui, cette fois, conduite par une ouvrière expérimentée, remplit parfaitement toutes les conditions.
« C'est surtout lorsque les noires cendrées com* mencent quelque entreprise, dit Huber, qu'on croirait voir une idée naître dans leur esprit et se réaliser par l'exécution. Ainsi, quand l'une d'elles découvre sur le nid deux brins d'herbe qui se croisent et peuvent favoriser la formation d'une loge, ou quand elle aperçoit quelques petites poutres qui en
dessinent les angles et les côtés, on la voit examiner les parties de cet ensemble, puis, placer avec beaucoup de suite et d'adresse des parcelles de terre dans les vides et le long des tiges, prendre de toutes parts les matériaux à sa convenance, quelquefois même sans ménager l'ouvrage que d'autres ont ébauché, tant elle est dominée par Tidée qu'elle a conçue et qu'elle suit sans distraction ! elle va, vient, retoume,^usqu'à ce que son plan soit devenu sensible pour d'autres: l'idée comprise, celles-ci achèvent en commun l'ouvrage dont leur compagne a pris rinitiative.
« La première qui conçoit un plan, en trace aussitôt l'esquisse, les autres n'ont plus qu'à continuer ce qu'elle a commencé. A l'inspection des premiers travaux, elles jugent de ceux qu'elles doivent entreprendre ; elles savent toutes ébaucher, continuer, polir ou perfectionner leur ouvrage selon l'occasion : leurs mandibules dentelées leur servent d'instruments tranchants, leurs antennes leur tiennent lieu de compas, et leurs pattes antérieures sont la truelle avec laquelle elles gâchent leur mortier, l'appliquent, retendent et le fixent en ciment solide. »
Rien n'est oublié de ce qui peut faciliter les travaux. Les ramuscules, les racines, les accidents du terrain sont autant de secours naturels qu'on se
garde bien de négliger, ils simplifient l'opération et ajoutent à la solidité de Tédiiîce.
Le docteur Ébrard, auteur d'excellentes observations sur les mœurs des fourmis*, fut un jour témoin du stratagème d'une noire cendrée qui révèle les plus ingénieux calculs de la part de cette espèce. « Un jour, dit-il, j'aperçus sur le sommet d'uner fourmilière toute une ébauche d'un nouvel étage en construction. C'étaient des séries de galeries formées par deux murs opposés et mi-couverts, interrompues par de nombreuses cellules inachevées. Les extrémités supérieures des parois de plusieurs de ces salles faisaient, en dedans, une saillie de trois millimètres, et cependant elles laissaient entre elles un espace découvert large de deux centimètres. Les fourmis noires cendrées ne transportent jamais ni brins de bois, ni brins d'herbe et ne se servent jamais de piliers en terre ; comment les ouvrières s'y prendront-elles pour achever de couvrir les cellules commencées, avant que les matériaux formant le pourtour de la voûte inachevée ne tombent sous leur propre poids ? Le sol était mouillé et lés travaux en pleine activité. C'était un va-et-vient continuel de fourmis sortant de leur demeure souterraine et apportant des morceaux de terre qu'elles adaptaient
1. Bibliothèque universelle. Revue Suisse et étrangère, n*43. 20 juillet 1861.
aux constructions anciennes. Concentrant mon attention sur la salle la plus vaste, une seule fourmi y travaillait, l'ouvrage était avancé, et cependant, malgré une saillie prononcée en dedans de la partie supérieure des murs, un espace de douze à quinze millimètres restait à couvrir. C'était le cas, pour soutenir la terre restant à placer, d'avoir recours, comme le font plusieurs espèces de fourmis, à des piliers, à de petites poutres, ou bien à des débris de feuilles sèches, mais l'emploi de ces moyens n'est pas dans les habitudes des noires cendrées.
