Platon, i. vir. 121-122, éd. V. Cousin; Paris
culables que la demi-science peut produire dans une société.
J'assistais un jour aune séance de photographies colorées où défilait un certain nombre de paysages et de monuments égyptiens. Tout à coup, je vis un Pharaon du vieux temps étendu tout du long de son cercueil et la tête sur un large coussin de pierre. Il reposait là depuis des siècles et gardait dans l'immobilité de la mort quelque chose de la grandeur royale. Qu'eût-il répondu, s'il avait pu parler, à ceux qui venaient insolemment troubler son sommeil séculaire, en éclaboussant son front vénérable d'un jet de lumière électrique? Je m'imagine qu'il eût entr' ouvert ses lèvres pour laisser tomber ces paroles de dédain : « Je suis heureux d'avoir précédé l'ère du scientisme; nous valions mieux que vous ».
Non, il est temps, trop temps de sortir de l'erreur où l'on s'attarde et dont la presse ne fait qu'aggraver les conséquences. Nous en avons assez de l'homme qui « sait tout » ; il est le fléau de la société. Ce qu'il faut faire
prévaloir chez l'élève, ce n'est pas la mémoire, mais l'entendement; ce n'est pas la science, mais l'intelligence. Peu importe l'étendue de son savoir, pourvu qu'il sorte de la main de ses maîtres avec un esprit juste et solide. L'érudition, pour lui, n'est pas le but; ce ne peut être qu'une matière au service de sa formation.
De la dérive une nouvelle manière de concevoir les programmes.
Non seulement il faut restreindre le nombre des auteurs que l'on propose à la jeunesse; mais il faut les choisir. C'est un devoir pour les maîtres de n'étudier avec leurs élèves el de ne recommander que les meilleurs génies dont s'honore la famille humaine, ceux dont la pensée est le plus forte et le mieux exprimée, ceux qu'on appelle les classiques. Et, au premier rang de cette galerie de l'immortalité, je n'hésite pas à placer les Grecs. Ils nous sont très supérieurs et par la robustesse de leurs pensées et par la finesse de leur sens
bhétique et par la pureté de leur diction. Si loin que nous ayons poussé les mathématiques, à coté d'eux nous ne sommes encore que des barbares.
Aussi peut-on remarquer que l'imagination,
cette mère du romantisme, ne prend jamais le dessus dans leurs écrits. A ris to te ne fait pas de mythes; et, quand Platon en fait, il a une manière à lui d'en avertir le lecteur : <( il y a cependant un fond de vérité dans ce récit, dit-il par exemple, àXïjôéçTi ». Ou bien sa façon d'écrire indique suffisamment par ellemême qu'il ne s'agit pas de l'idée pure, telle que la raison la conçoit, mais d'un revêtement sensible de l'idée où le peuple peut trouver son bien.
Je m'imagine, malgré moi, que la théorie des animaux -machines, l'occasionalisme de Malebranche et l'harmonie préétablie n'auraient eu qu'un faible succès dans cette société où l'art se fondait sur un sens si juste et si profond du réel. Les enfants de « la Minerve aux yeux bleus » ne goûtaient que ce qui vient de la raison et demeure conforme à ses lois. De même et par suite, ils n'aimaient que ce qui est lumineux ; toute trace d'obscurité leur apparaissait comme une marque d'impuissance. Aussi semble-t-il probable que les ombres épaisses que l'on rencontre en lisant la Critique de la raison pure, auraient eu
beaucoup de peine à produire chez eux l'impression de la profondeur. Heureusement pour sa gloire, Etant est né en Allemagne, dans ce pays de brume et de frimas où l'idéal Hellénique n'a jamais pu s'épanouir dans toute sa pureté. Leibniz lui-même, qui aimait tant les Grecs, n'en demeure pas moins un Allemand : il y a des tares de race qui ne s'effacent pas.
