CHAPITRE VII
Vous souvient-il, lecteurs, d’une toute vieille maison de pierre, basse, à un seul étage, que l'on voyait, il y a douze ans, sur les remparts, à quelques cents pieds plus bas que la rue Saint-Georges? Vous rappelez-vous qu'en longeant ses murs séculaires, rongés et affaiblis par le temps, vous reteniez votre haleine, tant vous aviez peur que le moindre souffle ne four nit un prétexte à 8es murailles chancelantes et à son toit fatigué par la pesanteur des ans, de s'effondrer sur votre tête ? Et vous passiez bien vite en voyant le trou béant que formait la toiture fuyant certain angle des murailles boiteuses qui lui refusaient leur appui.
Quand vous aviez laissé derrière vous cette ruine croulante, vous vous retourniez en vous demandant par quel phénomène d'équilibre se maintenait cette cheminée si voûtée, si torturée que vous l’eussiez pensée jalouse des paraboles fantastiques décrites par le reste de l'édifice invalide,
Enfin, vous continuiez votre chemin, tout en vous disant que le lendemain l’on verrait assurément la rue encombrée des débris de cette mâsure écroulée pendant la nuit,
Mais des semaines, des mois et des années s'écoulaient sans donner le coup de grâce à cette charpente vermoulué, tandis que le soleil de chaque jour n'en donnait que plus de vigueur aux touffes de mousse et d'herbe qui trouvaient moyen de croître sur ce toit d'un autre âge.
En 1759, la maison dont nous venons d’es-
quisser la décrépitude était presque neuve; M. | | sur le seuil, ies yeux fixes de terreur, stupéfait,
de Rochebrune l'ayant fait bâtir quelque temps
après son arrivée en Canada. Après sa mort, |
elle avait été abandonnée pendant l'année que Mlle de Rochebrune avait passée chez Lavi-
gueur, Mlle de Longpré l’occupait avec Berthe, |
après avoir adopté la malheureuse enfant,
Grâce à son peu d’élévation et À son isole. | | che. Deux cierges hrûlaient doucement auprès,
lement des autres habitations, la petite maison des remparts avait peu souflert des boulets des
| assiégeants et évité l'incendie qui avait dévoré la plus grande partie de Québec, La cheminée,
emportée à moitié par un boulet, avec une longue éraflure creusée dans le mur de pignon, à gouche, par un éclat d'obus, témoignaient seuls du passage des projectiles anglais.
On sait que Mile de Longpré, désolée de la disparition et de la captivité de Berthe, n'avait pas voulu s'éloigner de la ville avant le retour de ln jeune fille, Rien n'avait pu le déterminer à quitter sa demeure, tout exposée qu'elle y fût,
Elle s'était contentée de matelasser les fenêtres qui donnaient sur le fleuve et la Pointe- Lévi, pour se mettre, autant que possible, à l'a bri des projectiles,
C'est à la porte de cette maison que nous avons laissé Raoul de Beaulac au moment où il allait frapper pour #annoncer,
On se rappelle qu’à l'instant où il allait por ter la main au lourd marteau de fer, il avait éprouvé au cœur une violente contraction, en se demandant si ce n'était pas un pressentiment qui le prévenait d'un nouveau malheur,
C'était une douleur aiguë, poignante, accompagnée d'un grand affaissement moral, et telle, que le jeune homme, doué d'un tempérament robuste, n'en avait jamais ressentie,
Il fut quelque temps à se remettre, car on ne vint lui ouvrir qu'au bout de quelques minutes, et lorsqu'il eut frappé deux fois,
Il commençait à respirer plus librement quand la porte s'ouvrit,
En le voyant, la servante devint terriblement pâle, et l'émotion qu'elle éprouva fut telle, qu’elle ne pit répondre à Raoul lorsqu'il lui demanda si les dames pouvaient le recevoir,
Encore tout énervé lui-même, Beaulac | À prêta qu'une faible attention à la pâleur de la servante et crut que l’altération de ses propres traits avait frappé la jeune fille,
—-Mon Dieu! n'allez pas plus loin, monsieur de Beaulac! cria celle-ci en l’arrêtant par le bras.
