‹ L'intendant Bigot [microforme]Chapitre 28 sur 44 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Il est temps de revenir à notre héroïne que la fumée des combats nous a fait perdre de vue.

On se rappelle que le capitaine Brown l’avait enlevée du carrosse de Mme Péan au moment où la voiture, qui regagnait la ville, passait en arrière du parc de l’iutendance,

L’éclair du coup de pistolet de Brown avait

ébloui Berthe, dont les yeux s'étaient fermés en voyant chancelèr Raoul. Ce qui suivit ensuite ne lui fut plus qu’un rêve pénible et confus: un cliquetis d'armes; Beaulac entrainé garrotté; Lavigueur jurant Dieu et terrassé ; elle-même arrachée du siége de la voiture ét emportée dans une course échevelée par un homme inconnu ; des chaloupes, des clameurs et des conps de feu sur le rivage; un grand cri d'effroi sur les eaux noires, puis rien....si ce n'est le brouillard d'un long sommeil étendu comme un voile épais sur tous ces souvenirs épars.

JA était grand jour quand elle reprit connaissance, Elle en jugea de la sorte par un faisceau de rayons de soleil qui pénétraient à travers une étroite ouverture dans l'endroit resserré où elle se trouvait.

Elle se souleva machinalement sur le cadre où elle était couchée, et approcha ses yeux de l'épaisse vitre ronde qui donnait accès à la lumière du jour, En regardant de haut en bas, elle ne vit que les sillons mouvants des vagues verdûtres, Deux frégates se dressaient en face, dont les sabords entr'ouverts laissaient passer le long cou des canons.

Durant quelques minutes, sa pensée flotta dans le vague, comme ces flocons de brume que l’on voit glisser le matin sur un lac au lever du soleil,

Bientôt, cependant, à l’aide des lambeaux de souvenirs qu'elle parvint à rattacher ensemble, elle reconstruisit en partie les événements de la veille, Elle se ressouvint d’avoir vu tomber Raoul. L'éclair du coup de feu repassa devant ses yeux, Alors elle jeta un grand cri et se renversa sur sa couche, Avec cette sensibilité des femmes qui sont toujours prêtes à tirer tout d’abord les conséquences les plus désastrenses du moindre accident, elle se dit que son amant était mort, Puis elle sentit son corset devenir trop étroit pour sa poitrine gonflée de sanglots, et lui broyer le cœur, Il lui sembla qu'elle étouffait et elle perdit de nouveau connaissance,

Lorsqu'on vint lui apporter à diner sur le midi, on la trouva en proie à un affreux délire. Le chirurgien du vaisseau, qui fat immédiatemont appelé auprès de la prisonnière, constata qu'une fièvre cérébrale des plus violentes venait de s'emparer de Berthe.

Elle était si belle dans le désordre du délire, avec les masses de ses cheveux bruns déroulés autour de sa figure animée par la fièvre, son malheur était si touchant que le vieux médecin fat pris aussitôt d'une profonde commisération pour là pauvre enfant, Il songea à sa fille unique qu'il avait laissée en Angleterre; et à la pensée que son enfant chérie pourrait peut-

être, par suite de circonstances analogues, sc trouver dans la même position que la jeune femme qu'il avait devant lui, il ressentit un de ces frissons nerveux qui secouent les larmes et les amènent aux paupières, Aussitôt il s’empressa de prodiguer les soins les plus assidus à la jeune patiente que le hasard lui avait envoyée.

* Pendant plusieurs jours elle fut en grand péril de mort: mais enfin la force de la sève de jeunesse, ainsi que les attentions habiles du médecin, triomphèrent du mal, et Berthe revint à la vie.

Elle n’était cependant encore que convalescente, lorsque le capitaine du vaisseau sur lequel on la retenait, reçut ordre de remonter le fleuve de conserve avec deux autres bâtiments de guerre,

Les trois vaisseaux parvinrent, comme on l'a vu, à doubler le Cap-aux-Diamants, après avoir toutefois essuyé le feu le plus vif des batteries de la ville.

Ce que la pauvre enfant dut éprouver de terreurs et d'angoisses, on se l'imaginera facilement quand on saura que le seul bâtiment où elle était reçut plus de vingt boulets dans sa coque. Comimne les marins anglais répondaient à nos artilleurs, Berthe sentait le vaisseau trembler à chaque bordée, tandis que les craquements du bois que trouaient nos boulets arrivaient jusqu'à ses oreilles.

On conçoit que l'ébranlement nerveux causé par toutes ces émotions n'était guère de nature à hâter la guérison complète de Mlle de Rochebrune, Aussi sa convalescence en fût-elle bien ralentie, et l’on verra bientôt quelles suites funestes tous ces chocs produisirent dans son organisation affaiblie.

Maintenant, si l'on veut se faire une idée de toutes les phases désolantes par lesquelles la pauvre enfant dut passer, qu'on se figure un peu la triste position d'une jeune fille au milieu de figures étrangères, ou plutôt ennemies, et n'ayant personne avec qui elle pût se distraire par la conversation, si ce n'est le vicux médecin auquel sou âge, encore plus que sa sympathie pour elle, donnait un libre accès auprès de Berthe,

Une fois que l’on aura compris tout ce que cet isolement avait de pénible, qu'on s'hnagine les angoisses que Me de Rochebrune devait éprouver en songeant aux dangers incalculables auxquels son fiancé se trouvait exposé dans les combats, Car elle avait appris par l'entremise du docteur qui avait couru aux informations, que son fiancé, loin d'être mort, s'était échappé avec Lavigueur d'entre les mains des Anglais Le reverrait-elle un jour? Ou était-il écrit dans le grand livre du destin qu'ils ne se retrouveraient qu'au ciel? Dans cette perplexité poignante où son esprit, exalté par des souffrances antérieures, se heurtait sans relâche aux angles de doutes cruels, son pauvre cœur se meurtrissait de plus en plus sous l'étreinte des ongles de fer de la fatalité. Ce vautour sembiait ne pouvoir se résigner à lâcher la proie dans la-

quelle il avait enfoncé ses serres, alors encore .

qu'elle n’était qu'une enfant,

Elle demanda bien au docteur de faire transmettre une Jettre à sa vicillé yarente, Mile de Longpré. Mais oclui-ci ne put en

dub. ai de

se une a de mes

emà la yée.

and e de s du vint

alesir leer le aents

on l'a avoir téries

e teracilent où ns sa laient isseait $ CTaoulets

causé nature Roche- Le bien tes fu- 18 son

dée de iles la re un au miemies, e disvicux

ce que HAgIuC devait Jables ùs les remise tions, happè iglais.

t dans ouvcCé poi- ‘ances angles hrtris mgles ait ne ns la-

PHCOre :

{aus rente, ut ent

obtenir l'autorisation. Car le vaisseau se trouvait alors mouillé vis-à-vis de la Poiute-aux- Trembles et sans communication avec le général Wolfe, qui seul, au dire du capitaine, pouvait permettre une pareille chose,

Sachant combien il était dangereux pour la jeune fille de rester continuellement plongée dans ses pensées tristes, le docteur s’avisa, pour changer le cours des idées de sa patiente, de lui donner quelques leçons d'anglais. Comme il parlait assez bien le français et que Berthe se prôta à ce désir avec complaisance, la tâche d’instituteur qu'il s'était volontairement imposée lui fut bien facile. Berthe, dont l'intelligence était très-vive, sut apporter tant d’attention aux enseignements du vieillard, qu'en moins de deux mois elle fut capable de comprendre assez bien cette langue étrangère pour en saisir parfaitement le sens dans la conversation.

Pendant ce temps eut lieu la bataille de Montmorency, qui, l’on s’en souvient, fut livrée le trente-un juillet. La nouvelle de notre victoire parvint, quelques jours plus tard, sur les trois vaisseaux anglais qui croisaient au-dessus de la ville,

Tout en se réjouissant de la défaite des en nemis—car Berthe était une bonne et brave Canadienne, comme on le verra bientôt—elle fat assaillie par de nouvelles alarmes au sujet de Raoul. Etait-il mort, blessé, ou sain et sauf? son imagination inquiète courait sans cesse de l'une à l’autre de ces trois hypothèses,

Hélas! quel bien-être lui eût causé son bon ange, sil eût voulu lui dire que non-séulement Beaulac n'avait pas pris part à la’ bataille, mais encore qu'il n'était qu’à une très-faible distance d'elle, épiant avec le détachement de la Roche-Beaucourt (1), les trois vaisseaux ancrés à quelques lieues au-dessus de Québec et sur l'un desquels elle se trouvait.

Le mois d'août s’écoula de la sorte, sans que la position de Berthe épronvât le moindre changement, À l'exception toutefois qu'elle avait recouvré une grande partie de ses forces au commencement de septembre.

Cependant la situation respective des deux armées avait tellement changé depuis un mois à Beauport et à l'Ange-Gardien, que nous en devons donner une idée afin de bien faire comprendre les événements qui vont suivre,

D'abord, le gouverneur, M. de Vaudreuil, avait appris, au commencement d'août, que Niagara venait de tomber entre les mains des Anglais. Pouchot, malgré sa belle résistance, qui coûta la vie à Prideaux, le général ennemi, avait dû succomber sous le nombre et rendre le fort de Niagara à Sir William Johnson.

On apprit en même temps, à Québec, les succès du général Amherst près du lac Champlain, Bourlamaque (2) avait dû retraiter jus-

(1) M. de la Roche-Beaucourt agissait maintenant sous les ordres du siour de Bougainville. qui était venu le rejoindre vers le cina août avec les grenadiers du régiment de Béarn, un piquet de celui de Lanzusdot'et deux de milices,

(2) MM, Ferland et Dussieux écrivent Bourlamaaua, et M, Garneun, Bourlarmaque. Qui a raison ? LAS répondez!” s'écrierait ici M. James moine.

M. l'abbé Casgrain, que je consulte, mo produit à

qu'à l'Ile-aux-Noix, après avoir évacué et fait sauter les forts de Carillon et de Saint-Frédéric, et s'attendait À être attaqué d'un moment à l’autre par les douze mille hommes du général Amherst, auxquels il n'avait à opposer que deux mille trois cents combattants.

Ces désastreuses nouvelles mirent M. de Vaudreuil dans une grande perplexité. Enfin, il donna au chevalier de Lévis huit cents hommes tirés de l’armée de Beauport, et lui enjoignit de pousser une reconnaissance vers le haut de la province, afin d'aviser aux meilleurs moyens d'arrêter les progrès d'Amherst sur le lac Champlain et de Johnson sur le Saint- Laurent, M. de Lévis partit en conséquence le neuf août pour Montréal.