Notre ouvrière, paraissant quitter un moment son ouvrage, se dirigea vers une graminée peu distante dont elle parcourut successivement plusieurs feuilles, feuilles, comme l'on sait, linéaires, longues et étroites. Choisissant la plus- proche, elle alla chercher de la terre mouillée qu'elle fixa à son extrémité supérieure. Elle recommença cette opération jusqu'à ce que, cédant sous le poids, la feuille s'inclinât légèrement du côté de la salle à couvrir. Cette inclinaison avait lieu malheureusement plutôt vers l'extrémité de la feuille, laquelle menaçait de se rompre. La fourmi, parant à ce grave inconvénient, la rongea à sa base externe, de sorte qu'elle s'abaissa dans toute sa longueur au-dessus de la salle à couvrir. Ce n'était point assez : l*apposition
n'était pas parfaite, l'ouvrière la compléta en déposant de la terre entre la base de la plante et celle de la feuille, jusqu'à ce que le rapprochement désiré fût produit ; ce résultat obtenu, elle se servit de la feuille de graminée en guise d'arc-boutant, pour soutenir les r matériaux destinés à former une voûte. »
^ A côté des fourmis qui constniisent avec des' fragments de toute nature et des maçonnes qui trouvent dans la terre- seule les matériaux de leurs édifices, une tribu tout entière se choisit un domicile d'un genre différent et préfère un autre mode de bâtir, ce sont les fourmis sculpteuses. Leurs sociétés nichent dans l'intérieur des arbres, particulièrement dans. le tronc des chênes, des saules et des châtaigniers. Sans autre outil que leurs mandibules, elles viennent à bout du bois le plus dur. Le grand maître de cette architecture à jour, qu'on peut comparer aux mille réseaux d'une guipure parfaitement ouvragée, est la fourmi fuligineuse (formica fuliginosa), ainsi appelée à cause de sa couleur d'un noir de suie.
« Qu'on se représente, dit Huber, l'intérieur d'un arbre entièrement sculpté, des étages sans nombre, plus ou moins horizontaux, dont les planchers et les plafonds, à cinq ou six lignes de distance les uns des autres, sont aussi minces qu'une carte à jouer.
supportés tantôt par des cloisons verticales formant une infinité de cases, tantôt par une multitude de petites colonnes qui laissent voir entre elles la profondeur d'un étage presque entier, le tout d'un bois noirâtre et enfumé, et Ton aura une idée assez juste de rhabitation des fourmis fuligineuses.
« La plupart des cloisons verticales qui divisent chaque étage en compartiments sont parallèles j^ elles suivent le sens des couches ligneuses toujours concentriques, ce qui donne un air de régularité à l'ouvrage. Les planchers, pri» dans leur ensemble, sont horizontaux, les petites colonnes sont d'une épaisseur d'une à deux lignes, plus ou moins ar* rondies, d'une hauteur égale à l'élévation de Tétage qu'elles supportent, plus larges en haut et en bas que dans le milieu, un peu aplaties à leurs extré* mités, et rangées en lignes, parce qu'elles ont été taillées dans des cloisons particulières.
« Quels nombreux appartements, quelle jnultitude de loges, de salles, de corridors ces insectes ne se procurent-ils pas par leur seule industrie, et quel travail une si grande entreprise n'a-t-ellç pas dû leur coûter !
« Ici sont des galeries horizontales, cachées, en grande partie, par leurs parois qui suivent les couches ligneuses dans leur forme circulaire ; ces galeries parallèles, séparées par des cloisons très-min-
ces, n'ont de communication que par quelques trous ovales pratiqués de distance en distance. Ailleurs, ces avenues, ouvertes latéralement, sont séparées entre elles par des parois ; les fourmis ont aussi ménagé, çà et là, des cloisons transversales dans Tintérieur même des galeries pour y former des cases par leur rencontre avec d'autres ; des trous sont encadrés par deux piliers que nos sculpteuses vont bientôt changer en colonnes.
« Là, ces parois percées de toutes parts et taillées artistement sont transformées en colonnades qui soutiennent les étages et laissent une communication parfaitement libre dans toute leur étendue; le parquet, creusé de sillons inégaux, sert à retenir les larves des fourmis.
« Les étages creusés dans de grosses racines offrent plus d'irrégularités que ceux pratiqués dans le tronc même de l'arbre ; on y trouve encore des étages horizontaux et de nombreuses cloisons; mais si l'ouvrage est moins régulier, il gagne du côté de la délicatesse, car les fourmis profitent alors de la du- • reté de la matière pour donner à leur bâtiment une extrême légèreté.
« Eniin, à l'entrée de ces appartements travaillés avec tant de soin, se présentent des ouvertures beaucoup plus spacieuses. Ce ne sont plus des cases ni des galeries prolongées ; les couches de bois,
percées d'arcade en arcade, laissent aux fourmis un libre passage dans tous les sens , ce sont les portes ou les vestibules des logements auxquels ils conduisent. >
Au-dessous de ces sculpteuses émérites, plusieurs espèces se distinguent encore par leur art.