—Mais, qu'y a-t-il donc? lui dit Raoul d’une voix tremblante et étoufrée.
La servante voulut répondre, mais les paroles s’accrochaient dans sa gorge,
Puis, comme si ce qu'elle avait à dire était trop douloureux à prononcer, la pauvre fille se sauva en laissant la porte ouverte,
La commotion que sa robe imprima à l'air en passant devant une por'e qui s'ouvrait à gauche sur le salon, apporta jusqu’à Raoul une forte odeur de cierge allumé.
Attiré par une puissance invincible, le jeune homme s'avança dans Ja direction de la grand'chambre. Quand il eut fait trois pas-l'inté rieur de l'appartement Jui était encore caché. il aperçuè une Jueur rouge qui se réflétait sur le vernis de la porte entr'ouverte.
Arrivé à l'entrée de la chambre, il s'arrêta
pétrifié, anéanti, De grands draps blancs couvraient les quatre
| murs et masquaient les fenêtres en arrêtant la
lumière du jour.
Au milieu de la chambre s'élevait une estrade noyée sous des flots de mousseline blan-
sur une petite table recouverte de fine toile, et éclairaient de leur lumière froide le pâle visage d'une jeune fille étendue, sans
| mouvement, sur le lit mortuaire,
Deux vieilles femmes agenouillées égre-
| paient leur chapelet auprès du corps inanimé,
Raoul se gerra la tète avec ses deux mains
L'INTENDAYT BIGOT,
eu se demandant #11 avait le cauchemar ou s'il était fou.
Mais l'implacable réalité brûlait ses yeux,
Il étendit soudain les bras et vint se jeter sur l’estrade en orlant :
Berthe! à mon Dieu! Mais dis-mol, Berthe, que ce n'est pas vrail Non, ma bien-aimée | tu n'es pas morte ! dis?
Elle ne répondait pas, la jeune fille.
Raoul saisit ses mains qu'elle avait croisées sur la À soir et les sscoun avec frénésie,
68 deux blanches mains 8e séparèrent et la gauche seule resta dans celles de Raoul, Elle était inerte et froide comme celle d’une statue de marbre,
—Je t'en supplie, Berthe ! poursuivit le malheureux avec es accents de voix déchirants, cesse ce jeu atroce ! je sais bien que tu n'es pas morte, val N'étais-tu pas avec moi, ce matin, sur mon cheval noir! Tu as voulu m'éprouver, n'est-ce pas? Mais c'est assez! Car vois-tu, Berthe, je souffre le martyr! Mais tu veux donc que je meure pour tout de bon, moi! Mon Dieu! c'est donc vrai, vous m'avez tué ma fiancée! Ah! que trois fois maudit soit le jour où vous m'avez donné la viel
A ces cris délirants qui remplissaient la maison, d'autres cris répondirent d'une chanbre voisine, et Mlle de Longpré, accourant 6plorée, vint s’affaisser près de Ratrade. Raoul ne ouvait plus douter de l'immensité du malheur ki s'effondrait sur lui.
I1 se releva tout à coup, pâle, muet, les yeux secs, Durant quelques minutes il resta immobile, Tant de sanglots furieux bouillonnaient dans s@ poitrine, qu'il crut un moment qu’elle allait éclater sous cette énorme pression, Mais, : mme la vapeur qui bondit de la bouilloire surchauftée, lorsqu'on finit par donner une issue à sa fureur, de violents sanglots sortirent enfin de sa gorge, tandis que des flots de larmes jaillissaient de ses yeux égarés.
Ses genoux retombèrent en terre, et sa tête s'affaissa sur l'oreiller de Berthe, où ses cris étoufiés se mêlèrent avec les pleurs qui baignaient, de leur chaude amertume, la chevelure noire de sa fiancée, dont les longs anneaux 8e déroulaient en vagues onduleuses autour de la figure et du cou de la morte.
