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ravages qui ont changé Acadie en une morne solitude |
—Laissez-les faire, mon lieutenant, répondit la voix rude de Lavigueur, laissez-les faire! On verra bientôt si ces maraudeurs 8avent aussi bien envisager des hommes armés qu'égorger des femmes et sauter de joie autour de nos maisons en feu |
—Tu connais le proverbe, mon pauvre Lavigueur: Contre la force, point de résistance. Or, ils sont au moins trente mille envahisséura, et c'est À peine si nous avons la moitié de ce nombre de combattants à leur opposer.
Est-ce qu’on (1) n’était pas un contre trois à Carillon, mon lieutenant ? Et l’Acadie, comment aurait-elle pu se défendre avec une poignée d'hommes? Mais ici, les chances deviennent plus égales et nous sommes assez nombreux, Dieu merci, pour donner à ces maudits Anglais’ une dure poussée du côté des lignes. (2)
Dieu le veuille, mon pauvre Jean! Tu me connais assez pour savoir que ce n’est pas le courage qui me fait défaut. C’est pourquoi je parle à cœur ouvert devant toi. Mais ne sais-tu pas que plus de quatre ans de luttes nous ont épuisés ? Ignores-tu que nous n’avions de vivres au camp que pour un mois au plus, et que les Anglais ont éventé les caches de blé que nos habitants avaient faites dans les campagnes ? Ne vois-tu donc point que si l'ennemi, qui est bien pourvu de tout, reste encore quelques semaines inactif, nous serons alors à bout de provisions? Maintenant, tourne les yeux du côté de la ville et regarde combien notre artillerie est inférieure à celle des Anglais.
En effet, grâce à la courbe lumineuse dont la fusée des bombes et des obus sillonnait la nuit entre Lévi et Québec, on pouvait constater la précision et la grandè. portée des grosses pièces des assiégeants, Plusieurs maisons qui brûlaient çà et là dans la ville, prouvaient, à n'en point douter, que les projectiles ennemis n'atteignaient que trop bien leur but; tandis qu'au contraire, nos bombes, lancées par des mortiers d’un trop petit calibre, s’en allaient éclater inoffensives dans l'eau subitement éclairée qui baisait dans l’ombre les p'els des falaises indécises de la Pointe- Lévi.
Que ce bombardement dure seulement un mois, reprit Raoul après quelques moments d’un poignant silence, et il ne restera pas plus de maisons debout dans la capitale que dans nos campagnes dévastées. (3) Jolie perspective
1) Bien que cette tournure ne soit pas grammaticale, j'ai cru devoir la mettre quelques fois dans la bouche d'un homme du peuple. Ainsi employée, la particule cn est toute canadienne,
(2) Les frontières, ï (4) La basse-ville,” dit M. Garneau, ‘ fut entiè- ‘ement incendiée dans L& nuit du 8 au 9 août. La os die cande et la plus riche portion de Québec ne “fut plus qu'un monceau de ruines, et quantité de ‘Lcitoyens, riches aupâravant, se trouvèrent, par cos “ désnstres, réduits à l'indigence.”’ Nous verrons plus loin qué la haute-ville n’eut p mins à souftrir du bombardement, puisque les snlais anglais durent ; reconstruire une partie des maisons “apte ain de 8e mettre à l'abri pendant l'hi: vor qui puivit,
TE
SCÈNES DE NUIT. Û al
pour l'automne st l'hiver prochain! Et tu crois que lorsque nous serons sans asile, sans munitious, sang pain et sans argent, nous pourrons tenir longtemps tête à un ennemi bien muni de tout ce qui nous manque ? Non, Lavigueur, Aux yeux de tous les gens éclairés, notre situation est désespérée, si nous ne remportons pas une victoire décisive qui force, par un miracle, l'ennemi à se rembarquer et à quitter aussi précipitamment le pays qu'en seize cent quatre-vingt-dix, Mais je crains bien que Dieu ne veuille pas le faire, ce miracle! Ne va pas t'imaginer pourtant que si les chefs sont mieux renseignés que les soldats, leur courage en soit amoindri, Bien au contraire! Nous serons les premiers à vous donner l’exemple de bien mourir, Car bien que la conviction du succès nous manque, celle du devoir nous restera toujours.
N'était-ce pas de l’héroïsme que l'acte de ces gentilshommes et de ces paysans qui couraient à la mort, les uns persuadés qu’elle serait inutile au salut du pays, et les autres confiauts dans le succès de leurs armes et comptant toujours sur des secours que la France ne leur envoyait plus depuis longtemps? Oui, certes, ou l'héroïsme n'exista jamais.
Nous sommes d'autant plus émerveillés aujourd'hui de la lutte acharnée qui retarda la conquête, qu'énervés par de longues années de paix, et le cœur racorni par cette fièvre des intérèts matériels qui va courant par le monde et ronge tous les peuples, nous ne savons plus agir que pour des motifs froidement calculés et pesés au poids d’un bien-être assuré,
Pauvres ancêtres, dont les os blanchis se retrouvent par toute la contrée sous la. char: rue du laboureur, tant ils sont nombreux les champs de bataille de {a patrie où vous êtes tombés en combattant, c'est à peine si vos fils d'aujourd'hui savent apprécier votre grandeur d'âme! Ils en sont stupéfiés! Peut-être même se rencontrera-t-il parmi eux des économistes qui seront tentés de taxer votre héroïsme de folie! Serait-ce donc, à sublimes fous. que vous étiez, que votre forte race s'est tellement abâtardie d'âge en âge, qu'elle ne peut plus produire aujourd'hui que des épiciers ?
