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CHAPITRE IX

L'éveil de l'intelligence chez l'individu, les lois qu'elle doit suivre dans sa marche en avant, les dangers qu'elle rencontre sur sa route et le moyen de les éviter : tels sont les sujets que l'on a traités jusqu'ici. Mais ils ne suffisent pas à vider le problème.

L'intelligence ne vit point enfermée dans sa demeure, comme un autre Polyphènie au fond de son antre. Elle est essentiellement communicative : elle agit sur le milieu social; et la question est de savoir quelles sont la nature et l'étendue de cette action d'ordre extérieur.

« Rien n'est fort comme la vérité », nous répondent les optimistes. Proclamez-la bien

haut, confessez-la sans relâche; et vous aurez le dessus. La vérité n'éprouve jamais que des

défaites apparentes ou transitoires; à la fin, c'est elle qui l'emporte et pour de bon. Ainsi parlent Platon et Aristote, ainsi parlent à leur tour Descartes et Leibniz. Tel est aussi le langage des philosophes chrétiens : ils croient comme d'instinct que la vérité suflit à son propre triomphe.

Cependant, les choses ne sont peut-être pas aussi simples. Pour qui se donne la peine d'analyser les faits, rien n'est complexe et tortueux comme l'irradiation de la vérité à travers le mystère des âmes.

« Tu dois », nous dit l'impératif catégorique; « tu dois », si haut que proteste ta sensibilité et quoi que tu puisses souffrir dans tes intérêts ou ta propre personne : « il le faut ». Dès que le devoir nous est connu, il s'impose et sans condition; ses ordre sont absolus. Grande et belle chose que ce dictamen direct de la loi morale à la raison; mais, quand il parle tout seul du haut de son sinaï, quand il n'éveille aucune sympathie dans la sensibilité, il n'a que très rarement une influence décisive. Kant lui-même n'a-t-il pas dit qu'il n'y a

peut-être jamais eu dans le monde un acte absolument vertueux?

11 faut en convenir, vu les leçons que nous donne à chaque instant le spectacle de la vie humaine : l'amour pur du vrai n'est pas plus fort que l'amour pur du bien; d'ordinaire, ce n'est pas à lui que revient la victoire. On en peut donner pour exemple la crise scientifique dont nous sortons. Savoir pour prévoir et prévoir pour pouvoir, établir de plus en plus notre empire sur la nature, l'asservir tout entière à nos multiples besoins : c'est le vrai chemin qui mène au bonheur. L'Eden ne se trouve pas au commencement, il faut le placer à la fin. Peu à peu, la tendance au meilleur qui est comme l'âme du monde, adaptera l'homme avec lui-même et son milieu. L'harmonie s'établira dans la vertu; et nous serons heureux. Voilà le cri d'espérance que l'on a répété pendant plus d'un demi-siècle. Et l'on sait le prodigieux enthousiasme que ce nouvel évangile a provoqué d'un bout du monde a l'autre. Mais la séduction s'est bien vite ralentie. On n'a pas tardé à s'apercevoir que la science aiguise et multiplie nos désirs, au lieu de les satisfaire; on a fini par se rendre

compte en morne temps que la science est surtout entre les mains du plus fort une arme d'asservissement brutal à l'égard des plus faibles. La joie dans l'indépendance, l'Eden : quelle étrange naïveté! En fait, on a trouvé la civilisation tout entière armée contre ellemême, munie, pour mieux s'entre-tuer, des nombreux engins de destruction que la science a découverts : on s'est vu brusquement en face de la plus terrible des barbaries.

Dès lors, on est revenu de l'utopie si longtemps en honneur : le charme s'est rompu. A quoi bon la science, s'est-on dit, puisque, sur l'arbre de vie, elle ne fait pas éclore le fruit de joie; puisque, loin de concourir au bonheur, elle n'aboutit qu'à préparer une plus ample moisson de souffrances ! Elle vaut moins encore qu'une pyramide dans son désert.

Ce mode de réplique est général. La vérité n'a plus ou presque plus d'amants, quand elle est seule à faire valoir son autorité : les hommes cessent alors d'être touchés de sa beauté cristalline ou du prix qu'elle peut avoir. Il en est comme de la lumière des étoiles sur les transatlantiques qui traversent l'océan : elle éclaire; ce n'est pas elle qui meut.

Telle est la règle, à moins qu'il ne s'agisse d'une élite littéraire et philosophique, comme celle du xvne siècle par exemple. L'écrivain est alors un pair parmi ses lecteurs, il est de leur famille par la qualité de son esprit et son culte du vrai et du beau ; et grâce à cette sorte de parenté intellectuelle, il fait acueillir ses œuvres comme l'objet d'un noble exercice ou à titre de divertissement. Mais directement, son influence ne dépasse pas ce milieu restreint qui seul est à même de le comprendre et de le goûter. Cette action est d'ailleurs d'ordre tout esthétique. S'il s'aventure sur le domaine des innovations à faire dans l'Etat, c'est « presque toujours en évitant de rechercher l'application immédiate et la pratique sérieuse ». Fénelon est peut-être celui qui est allé le plus loin sur cette voie; et l'on sait qu'il a fallu de longues années pour qu'il fût compris et suivi.

Mais, si la vertu propagatrice des idées ne tient pas à la part de vérité qu'elles contiennent, d'où vient-elle donc? Faut-il l'attribuer

à la puissance de conception que l'auteur révèle dans son œuvre? D'aucuns l'ont pensé et défendu. Ce qui fait l'efficacité d'un livre, dit l'Abbé J. Martin, « c'est la manifestation d'une force intellectuelle ; et une fois que cette force existe, rien de ce que l'on peut dire sur la manière dont elle s'exerce ne la supprime ». Kant, par exemple, ajoute le même auteur, « n'a rien fondé ni rien détruit dans la Critique de la raison pure » ; il « a seulement manifesté son scepticisme à lui ». Mais son œuvre traduit la puissance de son génie; et c'est là ce qui la fait lire ; c'est là ce qui la recommandera toujours à l'attention du public. lien va de l'ordre intellectuel comme du règne animal : la vie seulement communique la vie *.

Cette théorie contient une bonne part de vérité; mais elle ne correspond pas de tous points à la complexité des faits : il s'en faut.

Sans doute, l'impression du génie, c'est quelque chose de puissant et qui demeure, soit à cause de la maîtrise qui distingue sa manière, soit à cause de la fécondité des aperçus qu'il mêle à ses écrits, même quand l'erreur

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