Seule, sur le lit tout blanc, dans ses vêtements de vierge, la demoiselle de Rochebru ae gardait son immobile impassibilité,
Blanche était sa figure, comme les gouttes de cire qui lentement glissaient le long des deux cierges allumés à son chevet, pour venir se figer dans le réservoir des chandeliers d’argent. Ses paupières, qu'on n'avait pu réussir à fermer entièrement, laissaient voir à demi le cercle des noires prunelles sous les longs cils bruns dont l'ombre frangeait les joues pâlies, Ses narrines dilatées semblaient vibrer encore comme au soufile de la colère ou de la terreur, et sa bouche, aux lèvres décolorées, était contractée comime par un transport de haine ou d'effroi.
Malgré sa beauté, elle faisait ainsi mal à voir, tant l'expression tourmentée de sa figure différait de celle des jeunes filles qui se sont endormies dans la paix du Seigneur,
I! fallait que son agonie eût été terrible,
Raoul restait écrasé sous l'énorme poids de son infortune,
Longtemps on entendit le bruit nâvrant de ses sanglots étouffés à demi dans l’oreiller sur laquelle reposait insensible la tête de son armante,
Quelquefois ses sanglots se changeaieut en cris spasmodiques et sa douleur se réveillait plus intense, comme le feu d'un brasier auquel on jette un nouvel aliment, C'est qu'alors il songeait que le matin même, il la pressait contre son cœur, sa belle fiancée qui frémissait sous son étreinte ardente, C'est que les gais rêves d'avenir qu'il faisait alors, revenaient maintenant, par volées, cronsser sur son malheur et lui jeter le cri sinistre entendu par un poète malheureux dans une heure d'amer délaissement :
{ Never! o never more ! ”
Une fois, il essaya de relever la tête pour s'assurer si réellement elle était bien morte, celle qui lui disait, à l'aurore si riante de ce funeste jour: Raoul, je t'aime!
Mais à peine l’eut-il envisagée, qu'il fut pris d'une nouvelle crise,
Eperdu de souffrance, exalté par la douleur, il colla ses lèvres brûlantes sur la bouche glacte de la morte, Puis, sentant que le délire lui montait en bouillonnant jusqu'au cerveau, il s’arracha de ce baiser suprême et sortit en courant comme un fou,
Voyons maintenant ce qui était arrivé à Mlle de Rochebrune, après que Raoul l'avait quittée à l'entrée de la rue du Palais.
Quand la déclivité de la côte lui eut caché son fiancé, elle continua de longer la rue Saint- Jean et se dirigea vers la rue Couillard en gagnant les remparts de l’est,
Encore convalescente, énervée par les angoisses et les fatigues de la nuit, brisée par la course à cheval qu’elle venait de faire, Berthe avait ressenti une faiblesse extrème en mettant pied à terre,
Elle entra dans la rue Couillard en se trainant avec peine et demandant à Dieu qu'il lui donnât la force d'atteindre le logis de sa parente.
Le sang bourdonnait dans ses tempes et ses muscles détendus lui refusaient leur secours, Elle sentait ses jambes se dérober sous elle à chaque pas.
Elle allait cependant entrer dans la côte de Léry, qui termine la rue Couillard à angle droit, lorsqu'elle se trouva soudain face à face ayec un homme qui descendait en toute hâte.
A peine eut-elle envisagé cet homme, qu'elle jeta un grand cri et s'affaissa mourante au milieu de la rue.
Celui dont la vue seule l'avait ainsi foudroyée, c'était Digot.