Outre les trois mille hommes, tous soldats d'élite, que le colonel Bougainville avait avec lui pour épier les vaisseaux anglais au-dessus de la capitale, et les huit cents que M. de Lévis avait amenés à Montréal, un grand nombre de Canadiens avaient reçu la permission d’aller faire leurs récoltes, tandis que divers autres petits corps avaient été détachés du camp français ; de sorte que vers la fin d'août, l'armée française, qui avait été forte de treize mille hommes au commencement de la campagne, ne comptait plus que six mille combattants au camp de Beauport,

Passons maintenant à l'ennemi.

On a prévu le résultat de la conférence tenue vers Ja fin d'août par Wolfe et ses lieute. nants. Assurés désormais de la coopération de Bigot, les généraux anglais s'étaicnt unanimement décidés à porter le siége des opérations au-dessus de la ville,

En conséquence, dans la nuit du trente-un août au premier septembre, quatre de leurs vaisseaux passèrent encore sous le feu des canons de la ville et allèrent rejoindre les autres au-dessus de Québec, Trois jours plus tard, quatre-vingts à cent berges, chargées de troupes, défiltrent en plein midi devant la ville, après avoir rangé de près la côte du sud : tandis que trois bataillons allaient camper à l'île d'Orléans et que le reste des troupes anglaises s'embarquait sur les vaisseaux, après avoir transporté l'artillerie du Sault à la Pointe. Lévi.

Le sept, le huit et le neuf septembre, dit M. Garneau, une douzaine de leurs vaisseanx re montèrent le fleuve et jetérent l'ancre au Cap- Rouge ; on envoya plusieurs détachements des troupes qu'ils portaient en divers endroits du rivage pour diviser l'attention des Français. La moitié des soldats fut débarquée sur la rive

droite du fleuve.

Pendant la journée du douze, presque toute leur armée, qui se trouvait à Saint-Nicolas, leva le camp et se rembarqua sur les vaisseaux, (1)

Sur la fin de l'après-midi du même jour, Berthe était occupée, dans la cabine qu’on lui avait assignée, à feuilleter un volume de Sheakspeare

l'instant un fuc-simile de la signature de Bo rlamaque, qu’il tient lui-même du Rév. P. Martin, Cetta signature est confurme à l'orthographe que Iui don nent MM. Dussioux et Ferland.

; a Pour ces détails, voyes MM. Uarneau et Ferand,

60 L'INTENDAN'F BIGOT,

que le doeteur lui avait prêté, lorsqu'un brut de voix animées attira son attention, Plusieurs officiers causaient à côté dans la chambre du capitaine, dont la cabine de Mile de Roehebrune n'était séparée que par une cloison, Berthe prêta involontairement l'oreille, Bientôt ee se sentit intéressée au point que le livre qu’elle tenait s'échappa de ses petites mains ét roula à terre après avoir glissé sur ses genoux, dont les gracieux contours se dessinaient sous les plis de la robe,

—Ænfin, disait l’une de ces voix, nous serons probablement maîtres de Québoc demain soir.

—Oui, merci à Dieu, répondait une autre,

—Les mesures sont-elles bien prises?

—Oh! parfaitement, Il parait qu'un Francais, espion ou traître, a appris au général Wolfe que les ennemis attendent ce soir un convoi de chaloupes chargées de vivres qui doit se glisser inaperçu au milieu de notre flotte pour descendre jusqu'à la ville. Comme ce convoi est attendu depuis plusieurs jours, les sentinelles françaises postées sur le rivage ne trouveront pas extraordinaire de voir défiler, à la faveur des ténèbres, un grand nombre d'embarcations, Aussi va-t-il nous être facile de substituer à ce convoi, que nous arrêterons du reste, une centaine de nos berges, remplies de nos meilleurs soldats. Quand la nuit sern ve. nue, nous nous laisserons tranquillement descendre jusqu'au Foulon où les officiers-généraux prétendent avoir touvé un lieu de descente de plus faciles.

…Fort bien! Mais si les sentinelles francaises, placées en faction au long du fleuve, allaient concevoir de: soupçons au passage de nos chaloupes et nus apostropher, notre silence forcé ne nous mettrait-il pas en grand danger d’être découverts ?

….Le cas est prévu, Le capitaine Fraser, qui parle adinirablement le français, est chargé de leur répondre.

—Hourrah ! s'écrièrent les autres.

Puis des voix confuses :

—Nous les tenons, enfin ces maudits Franquais.

…Montcalm sera forcé de quitter son diable de camp retranché.

—Oui, et d'accepter la bataille où nous voudrons bien la lui offrir.

Ici, Berthe, qui retenait les mouvements convulsifs de sa poitrine oppressée, pour ne

rien perdre de cet entretien, entendit le cli-

quetis des verres et des bouteilles. Puis il se fit un court silence et l'une des voix s'écria :

—Buvons, messieurs, à la gloire des armes anglaises, AÆuie Britannia !

…Rule Britannia! hurlèrent dix gosiers al- |

térés.

Et la conversation redevint générale, décousue, entrecoupée d’éclats de rire et de tintements de verres.

—Mon Dieu! murmura Berthe en compti- |

mant de sa main blanche les battements de son cœur, mon Dieu! serait-il donc vrai que nous fussions si près d’une défaite! Et nous aurions des traitres qui vont livrer ainsi leurs frères | Seigneur, je ne suis‘qu'une pauvre fille, seule et sans force, mais inspirez-moi le cou-

rage et les moyens de prévenir les nôtres des complots qui se trament contre leur sûreté !

Et la demoiselle de Rochebrune, aette fille d'une race de soldats dont les aïeux avaient guerroyé dans la Palestine, où leurs grands coups d'épée avaient pavé de cadavres musulmans le trône où monta le superbe Godefroy de Bouillon, la fille des barons de Rochebrume inclina ses deux genoux en terre et pria longtemps.

Quand elle se releva, sa figure intelligente respirait la décision d’un projet fermemené arrêté. Son bel œil noir rayonnait sous l'arc fi. nement reeourbé de ses sourcils d'ébène, et sur ga petite bouche aux Rèvres purpurines passait et repassait un sourire À la fois espiègle et rêveur.

Bien que j'aie déjà dit que le visage de Mlle de Rochebrune annonçât beaucoup d'énergie, les dames de nos jours, qui ne savent, pour la plupart, que penser à leur toilette et parler chiffons ou dentelles, se récrieront peut-être sur les idées martiales de mon hévoine. Permettez-moi, mesdames, de vous rappeler, si vous vous plaisez à l'oublier, que vos mères furent des femmes fortes, qui savaient aussi bien charger et tirer un mousquet, que vous promencr vos doigts effilés sur les touches d’ivoire d’un piano on suivre les capricieuses arabesques de vos broderies, Souvenez-vous que dans ces temps chevaleresques, où le cri de guerre des Iroquois venait réveiller leurs enfants au berceau, les Canadiennes ne eraignaient pas, pour défendre leurs fils, de faire le coup de feu avec les maraudeurs indiens, Ne riez pas, car si les exemples de Jeanne d'Arc et de Jeanne Hachette vous pariissent d'une époque et d'un pays trop lointains, sachez que nous eûmes aussi des femmes héroïques, dont les noins figurentavec honneur dans les plus belles pages de notre histoire, Apprenez à vénérer les noms de Mme de Verchères et de sa fille, comme en France on bénit celui de la vierge de Domrémy et de l'héroïne du siége de Beauvais. La vie n’est pas toujours rose, et ce n’esb pas sans cesse la saison des bals. Demandezle plutôt à vos pauvres sœurs de Franue, qui n'ont entendu, depuis une année, que le fracas des armes ct ks cris de leurs fiancés ou de leurs époux mourants, Et si le tumulta des batailles laisse arriver leurs voix jusqu'à voue, vous les entendrez vous dire que lorsque le soldat est broyé par La fatigue des combats, abattu par les revers, il a besoin que la bouche d'une femme lui souflle le courage au cœur Elles vous diront que lorsque la patrie verse des larmes de sang, c’est à la femme forte de les étancher. Apprenez-le donc à vos filles, ce noble nom de Verchères, et le soir, à la veillée, racontez-leur les beaux souvenirs qu'il rappelle, afin que si, par malheur, un jour leurs frères tombaient sanglants sur un champ de bataille, nos sœurs ne craignissent pas d'affronter les balles pour panser de nobles blessures et arrêter l'effusion du plus pur sang de la patrie,

Bercée dans son enfance au récit des légendes des grands jours de la Nouvelle. rance, imprégnée des idées généreuses commmmes à 8h race et à sou temps, Berthe avait conçu le projet de

ôtres des ûreté !

ette fille + avaient 8 grands »>s musul- Godefroy chebrune ria long-

telligente ‘mené ar- 18 l'arc fine, et sur es passait igle et rê-

e de Mlle d'énergie, t, pour La et parler peut-être ine, Perppeler, si vos mères lient aussi que vous uches d’ieuses ara- -vous que le cri de ‘leurs enraignaient re le coup Ne riez ‘Arc et de ne époque que nous | dont les blus belles à vénérer le sa fille, } la vierge de Beauet ce n’esb emandezranue, qui > le fracas cés ou de inulto des qu'à vous, lorsque le s combats, la bouche au cœur htrie verse à forte de vos filles, soir, à la enirs qu'il jour leurs hamp de sd'affronblessures ang de la

s légendes ce, impréà sa race projet de

prévenir les siens du danger qui les menaçait, D'ailleurs, l'état nerveux dans lequel l'avait laissée la maladie, avait fait naître en elle cette résolution avec une spontanéité qui est la force des grandes entreprises.

On avait permis à Mile de Rochebrune de se promener sur le pont du vaisseau quand il lui plaisait de le faire : et, comme l'air de distinction répandu par toute sa personne en imposait aux mâtelots comme aux officiers, elle avait pu, jusque là, se livrer sans crainte au seul exercice qu’il fui fût possible de prendre. Dès qu’elle paraissait, on prenait soin de s'écarter de son passage, afin de ne point l’effaroucher et de ne gèner en rien ses mouvements.

Elle se hâta de monter sur le pont,

I] pouvait être six heures du soir, Tout était

des quarts de cartouches que l'on distribuait largement; là, on éventrait des caisses remplies d'armes, Les soldats nettoyaient leur fusil ou fourbissaient leur baïonnette, tandis

que les officiers, groupés à l'écart, semblaient |

préoccupés des sujets les plus graves, s'il en fallait juger par leurs froncements de sourcils, leur air méditatif ainsi que les paroles rares ct brèves qu’ils échangeaient.