Le culte des classiques : voilà le vrai moyen d'obtenir la force dans la justesse. C'est également celui de donner à l'intelligence la souplesse voulue pour pénétrer dans les doctrines les plus diverses et discerner la part de vérité qu'elles contiennent. « Timeo virum unius libri », dit-on quelquefois. Cette parole est fondée, mais dans un sens très différent de celui qu'on lui donne d'ordinaire : elle contient une critique, non un éloge.
On est tombé un beau jour sur la Critique de la raison pure. On s'en coiffe. Dès lors, on ne croit plus qu'à Kant; de gré ou de force, il faut que tout se ramène à Kant. Les autres
penseurs, quels qu'ils soient, ne peuvent être que de pâles étoiles, dans le ciel de l'esprit. Un autre s'est familiarisé des sa jeunesse avec saint Thomas d'Aquin. Peu à peu, ce génie est devenu un grand philosophe ; il a fini par être Le Philosophe, et d'autant plus aisément que l'on n'en connaît pas d'autres.
Cet état d'esprit est on ne peut plus funeste : on y apprend à ne voir son idole que d'un côté; et l'on devient inaccessible à toutes les objections qui portent contre elle. Je causais un jour avec un jeune religieux de l'infinité numérique, ce problème où il est si difficile de voir clair. J'essayais de lui faire entendre qu'une série actuelle et infinie est une contradiction dans les termes. Il m'écoutait d'un air distrait et me trouvait sans doute un peu profane. Ma démonstration ne prenait pas; elle n'entrait pas dans ce cerveau tout féru de syllogismes à la dominicaine. Un autre jour, je faisais remarquer à un autre religieux, supérieurement doué, celui-là, et longuement familiarisé avec la doctrine d'Aristote, que, au lieu de concevoir la cause comme un contenant qui donne de son contenu,
il serait peut-être plus juste d'en faire un agent producteur qui donne précisément ce qu'il n'a pas. Je croyais u moins que, si l'objection n'avait pas porté, j'étais parvenu à la faire comprendre. Au bout de trois mois, je reçus du savant religieux une lettre où je trouvais l'énumération des quatre causes du Stagirite, avec cette simple addition : Aristote a donc tout prévu, même la théorie de M. Bergson.
Se choisir un maître à l'exclusion de tout autre, c'est se mettre des lunettes à couleur que bientôt l'on ne pourra plus quitter; c'est se condamner à voir tout en jaune, si les lunettes sont de cette teinte. A forte de raisonner dans le même sens, on se constitue le captif de ses propres raisonnements; l'intelligence, dans cet exercice, finit par devenir unilinéaire comme l'instinct : au bout d'un certain nombre d'années, elle ressemble à L'abeille qui se trouble et ne sait plus où donner de la tète, dès qu'on l'arrache à la construction de ses merveilleuses alvéoles"
Il n'y a qu'un moyen d'empêcher cette sorte de cristallisation de l'esprit, c'est de se familiariser avec toutes les grandes ligures du
Panthéon philosophique. La pensée, alors,
brise sa coque individuelle, celle qui lui vient de la nature, de l'éducation ou de la race. Elle acquiert une aptitude croissante a se mouvoir dans les sens les plus divers, a discerner ce qu'il y a de vrai sous les différentes formes de la spéculation métaphysique. Elle comprend toujours plus ; et, du même coup, elle comprend toujours mieux.
On me dira peut-être que ma manière d'entendre la formation des intelligences, ce n'est au bout du compte qu'une forme déguisée du dilettantisme. L'objection manque son adresse; elle ne porte pas contre la théorie que j'ai l'honneur de vous soumettre. Est-ce qu'il ne faudra pas toujours faire de l'histoire, ne serait-ce que pour avoir la mise au point des problèmes que l'on veut traiter? Est-ce que l'histoire, d'ailleurs, n'a pas par ellemême sa portée dogmatique, et d'autant plus grande qu'on ne s'attache pas à construire des têtes de turc pour mieux les démolir; d'autant plus grande que les systèmes y sont présentés d'une manière plus objective.