La fourmi rouge {myrmica ruhra\ quand il lui prend fantaisie de renoncer à son domicile habituel sous terre, où elle se creuse des galeries soutenuesr par des piliers, se lo^e dans le tronc des vieux arbres ; elle y sculpte ses logements, à peu près comme la fourmi fuligineuse, mais sur une plus petite échelle. Elle monte son bâtiment à plusieurs étages; ses loges et ses cases sont supportées tantôt par de petites colonnes, tantôt s'appuient sur des parois extrêmement minces : le bois qu'elle entame ne perd pas sa couleur naturelle.
La fourmi rouge cultive donc deux professions bien distinctes : elle s'élève à volonté jusqu'à l'art difficile de la sculpture, et descend, au besoin, au modeste métier de maçon; elle ne croit pas déroger en échangeant le ciseau de l'artiste contre la truelle de l'ouvrier, quand ses besoins le lui commandent.
Ce cumul de deux facultés se retrouve encore chez la fourmi pubescenle* ( /brmica ^wtocem). Cette espèce, commune dans les bois du midi de la France, pratique de longues galeries dans le tronc des vieux
arbres, particulièrement dans les châtaigniers; mais ses ouvrages sont loin d'avoir le fini de ceux exécutés par la fuligineuse. Cette infériorité de main est rachetée, du reste, par l'instinct qui la porte à se servir de la sciure tombée au fond de son gîte pour fermer les passages inutiles, et distribuer en nombreux compartiments les parties trop vastes de son labyrinthe-.
• La fourmi hercule {formica herculanea), que sa grande taille a fait ainsi dénommer, se rapproche beaucoup des habitudes et de la façon de menuiser de la fourmi pubescente; elle vit, dans notre Midi, en sociétés peu nombreuses, sous Técorce des vieux arbres.
La fourmi jaune enfin, qui figure déjà avec honneur parmi les maçonnes, vient clore cette revue artistique ; son palais d'hiver se cache en terre et son chalet d'été se blottit au fond d'un arbre. Lorsqu'elle s'établit dans un vieux chêne décrépit, elle choisit délicatement les parcelles les plus fines de ce vétéran de la forêt, mélange sa vermoulure avec de la terre et des toiles d'araignée et en compose une pâte analogue à la matière papyracée des guêpes ; des étages entiers sont bâtis avec ce singulier ciment.
La cité des fourmis est constituée. Souterraine chez le plus grand nombre, elle ne s'ouvre pas au
premier venu, loin de là ; l'accès en est formellement interdit au vulgaire, on n'y a ses entrées qu'autant qu'on est de la maison; la fourmi, d'ailleurs essentiellement maraudeuse, ne croit pas à la bonne foi des gens: pour elle, deux verrous valent mieux qu'un ; elle se tient constamment en garde contre les surprises, les intrusions furtives ou les agressions violentes.
Indépendamment des entrées principales toujours surveillées, il existe , dans certains nids, de petites ouvertures dissimulées sous des pierres, sous des broussailles , ou perdues à travers le ga- 55on. Elles communiquent avec les cellules de l'in-» térieur, ne sont d'aucun usage pour la circulation et paraissent n'avoir d'autre destination que d'assurer la retraite en cas d'invasion ; une sentinelle en défend l'entrée ; de temps à autre, une ouvrière en visite les abords ; avant d'y pénétrer elle-même, elle a bien soin de croiser ses pas, afin de dépister l'ennemi .