De leur côté, les marins ne perdaïent pas leur temps. Disséminés sur les embarcations plus légères qui entouraient les navires comme une flottille de canots, les matelots y faisaient tous les préparatifs d'une expédition prochaine, Ici,

les uns poussaient, à l'aide de maillets et de |

coins de fer, de l’étoupe dans les fissures des

bordages. Plus loin, d'autres assujétissaient de |

nouveau tolets dans le plat-bord des berges.

Partout, l'on entourait de linge l’estrope des avirons (1) pour en amortir les gémissements.

ardéur à tous ces travaux, Berthe vit bien que le transbordement des troupes des vaisseaux

dans les chaloupes ne s’effectucrait pas avant

quelques heures, et que l'on attendrait probablement la venue de la nuit pour le moment du départ,

Aussi redescendit-elle dans la cabine, Son | souper l'y attendait, Elle mangea d'appétit, | ; | aux Français à Deschambault.

mais vite, en personne préoccupée ou pressée. Elle entendit à côté les mêmes voix qu'elle avait écoutées durant l'après-midi. Messieurs

les officiers se mirent à table, Berthe prôta |

l'oreille et ne saisit guère autre chose que ce que la conversation précédente lui avait déjà révélée; à cette exception près, pourtant,

qu'elle s'assura que les troupes devaient | x | sur le tillac avec le matelot de quart.

passer sur les chaloupes aussitôt que l’obscu-

rité serait suffisante pour qu'on ne pût s'en | k ; î | du côté de l'échelle qui pendait sur le flanc du

apercevoir de terre. Alors elle resta dans une attitude d'attente rèêveuse, la fossette de son menton appuyée sur les doigts effilés de sa

main droite dont l'avant-bras se retenait gra- |

cieusement arc-bouté sur le genou.

| Les officiers se levèrent de table dans la |

chambré du.capitaine. Berthe ne parut y faire

(1) Bien que le mot nviron désigne particulière-

ment en Üanada la pagaie, ou petite rame dont se | servent les sauvages et nos canotiers pour faire |

voguer leurs canots d'écorce et de bois, les écrivains français se servent indifféremment des expressions raie et coiron,

AT Hd Th

HEBRUNE. 61

aucune attention et ne se dérangea point, Seulement, quelques instants après qu'ils furent remontés sur le pont, elle se leva et regurda par l'étroite fenêtre de sa cabine.

Le disque embrasé du soleil allait disparaitre derrière la cime boisée du Cap-Rouge, et ses rayons de flamme semblaient envoyer un baiser d'adieu au Saint-Laurent, avant la fin du jour, Peu à peu il redescendit les hauteurs de la rive nord, derrière laquelle il disparut enfin après avoir étreint la tête chevelue des arbres dans une dernière caresse,

Les ténèbres qui s'épendaient peut à petit

| sur les flots envahirent aussi la cabime, Mais

Berthe ne remua pas, Elle regardait les berges

| qui se groupaient autour de la frégate, comme \ les poussins d’une poule autour de leur mère. en mouvement sur le tillac. Ici, l'on défonçait |

L'une après l’autre, ces embarcations appro-

| chaïent de l'échelle du navire qui versait des

flots d'hommes armés dans chacune d'elles, Quand la dernière fut remplie, les grandes

ailes de la nuit planaient depuis longtemps sur

les ondes du Saint-Laurent, Mais ceux qui

restaient sur les vaisseaux anglais purent voir

une agitation singulière troubler la calme surface de l’eau, Ou aurait dit, à la faveur de l'obscurité, qu'une myriade de monstres marins venaient de surgir des profondeurs du fleuve, etglissaient silencicusement sur les eaux brunes en les effleurant de leurs longues et grèles nugeoires,.

Ce qui ajoutait encore à l'illusion, c'est que pas un cri, pas un son ne montait au-dessus de

: Ja mouvante flottille, Les mesures étaient s6-

vères contre ceux qui auraient osé enfreindre l'ordre de silence absolu, et les rames enveloppées de linge allaient et revenaient suns bruit

| sur le plat-bord des embarcations.

Quoique chacun apportât la plus grande |

Quand elle eut vu la dernière berge s'enfoncer dans la brume et disparaître comme un requin qui rentre dans la mer après avoir un instant respiré à la surface, Berthe mon. sur le pont,

Elle eut soin, toutefois, de vêtir auparavant une mantc de couleur sombre que le docteur lui avait procurée pour ses promenades du soir sur le pont, et qui provenait du Lutin t Aevé

Le pont était presque désert, Fatigués de leurs travaux du jour, les matelots étaient allés cn grande partie dans l'entrepont rejoindre leurs hamacs. Quant aux tronpes, elles avaient déserté les vaisseaux et descendaient en ce moment vers le Foulon avec le courant du fleuwe, En sorte qu'il restait à peine quelques hommes

Berthe se mit à marcher lentement à tsibord

navire et descendait jusqu’à l’eau.

Les matelots ne prétèrent qu'une attention distraite à son arrivée, tant ils étaient accoutumés de la voir se promener ainsi chaque soir,

Au bout d'une demi-heure, ils secouèrent audessus dé l'eau les cendres chaudes de leurs pipes et disparurent l’un après l’autre par les écoutilles, Berthe continua sa promernde, s’arrôtant parfois et jetant un long regard Sur la rive gauche du côté delaquelle elle se trouvait.

Appuyé sur le bastingage opposé, à Läbord, le matelot de quart lui tournait le dos et regar-

dait vers le haut du fleuve où l’on entrevoyait à quelques arpents les sombres masses des vaisseaux de l'escadre qui bloquait le Saint- Laurent,

On se rappelle que les Anglais avaient été

gés de vivres, devait tenter de forcer le passage pour descendre durant la nuit à la capitale.

Avec les plus grandes précautions, pour évi-

| ter de se trahir par le moindre bruit, elle poussa

| cette rame dans l’entaille arrondie pratiquée

à l'arrière du canot, Puis elle revint à l'avant

| et délia, non sans peine, la corde attachée à avertis qu'un convoi de bateaux français, char- |

Or, le vaisseau sur lequel se trouvait Berthe |

étant ancré plus bas que tous les autres, le cupitaine avait jugé inutile d’obliger son équipage à passer la nuit sur pied pour attendre le con-

vol, vu qu'on veillait, sur le gros de la flotte | mouillée plus haut, à guetter les berges fran- | çaisesa, Seulement, le matelot de quart avait |

ordre de diriger toute son attention vers l'escadre afin de donner l'alerte, dans le cas où quelque chaloupe réussirait à forcer le blocus,

Cela favorisait, on ne peut mieux, Berthe |

dans ses desseins, le matelot ne s'inquiétant pas plus d'elle que si elle n’eût pas existé. Que pouvaut-il craindre en effet d’une jeune fille frêle et eonvalescente, venue un instant sur le pont pour respirer la fraîcheur du soir? D’ailleurs, son attention était éveillée par la luméère de plusieurs falots qu’il venait de voir briller simultanément sur le vaisseau amiral.

Berthe s'assit sur une courbe qui rattachait le bastingage au pont et près de l'ouverture pratiquée au-dessus de l'échelle, Durant quelques secondes elle ne bougea pas: puis voyant

dos, elle sortit sa tête hors de l'ouverture du bastingage et regarda en bas, Ses yeux, habi-

l’un des barreaux de l’échelle,

A peine démarrée, la chaloupe se mit à glisser le long de la frégate avec le baissant, Berthe revint promptement à l'arrière, et saisissant à deux mains le manche de la rame arrêtée par la rainure sur l'arrière de l'embarcation, elle se init à balancer hardiment de droite et de gauche son aviron, dont le plat faisait ainsi dans l’eau un demi-tour à chaque oscillation et poussait la chaloupe en avant,

Si l'on est surpris de voir la demoiselle de Rochebrune apte à godiller— genre d'exercice fort peu en usage dans les couvents et les salons—qu'on veuille se rappeler que Berthe avait passé plus d’un an chez Lavigueur après la mort de son père, On sait que chez les pauvres gens les filles et les garçons s'élèvent en-

| semble et prennent part aux mèmes jeux, jus-

| qu’à un certain âge du moins,

Or, le fils ainé

| de Lavigueur, akors âgé de douze ans, n'avait 8 ; ge ; | pas de plus grand plaisir que d'amener ses

| qu'on voulût bien s'en servir.

sœurs et Berthe du côté de la rivière Saint- Charles, où maintes chaloupes se chauffaient paresseusement sur la rive, au soleil, en attendant Maitre Jean,

| junior, en connaissait une surtout qui avait que le matelot de quart lui tournait toujours le |

toute sa prédilection. C'était une fine embar-

| cation, légère à la rame et coupant la vague

tués à l'obscurité, distinguèrent les formes |

sveltes d'une légère chaloupe qui se berçait le

long du navire et au pied de l'échelle, Lentement sa tête se releva pour épier le matelot, Il n'avait point bougé.

courte prière et se glissa sur les genoux vers l'owverture. Son ail interrogea une dernière fais le matelot de quart qui semblait de bronze et rivé au pont du vaisseau.

comme un saumon, Garçons et filles, tous tirant ou poussant, la trainaient jusqu'à l'eau,

| Le joyeux équipage s'embarquait sous l'œil

hardi du capitaine Jean, qui, après avoir fait P ; » Qui, ap [AI prudemment asscoir les fillettes, dont le voisi-

| nage immédiat de l’eau calmait d'ailleurs aus. Berthe fit le signe de la croix, murmura une |

sitôt les ébats, se campait fièrement à l'arrière

| de la chaloupe et godillait à plein bras comme

un vieux marin. Berthe, que cet exercice amu-

| sait beaucoup, demandait souvent à Jean d’es-

| sayer la godille,

Les pieds tremblants de la jeune fille ren- | contrèrent le second échelon, puis le troisième !

et le quatrième, tandis que ses mains se retenaient au premier, puis au deuxième,

Un instant encore, elle s'arrêta, d'abord pour vaincre la peur qu'elle éprouvait de se voir ainsi

Celui-ci avait toujours une condescendance respectueuse pour la petite demoiselle, Voiontiers il la laissait faire et lui

! montrait comment il fallait se servir de la rame, | En sorte qu'au bout du premier été qu'elle | passa chez Lavigueur, Berthe savait godiller

| comme un mousse de

suspendue au-dessus de l’eau et qui communi- | quait une trépidation nerveuse à ses jambes, | ensuite pour s'assurer que tout était tranquille |

sur le pont.