« Exposer une doctrine, disait l'Abbé de Broglie, c'est la meilleure façon de la criti-
quer. » Cette parole profonde n'a pas encore perdu sa valeur.
Le dilettantisme, je le laisse pour ceux qui ont perdu jusqu'au souci de la vérité; je le laisse pour ceux qui ne croient plus à rien. Ce fruit pestilentiel de notre décadence sociale n'est jamais entré dans le jardin de mon àme.
Ces quelques remarques sur la formation de l'esprit nous font comprendre la tache qui revient au professeur.
Tenir l'élève en contact perpétuel avec les classiques, le faire pénétrer peu à peu jusqu'au fond de leur pensée, lui permettre ainsi de changer en sa propre substance ce qu'ils ont dit de «bon et de beau » : voilà le vrai rôle du maître. Il ne s'agit donc pas de lire des introductions, si justes soient-elles; il ne s'agit pas non plus de faire des cours sur les auteurs ou sur des livres dont les auditeurs n'ont pas même vu la couverture. Ces preuves d'érudition ne sont jamais bien comprises, et parce qu'elles n'ont ni matière ni contrôle. De plus et surtout, elles portent sur le cadre; et c'est la toile qu'il faut faire connaître.
Qu'on se rappelle donc l'exemple de Bossuet et celui de Fénelon. Ils s'étaient imbu l'esprit, l'un d'antiquité latine, l'autre d'anl i-' quité grecque. Ils en citaient par cœur de longs fragments et leur prose était remplie de tours et d'expressions où l'original préféré se laissait encore apercevoir. Ceux-là ne s'étaient pas contentés du cadre. Ils avaient regardé aux chefs-d'œuvre : ils s'en étaient nourris, ils s'en étaient imprégnés; et c'est là ce qui faisait le meilleur de leur force.
Il faut donc que le professeur possède à fond ses auteurs classiques; il faut de plus qu'il connaisse très bien l'histoire de la littérature et même un peu de grammaire; car, au cours de ses explications de textes, il rencontrera nombre de difficultés qui ne peuvent s'éclairer que par là. Le professeur doit avoir subi lui-même une longue et laborieuse formation. C'est à ce prix seulement qu'il peut obtenir la maîtrise et la maturité d'esprit que requiert sa fonction d'initiateur. C'est à ce prix seulement qu'il peut exercer sur ses élèves une action profonde et durable, leur laisser son empreinte.
On voit par là même ce qu'il faut penser de
la routine qui a sévi trop longtemps parmi nous. Nommer professeur d'histoire un homme qui a passé vingt ans de sa vie à dérouler des formules mathématiques sur un tableau noir ; professeur de philosophie, un jeune abbé qui eonnaît à peine quelques vieux manuels' démodés; et professeur d'exégèse, un ecclésiastique qui, jusqu'à ce jour de grande surprise, ne s'est occupé que de cuisine et de farines : voilà un procédé qui ne mérite que le sourire du dédain, tant il est contraire aux règles les plus élémentaires de la pédagogie. Vraiment, les gens qui le pratiquent ont la foi plus forte encore que celle du vieil Abraham, et l'on voit bien que le miracle ne coûte rien à leur esprit. Ils ont adopté, pour concourir à la renaissance religieuse, un mode d'éducation dont l'effet naturel ne peut être que de produire des eunuques de la pensée. Jette-toi donc en bas, disait le tentateur au Christ après l'avoir transporté sur le pinacle du Temple; les anges descendront du ciel et te garderont de tout mal. — « Tu ne tenteras pas ton Dieu, répliqua simplement le Seigneur. » Se peut-il qu'on ait oubli»' à ce point cette profonde réponse .' Se peut-il que, pour
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un chrétien, la vraie devise ne soit plus de prier, comme si la prière était tout, et d'agir, comme si elle n'était rien ?
Les dangers que court l'intelligence ne lui viennent pas tous d'elle-même; elle en trouve d'autres dans cette légion de penchants qui travaillent sans relâche au dedans de nous et qui se ramènent à l'amour-propre.