Beaucoup d'espèces se creusent près de la surface du sol des galeries couvertes, connues seulement d'un petit nombre d'individus, et que, dans un danger pressant, on démasque, soit pour ouvrir une issue aux assiégés, soit pour tourner l'ennemi qui a déjà envahi la place, et culbuter, par un assaut imprévu, ses phalanges victorieuses. C'est ainsi
qu'on a vu la fourmi grosse-tête {formica capitata), dont le domicile avait été envahi par des mineuses, tandis que tous les gens de la cité étaient aux champs, reconquérir son habitation à Taide de ce moyen occulte de salut. A son retour, portes closes; l'étranger s'était installé en son lieu et place. L'attaquer, lui livrer bataille, les grosses -têtes l'eussent fait volontiers, mais les mineuses étaient en force , elles repoussèrent les propriétaires légitimes. Ceux-ci allaient être exposés à passer la nuit à la belle étoile , lorsqu'une fourmi de forte taille rejoint tout à coup la troupe mise en désordre, circule de rang en rang, fait jouer ses antennes sur sa milice, et se dirige, à la tête d'une petite troupe dioisie, vers la fourmilière envahie. En général habile, au lieu de l'aborder de front, elle décrit prudemment plusieurs circonvolutions, s'arrête à quelque distance , et là découvre avec ses mandibules une ouverture secrète. Aussitôt une partie de la troupe travaille à l'agrandir, l'autre va chercher le reste de Tarmée; cette dernière s'ébranle à la fois, arrive à la poterne démasquée et fond sur les mineuses : cette fois, le bon droit triomphe, l'en* Demi est expulsé. Le lendemain de cette échauffourée, il n'y avait plus trace de l'ouverture qui avait sauvé toute la population. •Plusieurs fourmilières ont près de leur entrée un
vestibule intérieur, véritable corps de garde où se tient un certain nombre de fourmis chargées de veiller à la sûreté publique. La fourmi fauve, entre autres, use de cette précaution. Un intrus se présente-t-il sur son monticule, le poste, à l'instant, accourt et donne Talarme ; la fourmilière aussitôt vomit des légions de combattants.
La fourmi hercule défend son nid d'une autre manière. Très - craintive de son naturel, quoique retranchée dans le tronc d'un chêne, elle s'effraye au moindre bruit; un moucheron qui bourdonne fait rentrer dans leur gîte les sentinelles de faction aux abords du nid. Tandis que la garde s'enferme dans la citadelle, des espions aux aguets, la tète aux ouvertures, se tiennent immobiles. Si rien ne bouge au dehors , quelques fourrais s'avancent , font une courte reconnaissance autour de l'orifice, puis rentrent dans leur trou; la peur les tient-elle encore? une seconde, une troisième roïide plus sévères ont lieu; enfin, on ne s'aventure que lorsque toute crainte est entièrenient dissipée.
A voir les édifices d'architecture variée des fourmis, on serait tenté de les regarder comme l'œuvre * de plusieurs familles d'insectes, tant leurs procédés de bâtir sont ingénieux! une semblable diversité n'existe pas dans leurs mœurs proprement dites; à part le génie guerrier qui caractérise un petit nom-
bre de tribus exceptionnelles, un genre de vie à peu près identique rapproche tous les individus appartenant aux hétérogynes, et permet de les compren* dre dans une môme étude.
Les fourmis, comme tous les autres insectes, proviennent d'un germe fécondé et subissent plusieurs métamorphoses.
Les femelles pondent en marchant; les gardes du corps qui les accompagnent relèvent à Finslant même leurs œufs, les amoncellent, les portent à lour bouche, les tournent et retournent sans cesse avec leur langue pour les tenir constamment humectés, et les déposent ensuite dans des chambres spéciales.
Les œufs de fourmi sont si microscopiques, qu'on peut à peine les distinguer à l'œil nu; leur surface est unie, luisante et d'un aspect variable. Les plus petits sont cylindriques, d'une couleur blanche; les plus gros sont transparents , faiblement arqués à leurs extrémités, et n'offrent qu'un point opaque et bleuâtre dans leur intérieur. Ceux de moyenne dimension n'ont qu'une demi-transparence, une espèce de nuage voile le dedans; les uns se distinguent par un point transparent à leur bout supérieur; chez les autres, le petit nuage est enveloppé d'une zone claire; uri certain nombre a l'intérieur tout à fait limpide.
226 I;ES fourmis.
L'œuf ne conserve pas son volume primitif, il est susceptible d*accroissement; sa coque, formée d'une membrane élastique, se prête au développement graduel de l'être qu'elle renferme ; voilà pourquoi, sans doute, Tœuf a besoin de baigner dans une chaleur et une lubréfaction constantes sans lesquelles il se dessécherait : quand on le soustrait prématurément aux ouvrières, avant qu'il ait atteint toute sa longueur et une transparence déterminée, il n'en sort pas de larve.
Par la même raison qui détermine la primogéniture chez les guêpes, les bourdons et les abeilles, les œufs d'ouvrières sont les premiers pondus; ceux qui ne l'ont été qu'à l'arrière-saison éclosent seulement au printemps, un peu plus tôt, un peu plus lard, selon que l'hiver se prolonge plus oU moins; les œufs de femelles paraissent au commencement de l'été, ils suivent de près ceux de mâles.