Un puissant effort de volonté lui fit maîtriser

doucement, bien doucement, en ayant soin de | seulement ancrée à l'avant, elle avait évité et

poser fermement le pied sur chacun des échelons,

Enfin, elle toucha l’un des bancs de la cha- | loupe dans laquelle elle se laissa glisser en |

poussant un grand soupir de satisfaction, Sans che, dont elle entoura l’estrope d'une rame, se

de fine corde qu'elle avait apportés à dessein de sa cabine, L'idée lui en était venue durant laprès-midi en voyant les matelots arrimer ainai leurs avirons pour en étouffer les plaintes sur le plat-bord.

deuxième année.

Elle s'en était rappelé depuis qu'elle était prisonnière sur la frégate anglaise, en voyant les matelots diriger les chaloupes, et avait bien

| compté mettre son expérience nautique à pro- | fit pour s'évader, son émotion, et elle continua de descendre |

Comme c'était le reflux et que la frégate était

offrait la proue au courant du fleuve. De sorte que le vaisseau présentait le flanc de tribord à la rive gauche vers laquelle Berthe désirait atterrer, et que le matelot de quart qui regardait,

| appuyé sur’ le bastingage de bâbord, vers le perdre de temps, elle prit son mouchoir de po-

haut du fleuve, ne pouvait apercevoir la cha-

| loupe que le baissant poussait du côté de la servant, pour ly assujétir, de quelques bouts |

ville.

Dirigée par la rame que la jeune fille maniait avec habileté, sinon avec beaucoup de vigueur, l’'embarcation, après avoir suivi debord le sillage du vaisseau, finit par obligquer à gauche,

our évie poussa ratiquée à l'avant tachée à

it à glisit, Beraisissant rêtée par n, elle se t de gauinsi dans Let pous-

iselle de l'exercice et les saà Berthe eur après : les pauvent enjeux, juse fils ainé s, n'avait 1ener 668 re Saintfaient paattendant itre Jean, qui avait ne embarla vague

s, tous tiu'à l’eau, sous l'œil avoir fait t le voisileurs ausà l'arrière as comme cice amu- Jean d'esjours une la petite

hire et lui > la rame, é qu'elle

godiller

elle était n voyant hvait bien ue à pro-

vate était évité et De sorte tribord à sirait ategardait, vers le r la chabté de la

fille macoup de ivi deliquer à

Dès que la chaloupe fut hors des eaux de la frégate, Berthe ressentit un frisson d'épouvante, Si le matelot allait se retourner et voir la fugitive, on la rejoindrait en peu de temps. Car le grand canot était amarré à l'arrière du na-

vire et se balançait dans l'ombre sur l'eau brunie,

Cette pensée donna un surcroît de vigueur à Mile de Rochebrune, Ses petites mains crispées autour de la rame, tandis que les muscles de ses beaux bras ronds, fortement tendus par cet exercice violent et inusité, saillissaient sous l'enveloppe satinée de ses poignets nus, elle tourmentait sans relâche l’eau du plat de son aviron. Aussi, tout en suivant le courant, la chaloupe gagnait terre d'une manière sensible,

Berthe vit les lignes de la lourde silhouette du vaisseau s’effacer peu à peu dans la brume, pendant que les grands mâts semblaient s'évanouir dans l’air obscur. Elle respira plus librement ; et pourtant, la lassitude gagnait déjà ses faibles bras. Ses mains serraient avec moins de force le manche de la rame dont les oscillations de droite et de gauche se ralentissaient de plus en plus.

Elle sentit que ses forces la trahiraient bientôt si elle n'avait pas soin de les ménager en ranant moins vite. Elle s’éloignait visiblement

du vaisseau, qui ne lui semblait plus mainte- |

nant qu’une masse indécise sur le fond noir du fleuve et des falaises de la rive sud confondus par la nuit, Le-danger d’être surprise et arrètée n'était donc plus assez imminent pour qu'elle s'épuisât tout d'un coup. Elle cessa

donc de serrer aussi fortement sa rame en lui |

imprimant une impulsion moins rapide,

La distance à parcourir était cependant assez | grande, vu que la frégate était mouillée à |

quinze arpents de la rive nord, La moitié en était bien franchie, mais c'était la plus courte, vu que Berthe l'avait dévorée dans le premier moment de l’exaltation et dans toute la plénitude de ses forces, qui baissaient maintenant. Un autre inconvénient surgissait.

Déshabituées de ce rude travail, les mains délicates de Berthe se meurtrissaient sur le bois de la rame et de grosses ampoules gonflaient déjà l’épiderme de ses doigts endoloris. Chaque pression des mains lui causait de cuisantes douleurs,

Son courage ne se démentit pourtant pas un instant et elle continua de ramer vers terre, bien que ses doigts écorchés saignassent sur la rame,

Enfin, la masse sombre de la falaise se dessina plus nettement, la cime et la base du cap prirent des contours plus arrêtés, et Berthe entendit à une courte distance en avant, le bruit que faisait l’eau de la rivière du Cap- Rouge en 8e jètant dans le fleuve.

La jeune fille pensa d’abord qu'êlle pourrait faire entrer la chaloupe dans la rivière, Mais cette espérance fut de bien courte durée, Car à peine l’embarcation eut-elle atteint l'embouchure du cours-d’eau que le courant la saisit en travers, la fit tournoyer deux ou trois fois et finit par la jeter sur la grève où elle échoua.

Berthe n'avait pu retenir une exclamation de terreur en voyant tourner ainsi la chaloupe,

d'autant plus que sa rame lui avait été urrachée des mains,

—Qui va-là! s'écria-t-on de terre à une petite distance,

—Une Française prisonnière des Anglais ot qui vient de leur échapper.

—On va voir ça, la belle, repartit la voix du rivage. Mais pour le moment né bouges pas, ma mignonne; car si vous nous tendies un piége, on vous enverrait du plomb sous l'aile,

Trois hommes sortirent d'un bouquet de broussailles dont les branches craquèrent sous leurs pas. Berthe put voir que leurs fusils la couchaient en joue, Elle ne remun pas, Des trois hommes, deux s’arrêtèrent à vingt pas de la chaloupe, sur le bord de la grève, tandis que le troisième continuait d'avancer dans l’eau vers l'embarcation,

Il s'en approcha à petits pas, comme s'il se fût attendu de recevoir une balle à l'improviste. Quand il toucha à la chaloupe, il la scruta du regard et aussitôt convaincu que la jeune fille y était bien seule :

—Pardôn, excusez, mademoiselle, dit-il en ôtant son chapeau. Mais il est bon de se méfier de tout par le temps qui court, et les petites précautions ne sont pas à négliger, M'est-il permis de vous demander d'où vous venez ?

—De cette frégate anglaise qui est ancrée lh-bas. J'y étais prisonnière depuis la fin de juin. Ce soir, profitant de l’inattention de mes gardiens, j'ai réussi À me sauver sur cette cha-

| loupe.

—C'est bien fait, ça!

terre ?

—Oh! oui, monsieur!

—Attendez, je vais vous porter à la grève, pour vous empêcher de vous mouiller les pieds.

Il saisit entre ses bras la jeune fille qu'il enleva comme un enfant.

—Merci, monsieur, dit Berthe quand à l’eut déposée sur le rivage.

Les deux autres hommes l’entourèrent avec curiosité. Mlle de Rochebrune ne se sentait pas bien à l'aise entre ces trois inconnus, sur une grève déserte et au milieu de la nuit, Mais elle n’en voulut rien laisser paraître, et s'adre:sant d'une voix ferme à celui qui l'avait amen#e à terre :

— Vous êtes milituire ?

.-Oui, et du régiment de Béarn.

—Y a-t-il dans les environs un poste où vous pourriez me conduire immédiatement ?

J'aurais les révélations les plus importantes à faire à l'officier qui le commanderait,

—Notre compagnie, mademoiselle, est cam pée à une portée de fusil, là, sur les hauteurs. C'est le capitaine Taillefer qui la commande,

— Oh! conduisez-moi vers lui, s'il vous plaît.

—Tout de suite?

—Immédiatement,

—Impossible, mademoiselle, Il nous reste encore une heure de garde à faire, et nous avons ordre de ne pas bouger d'ici jusqu'à ce qu’on nous relève.

—Mon Dieu! j'arriverai trop tard! Les Anglais auront le temps de débarquer au k'oulon |

Vous alles venir à

—Hein! que dites-vous? s'écrièrent à la fois les trois hommes,

—Aves-vous vu, ily à deux heures à peu près, cette flottille de chaloupes qui a dû passer tout près d'ici et qui descendait le fleuve ?

— Oui, mademoiselle, c'est le convoi de vivres que nous attendions,

…—{[Jn convoi de vivres! s’écria Berthe, Ces embarcations étaient chargées de troupes anglaises |

Mais tonnerre! les gens qui les montaient nous ont jeté le mot de passe!

—{U'est qu'un des nôtres nous à trahis et le leur a donné,

—Sacre,.,exouses, mademoiselleQue satan l’étrangle celui-là !

Los deux autres soldats mâchonnèrent aussi chacun leur juron,

Nous voilà avec une belle affaire sur le dos, dit l'un d’entre eux.

—Mais enfin, est-ce notre faute à nous? re- |

prit un autre, On nous dit de laisser passer un convoi en nous apprenant le mot d'ordre qu'il doit donner, Le convoi arrive : on nous cri ce maudit mot, Nous laissons descendre en paix les chaloupes, Eh! que diable! étions-nous pour tirer sur des gens qui répondaient exactement comme ceux que nous aättendions ?

—(0'est vrai, ça,

—Pardié, oui!

Mon Dieu! s'écria Berthe impatientée de tous ces retards, ils vont avoir le temps de débarquer et de surprendre les nôtres! Je vous en prie, messieurs, que l’un de vous prenne sur lui de me conduire au poste, et je lui promets qu'il ne lui sera rien fait,

—C'est bien bon à dire, mademoiselle, Mais on nous a défendu de bouger d'ici sous peine de mort, Et le capitaine T'aillefer, qui ne badine pas sur le chapitre de la discipline, est homme à tenir sa parole,

Mlle de Rochebrune eut un moment l'idée

de se rendre seule au poste, Mais la nuit était |

si noire et l'endroit 8i nouveau pour elle, le

souvenir de l’embnscade dont elle avait été vic-

time, près de l’intendance, lui revenait si vif à à la mémoire, qu’elle ne put parvenir à vaincre la peur qui la dominait, Pourtant, la pensée qu’elle aurait peut-être pu réussir à prévenir la descente des Anglais en avertissant les siens à temps, l'oppressa affreusement, et, sentant son impuissance, elle se tordit les bras et poussa une exclamation sourde.