Lavigueur avait cependant secoué plusieurs fois la tête dans un mouvement de dénégation, tandis que Raoul avait laissé percer son découragement,
—Vous êtes triste, mon lieutenant, répondit-il, et certes vos derniers malheurs vous en donnent bien le droit. Voilà pourquoi ce que vous dites est aussi sombre que vos idées or dinuires. Mais, ne vous semble-t-il pas que l'heure de notre départ pour le camp de l'Ange-Gardien doit-être arrivée ?
Kaoul tira de sa veste brodée, une montre
D'après le puasnee que je vais citer, extrait du journal du capitaine anglais Knox, ce ul
“ chureh of Quebec. with all its tings, ina « and ermaments, more endirbr dater by fe “ cèn 8 À '
D ag re a nm À GO 2 M
d'or toute. incrustée de pierreries, bijou de famille qui avait compté bien des heures fastueuses à ses pères, dans les brillantes cours du Louvre et de Versailles, Il se dirigea vers le feu le plus proche pour consulter le cadran sur lequel les fines aiguilles marquaient onze heures.
Les rumeurs vagues qui s'élevaient du camp, au fond de la vallée, se taisaient peu à peu, et les feux de bivouac allaient se mourant dans les ténèbres.
Parfois, entre deux décharges de l'artillerie qui tonnait vers la ville, on entendait se croiser les cris des sentinelles du camp français. Les plus rapprochés arrivaient distinctement aux oreilles de Beaulac et de Layigueur, qui saisissaient alors chacune des syllabes du quivive ; les autres, en raison de l'éloignement, ne leur parvenaient que confus ou bruissaient dans le lointain comme ces sous inconnus et plaintifs qui roulent, le soir, au fond des grands bois, sous le dôme sonore des arbres endormis.
Placez cette scène étrange dans un pays à demi-civilisé, encadrez ce tableau dans un immense réseau de forêts presque vierges encore, et vous aurez une idée de la mise en scène de cette lutte opiniâtre engagée depuis si longtemps pour la possession d'une contrée perdue comme un îlot dans l’Océan,
—En effet, dit Raoul qui revint vers Jean, il faut sans plus tarder nous mettre en marche, Avant que nous n’ayons atteint l'Amge-Gardien, tout le monde dormira au camp de Wolfe.
Raoul jeta sur £es épaules un manteau de velours sombre, s'assura que ses pistolets étaient amorcés, que le chien en obéissait bien à la détente, et constata que son épée Kortait aisément du fourreau. Puis, en homme certain d'avoir sous la main, en cas de danger, de ces amis sûrs qui vous aident à sauver votre vie :
Allons! dit-il à Lavigueur d'un air résoln,
Celui-ci passa devant son officieg pour le guider, ‘l'ous deux, continuant à gravir la bauteur, disparurent bientôt dans la noire bordure des sapins derrière laquelle se trouvent les Marches-Naturelles dont le cours impétueux et resserré de la rivière Montmorency ronge en grondant les lourdes assises.
M. de Montcalm avait manifesté, le matin même, en présence de son aide-de-camp, M.
@e la Koche-Beaucourt, le désir qu’il avait d'envoyer quelques éclaireurs au camp de l'Ange- Gardien, assis sur lu rive gauche du Montmorency, afin d'obtenir quelques renseignements touchant ia force et la position de l'ennemi.
M. de la Roche-Beaucourt, auquel Raoul avait raconté la capture de sa fiancée par les Anglais, et quijsavait combien Beaulac saisirait avec reconnaissance l’occasion d'essayer de retrouver Mile de Rochebruns, s'empressa de proposer au général de confier cette mission périlleuse au jeune officier dont le coura-
eux. esprit d'entreprise, aidé de. l'expérience du coureur des bois Lavigueur, offrait de bonnes promesses de réussite,
Le général n'avait aucun motif pour refuser
les services du jeune homme dont le nom lui était même parvenu après la descente nocturne du capitaine Brown sur le rivage avoisinant l'intendance, Aussi dut-il consentir aisément à confier cette exploration dangereuse à Beaulac, qu'il savait s'être si bien tiré, une première fois, d'entre les mains des Anglais.
La joie de Raoul fut immense quand il reçut de la bouche de M. de la Roche-Beaucourt l’ordre d'une mission qui se conciliait si bien avec ses sollicitudes amoureuses et son vif désir de 8e signaler par quelqu’action d'éclat. Ce fut avec des larmes plein les yeux qu’il témoigna à son supérieur la reconnaissance qu'il ressentait de ce que celui-ci avait bien voulu songer à lui.
Pour sonder justement la profondeur du désespoir de Raoul, après la capture de sa fiancée par Brown, le capitaine anglais,‘il faut penser d'abord au bonheur qu'il avait éprouvé en retrouvant Mile de Rochebrune à Beaumancir.
En rapprochant ce plaisir ineffable de l'affreux malheur qui l'avait suivi de si près; en 80ngeant que la même heure avait vu Beaulac s'élever dans les plus hautes sphères de l'extase et retomber, sans aucune transition, dans les abimes d’un autre gouffre de maux, on comprendra peut-être l'intensité de cette grande infortuue trop lourde pour un aussi jeune cœur,
Dans les premiers éransports de sa douleur il avait voulu se tuer, Mais retenu au moment fatal par la main plus calme de Lavigueur, Raoul s'était laissé désarmer pat le Canadien, qui l'avait ramené au camp de Beau port.
Plusieurs jours durant, Beaulac était resté plongé dans un profond affaissement, éncore augmenté par l'inaction forcée que sa blessure l'obligeait de garder. Peu à peu réveillé cependant par sa raison, qui lui disait que mieux valait, après tout, que sa fiancée fût au pouvoir des Anglais, lesquels respecteraient sans doute leur prisonnière, qu'entre les mains du roué Bigo: ; encouragé par le gros bon sens et les paroles d'espérance que lui soufflait la sollicitude dévouée de Lavigueur, Raoul finit, sinon par se consoler, du moins par désirer de vivre pour reconquérir sa bien-aimée Berthe.