Il faut donc descendre dans la région qu'habite ce « monstre garni de plusieurs têtes » et l'assujettir à la loi de l'ordre.
Renoncez à vos plaisirs, renoncez à vos passions, apaisez vos instincts. Mettez-vous à l'œuvre avec vaillance; et, par une lutte méthodique et continue, faites descendre la discipline de la raison dans cette partie inférieure de votre cité d'où viennent toutes les révoltes. Vous aurez alors les conditions voulues pour connaître les choses et vous connaître vous-mêmes. C'est dans le calme que la vérité se fait entendre, et parce qu'il n'y a plus rien qui puisse altérer la pureté de sa voix.
Tel est le sentiment unanime des grands moralistes duxvii1' siècle. Telle est en particulier l'idée directrice des Pensées. J'insiste sur ce dernier point pour vous faire mieux comprendre nia manière de voir.
Elles sont étranges, les antinomies que Pascal a cru découvrir dans la raison humaine. D'un côté, il proclame, et avec une force étonnante, son impuissance radicale. « Ce n'est point ici le pays de la vérité; elle erre inconnue parmi les hommes; Dieu l'a couverte d'un voile. » « Incompréhensible que Dieu soit, et incompréhensible que Dieu ne soit pas... Rien n'est purement vrai; et ainsi rien n'est vrai »; « quel monstre que l'homme?... dépositaire du vrai, cloaque d'incertitudes et derreurs. » « Ilumiliez-vous, raison impuissante. » D'autre part, Pascal alîirme avec une égale assurance la valeur hégémonique de ce pouvoir de connaître, d'induire et de déduire. « Les principes se sentent, les propositions se concluent, et le tout avec certitude. » • G'esl la voix constante de la raison, el non pas des autres, qui vous l'ait croire. » a C'est dans la pensée que consiste toute notre excellence. » « Il est absurde que l'homme
n'agisse point par la raison, qui l'ait son être. »
Comment s'expliquent des affirmations si violemment contradictoires?
Les uns ont répondu : Pascal e9t un sceptique à la Pyrrhon; d'autres : C'est un croyant désespéré qui se cramponne à sa foi. D'aucuns, au contraire, l'ont présenté comme un dogmatiste, qui, dans le fond, n'a pas moins de confiance en la raison humaine qu'un Platon ou qu'un Leibniz, bien qu'il mette à s'énoncer un accent plus dramatique où l'on sent vibrer toute son âme.
Chacune de ces hypothèses a l'inconvénient de ne révéler qu'un aspect de ce génie multiple. Il n'y a qu'un moyen de comprendre Pascal, c'est de ne pas lui prêter les préoccupations de notre temps, c'est de le replacer dans son siècle et de le regarder uniquement du point de vue qui fut le sien. Or, lorsqu'on emploie cette méthode, la seule qui soit vraie, voici comment se concilient les antinomies que l'on vient de noter.
Les pensées où Pascal fait le procès de la raison, se rapportent à l'homme déchu : elles montrent l'état d'imbécillité et de décrépitude
où le péché L'a réduit. Les autres ont trait à l'homme racheté : elles font voir comment le retour à la foi nous rend la justesse et l'intégrité de nos facultés naturelles. Sentez donc la profondeur de votre misère, dit Pascal aux incrédules de son temps. Quittez vos plaisirs. Dieu pénètre dans Ta me, à mesure que le calme des passions s'y fait, à mesure surtout que la superbe de la raison reconnaît son néant. Et plus Dieu avance, plus sa lumière purificatrice s'irradie à travers nos énergies: plus elle les redresse et les affermit. Faire le silence en soi-même, c'est retrouver Dieu; c'est s'établir dans la « vérité et la vie ».
« Première partie : misère de l'homme sans Dieu. Seconde partie : félicité de l'homme avec Dieu. » Voilà l'idée maîtresse des Pensées.
Je tire maintenant la conclusion générale qui sorl de cette méditation philosophique.
L'intelligence humaine a le moyen de marcher droit : il est possible d'éviter Terreur.