BIGOT
tour blessé à la tête, Le chef de brigade Monckton le remplace et continue de charger les nôtres, dont une partie est privée de baïonnettes, et qui commencent à plier.
—Au nom de Dieu et du roi, tenez ferme!
leur crie M. de Montcalm, qui se jette avec ses officiers au milieu de la mêlée.
Beaulac et Lavigueur font à côté de lui des prodiges d'audace. Deux fois leurs chevaux ont rompu les rangs des grenadiers anglais.
Mais deux fois la force irrésistible de la colonne assaiHante les rejette an milieu des leurs, Un nuage de fumée les entoure, la poudre. leur noircit le visage, les balles se croisent et sifflent autour d'eux, A leurs pieds retentissent le bruit sourd des coups de crosse, les imprécations des blessés et les cris des mourants qu'on écrase. M. de Montcalm est atteint deux fois, mais légèrement, Raoul recoit deux balles dans ses habits, puis un coup de baïonnette dans la jambe gauche.
Soudain, Lavigueur, qui le suit partout et le couvre au besoin de son corps sans trop s’oc-
cuper de lui-même, voit Monckton coucher
Raoul en joue avec la légère carabine que les officiers anglais portaient alors en bandoulière, Jean saisit le seul pistolet d'arçon chargé qui lui reste et ajuste Monckton qui tombe en lâchant son coup de feu. La balle du brigadier blessé dévie et jette à vingt pieds en l'air le chapeau de Beaulac.
—Merci, Jean, lui dit Raoul; sans toi, je l'avais en pleine figure.
—0e n'ést pas la peine, mon lieutenant, M'est avis cependant que nous ferions bien de suivre les autres.
En effet, les nôtres, après avoir plié, cèdent enfin sous le norabre et Beaulac se trouve presque seul avec Lavigueur en face des Anglais qui se lancent, commandés maïntenant par Towashend, à la poursuite des Franc :s.
—Deux temps de galop, dit Raoul, et allons rallier les Canadiens en bas du côteau.
l's tournent bride, piquent des deux, passent entre le centre et l'aile droite de notre armée en désordre, s'arrêtent bientôt et se placent en travers des fuyards en leur criant d’arrèter,
Au mème instant des clameurs amies s'élèvent derrière cux, C’est M. de Vaudreuil qui arrive à la tète des Canadiens du camp de Beauport, y”
D'abord dissuadé !: marcher de conserve avec M. de Montcalh par Cudet et quelques autres qu’ y avaient un intéré! particulier (1), le marquis de Vaudreuil, n’écoutant enfin que son courage et 84 loyanté, arrivait au secours du général.
M. de Montcalm, qui tâchait de rallier ses troupes, en haut du côteau, vient cependant de tomber de cheval, entre les buttes À Neveu et la porte Saint-Louis, On l'emporte dans la vitle, mortellement blessé, La nouvelle s’en répand avec la rapidité de l'éclair et ne fait qu'accélérer la retraite des fuyards,
L'impulsion de la’ déroute, donrée par Les troupes réglées, n’entraîne cependant pas cor plètement les milices canadiennes, qui, âccoutumées À reculer à la facon des eauvaes ef à
(1) Mésnoires aur Les affaires du Caunuau
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revenir ensuite à la charge, se rallient en plu« sieurs endroits à la faveur de petits bois, Avec cette habileté de tir, devenue proverbiale, ils entretiennent un feu de tirailleurs si bien nourri, qu'ils forcent à reculer plusieurs corps détachés de l'armée anglaise, Mais enfin, écrasés à leur tour, il leur faut plier sous le nombre et battre en retraite,
M. de Vaudreuil et ses officiers, Beaulac et Lavigueur, tous sont entraînés par le courant dans la vallée,
Monsieur le gouverneur! crie Raoul au marquis de Vaudreuil découragé, tâchez de rallier le plus grand nombre d'hommes qu’il vous sera possible. Pendant ce temps, je vais remonter le côteau avec quelques gens dévoués pour arrêter un peu l'ennemi en vous attendant.
Se levant sur ses étriers :
—Frères, crie-t-il aux Canadiens en montrant les hauteurs avec son épée ensanglantée, allons venger Montcalm et les nôtres |
Son enthousiasme gagne ceux qui l'entourent, Deux cents braves enfants du sol remontent avec lui le côteau Sainte-Geneviève et tombent avec une incroyable furie sur l'aile gauche ennemie qui reprenait baleine,
—{Æn avant! en avant! criait Raoul.
Ah! qu'il était beau, le jeune chevalier!