Ces bonnes dispositions lui donnèrent la tranquillité nécessaire à la guérison de sa blessure, assez légère, en définitive, puisque la balle n'avait fait que déchirer les chairs de l’avant-bras, Aussi le matin du seizième jour de juillet, lorsque M. de la Roche-Beaucouft transmit à Beanlac les ordres de M. de Mont:calm, Raoul était-il en état de manier de nouveau galamment son épée.
Il serait inutile de recommencer ici, à propos des Marches-Naturelles, la description qu'on en peut voir dans François de Bienville. Disons seulement qu'à un mille en amont de la chute s'échelonnent, dans l’espace de quelques arpents, une série de degrés taillés par la nature dans la pierre calcaire de la rive droite du Montmorency. En cet endroit, 16.cours resserré de la rivière précipite,en sa descente irrésistible entre los hautes berges
PREND SANS ME An ter en Et rase Ma clame a dou mme ane eue do une mmnen —. An ee mue, me sd VS Amd mr pi we
SCÊNES DE NUIT. 43
ae pierre qui semblent frémir au passage de cette avalanche torrentielle,
En un certain endroit des marches, la rivière n'a gnère plus de cinquante pieds de largueur, V'’est là que Beaulac et Lavigueur s'arrêtèrent, au même lieu précisément où le sauvage iroquois Dent-de-Loup empoisonnait ses balles, en seize cent quatre-vingt-dix, pour servir les sinistres projets de John Harthing et ses propres désirs de vengeance contre Bienville et ses amis.
Leurs pieds foulaient à-peine la rive de pierre que le bruit de la batterie d'un mousquet craqueta ncr loin d'eux, tandis qu’une voix rauque, partie de la bordure du bois qui s'arrête à soixante pieds du torrent, leur jetait un brusque qui-vive.
—Québec ! répondit Raoul.
—Avance à l’ordre, Québec! reprit la voix.
La sentinelle, qui faisait partie de l’un des détachements chargés de défendre les gués de la rivière; reéonnut Raoul et son compagnon quantils lui donnèrent le mot de passe.
—Je rsux voir le chef du poste, dit Raoul au factiomuaire::. :
—Attendez un instant, mon officier, répondit le soldat, qui porta ses doigts à ses lèvres pour imiter le eri lugubre du huard.
Le même signal se fit entendre à une petite distance et un second Canadien sortit bientôt du bois en faisant à peine craquer sous ses pas les branches du fourré.
L'homme qui était de garde lui dit :
Ces messieurs veulent voir le capitaine.
—Ils n’ont qu'à me suivre.
Raoul et Jean rentrèrent dans le bois en emboîitant le pas derrière cet homme.
Ils furent bientôt en vue d'une clairière au centré de laquelle flamblait uu grand feu dont Vodetir résineuse attestait qu'on mettait largement à contribution les épinettes et les sapins du voisinage.
Une cinquantaine d'hommes étaient couchés tout autour, Les uns dormaient, les autres fumaient, parlaient ou révaient,
—Voïilà le capitaine, dit le soldat en montrant à Raoul un jeune homme qui, étendu nonchalemment à terre sur son manteau plié, les deux mains croisées sous la tête et les genoux âu feu, regardait, d'un air distrait, pétiller sur le fond du ciel sombre les étincelles du brasier,
—Rèveur comme un amoureux, ce brave de Gaspé, lui dit Raoul en s’approchant.
—<L’est-à-dire comme toi, mon cher de Beaulac, repartit l’autre, qui se leva pour lui serrer la main, Car on m'a dit que tu es sombre comme un tombeau depuis que les Anglais ont capturé ta fiancée.
—La raison ne t'en paraît-elle pas suftsante ?
Certes oui, Raoul. Mais que diable vienstu faire à-cette heure en un endroit si écarté ? Imites-tu Cérès qui s'en allait jetant partout
aux échos des v et des bois le nom de sa chère ine-enlovée par Pluton ?
Cette rie était prononcée d’un ton si
affectuéux que Raoul ne songes nullement à s’en offanser, Auasi es ya avec Un sourire que le malheur
t pourtant amer :
—Pent-être y a-t-il en eftet quelque chose de vrai dans ce que tu me dis là. Mais je n'ai point le temps de t'entretenir de semblables choses. Et malgré l’envie que j'aurais de causer un peu avec toi de nos amours et de notre bonne amitié qui date du collége des Jésuites, il me faut te dire adieu aussitôt après les premiers saluts du revoir, Voici un ‘t ais. .sez-passer,” signé du nom de M. de Montcalm. Tel que tu me vois, mon cher, je suis chargé d’aller reconnaitre, avec l'homme qui me suit;: le camp auglais de l'Ange-Gardien. La mis:
sion n’est pas sans péril, et je cours bien risque d'y laisser mes os si l'on me surprend en flagrant délit d'espionnage,
— Tiens ! tiens ! repartit le jeune de Gaspé. Mais sais-tu que tu auras peut-être une chance d'apercevoir Mile de Rochebrune au camp.de Wolfe ?
—Chut! on peut nous entendre. Ne lons pour le moment que de choses officielles, Veuille donc mettre à ma disposition quatre ou cinq de tes kommes pour aider Lavigueur à jeter en travers de la rivière deux épinettes qu’il est venu couper ici cette après-midi. A l’aide de ce pont primitif, nous allons faci. lement traverser de l’autre côté. En outre, il serait bon, je crois, de faire garder ce passage de peur que l'ennemi le découvrant en notre absence, ne nous coupe notre retraite ou ne s'en serve pour vous surprendre.
—Avec plaisir. Seulement, au lieu de cinq hommes, je vais t'en donner douze qui devront attendre votre retour,
—Merci, et adieu!
—Au revoir, Raoul, et puisse l’'Ange-Gardien veiller sur elle et sur toi.
