Epic, ap. Diogène, x [Lettre à Ménécée, fin
3. Cette attitude des philosophes grecs est très bien mise en lumière dans l'excellent ouvrage de M. Louis sur Les docti'ines religieuses des philosophes Grecs (Lethielleux, Paris, 1909). V. en particulier le chapitre intitulé Le naturalisme d'Épicure, pp. 167-195.
initiatrice industrieuse, cette protectrice entêtée de toutes les superstitions et de toutes les mômeries hypocrites ou rapaces. Ironie, sarcasmes, mensonges, aussi bien que discussions méthodiques et déliées : tout est bon alors, puisqu'il s'agit de tuer le monstre qui pourrait à la longue étouffer la raison. Le point capital, c'est que le progrès soit ; c'est que la civilisation demeure et poursuive sa marche.
Telle est, je crois, l'idée qui anime Voltaire et ses nombreux collaborateurs. Il ne s'agit plus d'épurer, mais de détruire. Cette attitude est toute moderne ; elle n'a rien d'hellénique. Les Grecs, ces enfants de « Minerve aux yeux bleus », avaient l'esprit trop fin et trop juste, pour croire qu'il n'y a rien à prendre dans les données de la conscience populaire.
Ce conflit du mythe et de l'idée appelle quelques réflexions sur la manière dont il faut enseigner le christianisme.
Boileau disait que le christianisme est
hostile à la poésie, et parce qu'il coupe court au merveilleux, parce qu'on n'y peut plus faire paraître ni dieux, ni satyres, ni nymphes, ni naïades. Cette appréciation myope et d'inspiration toute païenne est démentie par la notion même du christianisme, elle l'est également par son histoire.
Un Dieu qui se fait homme, un Dieu conçu par une vierge et né de sa chair, un Dieu qui meurt, qui descend aux enfers, qui ressuscite d'entre les morts et remonte au ciel en dépassant les nuages! Quelle série de renversements des choses! et comme on serait tenté de n'y voir, à l'exemple de Celse, qu'un étrange amas de fables, si les faits n'étaient là pour attester le contraire ! Quelle invitation du moins à penser que, les lois de la nature n'étant que des « routines divines », le réel et le merveilleux sont également possibles. Quelle greffe pour le mythisme ! Aussi voiton que l'imagination populaire n'a pas manqué de broder à sa manière sur ce thème excellemment fécond. Les Folklores se sont multipliés autour du dogme chrétien; tous les saints ont leur légende; et le mythe resplendit à travers les vitraux de nos cathédrales,
ces symboles de pierres de l'éternelle vérité. Le mythe devait éclore au-dessus du berceau de l'enfant-Dieu; et ce rayonnement de poésie s'est produit avec éclat.
Mais ce goût du merveilleux doit avoir une mesure dans l'enseignement. Il est sans doute défendu de s'y comporter en positiviste; il n'y a pas de « positivisme chrétien » : ce mot est malheureux. Mais il faut se montrer d'autant plus positif, c'est-à-dire avoir d'autant plus le sens du réel, « par opposition au chimérique », que l'on se trouve sans cesse en face du mystère. Ne rien donner comme vrai qui ne soit dûment établi ou déduit : voilà, me semble-t-il, la première règle à suivre, celle dont il est nécessaire de ne jamais s'écarter, quelque sujet que l'on touche. Autrement, on risque de semer dans les esprits des germes de doute dont l'éclosion peut avoir les plus funestes conséquences. Un abbé venait un jour de faire le catéchisme à des enfants; il avait parlé de la fameuse « pomme » qui est cause de tous nos maux, en la prenant à la lettre comme au moyen âge. Au sortir de l'église, un de ses jeunes auditeurs lui dit : « Vous croyez cela, Monsieur. — Eh!
oui, répondit l'ecclésiastique. — Oh ! non, reprit le petit, et parce que vous êtes intelligent. » Je causais un jour avec l'un des plus grands penseurs de notre siècle ; nous parlions du conflit actuel du christianisme et de la critique ; et je lui disais que ceci ne détruira jamais cela. « Je ne sais, me fut-il répondu ; il y a dans le christianisme un mélange indescriptible de mythes et de concepts, et qui remonte jusqu'aux origines ; la question, cependant, est de savoir ce qui s'est passé au début. » Voilà l'impression que produit ou peut produire une exégèse trop littérale ou trop fantaisiste.
ïl est vrai que, en pareille matière, la juste mesure est difficile à garder, et même souvent à connaître. Voici l'assertion qu'émet le P. Lagrange au cours de sa Méthode historique : « Messieurs, que nous le voulions, que nous ne le voulions pas, un immense espace nu s'étend de la création de l'homme au temps d'Abraham. Ce qui s'est passé alors, nous ne le connaîtrons probablement jamais... Il est évident que les premiers chapitres de la Bible ne sont point une histoire de l'humanité, ni même d'une de ses branches, puisqu'on aurait
à peine un fait pour mille ans et qu'on ne saurait où le situer • ». Ce jugement me paraît, un peu trop absolu. Je préfère ce que me disait un jour F Abbé de Broglie et ce qu'il a écrit : « Un Dieu unique, un Dieu qui crée, un Dieu-providence, une déviation originelle de la liberté humaine : voilà les éléments d'une grande philosophie, infiniment supérieure à tout ce qu'ont dit ou rêvé les anciens ; et voilà en même temps l'essentiel. Les faits ou la forme des faits sont choses accessoires et sur lesquelles il ne faut pas trop inquiéter les fidèles. In dubiis liber ta s. » Ces paroles sont d'ailleurs assez conformes à la pensée commune des Pères, dont il sera toujours permis de s'inspirer. « Au cours des quatre premiers siècles, pour l'interprétation littérale des six jours, du Paradis terrestre, de la côte avec laquelle fut formée Eve, on ne rencontre qu'un représentant bien ferme, c'est saint Epiphane », mort à peu près centenaire en 403. Papias, saint Irénée, saint Justin, Pantène, Clément d'Alexandrie donnaient à ces récits un sens allégorique2.