—Ecoutez, mademoiselle, dit l’un des soldats en consultant quelques rares étoiles, Il est minuit passé, On nous relève à une heure, Vous n’attendrez donc pas longtemps,

—Mais songez donc que chaque minute de retard assure notre perte !

—Que voulez-vous qu'on y fasse? Essayez d'aller seule au poste.

—Oh! j'ai trop peur!

Eh bien! alors, venez vous asscoir avec hous, derrière ces talles d’aunes, en attendant la ronde.

Berthe vit bien que c'était le seul parti à prendre, Et partagée entre la crainte de se trouver seule avec des inconnus et la douleur de

ue pouvoir donner l'alarme à ses compatriotes,

L'INTEXDANT BIGOT,

elle suivit les soldats qui rentrèront dans le fourré.

Ils s'assirent sur un arbre renversé, Berthe se blottit à l'écart en grelottant ; car les nuits sont fraiches au milieu de septembre, et l’humidité saisissait d'autant plus Mlle de Rochebrune que le violent exercice auquel elle s'était livrée, en ramant, l'avait beaucoup échauffée,

On sait combien sont longues les heures de nos Canadiens, lorsqu'ils n’ont pour se régler que le soleil ou les étoiles, Il en est de même sur la marche, Quand îls vous disent que vous n'avez plus qu'une petite lieue de chemin à fire, si vous vous sentez de la lassitude aux jambes, prenez votre mal en patience ; ce diminutif de lieue sallonge tellement qu'en définitive il en forme deux.

On concevra donc les tourments de Mlle de Rochebrune, qui dut frissonner péndant une heure et demie sous les froids baisers de la rosée, Car, outre qu’il n’était pas encore minuit quand le soldat avait consulté les astres, la ronde était bien en retard d'un quart-d’'heure, lorsqu'enfin des pas lourds et cadencés qui venaient de la hauteur firent crier les cailloux du sentier,

Les arrivants répondirent au qui-vive et, quelques instants plus tard, Berthe, aidée de l’un des factionnaires remplacés, gravissait la falaise du Cap-Rouge, La difficulté de la montée lui fit du bien; car cile était transie lorsqu'elle s'était remise en marche, et maintenant une chaleur agréable ciroulait par tout son être,

Enfin, l’on mit pied sur le plateau et l’on aperçut à quelque distance les feux d’un bivouac,

Une cinquantaine d'hommes étaient campés au bord du chemin du roi, On ne voyait que deux petites tentes dont les cènes de toile blanche étaient argentés par la lueur des feux autour desquels dormaient les soldats,

—I1 faut éveiller le capitaine, dit le guide de Berthe en poussant du pied un troupier d’ordonnance couché en travers de la première tente,

Celui-ci grommela un juron entre deux ronflements et se retourna de l’autre côté pour 8e rendormir,

—Allons! allons! flandrin!

Et le coup de pied, plus accentué se répéta.

—Que le diable t'emporte! s'é meur en se mettant sur s0n séant, que tu veux ?

—I1 faut que cette demoiselle parle au capi taine. Il s'agit de choses graves.

Va te coucher avec tes choses graves! Lo capitaine, qui vient de s'endormir avec six lieues de chemin dans les jambespsera de bonne humeur si j& l’éveille!

Berthe frémissait d’impatience,

—Ecoutes, s'écria-t-elle, d'une voix vibrante, Les Anglais sont peut-être, à l'heure qu'il cst, maitres du Foulon et des Plaines-d'Abraham !

—Quoit s’écria-t-on à l’intérieur de la tente.

Eveillé par l'altercation des deux soldats, le capitaine avait entendu les dernières paroles de Berthe,

lans le

Berthe s nuits st l'hu- Rochelle s'ééchauf-

ures de régler > même pt que chemin ude aux ; ce di-

qu'en

Mlle de nt une rs de la core Mi 8 astres, d'heure, , qui veloux du

vive et, aidée de rissait la la monasie lorsintenant tout son

uet l’on d'un bi-

; campés oyait que de toile des feux

guide de pier d’orpremière

eux lon pour 86

:8t-C8 > au Capi

aves! 10 avec Six de bonne

vibrante.

qu'il cat, Abraham !

la tente, suldats, 1e »8 paroles

Il sortit de la tente dans un costume asses débraillé. Dès qu’il aperçut Mlle de Rochebrune :

—Que border mademoiselle ? Les Anglais sont maitres des plaines!

——Peut-ôtre, monsieur,

Et sans transition, Berthe raconta, en l'abré. geant, son évasion et ce qu'elle savait du plan des Anglais. Si court que fût son récit, il était passé deux heures lorsqu'elle eut donné les derniers renseignements que le capitaine lui domanda.

à sn faire ? s’écria l'officier quand elle eut ni,

—Agir! agir! dit Berthe impérieusement,

—Mais encore ?

—Envoyesz un courrier à M. de Montcalm.

—Un courrier! nous n'avons pas de chevaux ct nous sommes à plus de quatre lieues du quartier général du camp de Demnport. Il fera grand jour avant qu'un homme à pied ne s'y rende! Tonnerre!

—0Oh! la fatalité s’en mêle, murmura Berthe,

En ce moment, on entendit le bruit cadencé

* du galop de plusieurs chevaux. Dans un clin-

d'œil tout la poste fut sur pied, l'arme au bras,

—Qui-vive! crièrent les sentinelles,

—Ronde de nuit! la Roche-Beaucourt! répondit le premier dés cavaliers en arrétant sa monture à trente pas.

—Avancez.

Le cheval du second cavalier était encore à vingt pieds du bivouac, lorsqu'un grand cri de femme se fit entendre,

Mon Dieu! Raoul!

—Berthe |

Ces deux exclamations se croisèrent et l'on vit un jeune officier se dresser debout sur ses étriers et sauter comme un daim au milieu des soldats ébahis.

Suivit un instant de silence pendant lequel Bcaulac retint entre ses bras tremblants sa bien-aimée Berthe qui chancelait sous le poids d'un bonheur trop subit,

Mais rougissant de voir tant de regards curieux concentrés sur elle, Berthe s’arracha des bras de son fiancé et se retira quelque peu à l'écart.

Raoul la suivit.

— Vous arrivez à temps, disait le capitaine Tailefer à M. de la Roche-Beaucourt,

—Comment cela ?

—Figurez-vous que les Anglais ont formé le plan de prendre position sur les plaines en forçant le passage du Foulon, dont ils sont peutêtre maîtres à l'heure qu'il est,

—Hein !

—C'est cette demoiselle, où cette dame, que M. de Beaulac paraît si bien connaitre, qui vi le m'en informer. Elle était retenue pri- 80 re sur un vaisseau de la flotte anglaise, q ce soir, elle a réussi à s'échapper. Or

le s'évader, elle a surprig, une conversa-

atre les officiers du bord, Figurez-vous q \ damnés Anglais ont appris d’un traître in ne que nous attendions cette nuit un convoi de vivres et quel était le mot de passe convenu entre nous pour le laisser passer. Saisissant l'occasion au vol, ils ont chargé de troupes leurs chaloupes que les nôtres ont prises pour celles que nous attendions, vu qu’on leur a crié

le mot de passe en bon français, De sorte que les Anglais sont descendus jusqu'au Foulon sans obstacles,

Mille tonnerres |

{Comme ces berges ont passé vis-à-vis d'ici vers onze heures, les troupes qui les montaient doivent être maintenant débarquéesau Foulon,

—Sacrebleu! et M. de Montcalm qui, paraît.

il, a rappelé au camp de Beauport le bataillon qu'il avait consenti, avant-hier, à envoyer sur les hauteurs de Québec! (0 Les plaines vont se trouver sans défense, si Vergor n'oppose une résistance vigoureuse en attendant qu'on lui envoie du secours. Mordieul

—N'êtes-vous pas d'avis qu'il faut prévenir immédiatement M. de Montcalm ?

—Mais certainement |

—Nous n'avons de chevaux,

—Et les miens donc? Holà.,, Beaulact

En s’entendant appeler par son chet, Raoul coupa court au doux entretien qu'il avait depuis une minute avec sa Berthe chérie,

—Qu'y a-t-il à votre service, mon commandant ? dit-il en s’approchant de la Roche-Beaucourt.

—Vous allaz remonter à cheval et courir à franc-étrier au camp de Beauport. Demandos le général et dites-lui que l'ennemi menace le Foulon. Lavigueur vous suivra. Moi, je vais aller prévenir les hommes de ma compagnie, Dites à M. de Montcalm que j'accours et que je lui amène tous les renforts que j° pense trouver sur mon chemin. Allons, Taillefer, en route, vous aussi,

—Pardon, mon commandant, dit Raoul, Mais que va devenir Mlle de Rochebrune? Je ne puis la laisser seule ici,

—Diable!.,,,..., Prenez-la en croupe avec vous. Elle ne pèse pas assez pour fatiguer beaucoup plus votre cheval,

—0Oh! merci, monsieur!

—Bien! bien! en selle. Ah! dites-donc, Beaulac ?

—Monsieur ?

—Dans le cas où l'ennemi serait maître des Plaines-d'Abraham, passez par le chemin de Sainte-Foye, afin de ne pas être arrêté.

—QOui, commandant,

M. de la Roche-Beaucourt, qui n'était pes descendu de cheval, tourna bride et partit à fond de train dans la direction de la Pointe-eux- Trembles,

Tandis que les soldats du capitaine T'aillefer repliaient les tentes ou rebouclaient leurs sacs pour se mettre en marche, les deux autres chevaux prenaient au grand galop le chemin de la ville, Beaulac et Berthe montaient le premier, Lavigueur suivait sur le second, Le brave Ca. nadien était si content de revoir sa petite demoiselle, qu'il essuyait du revers de la main, tout en galoppant, une larme de joie qui voulait obstinément quitter ses yeux attendris par la charmante vision qui s'offrait à eux dans l'ombre,

Ravissant, en effet, était l’aspect présenté par le charmant groupe que formaient Beaulac et Mile de Rochebrune.