—Toujours le même ce fou de Gaspé, murmura Beaulac en s'éloignant. Au fait, pourquoi pleurer sur les malheurs d'autrui ? On.
toujours bien assez de larmes à verser sur-8es propres maux.
Suivis des douze hommes que le capitaine de Gaspé mettait à leur service, Raoul et Jean revinrent du côté de la rivière,
Lavigueur eut bientôt retrouvé les deux épinettes qu'il avait abattues et ébranchées durant la journée. Solidement liés par leurs extrémités et au milieu, cos deux arbres avaient été coupés d'une longueur à n'excéder que de quatre ou cinq pieds les rives du tor: rent.
Malgré le soin qu'il avait eu de choisir les plus minces qu'il avait rencontrés, le poids considérable de ces troncs verts avait forcé le Canadien, pour les manier avec plus de facilité, à ne leur donner que la longueur absol@ ment requise pour s'appuyer fermement sur les deux berges,
On les porta jusqu'à l'endroit indiqué par Lavigueur, qui fit placer, entre deux crans de roche qu'il avait avisés à dessein le jour, le bout dont le diamètre était le plus fort. Ainsi retenus par leur extrémité infé- | rieure, les deux arbres furent soulevés à for: de bras et, après avoir décrit un demi-cerc complet, touchèrent de l'autre bout la rive gauche sur laquelle ils s'abattirent avec fra. cas en écrasant des sapins rabougris accrochés
au bord de la berge.
Raoul, impatient, s’élança sur ce pont fragile qui, mal.appuyé de l'autre côté de la rivière, se mit à osciller affreusement au-dessus du torrent, dont l’écume tourmentés blanchissait les ténèbres à trente pieds de profondeur.
—Arrêtez-donc, tonnerre de. Dieu! lui cria Lavigueur.
—Tu es marié, je suis garçon, répondit Raoul ; c’est donc à moi de risquer ma vie.
Malgré les prières, voire même les menaces du Canadien, qui jurait en s'arrachant des poignées de cheveux, Beaulac continua sa marche intrépide. .
Les deux arbres pliaient en craqusat dans le vide avec un vertigineux balancement qui suivait chacun des mouvements du jeune komme,
Etourdi par le fracas des eaux qui hurlaient en bouillonnant au fond du gouffre, Raoul sentit un instant son cœur frissonn. | ve sc côtes, Il eut froid au crâne. Les r..scier ses mollets semblèrent prêts à se à comme une corde qu’on a trop tendue,
Encore un moment d’hésitation, il perdait l'équilibre et tombait,
Cette pensée lui fit faire un appel à cute son énergie, et sans s'arrêter il continua d'avancer,
Haletants, terrifiés, les spectateurs avaient fermé les ÿeux; mais ils voyaient encore, comme dans un cauchemar, l'homme hardi qui foulait dédaigneusement la mort aux pieds,
Un cri les fit involontairement regarder.
Ce n’était pas l'angoisse qui l'avait inspiré, mais bien plutôt le triomphe d’un obstacle vaincu.
Raoul leur apparaissait confusément de l'autre côté du gouffre.
—Attends un peu, Jean! cria-t-il à Lavigueur de toute la force de ses poumons, car la grande voix des eaux rugissait entre le ca. nadien et lui; je vais consolider notre pont.
L'ex-coureur des bois, familier avec ce genre d'exercice, traversa rapidement sur les arbres que, d'ailleurs, Raoul avait eu le temps d’assujétir dans une anfractuosité de la berge.
—Avant de nous enfoncer dans le bois, dit Lavigueur, il nous faus placer ici un signal dé reconnaissance, afin que l'obscurité ne nous empêche pas de reconnaître l'endroit quand nous reviendrons. On pourrait nous poursuivre, et nous serions bien embêtés d’être obligés de tâtonner pour retrouver ce passage,
11 sortit de sa poche un lambeau de linge que, vu £a blancheur, l’on apercevait à trente pas malgré la nuit, et l’accrocha à une branche à hauteur d'homme,
Ce n’était pas le seul qu'il eût apporté; car il en dissémina de la sorte plusieurs autres pendant la marche difficile et longue que lui et Raoul entreprirent sans tarder,
Ils s’enfoncèrent en plein bois. Lavigueur en avant, l'oreille au guet, et de l'œil interro- &eant quelques rares étoiles qui venaient de
indre au ciel et semblaient se balancer là-
t, entre les feuilles tremblantes, comme de mystérieuses lanternes accrochées, par un génie bienfaisant, à la cime des grands arbres,
pére
Chaussés tous deux de bottes canrdiennes à simple semelle et sans talons, leurs pieds faisaient bien peu de bruit. Telle était surtout la légèreté des pas de Lavigueur, qu'il entendait se lever parfois, presque sous ses pieds, quelque lièvre surpris, sommeillant au gite et qui s'enfuyait en perçant le fourré comme une flèche.
A part ces bruissements de feuilles qui décelaient la présence de quelque bête sauvage, le cri grondeur d’un hibou miaulant à leur passage et le grave murmure du Montmorency, dont les ronfiements sourds allaient s'éteignant derrière eux à mesure qu’ils s'en éloignaient, tout sommeillait dans la forêt.
Ils marchèrent ainsi pendant plus d'une heure.
A leur sortie du bois, ils aperçurent, à droite et en bas de la hauteur, sur lsquelleilsa aient débouché, les feux du camp de Woife, qui s’6tendait sur une longue ligne en descendant jusqu’au village de l’Ange-Gardien, Un demimille de distance les séparait à peine du
\ ‘amp.
Pour peu que nous tenions à nos 08, dit Lavigueur à voix basse, il faut à cette heure rarveT à la sauvage et sans faire plus de bruit qu'unu couleuvre dans les foins verts. Mais... n'avez-vuus pas entendu ?
—Quoi ?
—Craquer les broussailles à notre gauche ?
