CHAPITRE IX
Le centre de gravité externe et interne dans le toucher sphérique.
Il m'arrivait autrefois de fixer longuement le regard sur les efforts continus de ces moustiques aquatiques qui, entraînés constamment par le courant de l’eau sur laquelle ils se posent, sont forcés de marcher en sens inverse de ce courant pour pouvoir rester en place.Cette image, me disais-je, correspond à l’inutilité de mes propres efforts continus.
La situation des êtres humains, par rapport à la sphéricité de la terre m'apparaît aujourd’hui dans un contraste frappant avec celle de ces genres de mouches par rapport au courant de l’eau ; je vois que malgré tous les déplacements que nous pourrions opérer, chacun de nous restera toujours dans le même milieu visuel dont il ne peut se dégager.
C'est-à-dire que si, au lieu de se tenir sur la terre ferme, il se trouvait placé sur un océan illimité pour le regard, chacun de nous constaterait que circulairement autour de lui, les navires perçus à la limite de l'horizon se raccourcissent peu à peu à leur base avant de disparaître.
C’est à ce fait réel que je voudrais rattacher un
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fait qui se passe réellement dans notre pensée, si nous posons un doigt sur une bille de manière à ce que le doigt ne sente qu'une portion de la surface de la sphère, tandis que la pensée conçoit sa forme totale.
Lorsque, page 106, cette image totale de la sphère nous apparaissait en corrélation avec le fait que la bille repose sur un appui qui prête résistance pendant la réalisation du toucher, nous nous demandions si les perceptions sphériques subsisteraient si l'appui faisait défaut?
En réalité, même si cet appui subsiste, il suffit de faire dévier légèrement la position du doigt, de façon que son orientation ne concorde plus avec celle de l'appui qui provoque l'équilibre de la position de la bille, pour ne plus sentir autre chose que la surface du doigt mise en contact avec la bille et la surface de la bille mise en contact avec le doigt; car au moment où la différenciation des deux directions est perçue, l’image sphérique disparaît.
Nous voyons donc précisément la représentation sphérique s'évanouir au moment où le doigt se met vis-à-vis dela sphère touchée, dans des rapports que, en ce qui concerne nos perceptions visuelles, notre corps ne pourrait jamais occuper sur la sphère terrestre.
L'influence du centre de gravité peut être la même extérieurement dans l'équilibre corporel, intérieurement dans l'équilibre mental. Et peut-être, vu le caractère fonctionnel de nos sens, est-il impossible que nous subissions l'influence des lois de la pesanteur sans qu’elle provoque la représentation inverse de la résistance au poids et ainsi, notre conception
générale des images est en réalité double et, en même temps, renversée ou symétrique ?
Et ce serait l’action cérébrale complémentaire du toucher sphérique qui nous ferait apparaître cette dualité dans la mesure exacte où le centre de gravité est le même dans le doigt posé sur la bille et dans la bille. Donc, chaque fois que le doigt se trouverait placé vis-à-vis du point d'appui de la bille qu'il touche, dans les mêmes conditions où notre corps est toujours placé par rapport à la totalité de nos perceptions cérébrales, l'image des sensations tacliles sera double et renversée.
Cela nous ferait supposer que notre pensée est, par rapport à notre eorps, ce qu'est le doigt par rapport à la bille sur laquelle il est posé et que des forces proches ou lointaines, répandues dans l’espace agissent sur nous de façon à provoquer les phénomènes de conscience. |
De même que cette influence de l'appui sur lequel, la bille oscille doit rentrer comme phénomène concomitant dans les représentations complémentaires du toucher sphérique, de même l'action d'un courant gravifique inverse à celui qui fait adhérer nos pieds au sol, pourrait pénétrer d'une manière inconnue dans tout l'équilibre de nos sensations. Une sensation inverse serait ainsi contenue dans chacune des sensations dont se forme notre conscience.
C’est par l'existence de cette influence double que s’expliqueraient à la fois, la faculté de voir une image inversée dans un miroir et toute la psychologie de nos sentiments.
Chacun de nos sentiments serait formé par des
conceptions inverses, par des conceptions en miroir totalement opposées, quoique tout à fait semblables.
Le merveilleux équilibre de notre tonicité musculaire n'est-il pas lui-même l’image d’une force régulatrice permanente que nous portons en nous ? Néanmoins cette tonicité nesubsiste que par les contrastes d'orientation, qui constituent son essence même.
Ces phénomènes primordiaux restent, comme le mécanisme initial de nos sensations complémentaires, de notre conscience double, impénétrables pour chacun de nous; nous voyons néanmoins dans le phénomène du vertige, l'harmonie des formes perçues se désagréger comme si elle n'avait été qu'un composé de sensations dont la cohésion n'est réellement qu'une condition de l'équilibre qui s'établit dans nos perceptions elles-mêmes.
Je dois dire que cette nécessité absolue de contrastes, qui se retrouve jusque dans les moindres phénomènes de conscience, me fait croire à l’existence d’une espèce d'égalité de la force inhérente à toute chose, de sorte que les choses elles-mêmes ne me paraissent différentes que parce qu’elles ne me permettent pas de pénétrer avec une égale intensité cette force. Pour cette raison, je ne puis concilier la conformité de structure de mes deux mains avec l'idée d’avoir une main adroite et une main maladroite ; il me semble que la main gauche est la main complémentaire, c'est-à-dire la main faite pour être couverte ‘ par l’autre, ou pour tendre vers un but