L'intendant, anxieux du résultat de sa trahison, avait passé la nuit dans le logis désert de Mme Péan, qui était absente de la ville avec tous ses serviteurs depuis le commencement du siége, La maison de la dame était située, comme on sait, dans la rue Saint-Louis et domi nait de beaucoup les remparts de l’ouest, alors très-peu élevés ; de sorte que de l'étage supé-
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rieur l’on avait vue sur “gp des plaines d'Abraham qui avoisine la ville,
Bigot s'était rendu dans l'appartement le plus élevé, du côté de la campagne, et s'était mis en faction, à la fenêtre, dès le miliea de la nuit,
Vers une heure du matin, il avait entendu, venant du Foulon, des coups de feu qui grondaïent sourdément à distance, Maisjla nuit était encore trop noire pour qu’il y pt voir quelque chose,
Durant plus d'une heure fi prêta l'oreille à la fusillade, qui finit par s'éteindre et cesser tout à fait.
Qui saura jamais les angoisses honteuses du traître tandis que sa face blôme, sortie de la fenêtre ouverte se penchait dans l'ombre pour aspirer, avec l'air frais de la nuit, les premières effluves du malheur qu'il préparait au pays de. puis si longtemps? Qui nous dira les tempêtes qui soulevèrent sa poitrine pendant les trois heures que ses yeux hagards voulurent percer les ténèbres pour y trouver l'indice de notre honte ut du succès de son infamie ?
La nuit, cependant, fuyait peu à peu devant l'aurore qui, victorieuse, envahissait la campagne en refoulant l'obscurité.
Dès le premier reflet de jour pâle qui vint éclairer la plaine, Bigot la scruta d'un regard avide, Mais il ne vit rien; car le renflement de la colline qui s'élève à quelques arpenis de la porte Saint-Louis s’'interposait entre lui et l’armée anglaise, dès lors rangée en bataille au pied de la déclivité qui commence auprès de la prison neuve. Bigot, qui s'était imaginé que les ennemis tenteraient de surprendre la ville s'ils réussissaient à s'emparer des hauteurs de la falaise du F'oulon, fut consterné de ne point voir les Anglaïs apparaître près des murs.
Pendant plus d'une heure, son œil terne resta fixé sur le mamelon de verdure qui traçait sa ligne onduleuse sur le ciel rosé du matin, mais vainement, L'Anglais ne se montrait pas.
—Auraient-ils été repoussés? se dit l’infâme, qui déplorait déjà l’inutilité de sa trahison.
1 était quatre heures.
Tout à coup, il entendit le son des clairons qui donnaient l'alarme. Ces cris stridents du cuivre venaient de la porte Saint-Jean,
I1 bondit sur ses pieds et descendit les escaliers quatre à quatre pour aller voir ce qui se pussait au dehors.
Après avoir fait quelques pas dans la rue Saint-Louis, il la quitta aussitôt pour s'engager dans les rues Sainte-Anne et du Trésor. 11 déboucha en courant dans la rue Buade, longea la cathédrale et traversa la grande place de l'église.
Mais il ne rencontrait personne,
Son excitation était si grande qu'au lieu de descendre la rue de la Fabrique, ainsi qu'il en avait d'abord l'intention, il continua d'avancer tout droit dans la rue de ILiéry.
Quand il reconnut son erreur, il avait descendu la moitié de la côte,
1] s'arrêta une seconde.
—Buh! pensa-t-il, ce n'est pas la peine de remonter, Continvons. Je vais prendre la rue Couillard.
C'était la fatalité qui ie poussait ainsi,
Comme il tournait le second coin de rue qui s’offrit à sa gauche, il aperçut Mlle dé Rochebrune à dix pas de lui,
—Mordieu ! s’écria-t-il, comment se fait-il que les Anglais l’aient laissée s'envoler sans m'en prévenir! :
11 fit deux pas au-devant de la pauvre enfant, qui s’affaissa morte d'effroi,
Elle le redoutait et le haïssait tant cet homme, que sa présence inattendue avait arraché soudain à Berthe le peu de force et de vie qui lui restait encore,
Bigot s'arrêta près de la jeune fille étendue sans mouvement au milieu de la rue,
—Que faire? dit-il en se frappant le front.
Mais il n'eut pas le temps de délibérer davantage, car l'alarme jetée dans la ville y courait comme une trainée de poudre à laquelle on met le feu.