—Bah! quelque nranche froissée sur notre passage et qui se relève.
—Non, non; ce n'est pas par là que nous sommes venus. Ecowéez-donc |
Une quinzaine d'hommes bondirent comme des diables hors des taillis, en brandissant des armes.
—Tonnerre de Dieu! s'écria Lavigueur, ça va chauffer avané de nous prendre, messieurs les Anglais!
Et le Canadien saisit une hachette, dont il s'était muni au départ, tandis que Beaulac armait ses pistolets,
—Arrêtez |! nous sommes des amis! leur cria-t-on en bon français.
—On la connait, celle-là, repartit Lavigueur en s’adossant à un gros arbre, pour n’être point pris par derrière.
—Mais bonjour | ce sont des nôtres, dit une autre voix.
—Au fait, ça en a bien tout l'air, grommela le Canadien, qui néanmoins resta sur la défensive. Qui êtes-vous donc ?
—Des gens de l’Ange-Gardien, et avec nous quelques Hurons de Lorette, Vous autres ?
—Des éclaireurs du camp de Beauport.
Après s’être reconnu de part et d'autre, on échangea de rudes poignées de main,
—Quelles nouvelles du camp français ? de.
manda le chef des guérillas à Beaulao,
—Excellentes. Les troupes, comme les milices, brûlent d'en venir aux mains avec un ennemi qui hésite trop longtemps à leur gré, Par ici ?
—Oh! ma foi, mon officier, la vie est pas mal dure de ce .côté-ci de la rivière, ‘Les femmes et les enfants se tiennent cachés dans les
ime une
qui déauvage, t à leur [ontmoallaient ils s'en forêt.
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à droite avaient qui s’6cendant n demieine du
8 08, dit e heure
de bruit Mais...
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dont il ulac ar-
8! leur
vigueur re point
dit une
ommela la dé-
p Pere ere
bois. Outre que les provisions sont rares, il leur faut coucher à la belle étoile, beau temps ou mauvais temps. Quant à nous, nous rô.
dons d'un bord ef de l’autre, tuant un Anglais par-ci, par-là, et arrachant aux ennemis quelques-uns de nos bestiaux, que nous poussons du côté des montagnes pour la nourriture des enfants et des femmes.
—Les villages de l'Ange-Gerdien et du Château n'ont pas encore été incendiés par les An-
lais ?
. —Non, parce. qu'ils veulent sans doute s'y mettre à couvert; mais ça viendra bientôt. Vous savez qu'ils ont déjà commencé leurs feux de joie sur la côte du sud ?
—QOui, reprit distraitement Beaulac. Mais la nuit est pas mal avancée, et il nous faut vous quitter si nous ne voulons pas être surpris par le jour avant la fin de notre reconnaissance,
—Vousallez jeter un coup d'œil au camp des Anÿlais, n'est-ce pas? Eh bien! si vous voulez, nous:ferons route ensemble.
Je mai pas d'objection. Seulement, je crains que notre trop grand nombre n'attire plus aisément l'attention de l'ennemi.
—Ne craignesz rien, mon officier. Nous ne marcherons tous ensemble que durant un certain temps. Aux environs du camp, nous nous séparerons par groupes de deux ou trois selon notre habitude ; de la sorte, si quelqu'un de nous est surpris, les autres, avertis par le vacarme, ont le temps de s'enfuir,
— En effet, dit Raoul, ce n’est pas mal ima.
giné. Allons!
J1s longèrent, dans l’espace d’un demi-mille, la lisière du bois parallèlement au camp des Anglais, Arrivés à moitié chemin entre la chute et le village de l’Ange-Gardien, dont la fièche aiguë du clocher semblait, vu la distance et l'obscurité, piquée dans le ciel noir, ils descendirent une éminence en marchant droit à un groupe de deux ou trois habitations.
— C'est 1à qu'est le quartier général de Wolfe, dit le capitaine des francs-tireurs à Beaulac.
—Jé sais. Mais pouvez-vous me dire si c’est ici qu'ont été conduits les prisonniers qu’ils nous ont faits ?
—Il paraît, en effet, qu’ils en ont amenés quelques-uns avec eux.
—Sauries-vous où ils sont gardés ? demanda Raoul avec une pulsation plus précipitée du cœur.
—Non, monsieur.
Il pouvait être une heure et demie. À part les sentinelles, dont les cris, se succédant sans interruption, arnonçaient qu'on y faisait vigilente garde, le camp anglais était enveloppé dans le silence du sommeil, comme un bon bourgeois qui dort, ses draps douillettement tirés jusqu'au menton, tandis que son chien, grondant au moindre bruit, veille sur le seuil de la maison.
Nos Canadiens s'arrêtèrent à une portée de fusil du camp,
— De quel côté allez-vous? demanda le chef des guérillas à Raoul, après lui avoir donné à voix basse certains renseignements qu'il importait à Beaulac de savoir sur les
rt ter"
forces et la position du camp de Wolfe, afin d'en rendre compte à M. de Montcalm,
—Je vais tâcher de me glisser jusqu'à la demeure du général, répondit Beaulac, qui venait de penser que Wolfe devait avolr ses prisonniers sous la main pour les interroger au besoin.
—(C'est l'endroit le mieux gardé, Prenez garde de vous fourrer dans la gueule du loup! Tenez, laissezs.moi aller avec vous pour vous montrer le chemin et vous faire éviter les en. droits dangereux. Ce n’est pas la première fois, comme vous, que je rôde au beau milieu du camp enrcemi. D'ailleurs, mes hommes n'ont pas besoin de moi pour ce qu'ils ont à faire, et nous savons où nous rejoindre en cas d’alerte,
Raoul comprit que cet homme le prenait probablement pour un traître ou un déserteur venu dans le dessein de s'aboucher avec Wolfe ou de passer à l'ennemi ; mais il réfiéchit en même temps qu'il valait mieux feindre ne pas son apercevoir et se laisser suivre par un individu capable de lui casser la tête au moindre mouvement suspect.