Sa noble tête nue, les cheveux au vent, l'œil en feu, le sourire de la vengeance aux lèvres, il lançait son cheval au beau milieu des rangs épais des montagnards. Le noble animai, sans craindre les baïonnettes, y entrait à coups de poitrail. Raoul se baissait, trouait deux ou
trois poitrines anglaises avec la pointe de son.
épée, puis faisait se cabrer son cheval dont les sabots ferrés en se rabattant sur le sol broyaient les crânes qu’ils rencontraient; de sorte qu'il y avait place nette autour du jeune homme.
Surpris par cette attaque brusque et irrésistible, les trois cents montagnards, isolés et séparés des leurs, coramencent à reculer à leur tour,
—{n avant, les gars ! crie Raoul, dont l'arme infatigable plonge et remonte toujours de plus en plus sanglante,
…Tuet tue! hurle Lavigueur enivré de turmauite et de sang,
Rien ne résiste à cette poignée de braves,
Enfin, les montagnards écossais lachent pied.
—Jls fuient! ils fuient! s’exclame Beaulac.
Mais au mème instant, des cris étrangers retentissent, puis un bruit de pas cadencés sur la plaine fumante, Ce sont deux régiments anglais qui accourent à l'aide des montagnards.
—Frères! dit Beaulac en regardant les siens, c'est ici qu’il faut mourir!
Et le noble jeune homme, suivi de ces braves maintenant fort décimés, retombe comme une trombe sur les montagnards qui reculent encore.
Les deux régiments anglais s'approchent au pas de course, Ils font halte, l'arme à l'é.
paule.
Un cri part, puis un ouragan de flamme et de plomb éclate en bondissant de la gueule de leurs milliers de mousquets, hurle et passe sur les Canadiens dont les rangs sont horriblëment troués, Raoul n’est pas touché; mais avant de tomber, il veut au moins tuer encore, et
murmurant une dernière fois le nom de Berthe, il guide son cheval sur les masses anglaises.
Une autre décharge tonne, Le cheval de Raoul fait un dernier bond et s'abat.
Quand la fumée s'est dissipée, les Anglais voient Beaulac se débattre en s’efforçant de tirer sa jambe droite prise sous sa monture.
Vingt d’entre eux courent sur lui en criant:
hourrah !
Beaulac casse la tête du premier qui arrive d’un coup de pistolet et menace les autres de son épée, Mais c'en est fait de lui, Il est seul contre une armée,
Les Anglais font cercle autour de lui et le somment de se rendre.
—Jamais! crie Raoul qui, par une violente secousse, se dégage, se redresse sur pied, pâle, les dents serrées, les lèvres frangées d'écume.
Dans un moment de sublime folie, il prend son élan pour 8e jeter sur le cercle terrible qui l’environne,
Mais au même instant, arrive un cheval qui décrit une grande courbe en l'air et tombe en hennissant au milieu des Anglais dont quatre ou cinq roulent meurtris sur le sol.
Tandis que les ennemis étonnés hésitent, Lavigueur, qui monte le vaillant coarsier, se penche sur le cou de son cheval, empoigne Raoul par la ceinture, le soulève comme un eénfant et le jette en travers de sa selle, Puis enlevant à grands coups d’éperons sa monture qui renverse trois montagnards, il revient vers la ville au triple galop.
Des clameurs de rage et des coups de feu partent derrière les fugitifs, qui répondent au sifflement des balles pur des cris de défi,
Des deux cents héros qui avaient remonté le côteau une demi-heure auparavant, ils étaicnt à peu près les seuls survivants à ce conflit su prème, (1)
La bataille était finie et perdue pour nous.
Elle nous coûtait près de deux mille hommes dont deux cent cinquante prisonniers, blessés pour la plupart, Trois officiers généraux, Montcalm qui expira le lendemain, le chef de brigade Sénesergues ainsi que M. de Saint- Ours, lesquels moururent des suites de leurs blessures,
Les pertes des Anglais s’élevaient à presque sept cents hommes, parmi lesquels le général en chef Woilfe, qui rendit le dernier soupir au milieu du combat, et ses principaux ofliciers, Ce qui prouve que la défense des nôtres fut vigoureuse,
La trop grande précipitation de Montcalm causa notre ruine. Il devait d’ubord attendre
1) “ L'armée française fuyait; deux cents bravo ‘“ Canadiens se rallièrent dans la vallée, rermon- “ tèrent sur le côteau ; comme dos lions ils so jetèrent “ sur l’aile gauche de l’armée anglaise avoc une fu- “ reur incroyable, arrétèrent un moment les Anglais, “ permirent aux soldats de s'arrêter, et, enfin, après # avoir été eux-mêmes repoussés, disputèrent le ter- ‘ rain pied par pied, depuis le somimet du côteuu “ jusque dans la vallée, Ces braves gons furent “presque tout tués, mais sauvèrent la vie à une ‘# grande partie de l'armée française, Quelques-uns “se jetèrent dans la ville.” M. Feriand,
“ Trois cents montagnards écossais qui revonaient ‘ de la poursuite, dit M. Garneau, furont attaqués “ par eux sur le oûteau de Sainte-Géneviève. et obli- “ gés de reculer jusqu'à ce qu’ils eussent été dégagés “ par deux régiments qu’on envoya à leur secours."