Quinze jours après la ponte, l'œuf se fend et la larve se montre au dehors. Elle est alors complètement tr'ansparente et ressemble à un petit ver blanc sans pattes, gros, court et de forme conique. Son corps, toujours courbé, se compose d'une tête écailleuse et de douze anneaux. Sa bouche porte deux petits crochets écartés, rudiments des mandibules, entre lesquels se trouve un mamelon presque cylin* drique et rétractile : c'est par là qu'elle reçoit la
becquée. D'après les observations de Leuwenhoeck, les larves se remuent, mais ne peuvent marcher; elles restent constamment dans l'endroit où on les a placées et sont incapables de pourvoir à leur nourriture : aussi sont-elles sous la dépendance absolue des ouvrières. A peine écloses, on pourvoit à leur sûretéi La fourmi des gazons place dans autant de chambres distinctes les larves des mâles, des femelles et des ouvrières; le plus grand nombre des espèces cependant les transportent au centre de la fourmilière, à une assez grande profondeur, et les entassent, en général^ en monceau. Les soins les plus assidus leur sont prodigués^ Une troupe de fourmis les garde toujours à vue; dressées sur leurs pattes et le ventre en avant, elles veillent à leur défense, prêtes à seringuer leur venin contre quiconque tenterait d'approcher ; d'autres, immobiles sur les larves, semblent les couver.
Sous ce premier état, les vers ne peuvent se passer de soin, ils ont surtout besoin d'une dose de chaleur combinée avec un certain degré d'humidité» La température de la fourmilière cependant n'est pas constamment la même, elle subit toutes les variations de l'atmosphère; à chaque heure du jour aussi, les ouvrières sont occupées à changer de place leurs nourrissons : elles les saisissent adroitement avec leurs mandibules et les transportent successi-
vement à différents étages pour les faire profiter de la douce influence du soleil. Sans thermomètre ni hygromètre, nos insectes connaissent parfaitement les orientations qui leur conviennent le mieux aux diverses phases de la journée. Le matin, ils les placent à l'exposition du levant; dans le milieu du jour, au midi; et le soir^ dans la partie du nid qui regarde le couchant ; suivant que l'atmosphère est humide ou sèche, chaude ou froide, ils en suivent toutes les impressions dans la fourmilière , rapprochent les larves de sa surface ou les tiennent dans des cases plus profondes : leur domicile, avec ses vingt étages, est un véritable thermomètre gradué.
C'est surtout au printemps que la tendresse des fourmis pour leurs petits offre un vif intérêt à l'observateur. A cette époque , dès que le soleil vient frapper la fourmilière, toute la population entre en mouvement. Les ouvrières qui se trouvent à la surface du nid descendent aussitôt dans l'intérieur, avertissent leurs compagnes, courent de l'une à l'autre, les pressent, les heurtent, les excitent, gourmandent et saisissent avec leurs mandibules celles qui ne paraissent pas les comprendre, les entraînent au sommet de la fourmilière et les y laissent pour aller aussitôt informer les habitantes du fond qu'un rayon de soleil darde le nid et que l'heure du transport des larves est venue. Les an-
tennes, ce télégraphe électrique des fourmis \ ont joué ; il n'en faut pas davantage pour répandre l'agitation sur tous les points ; tout bruit dans la fourmilière; les processions ne discontinuent pas; des files de porteuses montent, descendent, remontent le long des quinze ou vingt étages. Les petits sont déposés en tas et soumis à l'influence du soleil; quand ils y sont restés quelque temps à la même place, les ouvrières les soustraient à son action directe et vont les abriter dans quelque coin du nid. Elles-mêmes, pendant ces fonctions, ne s'oublient pas ; elles s'étendent au soleil, s'y entassent les unes sur les autres, savourant la jouissance de quelques instants de repos. Elles l'ont bien gagné, les pauvrettes ! Mais dans une république, où chacun par son travail contribue à la prospérité générale, lés loisirs sont nécessairement très- courts, on ne fait relâche que juste ce qu'il faut pour réparer ses forces : de nombreux travaux, d'ailleurs, demanderont bientôt le concours du peuple ouvrier. Les larves ont faim, elles réclament leurs repas; dressées sur leurs corps, elles cherchent la bouche de leurs nourrices : les ouvrières s'approchent d'elles, écartent leurs mandibules et leur dégorgent les sucs qu'elles ont préalablement élaborés dans