—J'accepte votre offre avec plaisir, répondit Raoul. Mais dépêchons-nous ; le jour va bientôt poindre.
—Est-il embôêtant, cet animal-là ! grommela Lavigueur, tandis que le chef des francs-tireurs donnait des instructions à ses gens.
Beaulac vit s'agenouiller les maraudeurs, ns disparurent bientôt sans bruit dans toutes les directions.
—Je suis à vos ordres, dit leur capitaine à Raoul. 7
—Avançons.
Courbés tous les trois sur le sol et se trat. nant sur les mains et les genoux, ils se coulé rent dans la direction du quartier général.
Il leur fallait passer entre deux sentinelles qui marchaient lentement à cent pas l'une de l’autre, et se glisser entre des tentes disposées en cercle autour des deux ou trois maisons occupées par Wolfe et les officiers de l'état. major. Lu
Mais la nuit était noire et nos éclaireurs prudents comme des renards qui rôdent autour d'un poulailler. Aussi passèrent-ils à cin.
quante pas des sentinelles et à quelques pieds seulement de deux tentes d’où sortaient de sonores ronflements.
Les feux s'éteignaient, et c'est à peine si quelques tisons jetaient sous la cendre, au souffle d’un vent léger, de mourantes lueurs.
Arrivés à une portée de pistolet de J’habitation occupée par le général anglais, ils dûrent arrêter; car des factionnaires, qui causaient à demi-voix, entouraient la maison,
Une pensée douloureuse traversa, ainsi qu'un fer aigu, l'esprit de Raoul. C'était peut-être là
‘que l’on retenait sa fiancée captive. Exposée
aux regards, voire même aux galanteries d'audacieux officiers, elle pouvait être 1à qui souffrait, sans aucune protection ; et lui, Raoul, son amant, s’en voyait séparé par un abîme de dix pas! .
Cette idée funeste arracha au jeune homme
un rauque soupir que le défiant capitaine dés
francs-tireurs prit pour un signal entre Beau.
lac et Lavigueur pour se défaire de lui. Crai-
gnantd’être surpris par derrière, il fit un brus-
ué ‘Mouvement afin de se ranger à côté de 1 én avant duquel il se trouvait.
Mais il heurta une dizaine de fusils disposés en faisceau, et qui s'abattirent avec un grand cliquetis de fer.
Lavigueur ne put serrer assez les dents pour empêcher un juron d'y passer.
ingt batteries de mousquets craquèrent dans l’ombre et vingt gosiers anglais hurlèrent en chœur :
—Who goes there ?
Au même instant s'éleva une grande clameur derrière le strois Canadiens. Sous les tentes s'éveillaient les dormeurs.
Une idée éclata comme un obus dans la pensée de Beaulac. C'était de se constituer prisonnier afin de revoir Berthe et de s'enfuir ensuite avec elle,
Mais le sentiment du devoir la lui fit repousser aussitôt. Ne se devaitiil pas avant tout à son pays ?
—Filonsi tonnerre de Dieu! dit Lavigueur, ou nous sommes flambés !
“Tous trois se retournent, bondissent sur leurs jarrets avec la spontanéité d’un ressort qui se détend d’un seul coup, et s’élancent à
, toutes jambes du côté des tentes.
Derrière eux éclatent vingt mousquetades dont les balles effleurent les fugiti’s avec des miaulements aigres. Mais aucun d'eux n’est atteint, grâce à la précipitation des tireurs.
Trois secondes leur ont sufñ pour franchir ls courte distance qui les séparait des tentes.
Ils vont les dépasser, lorsque de l’une d'elle sort un officier qui leur coupe le chemin.
Lavigueur brandit sa hachette et l’abat sur l'Anglais,
Celui-ci a deviné l'intention avec le pre.
mier mouvement du Canadien et s'est jeté à terre en évitant le coup.
L'officier voit les trois fuyards sauter pardessus lui comme des ombres. Se relevant :
——Poursuivons-les! s’écrie-t-il.
Quelques hommes s'élancent derrière lui sur la trace des fugitifs.
Ceux-ci ont déjà franchi la liege des sentinelles, dont ils essuient pourtant le feu.
Le chef des francs-tireurs est atteint, chancelle et tombe.
Le pendard ne l’a pas volé! C'est lni qui nous a mis dans le trouble! dit Lavigueur en courant toujours à côté de Raoul.
Quelques-uns des poursuivants s'arrêtent auprès du franc-tireur canadien qui se tord dans les convulsions de l’agonie,
Les autres, au nombre de huit, continuent de courir après les fugitifs, précédés de leur officier qui les anime du geste et de la voix.
Si nous en descendions une couple, dit
—Non, non, pas à présent... Gardons nos balles pour tantôt..., plus près du bois.
Ils coururent ainsi dix minutes à travers champs, sautant par-dessus les clôtures et les fossés et piquant en droite ligne vers le bois, dont ils étaient sortis trois quarts-d’heure au-
paravant, ‘ —By God! criait l'officier anglais à cine
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quante pas derrière eux, il faut les prendre vifs..., et les pendre ensuite,.,. pour l’exemple |
La lisière du bois dentelait le ciel sombre à cent pas devant eux, quand Lavigueur dit à Beaulac :
—Attention ! armez l'un de vos pistolets...
mon lieutenant...., Gardez l'autre en réserve.... Moi je vais tirer mes deux coups, .. Vises bien .... Ça en fera trois de moins,
Ils s'arrêtèrent,
Les Anglais arrivaient avec une furieuse rapidité.
Quand ils ne furent plus qu'à trente pas, partirent trois coups de feu qui couchèrent autant d'Anglais sur le sol.