M. de Vandrenil avec les réserves laissées À Beauport, puis Bougainville et 1…a Roche-Beaucourt qui avaient l'élite des troupes an Cap- Rouge et qui, comptant bien que le général les attendrait, accournrent en toute hâte, mais ne purent arriver sur le champ de bataille que pour entendre les derniers coups de fusils des vainqueurs, Quel résultat tout différent pou- | vait avoir le combat, si Bougainville et | la Boche-Beaucourt, avec les grenadiers et le corps de cavalerie, fussent tombés sur les derrières de l'armée anglaise, tandis que Montcalm la chargeait de front! On reproche encore au malheureux général de n'avoir pas gardé de réserve, et d'avoir négligé de faire sortir de la ville l'artillerie de campagne qui lui aurait été d’un grand secours.
Mais paix à ses cendres : car il s’ensevelit noblement drapé de sa défaite, et s’il n'eut pas la gloire de vaincre, il eut celle au moins de montrer aux infimces pillards qui avaient préparé de longue main nos désastres, comment un homme de cœur sait vivre et mourir pour 8on pays.
Quand Bcaulac et Lavigueur arrivèrent à la porte Saint-Jean, on allait la fermer, Ils s’engouffrèrent sous la sombre voûte et rentrèrent dans la ville.
La désolation régnait partout. Les rues étaient encombrées de blessés qu'on portait sur des civières, et de soldats dont les vêtements étaient déchirés et les figures noircies de poudre avec de grandes balafres sanglantes.
Les cloches sonnaient à toute volée, le canon tonnait sur les remparts pour tenir les Anglais en respect sur les plaines; et des maisons délabrées par le travail de la bombe, sortaient quelques têtes de femmes effarées qui jetaient les hauts cris.
Lavigueur tourna immédiatement à droite et remonta In rue d'Auteuil, pour s'engager ensuite dans la rue Saint-Louis, Arrivé devant la résidence du chirurgien Arnoux, dont la maison s'élevait enr Le site occupé aujourd'hui par J'Hôtel-de-Ville, Lavigneur arrêta son cheval et dit à Raoul:
Maintenant, allez vous faire panser, mon lieutenant,
Outre le coup de baïonnette qu'il avait reçu dans la jambe gauche, Beaulac avait aussi quelques autres blessures assez légères,
—Bahl ça n'en vaut pas la peine, répondit | le jeune homme.
Allons! allons! il ne faut pas négliger cela, si vous voulez être prêt à prendre | part à la prochaine revanche que les Anglais nous doivent,
Raoul descendit de cheval et entra dans la maison qui se remplissait de blessés qu'on apportait à chaque instant.
M. Arnoux, l'aîné, était absent de la ville.
Il accompagnait l’armée de Bourlamarque sur | les bords du lac Champlain, Mais son jeune frère était resté à Québec,
Lorsque Beeulnac arriva chez Jui, le jeune | Arnoux venait d'examiner la blessure du marquis de Montcalm, et de déclarer quelle était mortelle, Le général avait accueilli la nou- | velle de sa mort prochaine avec ce sang-froid
inaltérable âmes, (1)
Raoul dutattendre nne partie de l'après-midi. Armoux examina enfin ses blessures, qui n'4vaient rien de grave. Seulement, il lui recommanda quelques jours de repos.
Ensuite, Beaulac se dirigea vers son logis, dans la rue Couillard. Il resta quelque temps à s'y reposer, Sur lés huit heures, il sortit. L'ombre du soir tombait sur la ville, L'artillerie anglaise tirait de Lévis, et l’on entendait le bruit des bombes et des obus qui éclataient avec fracas dans les rues désertes, Noé batteries ne répondaient que faiblement, vu la rareté des munitions.
Raoul porta ses pas du côté de la rue de Léry (2) ou Sainte-Famille. Il la degcendit pour tourner le coin des Remparts, qu'il remonta vers la grande batterie.
Arrivé devant une petite maison en pierre, dont les volets étaient hermétiquement clos, il ressentit soudain une douleur atroce dans la région du cœur,
—Mon Dieu! se dit-il en appuyant la main sur sa poitrine, serait-ce donc le pressentiment d'un nouveau malheur!
qui est l'attribut des grandes