Déjà les miliciens et les bourgeois sortaient de leurs maisons, et de toutes parts des clameurs confuses s'élevaient,
—Filons} pensa Bigot, On ne dot pas me voir ici, et d’ailleurs, la belle n'étant qu'évanoue, je la retrouverai bientôt.
Il venait à peine de disparaître au premier détour de la rue qu'un petit groupe de miliciens qui s'étaient habillés et armés à la hâte, vint se heurter sur le corps de Berthe en criant :
—Aie!
—Holà!
—Qu'est cela ?
—Une femme |!
—E vanouie.
—Morte |
—Attends donc que l’on voie!
—Diable! mais c'est,.,,..,., Mil Rochebrune, la cousine à la vieille demoiselle Longpré qui demeure sur les remparts. On disait pourtant qu’elle était prisonuière des Anglais.
—-On ne la laissera pas dans la rue ?
—On a ben le temps de faire revenir cette demoiselle, . ,.
—Tut! tut! interrompit un sergent qui se trouvait avec eux, que deux d’entre vous la portent chez sa parente, Allons, Pierre et Jacques, vite, et venez nous rejoindre ensuite à la porte Saint-Jean.
Les deux hommes désignés s'exécutèrent,.
Au bout de quelques minutes, ils frappaient à coups de crosse dans la porte de l'habitation de la vieille dame.
Nous renonçons à peindre la douloureuse surprise qui saisit Mile de Longpré à la vue du corps inanimé de sa parente,
D'abord, elle voulut croire que la jeune fille n’était qu'évanouie, Mais quand on eut essayé tous les moyens imaginables pour la faire revenir, et qu'on eut constaté que la malheureuse enfant ne donnait aucun signe de vie, Mile de Longpré perdit connaissance,
Quelques voisines charitables se chargèrent d'ensevelir Berthe, qu’elles placèrent dans le salon, ou la grand’chambre, comme on disait alors.
Un tel état de torpeur suivit l’évanouissement de Mlle deLongpré qu’elle ne songea nul. lement à faire parvenir cette fatale nouvelle chez Raoul, que, d'ailleurs, elle devait croire
absent. Voilà pourquoi Beaulac était venu se heurter si brusquement contre le caduvre de sa fiancée.
Meurtri, broyé par la main d’airain du malheur qui l'étreignait avec une fureur toujours croissante depuis quelques rois, Raoul passa une horrible nuit.
Parfois, dans le paroxisme de sa douleur, il maudissait le ciel qui l'avait fait si malheureux. Ramené tantôt à de meilleurs sentiments par les bons principes qu'il devait à sa pieuse mère, morte depuis plusieurs années, il demandait pardon à Dieu des blasphêmes que Jui arrachait le délire, Puis son imagination surchauffée, exaltée, lui soufflait d’ardentes prières. Alors il implorait à grands cris le Seigneur et la Vierge de rendre par un miracle la vie à sa fiancée,
Durant cette interminable nuit, dont chaque seconde enfonçait son dard dans le cœur endolori du jeune homme, Raoul pleura toutes les larmes de ses yeux. Si, au moins il eut eu à sa portée l'affection d'un parent ou d'un ami pour caresser et calmer 5a souffrance, Mais il était seul, le pauvre orphelin, le triste abandonné. L'état d’agitation extrême dans lequel se trouvait la ville avait plorgé chacun dans une situation analogue à la s'>nne. Car les victimes de la bataille comptaient bien des amis et des parents dans la capitale en deuil.
Sur le matin cependant, comme Beaulac épuisé gîisait sur sa couche, abruti par la souffrance morale, il entendit des pas pesants auprès de lui. Mais il ne bougea pas.
Il sentit qu'une main rude se posait sur son épaule. Il put lever enfin la tête,
Lavigueur 8e tenait debout devant lui et le regardait avec une profonde commisération.