Raoul et Jean dévorèrent en quelques bonds les cent pas qui les séparaient du bois touffu dans lequel ils s’engouffrèrent comme des spectres rentrant dans la nuit.
Des cris de rage retentissaient derrière eux.
A la lueur des pistolades tirées par les Canadiens, l’ofticier anglais avait crié :
—HEnfer!.... nos prisonniers de l’autre jour !..., Vingt guinées pour chacun de ces deux hommes.
Cet officier était Brown, qui, en tirant sur Raoul à bout-portant, près de l'intendance, avait assez entrevu Beaulac et Lavigueur pour les reconnaître. "
Excités par l’appât du gain, les soldats anglais, sans s'arrêter près de leurs trois camarades blessés, suivent hardiment leur capitaine qui continue sa poursuite avec un nouvel acharnement. À leur tour ils disparaissent derrière les arbres de la forêt, guidés par le froissement des branches que cassent les pieds des fuyards.
C'était bien de la folie que de s’aventurer ainsi dans une forêt qu’ils ne connaissaient pas. Mais les soldats anglais songeaient aux cinquante guinées promises, Quant à Brown, c'était un jeune homme emporté, qui avait maintes fois joué sa vie dans les combats, avec la même insouciance qu'un enfant fait d'une balle. Au degré d’exaltation où son sang était monté, il lui fallait aller jusqu'au bout de ses forces, réussir ou succomber.
Plus habiles à battre les bois que ces étrangers, Beaulac et Lavigueur prenaient quelqu'avance sur leurs ennemis, qu'ils entendaient courir, tomber et jurer comme des démons à cent pas en arrière,
—Rechargeons nos armes ? dit Raoul, que Jean suivait de près,
—Ce n’est pas la peine, mon lieutenant.
Je leur en prépare une bonne.........
s'ils nous poursuivent..... jusqu'à la rivière..... Pourquoi... perdre du temps...
et risquer notre peau... 8’ila s'arrêtent auparavant..., ?
Les deux Canadiens retrouvaient aisément leur chemin, vu les signaux de reconnaissance dont la blancheur, marbrant l'obscurité, guidait Lavigueur,
Eveillés. par un bruit inusité, les oiseaux jetaient mille cris de frayeur du de leurs nids aériens ; tandis qu’au fond des bois, bien au loin, huriait quelque vieux loup oubli“ par les chasseurs dans une tannière ée.
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Après vingt minutes d'une course furibonde, Beaulac et son com on entendirent en avant le ronflement de la rivière qui dormait sous les arbres,
Bien que devancés de quelques centaines de pas, les Anglais les poursuivaient toujours,
—Alions grommela Jean, puisqu'ils le veulent.,,. je m'en vas leur donner un bain soigné ..., Passez-moi le pistolet chargé..., qui vous reste....mon lieutenant ..,, Bien, Quand nous arriverons au pont..., traverses tout de suite du côté des marches..., sans vous inquiéter de moi,.,. Une fois de l’autre bord.... préparez-vous à m'aider,
Le mugissement continu du torrent devenait de plus en plus distinct.
Bientôt Lavigueur aperçut le chiffon blanc, qui pendait au bout d’une branche, au-dessus de la rivière.
—Bon! dit-il, nous y voilà..,, Prenez votre temps pour traverser... monsieur Raoul.... Il n’y a pas de presse...,. Je vas garder la tête du pont.
Beaulac avait compris que le Canadien avait an projet et qu’il ne ferait, lui, qu'attirer un danger inutile en n'écoutant point le rusé coureur des bois.
Aussi donna-t-il, sans tarder, un signal convenu entre eux et les hommes du capitaine de Gaspé, qui attendaient leur retour de l'autre côté de la rivière,
Il poussa quatre cris aigus auxquels il fut répondu aussitôt et s'aventura sur les deux arbres.
Les Anglais accouraient guidés par les cris.
Lavigueur, la main gauche armée du pistolet de Raoul et tenant sa hachette de l’autre, attendait.
—Vite donc! que diable! lui cria Raoul en mettant le pied sur la rive opposée,
Lavigueur attendait toujours.
Soudain, son bras gauche se leva,
Les Anglais arrivaient et secouaient à vingt pas les branches feuillues.
Le Canadien visa au juger, tira et sauta sur le pont étroit.
Des hurlements s'élevaient derrière lui, Le coup avait porté.
Comme il arrivait au milieu du pont, un coup de feu partit à son adresse.
Le Canadien chancela. Il était touché,
Raoul poussa une exclamation de terreur.
Mais Jean se raffermit sur ses jambes et sauta, en trois bonds, à côté de Beaulac.
—Silence! vous autres, dit-il aux Canadiens d’une voix contenue, Couchez-vous par terre et ne bougez pas!
C'était le capitaine Brown qui avait tiré sur Lavigueur, N’entrevoyant qne Jean et Raoul, qui se tenaient debout de l’autre côté du gouffre, il n'hésita pas une seconde, ce diable d'homme, et fit un pas, puis deux et trois sur les arbres qui ralliaient les deux rives, ,
Vous êtes des lâches si vous reculez!
cria-t-il à ses gens,
Et il continua d'avancer.
Denx autres se mirent en frais de le suivre.
Attention! dit Lavigueur à Beaulac.
Le Canadien se baissa et saisit de ses fortes mains le gros bout des deux épinettes,
—Tu ne vas pas les jeter dans le gouffre!
dit Raoul avec un frisson d'épouvante.
—Ce chien d'Anglais m'a envoyé, dans le bras gauche, une balle qui y est de trop. Il faut qu'il meure !
e ne m'en mêle point, fit Raoul en reculant d’un pas.
