FOUDRE
oreille, Aussi comprima-t-il sa douleur en luimême comme dans un réseau d’airain,
Pour venger Berthe, il fallait vivre, et pour vivre, il devait vaincre la souffrance,
II se releva, fit deux pas vers lu porte, 8e re tourna, revint vers Berthe, la baisa une seconde fois au front avec autant de respect qu’il eût porté aux reliques d'un martyr, et sortit brusquement,
Lavigueur le suivit en s'appuyant aux mu railles pour ne point tomber, Lui, dont la force physique était double de celle du gentil homme, était pourtant plus faible dans une lutte corps à corps avec la douleur morale,
La cloche tintait toujours au-dessus de la ville, et ses vibrations funèbres 8e traînaient lentement sur la brise nocturne.
Mon Dieu ! que cette cloche me fait malt murmura Raoul en reprenant d’un pas fiévreux le chemiu de son logis.
—Elle sonne les funérailles du général Montcalm, dit Lavigueur pour changer 1e cours des pensées de Beaulac.
—Quoi, le général est mort!
—Oui, la nuit passée, monsieur Raoul, On l’er terre ce soir aux Ursulines.
—Il est bien heureux, lui! repartit Beaulac d'une voix sourde, (1)
Le sang-froid dont Raoul avait fait preuve en présence du corps inanimé de son amante, commençait pourtant à se fondre au contact du feu de sa Gouleur, La réaction se faisait déjà et le sang bourdonnait dans ses tempes, surchauffé par la fièvre.
Quand ils arrivèrent devant la demeure du lieutenant, Lavigueur s'arrêta pour le laisser entrer,
—Non! non! j'étoufferais! cria Raoul, II me faut de l'air! Et comme i'insensé qui semble chercher instinctivement partout sa raison absente, Beaulac continua d’errer par les rues sombres et désertes sans savoir où il allait,
La cloche du monastère pleurait toujours et le vent de la nuit balançait sa plainte mono tone au-dessus de la ville silencieuse ot morne,
Raoul tourna 1e coin de la rue Couillard ek remonta lu rue de la Fabrique.
Au fond de la grande place se dressaient les hautes murailles de la cathédrale en ruine, Le toit s'étant effondré dans les flamm
apparaissait librement à travers x «iu portail et les fenêtres défonce le la net De clocher éle vê il ne restait plus que I& 1! re
tour du beffroi, au-dessus de laquelle vai
en ce moment le disque de la lur | at si mystérieux et si grand, qu'on aurait Cru voir l'œil de Dieu errer sur s décom s d ‘ou temp! : dévasté
La cloche des Ursulines laissait cependant tomber sans relâche s anglots dans la nuit,
A mesure que Raoul avancçait, il se heurtait de plus en plus ci CI mille débris de poutres noircies et de 1! res caicinées qui NCOMS braient la ru Car toute la partie de la haute
(1) ‘* Montcalm rendit le dernier 80 le matin du quatorze septembre fut enterré ir du mé rnS jour, à in lueur des fambenaux, dar des i gicuses ur ulines, en présence «a i ' dans une fosse faite Le long du mur par lé Leæx de
la boicbe.”' M. Garnenu.
ville qui s'étendait depuis la rue de la Fabrique jusqu'au Château-du-Fort, se tronvant la plus élevée, avait souffert davantage de la bombe que le reste de la cité qui descend avec le terrain en gagnant les faubourgs.
La lumière blanche de la lune donnait en plein sur l’église (1) et la façade du collége des jésuites. Sur leurs murs éclairés se voyaient partout de grosses taches étoilées, tandis que sur les toits s'étendaient comme des flaques de sang. C'étaient les trous béants creusés par la bombe et les boulets anglais,
Raoul traversa la grande place et s'engagen dans la rue Buade, où plus grande encore était la désolation,
Outre les murs élevés de la cathédrale qui dressaient à gauche leurs pans noircis et à demiécroulés, on ne voyait que dés ruines à droite. Le feu et la bombe n'avaient rien épargné . Les toits embrasés s'étaient écroulés dans les caves et les fenêtres crevées fixaient sur le passant leurs regards creux comme les orbites d'une tête de mort,
Enervé de plus en plus par ces scènes de poignante destruction, Raoul tourna brusquement le coin de la rue du Trésor, dans laquelle il entra comme pour fuir ce navrant spectacle,
La cloche du couvent se lamentait encore, et sa voix aérienne prenait des accents de plus en plus éplorés à mesure que Raoul se rapprochait du monastère.
Quand il déboucha sur la Place-d'Armes qui s'étendait devant le château, Saint-Louis, le premier objet qui frappa les ye ux de Beaulac
fut le couvent avec la chapelle des Récollets, dont
les projectiles avaient respecté le petit clocher pointu. (2)
Le monastère et la chapelle étaient encore debout, mais leurs murs crevassés et leur toiture en raints endroits défoncée, indiquaient encore l'œuvre infernale des projectiles anglais.
Raoul, que Lavigueur suivait comme son ombre, traversa la Place-d'Armes en inclinant à gauche vers le château Saint-Louis dont la rnasse imposante, entourée d'un épais mur d'enceinte et arrêtée sur le sommet du roc, dominait fièrement la capitale,
Comme il arrivait en face du château, ses yeux, s'étant machinalement tournés à droite, au côté opposé, s'arrêtèrent sur portail de l'église des Récollets, La grande porte en était ouverte et laissait ent:evoir la faible lumière de la lampe du sanctuaire, qui dormait sous les noires profondeurs de la voûte,
L'infortuné ressentit le besoin de coupant sa marche à angle droit, il s0 dirigea vers la chapelle, Quand il y entra, un bien triste spectacle s'offrit à ses yeux. Mille débris de planches, de poutres et de ferrailles jon- | chaient le pa-6 effondré en beaucoup d’'endroits, Tous provenaient de la voûte percée à jour par les bombes et les obus dent le violent passage nvait laissé en de certaines places la charpente de la toiture à nu comme les vertèbres d'un squelette, tandis qu'ailleurs où tout
prier, et