Ferme en selle comme un bronze, Raoul gui-

(1) Historiques. Vvir l’œuvre de M. Gurneau.

dait son coursier de la main droite, tandis que son bras gauche, passé autour de la ceinture de sa fiancée, maintenait la jeuns fille en croupe. La fine taille de Berthe, souple comme une liane, se cambrait sur le bras nerveux de son amant, Ænivrée par cette course vertigineuse, la tête inclinée vers l'épaule de Raoul et les yeux à demi fermés, Berthe contemplait son fiancé dans une muette extase.

Et sous eux, comme il bondissait le vaillant coursier noir! Sa longue crinière au vent, et mordant avec rage le frein couvert d'écume, il | allait dans la nuit sombre rapide comme la tempête, frappant sans relâche de ses sabots ferrés les pierres de la route, d’où jaillissaient des étincelles, ;

Derrière eux fuyaient les grands arbres, comme les soldats d'une arméc de géants en déroute; tandis que le galop furieux des chevaux allait réveiller les échos endormis dans les profondeurs du bois qui bordait les deux côtés du chemin, et roulait continu sous les sonores arceanx de feuillage, comme les grondements ivintains du canon.

Ils coururent ainsi longteinps, sans dire un mot, Tout entiers à leur félicité, ils en sa vouraïent intimement les douceurs, semblant craindre d'élever la voix de peur que le seul souffle de leurs paroles ne la fit envoler.

La nuit cependant paraissait fuir derrière eux avec le chemin dévoré. Car le ciel blanchissait graduellement du côté où ils allaient, D‘jà même l'horizon se parait à l’orient d’an ruban argenté qui se transformait peu à peu en large écharpe d’or à mesure que la clarté du jour envahissait le ciel,

Raoul regardait Berthe. Qu'elle était belle si près de lui! Sa tête fatiguée s'appuyait maintenant tout à fait sar l'épaule de son ami. Ses beaux yeux brüas se miraient dans ceux de Raoul et sur ses lèvres empourprées frissonnait un céleste sourire, pendant que les flots épais de sa chevelure noire flottaient au vent du matin qui la soulevait en tresses onduleuses pour la caresser avec plus d'amour.

La tête de Raoul finit par s'incliner aussi, et quand ses lèvres furent à la hauteur du front de sa bien-aimée, elles s'y posèrent éperdues sur une boucle folâtre qui serpentait sur la tempe où courait un petit réseau de jolies veines bleues.

Raoul sentit frémir sur son bras le cœur de sa fiancée,

Il releva la tête, et baignant de nouveau son regard dans l'œil limpide de la jeune fille:

—Berthe, dit-il, il me semble qu'a présent je pourrais mourir.

—Oh1 ne parlez pas aïnsi, Raoul! Ces paroles répondent trop à la pensée douloureuse qui vient de me mordre au cœur. Je me disais que notre bonheur étant trop grand pour durer, de nouveaux malheurs allaient fondre sur nous.

Allons! ‘allons! enfant, «Trève de ces idées sombres, Nous avons assez souffert, il me semble. L'avenir est À nous.

—L’'avenir, Raoul, l'avenir n'appartient qu'à Dieu.

Sous le coup de ces pensées funestes que le |

malheur jaloux jetait entre eux pour les arracher de l’extase dans laquelle ils étaient ravis,

les pauvres enfants se turent et continuèrent à chevaucher quelque temps en silence.

Mais l’insouciance inhérente à leur âge et la joie de se revoir après une aussi longue séparation, leur fit bientôt reprendre leur amoureux babil.

Beaulac l'en ayant priée, Mlle de Rochebrune lui fit le récit de ses aventures, Puis la conversation devint plus intime. Ils se parlèrent longtemps bien bas, tout bas, car la bouche de Raoul était si près de la fine orville de Berthe que la jeune fille sentait l'haleine de son amant flatter les contours de sa joue veloutée, Leurs regards, où se lisaient tous les sentiments de leur âme, accompagnaient ce duo plus charmant encore que les hurmonieuses roulades que les oisillons perlaient à la cime des arbres, sur le passage des deux amants, en lustrant leurs plumes avec les goutelettes de rosée tombées sur le Lord de leurs nids,

Les chevaux couraient toujours, et sous leurs pieds nerveux, la terre du chemin fuyait grise et rayée,

Comme ils arrivaient au Belvédère, sur le chemin de Sainte-Foye, Raoul et Lavigueur entendirent des coups de fusil qui crépitaient sur leur droite, dans la disction des Plaines ou du Foulon.

—Entends-tu, Jean? s'écria Raoul.

—Oui, mon lieutenant, il y a déjà une demiheure que ça dure,

En effet, Lavigueur, qui était .aoins préoccupé que les deux amants, entendait depuis quelque temps la fusillade,

—Mon Dieu! dit Raoul, nous n'arriverons.

jamais à temps!

Il enfonça ses éperons dans les flancs de sa monture. Le noble animal bondit sous le*coup, et son allure, effrénée pourtant, s’accrut encore. L'écume tigrait le poil lustré de ses flancs noîrs comme l'aile du corbeau, et courait en veines blanches sur ses souples jarrets.

Raoul déboucha bientôt dans les champs, déserts alors, où s'élève aujourd’hui le faubourg Saint-Jean. Il jeta un regard à droite. Mais le terrain sur lequel il courait était trop bas pour qu'il pût voir ce qui se passait en arrière des hauteurs d'Abraham. Il n’aperçut, au-dessus des collines, que de légers flocons de fumée blanche, dont les taches ouat“es ressortaient de la teinte rose dont l'aur re illuminait l’'orient.

Quelques coups de fusil retentissaient encore, mais le bruit en allait s’affaiblissant à mesure que Beaulac approchait de la ville.

En quelques secondes, Raoul arriva près de la porte Saint-Jean.

—Qui-vivel cria la sentinelle houette se découpait en noir sur met du rempart.

France,

—Quel régiment ?

—Compagnie de la Roche-Beaucourt. Estaffette, Ouvrez vite, l'ennemi est au Foulon,

| Au Foulon!

—Vous n’en savez rien! Mais, mordieu |! n’a-

dont la sil.

le ciel au som-

vez-vous point entendu la fusillade ?

—Oui, mais nous avons cru que c'était notre

nt à

et la

sépa eux

runs conèrent he de erthe mant Leurs e leur mant 1e les 3, Sur leurs mbées

; leurs t grise sur le igueur itaient nes ou

» demi-

:OCCUpé quelque

iverons-

s de sa eCoup, encore.

8 noirs veines

aps, déubourg , Mais | Op bas arrière -dessus fumée ient de hait l’o-

encore, mesure

rès de

la silu s0m-

Estaf- Lion,

ulna-

t notre

Nous n’y pouvions rien, (1) —Ouvrez! pardieu ! ouvrez!

Avant que le factionnaire n'eût donné l'éveil

glais, ainsi qu'aux brigadiers Monckton, Town-

| shend et Murray, qu'ils garderaient sur cette

convoi de vivres que les Anglais attaquaient, | Sournois avait fait promettre au général an- |

au corps de garde et que les soldats du poste n’eussent ouvert la porte de ville, qu'on tenait | barricadée, il s’écoula bien un quart-d'heure, |

Beaulac s'en rongeait les poings. Lavigueur | sacrait à s'en casser les dents, |

Enfin, l'entrée fut libre.

Les chevaux s’enfoncèrent sous la poterne, |

Il était passé quatre heures, Tout le monde dormait dans la ville,

Donnez l'alarme ! cria Beaulac aux soldats, | Et sans plus s'arrêter, il lança son cheval au galop dans la rue Saint-Jean, tandis que les cris | perçants des clairons qui sonnaient l'alarme

éclataient derrière lui,

Arrivé au détour de la rue du Palais, il vou- | Int passer outre, pour aller déposer Berthe chez | Mlle Longpré, qui demeurait sur les remparts, |

Mais Mlle de Rochebrune s'y opposa. |

—Au revoir, Raoul, dit-elle en se laissant | glisser à terre, Ne perdez pas une minute: la | patrie avant tout. D'ailleurs, je ne suis qu'à | deux pas de chez moi.

—Adieu donc, ma chère Berthe. |

Et Beaulac, toujours suivi de Lavigueur, pi- | qua des deux vers la porte du Palais. |

Ah! si l’infortuné jeune homme eût prévu | de quelles larmes de sang il déplorerait, le soir | même, d’avoir ainsi laissé sa fiancée seule au | milieu de la rue déserte! |

En deux secondes il atteignit la porte du Palais, où il pensa devenir fou d’impatience | pendant les dix minutes qui s’écoulèrent avant | qu'on Ia lui pût ouvrir. La même scène se | renouvela au pied de la côte, en bas de la rue Saint-Nicolas, puis à la tête du pont de bataux sur la rivière Saint-Cherles.

De sorte qu’il était passé cinq heures quand Raoul, laissant le pont derrière lui, put enfin galopper librement sur le chemin de Beauport.

Partout sur son passage il jeta l'éveil.

Les troupes, qui avaient bivouaqué durant la puit, allaient rentrer sous les tentes. (2) |

Enfin, lorsque les chevaux fumants de Beau- | lac et du Canadien s'arrêtèrent près de la mai- | son (3) que le Général occupait à Beauport, il |

était six heures, (4) CHAPITRE V.

J1 était bien ourdi le coinplot de l’intendant Bigot,.

D'abord, lors de son entrevue avec Wolfe,

(1) “ L'on entendit des coups de feu au-dessus de ‘ Québec ; dans la ville, on erut qu’un petit convoi ‘de vivres qu'on faisait venir par eau avait été atta- ‘*qné par les Anglais.” »

{2) Historique, |

{2} On pent voir encore cette maison, abandonnée | maintenant, sur la terre de M, le colonel Gugy à | Beauport,

(4) M. de Montcalm reçut la nouvelle inattendue *{ de eo débarquement, à six heures du matin,” M. Garneau.

transaction un inviolable secret,

Rassuré de ce côté, Bigot, qui pensait, avec beaucoup de raison, n'avoir pas à craindre Vindiscrétion de Vergor et de Sournois, ne songea plus ensuite qu'à saisir le moment pro-

| pice à l'exécution de son dessein.