—À votre aise! grogna Lavigueur qui, à lui seul, souleva les troncs d'arbres,
Les deux compagnons de Brown hurlèrent d'effroi en sentant vaciller le fragile appui, qui seul les retenait au-dessus du torrent,
Brown s'arrêta au milieu du passage, arma froidement ie pistolet chargé qui lui restait et visa le groupe confus que formaient, à vingt pieds de lui, Lavigueur et Beaulac.
—Baissez-vous | cria Jean à Raoul,
L'éclair jaillit, la balle effleura les deux Canadiens et s’applatit sur le roc,
Brown bondit en avant comme un tigre,
Mais comme il allait toucher la rive, Lavigueur donna aux arbres une puissante pousgée.
Il y eut trois cris, effroyables, inouïs, puis des clameurs sur les deux berges.
Trop long pour tomber tout d’une pièce dans la rivière, et trop lourd, avec sa charge, pour être lancé bien loin, le pont s'abattit en éraillant les deux rives de pierre.
Durant quelques secondes il s'arrêta, retenu diagonalement aux extrémités par des crans de roche,
Mais le poids des trois hommes, qui s'y tenaient accrochés avec toute la frénésie du désespoir, le fit lentement glisser jusqu’à fleur d'eau,
Là, il s'arrêta encore.
Cette fois, il paraissait solidement fixé,
La force terrible des masses d'eau qui se ruaient dessus avec un irrésistible élan, ft ployer les deux arbres. .
Des énormes vagues frappaient les trois infortunés et bondisraient par-dessus leur tête avec des rugissements.
Eux ne jetaient plus un seul cri, tant ils se sentaient perdus.
On apercevait confusément d'en haut, des monceaux d'écume bouillonnante, puis trois masses noires immobiles au milieu,
—Au nom de Dieu! dit Raoul, jetons-leur une corde, une branche, quelque chose enfin !
Un sinistre craquement coupa sa voix,
Pliés outre mesure par la violence du courant, les deux arbres venaient de casser,
La digue des flots ameutés ne rencontrant plus d’obstacle, s’affaissa et avec elle roulèrent et disparurent les tronçons du pont.
Raoul se pencha sur le gouftre. Il ne vit plus rien ; rien que l’eau tumultueuse poussée par l’eau.
Quelques coups de fusil partirent alors de la rive gauche. Ceux des Anglais qui avaient survécu voulaient venger leurs frères. Les Canadiens firent sur eux une décharge générale, Les autres disparurent,
—C'est affreux! dit Raoul que cette scène d'horreur avait énervé,
—Bah! gronda Lavigueur. J'ai eu deux
‘frères tués à Carillon l'été passé. J'avais jaré
de les venger, (C'est fait. Allons-nons-en |,
Si Raoul n'avait pas baissé la tête quand Brown avait, une minute auparavant, tiré son dernier coup de pistolet, il aurait sans doute reconnu l’un de ceux qui avaient enlevé sa fiancée près de l'intendance, Et peut-être alors n’atrait-il pas été aussi affecté de la mort d’un double ennemi,
Brown n'avait cependant pas été noyé du
comme ses deux compagnons, qui furent engloutis au moment même où le pont se romnpit,
Les bras crispés autour d'un tronçon d'arbre, il y resta cramponné avec cette tenacité qui survit sonvent à la mort,
Lancé comme un boulet, il descendit la rivière avec une indicible vélocité.
Ceux qui ont vu les Marches-Naturelles savent combien le cours de la rivière est accidenté, tourmenté, brisé presque jusqu'à la chute.
Ce n'est partout qu'une succession de cascades où l’eau bondit, tombe, remonte et retombe entre deux digues de pierre dont l'imposante immobilité sémble redoubler la rage du torrent qu'elles contiennent,
Pendant quelques minutes, Brown fut le |: to des ébats gigantesques de vagues en dé-
re.
Tantôt il roulait jusqu'au fond, étoufté, écrasé par une montagne d’eau qui pesait de tout son poids sur ses épaules. ‘Tl'antôt ramené à la surface par la nature flottante du bois qu’il tenait embrassé, il pouvait respirer dans un endroit où l’eau courait avec moins d’emportément,
Puis, reësaisi par de nouvelles trombes, il tournait avec le tronçon d'arbre comme une
« roue sur son essieu et glissait sur la pente
abrupte d'une cascade au pied de laquelle il tournoyait un moment avec son épave. Et le #loë im placable Le reprenait pour le jeter encore en des gouffres nouveaux.
Parfois lancé sur les parois de roche, il 8’y serait brisé :omme un verre si le bois protecteur n’eût amorti le coup.
Asphyxié, brisé, meurtri, en trois minutes, il n'était plus qu'à quelques arpents de la catarncte dont la clameur immense traversa son agonis comme le glas effroyable du bourdon do l’étérnité que les anges de Dieu mettront en branle aux funérailles du monde.
La masso des eaux Cevenant moins tourmentée un peu avant la chute, il ramassa les quelques forces qui lui restaient et cria.
Trois fois ce suprème appel roula lugubre dans la nuit, .
Puis le malheureux sentit la force des courants s'accroître avec une effrayante intensité. Aspiré par l'épouvantable succion de l’abime, il se sentit balayé comme le grain de sable par le simoun, et tomba.
Quelques Canadiens qui guettaient, cachés dans les broussailles de la rive droite, pour envoyer de l’autre côté leur plomb aux Anglais, avaient prêté l'oreille à ses cris. Lo fracas de la chute, immédiatement au-dessus de laquelle ils se trouvaient, n'avait laissé arriver à {leurs oreilles cette voix désespérée que comme les plaintes d'un mourant.
À la lueur d'une décharge d'artillerie, tirée
sur le bout de l'ile d'Orléans Le les batteries anglaises, ils entrevirent confusément passer comme un corps d'homme sur le versant de la cataracte, :
Mais ce ne fut qu'une ombre, une vision effleurant la cime de cette vague monstrueuse qui ne cesse de crouler depuis des siècles dans un abime sans fond,