Le contact de la main loyale du seul homme qui lui fût dévoué dans le malheur, eut un effet terrible sur son organisation énervée, &i la source de ses larmes n'eût pas été tarie, Raoul aurait fondu en pleurs. Mais ses yeux, brûlés par l’insomnie et la fièvre, restèrent secs. Sa poitrine se souleva comme pour sanglotter, Et cependant, ses lèvres firent vibrer un rire nerveux et strident.
Mon Dieu! il est fou! pensa Lavigueur qui, avec un puissant effort, parvint à étouffer un sanglot sonvulsif,
À la dérobée, il essuya deux grosses larmes qui roulaient sur ses joues hâlées. Il comprit que pour opérer une diversion salutaire à l’exaltation douloureuse de Beaulac, il fallait donner un autre cours à l'emportement de sa passion.
--Monsieur Raoul, dit-il d'une voix tremblante,
Beaulac riait toujours, mais d’un rire épouyantable,
—Monsieur Raoul, il vous faut vivre pourtant,
Le jeune homme ne semblait pas entendre,
Savez-vous pourquoi, mon lieutenant ?
Le brave Canadien serrait affectueusement la main de Beaulac dans sa grosse main calleuse,
(est qu'il vous reste à vous venger !
Raoul ne riait plus et semblait écouter cette
voix qui lui parlait, comme si elle fût venue de loin, de bien loin.
—Me venger? ‘nurmura-t-il.
—Oui, mon li-utenant, vots venger de Bigot.
—Bigot! cria Raoul.
Son œil éteint se ranima, dents.
—0O l'être exécrable, causes de tous mes maux! s'écria-t-il.
—Cause surtout de la mort de mademoiselle Berthe, reprit Lavigueur dont la voix trembla.
—Que dis-tu,Wean ?
—La vérité. Ma sœur qui est mariée avec Pierre Couture, le menuisier qui demeure à côté d'ici, dans votre rue, ayant été éveillée ce matin en sursaut par les cris d'alarme que jetaient les clairons du corps de garde de la porte Saint-Jun, sauta à bas du lit pour aller regarder ce qui se passait dans la rue, Eïle aperçut de la fenêtre une femme étendue sans vie devant la porte, tandis qu'un homme s’enfuyait à toutes jambes après s'être penché un instant vers la jeune femme. Cet homme, elle eut le temps de le reconnaître, C'était l’intendant, La jeune femme, mademoiselle Berthe.
Raoul poussa un cri de rage, un hurlement de bête féroce,
Il ne pouvait pas parler, il suffoquait, et tournait autour de sa chambre comme dans sa cage un lion furieux,
—Qu'ai-je fait, mon Dieu! pensa Lavigueur.
Sa folie va le reprendre, pire que tantôt. Il va ge tuer peut-être |
Mais Beaulac s'appaisa bientôt, et venant s'arrêter en face de Lavigueur étonné de ce changement brusque, il lui dit d'une voix calme, terriblement calme :
—Oui, Jean! il faut vivre pour qu'il meure, cet homme maudit! Vois-tu, Jean, c'est cette main-ci qui le tuera:
La menace étais si fortement acceatuée, que Lavigueur en frissonna,
—Mais, ajouta Raoul, quand j'aurai rengé Berthe, je ne vivrai pas longtemps.
Lavigueur n'osa point reiever ces deruières paroles.
Il était trop content du résultat obtenu,
Il passa le reste du jour avec Raoul, de peur qu'une nouvelle crise venant à s'emparer du jeune homme, ce dernier n'attentât à ses jours dans un moment de délire.
Mais, ainsi que l'avait prévu le Canadien, les idées de vengeance qu'il avait infiltrées en Beaulac avaient appaisé la frénésie de la douleur de Raoul,
Maintenant, bien qu'il fût sombre comme la pierre d’un tombeau dans une pluvieuse nuit d'automne, et qu’il ne dit pas une parole à Lavigueur pendant tout le jour que celui-ci s'astreignit à passer à côté de lui, un grand calme, voisin il est vrai d’un profond abattement, succéda à l'excitation febrile qui l'avait récédé,
Et pourtant, comme il Le retournait dans son cœur ce dard atroce que la main de l’infortune y avait enfoncé! Comme il se complaisait, durant cette lente journée, a envenimer sa blessure en la froissant sans relâche au contact de la mémoire de ses joies passées !