Il ne fut pas longtemps À l'attendre, T’armée commençait à manquer de vivres, vu que les vaisseaux anglais bloquaient le fleuve en haut ct en bas de la capitale et que les vieillards, les femmes et les enfants qui avaient, pendant quelques semaines, transporté des provisions à force bras, depuis les Trois-Rivières jusqu'à Québec, étaient maintenant exténués par ce travail atroce, Il fallait aviser à ravitailler au plus tôt la ville et l’armée, C'était le devoir de l’intendant et du munitionnaire. Aussi, proposèrent-il qu'on tentât l’'expédient d'un convoi par eau, qui, à la faveur d’une nuit noire, forcerait le blocus en trompant la vigilence des marins anglais, On se rendit *

| d'autant micux à cet avis que c'était le seul | possible, et l'on fixe la nuit du douze au treize

septembre pour cette tentative. (1)

Il ne s'agissait plus pour Bigot que de faire connaître cette particularité aux généraux anglais afin qu'ils en profitassent, Voici comcomment Sournois s'y prit, selon les ordres de son maitre. Il s’aboucha avec deux sldats de la garnison de Québec, gens de sac et de corde et ivrognes au moins autant que lui, Comme il les avait déjà traités plusieurs fois, il fut facile au valet de les décider à le suivre dans une

| taverne dont il était l’habitué.

Là, après maintes rasades, Sournois feignit de paraître plus échauffé qu'il ne l'était réelle. ment, D'abord, il s’apitoya sur le sort de ses deux amis qui ne pouvaient manquer de pérdre très-prochainement le goût du vin, vu qu'il sn vait de source certaine que les Anglais étaient à la veille de s'emparer de la ville et qu'ils se préparaient à passer toute la garnison au fil de l'épée, à cause de la longue et opiniâtre résistance opposée jusqu'alors aux assiégeants. Et, sans qu'il y parût, Sournois leur infiltra l’idée de désertion pour prévenir le funeste sort qui les attendait, comptant bien que l'imagination excitée des deux troupiers ferait le reste.

Comme on continuait à lever le coude et que l’on buvait chaque fois à verre pleurant, Sournois simula une ivresse encore plus imprudente, Il alla jusqu'à dire que si la ville, par grande chance, n'était pas prise d'assaui, la garnison périrait de faim parce que le fleuve était bloqué par les Anglais, au-dessus et audessous de la capitale, Déjà les vivres étaient

| des plus rares à Québec, et le convoi que l'on

attendait dans la nuit du douze au treize serait certainement intércepté par l'ennemi.

—Pour preuve que je n'invente pas, leur dit confidentiellement Sournois, et que je suis bien renseigné, je puis même vous apprendre quel

(1) ‘ On essaya de se servir encore une fois de 1n “voie du fleuve, tout hasardeuse qu'elle était, pour 4 faire descendre des vivres, et c’est à lu suite de “cette résolution que fut expédié le convoi dont # nous venons de parler.” M. Garneuu,.

est le mot d'ordre que les conducteurs du convoi devront jeter à nos sentinelles, C'est:

Monon,..,gahéla,

Ti eut soin d’entrecouper ce mot d'un hoquet fictif,

Puis Sournois, qui tenait à ne pas griser complètement ses deux hommes, sortit avec eux du cabaret et les quitta,

C'était le soir.

Les idées sombres que le valet y avait jetées fermentant avec le vin dans le cerveau des deux soldats, ils se dirigèrent à pas de loup vers les remparts, suivis de loin par Sournois qui les épiait, Arrivés sur le mur de l'ouest, entre les portes Saint-Jean et Saint-Louis, et après s'être assurés que personne ne les observait, ils se laissèrent glisser en bas de la muraille, du côté de la campagne, Ce qui leur fut très-facile, vu que le mur n'avait guère plus, en cet endroit, de six à sept pieds de haut par suite de la négligence, peut-être systématique, apportée à fortifier Québec.

Sournois revint à l’intendance en se frottant - les mains. Ce plan, qui pouvait aussi bien manquer, avait réussi à merveille, Quant à Jui, en supposant que les deux troupiers ne fussent pas désertés et qu'ils eussent rapporté aux autorités françaises les paroles qu'il avait comme laissé échapper, on ne pouvait songer à l'inquiéter pour quelques propos proférés durant l'ivresse,

Les soldats gagnèrent la flotte mouillée au Cap-Rouge. Pour s'attirer les faveurs de leurs nouveaux maîtres, ils dévoilèrent aux généraux et l'attente du convoi de vivres par les Français et le mot d'ordre convenu. (1)

L'on sait maintenant que les Anglais, profitant de ce bon avis, s’embarquèrent sur des bateaux, à la faveur des ténèbres et se laissèrent glisser avec Le baissant vers le Foulon, Aux sentinelles qui les interpelèrent, quelques officiers qui parlaient le français donnèrent le mot de passe en ajoutant :

— Ne faites pas de hruit, ce sont les vivres! (2)

Grâce à ce stratagème, les troupes anglaises descendirent sans encombre jusqu’à l’anse des Mères. (3)

(1) ‘ Par deux soldats qui, la veille, avaient déser- “6, les Anglais avaient été informée que cette nuit “quelques chalonpes chargées de vivres devaient descendre à Québec.” M. Ferland.

M. Dussieux dit aussi à ce sujet. dans une note de son ouvrage, que: * Des duserteurs avaient communiqué le ruot d'ordre aux Anglais.”

(2) Historique.

(3) Je ne puis m'empêcher de citer, à ce sujet, ce passage saisissant et poétique de l'Histoire de la conspiration de Pontiac par M. Francis Parkman. Il représente Wolfe, encore faible des suites de sa maladie et descendant, entouré des siens, vers le Foulon,-—# He sai in the stern of one of the boats, pale and weulk, but borne up to a ealm height of resolution. Bvery order had heen given, every arrangement made, and it only remained to face the tesue, The ebbing tide suficed to bearthe boats alonr, and nothing broke the silence of the nivht but the qurglina of the river and the dow voice of Wolfe as he repeated to the officers about him the stanzas of Gray's elegy ina country Church vard which had recently appearecd and which he had j'uat received from England, Perhaps as he uttered those stranvely appropriate words :

# The paths of niory leu but to the grave,’ the shadoiws of his ton apyroaching fate atole with mournful prophecu across his mind. * Gentlemen,’ he aid, as he ver, his récital, °{ wvould rather have toriiten thuse lines than take (Quebec to-morrow.'?

Rendus entre les postes de Saint-Michel et du Foulon, ils débarquèrent sans coup férir.

Wolfe à la tête de l'infanterie légère s'avançca, dans le plus grand silence, vers un corps de garde qui défendait le pied de la rampe que longe le ruisseau Saint-Denis en se précipitant des hauteurs de Ja falaise.

Mais durant ce temps-là, que faisait Vergor, le commandant du poste qui demeurait à l'endroit du débarquement ?

I1 dormait ou feignait le sommeil, ce brave capitaine |

Tout, en effet, l'invitait au repos. D'abord, M. de Montcalm, soit par une fatale inspiration, soit plutôt à l'instigation de Bigot ou de ses affidés, M. de Montcalm avait rappelé la veille au camp de Beauport le bataillon de Guyenne qui en avait gardé les hauteurs durant plusieurs jours, En outre, parmi les cent hommes que Vergor avait sous ses ordres, le très-grand nombre était composé des habitants de Lorette, village situé, c inme on sait, à trois lieues seulement de la ville. Ces braves gens lui avaient plusieurs fois demandé d'ailer travailler à leurs récoltes qui menaçaient de pourir sur le champ. Mais Vergor, qui attendait le moment propice, le leur avait toujours refusé jusqu'à ce jour. Enfin, le soir dont nous parlons, il leur permit de le faire, tout en ayant soin de leur dire qu’il ne le tolérait que parce que le danger paraissait bien éloigné, puisque M. de Montcalm avait jugé inutile de faire garder plus longtemps la haüteur par le bataillon de Guyenne,

Vergor savait cependant veiller de près à ses intérêts ; aussi y mit-il une condition : c'est qu'ils iraient en même temps travailler sur une terre qu'il possédait à Lorette, (1)

Il ne restait donc plus pour garder le poste que quelques hommes qui ne devaient plus tenir longtemps contre des forces imposantes Pleinement satisfait du résultat prévu, si les Anglais tentaient, durant Ja nuit, un débarquement de son côté, Vergor se coucha et attendit bravement l'ennemi.

La nuit était assez avancée, lorsque quelques-uns de ses hommes le vinrent avertir qu'on voyait des berges remplies de monde qui venaient sans bruit et filaient le long de la côte, au-dessus et au-dessous du poste.

{ Il répondit que c'étaient des bateaux du munitionnaire et qu'on les laissût tranquilles.” (2)

Puis il se retourna dans son lit et ronfla de nouveau commé un épicier retiré des affaires, Dormait-il réellement ? |

Cependant Wolfe, après avoir forcé le corps de garde qui se trouvait au pied de Ia rampe, gravissait l'escarpement à la tête de ses tronpes,

Les premiers Anglais qui se montrèrent durent essuyer quelques coups de feu de la part des canadiens qui veillaient au poste de Vergor. Mais ces derniers furent tellement étonnés de la brusque apparition des ennemis, et ils étaient en si petit nombre, qu'il leur fallut bientôt plier devant la masse des assnillants qui se ruèrent alors sur le ponte,

Vergor, qui dormait apparemment bien dur,

(1) Voyez * Les Mémoires vor

nada." At 2) Mémoires sur les affavres du

les affaires du Oa-

Dnadé,

iel et férir.

ança ps de e que pitalit

ergor, À l'en-

brave

abord, \gpiraou de >elé la on de durant 3 cent res, le bitants à trois 8 gens er trae pouendait urs ret nous \ ayant > parce uisque @ faire batail-

»s À 865 : c'est sur une

poste t plus bsantes.

,si les barque ittendit

le quelavertir ide qui ù de la

du mues.” (2) mila de affaires,

8 corps rampe, Yonipes.

trèrent 1 dé la oste de lement mnemis, il leur L asaiL-

ien dur,

du Qa-

puisque la fusillade ne l'avait pas éveillé, fut |

pris dans son lit. (1) Ap:ès un semblant de résistance, durant lequel 1e drôle eut soin de recevoir quelque blessure peu dangereuse et qui pourrait témoigner au besoin en sa faveur, il se rendit aur. Anglais.

Une fois maitre des hauteurs, Wolfe s'empressa de ranger son armée en bataille sur les plaines d'Abraham, (2)

(1) Historique. Voyez M. Garneau. 1,

(2) Tout en faisant la part du drame, je tiens à montrer que cette hypothèse de trahison est assez bien fondée. Aussi vais-je citer tout le passage des Mémoires eur les affaires du Canada (p. 164, édition de 1838) qui a trait à la surprise du Foulon, en ayant soin d'en souligner les phrases qui viennent à l’appui dem: thèse.

