CHAPITRE VIII
Sur le tablier de la métaphysique, nombreux sont les points de bifurcation où l'intelligence risque plus ou moins de mal aiguiller. Les préjugés de famille et ceux du milieu social, l'orgueil de l'esprit, notre manière individuelle de voir les choses : autant d'influences qui s'exercent en nous, sans même que nous nous en doutions, et qui nous inclinent à prendre la mauvaise voie.
Quel est donc le moyen d'échapper à tant de périls d'erreur et parfois si difficiles à discerner? Je n'en connais qu'un qui puisse, sinon supprimer le mal, du moins le diminuer à l'indéfini : c'est une éducation bien comprise. Mais que faut-il entendre par là ? C'est le point que je vais essayer de mettre en lumière.
La chose importante n'est pas l'érudition, comme on pourrait le croire et comme le peuple le croit si facilement. A cet égard, les programmes actuels, plus ou moins imités de l'Allemagne et que domine encore l'esprit positiviste, représentent une grave et funeste déviation. Il ne s'agit pas du tout de savoir classer les cailloux qui roulent dans la forêt, ni de connaître les embranchements, d'ailleurs variés à l'indéfini, des espèces vivantes ; il ne s'agit pas non plus déposséder l'histoire de manière à pouvoir dire quel jour et à quelle heure tel capitaine fut tué dans telle bataille. Ces curiosités-là constituent des spécialités; elles ne concernent pas l'éducation. Il est bon, sans doute, qu'elles soient représentées dans le milieu social et que le pouvoir en favorise la culture; mais elles ne sont pas laites pour reniant, ni non plus pour le jeune homme, dont la tache est de se former l'intelligence. L'érudition, dans l'Ecole, réussit surtout à multiplier les demi-savants et les pédants,
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cette catégorie d'êtres détestables et souvent mauvais qui comptera toujours trop d'échantillons parmi nous.
« De vray, disait Montaigne en parlant de ses contemporains, de vray, le soing et la dépense de nos pères ne vise qu'à nous meubler la teste de science. Criez d'un passant à notre peuple : « O le savant homme ! o Et d'un autre : « O le bonhomme! », il ne manquera pas à détourner les yeulx et son respect vers le premier. Il y fauldrait un tiers crieur : « O « les lourdes testes ! » nous nous enquerrons volontiers : « Sçait-il du grec ou du latin ? Escritil en vers ou en prose ? » Mais s'il est devenu meilleur ou plus advisé, c'estait le principal, et ce qui demeure derrière. Il fallait s'enquérir qui est le mieulx savant, non qui est le plus savant... Nous ne travaillons qu'à remplir la mémoire, et laissons l'entendement et la conscience vuides... nous scavons dire : « Cicéron « dit ainsi; voilà les mœurs de Platon; ce sont « les mots d'Aristote. » Mais que disons nous nous mesmes? Que jugeons nous? Que faisons nous? Autant en dirait un perroquet. »
Vraies du xvie siècle, ces paroles s'appliquent aussi à tous les temps, plus encore au nôtre.
L'érudition ne vaut rien pour l'enfant dont elle embrouille le cerveau, fausse le jugement et développe la vanité. L'érudition ne vaut rien non plus pour le peuple qui n'a ni le temps, ni le don de se rendre compte des choses. L'érudition est essentiellement aristocratique.
Instruire le peuple, l'élever autant que possible au-dessus de son niveau coutumier, y répandre assez de lumières pour que chacun puisse discerner la valeur de ses idées et de ses croyances : telle a été l'une des taches dominantes de Voltaire. On n'imagine rien de plus faux ni de plus pernicieux. Une science vulgarisée, mais c'est une science déformée, surtout quand les journaux se mettent de la partie. Une science vulgarisée, c'est un ebaos de connaissances erronées ou incomplètes où l'on apprend à parler de ce qu'on ne sait pas bien, et qui vous inspire peu à peu l'audace de décider de tout. Une science vulgarisée, c'est à bref délai la corruption du bon sens public. Voyez, pour juger du fait, ce qui se passe dans le moindre de nos villages. Pour les °rens du peuple, il n'y a plus de questions qui les dépassent; tout le monde s'y croit assez fort
pour parler (1(3 tout, et souvent avee d'autant plus d'assurance qu'on a moins d'esprit. L'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme, le bien et le devoir, voire môme les problèmes si complexes et si délicats d'économie et d'instruction publique : autant de sujets que l'on aborde sans crainte et sur lesquels on se juge compétent. N'a-t-on pas lu quelque chose làdessus, au moins dans un périodique ?
Mais alors qu'entendez-vous? la plus invraisemblable des cacophonies qui puisse afîliger les oreilles d'un homme. Et comment voulezvous que ce tintamarre perpétuel et circulaire ne finisse pas par troubler les convictions les plus fortes et les plus saines?
Voilà, pris sur le vif, le résultat naturel d'une science vulgarisée : c'est l'anarchie des idées.
Je me rappelle à ce propos un passage de Platon qu'il me semble utile de vous citer. L'Egyptien Theuth vint un jour chez le Pharaon Thamus, pour lui proposer un certain nombre de découvertes dont la principale
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était l'invention de l'écriture. « Parle, lui
dit le roi; car, s'il t'appartient de faire I .loge de tes travaux, c'est à moi déjuger de leur utilité. » Or, l'examen uue fois terminé, voici ce queThamus répondit au sujel de l'écriture. « J'y vois deux inconvénients : d'abord, elle ne produira que l'oubli dans l'esprit de ceux qui apprennent, en leur faisant négliger la mémoire. Ils laisseront à ces caractères extérieurs le soin de leur rappeler ce qu'ils auront confie à l'écriture, et n'en garderont eux-mêmes aucun souvenir. Mais ce n'est là que le moindre désavantage de ton art. Tu n'offres à tes disciples que le nom de la science sans la réalité; lorsqu'ils auront lu beaucoup de choses sans maîtres, ils se croiront de nombreuses connaissances, tout ignorants qu'ils seront pour la plupart; et la fausse opinion qu'ils auront de leur science les rendra insupportables dans le commerce de la vie. Theuth, garde ta découverte ; elle me ferait un peuple de sophistes1. » Ainsi parlait Thamus, dix mille ans peut-être avant le Christ; il avait déjà le sentiment profond des désordres incal-