Enfin, quand chacune des nnnutes de cet in-
Il grinça des
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de Bi-
nça des
S Ines
oiselle ‘embla.
e avec eure à ‘veillée me que le de la ur aller , Elle ue sans ne S'enché un 1e, elle l'inten- Berthe.
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uait, et dans sa
rigueur.
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meure, 2st cotte
eatuée,
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nu,
de peur arer du es jours
Hien, les rées en la dou-
mme la se nuit e à La- -Ci 8'asl calme, nt, SUCrécédé,
ans son fortune ait, du sa blestact de
: cet in
terminable jour eut déchiré son âme de ses soixante aiguillons, quand la lumière du soleil eut été lassée d'éclairer son supplice, la nuit vint se pencher à son tour sur l'infortuné pour le bercer encore de la plainte irritante du souvenir.
Déjà l'obscurité descendait jusqu'au pavé des rues, lorsque Raoul se leva soudain,
—I1 faut que je sorte, dit-il à Lavigueur,
—Pardonnez-moi, mon lieutenant, mais où allez-vous donc?
—La voir.
—Me permettez-vous, monsieur Raoul, de la revoir aussi ? N'a-t-elle pas été mon enfant durant toute une année ?
Beaulac tendit la main au Canadien,
—Viens, dit-il.
Is sortirent tous deux, et 8e dirigèrent silencieux du côté de la petite maison des remparts.
Ils entrérent chez Mile de Longpré.
Rien n'était changé dans la grand'chambre.
Les draps blancs pendaient toujours le long des murailles comme de larges pans de marbres funéraires, Deux cierges brûlaient encore à la tête du lit sur lequel la blanche morte dormait dans la suprème immobilité. A côté d'elle, deux vieilles femmes priaient à genoux. Seulement, à gauche de l’estrade, appuyé sur deux chaises, s’étalait un cercueil béant et noir,
Beaulac s’avanca lentement, mais d’un pas ferme. Lavigueur le suivait; ses jambes trembiaient sous lui.
Arrivé à côté du lit, Raoul inclina ses deux genoux vers la terre et contempla l'être adoré que la tombe allait engloutir.
Derrière lui, Lavigueur, aussi à genoux, pleurait la figure perdue dans ses deux mains.
Pas une larme ne mouillait l'œil fixe de Raoul. Aucun muscle ne tressaillait dans son visage immobile et pâle comme une figure de cire,
Les deux vieilles femmes avaient cessé de murrurer leurs prières, et l’on n’entendait plus que les sanglots étouffés de Lavigueur, avec, au dehors, les tintements lugubres d'une cloche qui sonnait les glas d’un mort.
Soudain, Raoul étendit le bras droit au-dessus du front de son amante, et d’une voix creuse, sépulcrale :
—Berthe de Rochebrune, dit-il, ma fiancée devant les hommes et devant Dieu, je jure, moi, Raoul de Beaulac, que tant qu'un souffle de vie m'animera, je n'aurai d'autre désir, d'autre but que de châtier de mort l'infâme qui a causé la tienne. Alors, et seulement quand j'aurai tnt cet homme, comme ii ne me restera plus qu'à te rejoindre au ciel, je supplierai Dieu de m’envoyer au cœur la première balle du combat où Jj'accourrai au-devant de cette mort aimée, qui seule peut maintenant nous réunir |
1 dit et pencha sa figure sur le visage froid de la trépassée,
Quand ses lèvres touchèrent dans le baiser d'adieu le front de son amante, Raoul crut que son cœur ailait éclater dans sa poitrine, Pen. dant un instant, il se sentit mourir
Mais les dernières paroles du serment qu'il venait oi proférer bruissaient encore À son