“M. Wo je, qui avait renforcé le camp de la Pointe- # Lévi, £omblait flatter les idées des Fran;ais: l’A- ‘“miral Saunders faisait aussi exécuter des manœu- “vres qui annonçaïient une prochaine retraite. Au “Eymilien de toutes ces espérances, on confia au Sicur “de Vergor le poste du Cap-Kouge, au-dessus de de Que ; on ne pouvait mieux seconder Les intentions 4 du général anglais, dont le but était de faire une

# descente sans étre obligé d'attaquer l'armée retran- “chée, On avait consigné à cet officier de laisser ‘“ passor des bateaux chargés de vivres qui devaient ‘entrer dans Québec, en se conlant le long du cap. “ Ce capitaine avait avec lui beaucoup d'habitants ‘“ de Lorette dont le lieu était à portée de ce poste; ‘“ïils lui demandèrent permission d’aller travailler la # nait chez eux: il la leur accorda: (on prétend que “ce fut à condition d'aller ausei travailler pour lui ‘“ gur une terre qu'il avait dans cette paroisse), Wolfe, averti à temps dela mauvaise yarde de ce noste et du commandant à qui il avait affaire, disposa ses “troupes. Le Sieur de Vergor étuit dans la plus grande “gécurité. Qu vint l'avertir qu'on apercevait des ‘berges, remplies de monle, qui venaient sans # bruit au-dessus et au-dessous de son poste. Il ré- “ pondit que c'étaient des bateaux du munitionnaire “et qu'on Les laiseût tranquilles. M. Wolfe ayant fait ‘“ aborder quelques berges, instruit que tout était “ paisible, envoya un détachement se saisir de Ja ‘garde du Sieur de Mes et ordonna à trois ou ‘“ quatre mille hommes de le suivre, Ce détache- “ ment fit prisonnier le Sieur de Vergor, partie de sa garde et s’'empara des hauteurs.”

Ces lignes, écrites par un homme contemporain de Vergor, et qui fut à même de recueillir les rumeurs occasionnées par les soupcons que l’on dut former dans le temps sur la conduite de cet officier, ne laissent-elles pas percer le manque de foi que l’on avait en Vergor? ‘‘Onne pouvait, dit-il, mieux secon- “ der les intentions du général anglais qu'en confiant W à Vergor la garde de ce poste.” Et plus loin: ‘M. ‘{ Wolfe, averti à temps de la mauvaise garde do ce “ poste et du commandant à qui il avait affaire, dis- ‘“ posa ses troupes.” Qui donc dut avertirle géné ral anglais de In mauvaise garde du poste de Vergor ? Quelque Français assurément. Or, il fallait qu’il fat bien renseigné celui-là. Car si la mauvaise foi ou l'ineptie de Vergor avait été assez universelloment connue pour quo de simples déserteurs en pussent prévenir l'ennemi, comment supposer que les officiers français le sachant, eussent laissé ce commandement d’une telle importance à un pareil homme? Maintenant, comment s'imaginer que Vergor n’eût pas enténdu les coups de fusil que les assaillants échangèrent d'abord avec les hommes du corps de garde aitué au bas de la rampe, et ensuite avec ceux de son propre poste, et qu'il fût tellement lent à se lever qu'on le prit dans son lit? Certes, il est permis à un honnéte homme d’avoir le sommeil dur, mais pas à ce point-là.

Qu'il y ait eu trahison, l’on n’en peut done guère douter, et nos historiens qui n’osent l'affirmer ouvertement, le laissent entrevoir assez clairement, outre wa la tradition populaire ne semble point entourer je nom àc Vergor d'un bien grand respect, Mais d'où le cou» partait-il? De Vergor directement? Nous ne le croyons pas, Il n'avait pas assez d'esprit, comme le dit l'auteur du mémoire eité plus haut, pour ourdir une trime nuséi habilement conçue. IL fut done insjiré dans l'invention de ce dessein, Mais par qui ? Par quelqu'othcier de l’armée française? Non. Ils se battirent tuus vaiiamment, et leur gloire est assez pure de roupeon, qu'il sernit indigne de le supposer

Pour en finir avec le traître Vergor, disons de suite que l’on n’en voit aucune mention faite après la conquête, ni dans l'histoire ni ailleurs. Ïl est à présumer que, la conscience bourrelée de remords, il gagna quelque retraite ignorée, où il pût échapper à la justice des hommes et cacher aux yeux de ses concitoyens la honte attachée à son nom, mais qui, merci à Dieu, lui a survécu dans l'opinion populaire,

Cependant, M. de Montcalm n'avait pu se laisser persuader par Beaulac que toute l’armée anglaise fût débarquée au Foulon. Croyant, au contraire, qu'il allait seulement avoir affaire à quelque détachement isolé, il résolut de brusquer l'attaque, afin de culbuter les ennemis des hauteurs avant qu'ils ne fussent appuyés par le gros de i’armée de Wolfe.

I1 fait aussitôt battre la générale et, suivi seulement de quatre mille cinq cents hommes, vole au-devant des Anglais. Nos troupes tm versent la rivière sur le pont de bateaux, entrent dans la ville au pas de course par la porte du Palais, en sortent par les portes Saint. Louis et Saint-Jean, et arrivent à huit heures sonnantes sur les plaines.

Qu'on juge de la surprise de Montcalm en apercevarnt toute l’armée anglaise, forte de huit r-ille hommes, prête à le recevoir.

En ce moment accourt un aide-de-camp de M. de Vaudreuil, 11 remet un pli cacheté à Montcalm. Celui-ci l’ouvre.

“Attendez, général, lui écrivait le gouver- “ neur, je vais rassembler les Canadiens et les ‘troupes que vous avez laissés à Beauport “ pour la garde du camp, et me porter à votre “ secours.”

Attendre! attendre! s'écrie Montcalm en froissant la lettre, Nous en avons pardieu bien le temps! Chargeons plutôt!

Le chevalier de Montreuil, son major-général, était à côté de lui.

—VPour l'amour de Dieu! général, dit-il, ne brusquons rien! Ils sont deux fois plus nom breux que nous!

—Monsieur le major, répond Montcalm avec cette vivacité innée chez lui et qui devait causer notre maiheur, donnez l'ordre qu'on range les troupes sur une ligne de trois hommes de profondeur et qu'on sonne la charge!

Montreuil le regarde un instant sans rien dire, Mais comme le commandement est péremptoire, il lance son cheval au galop pour transmettre les ordres du général en chef.

Les troupes réglées, dont les grenadiers

un instant. Par les Canadiens? Ab! coux-là qui assurèrent la victoire de Montmorency, qui continrent, seuls, quelque tempe sur les plaines d'Abraham les troupes anglaises victorieuses, alors que les sol. dats réguliers de l’armée frnnçaise inondaient le côteau Sainte-Geneviève du ruissellement de leur déroute, les vainqueurs de Sainte-Foye, nos aïeux ui, après tant de sans inutilement versé pour la Prés oublieuse, ne tombèrent vaincus sous l’Anglais qu'après un an de pauvelles luttes sur un p1ys en ruines dont ils disputèrent pas à pas les cendres fumantes, les Canadiens des traîtres! Celui-là serait infâme qui le pourrait penser, Qui était-ce one? Qui! Les pillards éhontés qui assurèrent de longus main notre perte par leur criminelle admivistration. Ceux-là dont c'était le plus grand intérét, Æt à lour tête, Bigot, l'infâme Bigot, dont nous avons vrowvé que Vergor était ie bien digne mini; Bigot, qui s#wmble n'être venu dans ce pays que pour corrompre où dés honorer ceux qui l'approchaient de trop , rès

étaient encore au Cap-Rouge avec M. de Bougainville, se placent au centre, les milices de Québec et de Montréal à droite, vers le chemin de Sainte-Foye, et celles des Trois-Rivières à gauche sur le chemin Saint-Louis. On jette des pelotons de sauvages et de troupes de royal-marine sur 108 ailes, Puis, sans donner le teraps de reprendre haleine à ses soldats qui viennent de gravir à la course le Rideau ou côteau Sainte-Geneviève, Montcalm fait sonner les clairons,

L'armée s'ébranle sur une seule ligne, sans corps de réserve, et court sus à l'ennemi dont le carré profond s'étend en face des buttes à Neveu.

Six régiments, dont le 78ëme des monta.

gnards écossais, fort à lui seul de quinze à seize cents hommes, les grenadiers de Louisbourg et deux pièces de canon forment le côté de l'armée anglaise, qui regarde la ville, L'autre côté fait face au chemin Sainte-Foye et le troisième à Sillery. (1)

Wolfe, qui sent bien que la partie sera décisive et que toute retraite est impossible à secs troupes, si elles sont battues, parcourt lui-méme leurs rangs pour aiguillonner l’ardeur de ses soldats.

Mettez deux balles dans vos fusils, leur crie-t-il, et attendez que l'ennemi ne soit plus qu'à vingt pas, Alcrs ouvrez le feu tout d'un coup

Nos troupes, les réguliers du centre surtout, essouflées d'avance, ont rompu leurs rangs dans Ja charge et accourent sans ordre et sans consistance, Arrivés à quarante pas des masses anglaises, nos soldats du centre commencent à tirer sur l'ennemi, mais sans être appuyés par les autres bataillons distancés et empêchés de faire feu par ceux des leurs quai se trouvent interposés entre eux et l'ennemi,

Les Anglais Les attendent et soudain feu s'ouvre meurtrier, écrasant, soatenu,

M.de Montcalm avait gardé près de lui candac et Lavigueur dont les chevaux lui étaient en outre d'un: grande utilité; Raoul pour transmettre ses ordres, et Lavigueur, afin de lui tenir prête au besoin une monture de rechange,

Le général, voyant que les premières décharges des Anglais semblent jeter l’indécision parmi les troupes du centre, s'y porte nussitôt. Beaulac et Lavigueur le suivent.

En ce moment, Wolfe, déjà blessé au poignet, charge les nôtres à la baïcnnette avec ses grenadiers. 11 gravit le renflement du côteau, en face de l'endroit où s'élève aujourd'hui la prison neuve, loreque Lavigueur qui arrivait au galop arrête son cheval, arme sa carabine, couche en joue Le général anglais éloigné de deux cents pas, et fait feu.

Au milieu de la fumée des fusillades, le Canadien voit Wolfe qui s'atlaisse entre les bras de denx grenadiers anglais,

Voilà un petit officier qui en a pour son compte, rurmur-t-il en rechargeant son arme à la hâte,

leur

A Wolfe qu'on s'empresse de porter en ar- [l est à son

rière, succède le colonel Carleton.

(1) M. Garneau,

Page 1